Alain Mimoun, soldat olympique assoiffé de France

Par André Thiéblemont
(Inflexions n° 19)

Dans les années 1950, un grand Tchèque, le colonel Emil Zatopek, et un petit Français, Alain Mimoun, survolaient la course de fond au niveau mondial, le premier devançant souvent le second. À force de se tirer la bourre, les deux hommes s’étaient liés d’amitié : « Zatopek ! Un saint cet homme ! Un vrai militaire ! Zatopek, il m’a fabriqué ! Une bataille de dix ans… On s’est livré une bataille de titans ! Et quand on finissait la course, on s’embrassait comme des amoureux sur la ligne d’arrivée… Un jour, il me dit : “Le plus grand de nous deux Alain, et bien, c’est toi !” “Mais pourquoi c’est moi le plus grand Emil ? Pourquoi tu dis ça ?” “Parce que toi, tu as fait la guerre Alain ! Pas moi !”[1]. »
Sept ans de guerre ! « Le sport et la guerre ? C’est complet », me dit Alain Mimoun au début de notre entretien. « Ça a été ma vie cette phrase ! » C’est inexact. Car chez cet enfant de la République né en Algérie, avant le sport et la guerre, il y eut la France, « la plus belle fille au monde ! ». Sa vie, dans la bataille comme sur la piste, ce fut la course d’un amoureux après sa belle. « Déjà, dans le ventre de ma mère, j’étais plus Gaulois que les gaulois ! » La guerre fut un de ces passages qu’il dut franchir pour conquérir la belle, le plus douloureux sans doute !

Tout commence à la fin des années 1920, au Telagh, petite bourgade située à une quinzaine de kilomètres de Sidi Bel Abbès. « Je devais avoir huit ans. Ma maman… J’en pleure… Elle allait chercher le bois en forêt sur sa bourrique. Et je l’accompagnais. Je trottinais à côté de la bourrique… Dix kilomètres ! » On peut imaginer que les images de légionnaires qu’il lui arrivait de croiser lui parlaient déjà de la France, inconsciemment : « J’ai été élevé par la Légion étrangère ! Les légionnaires, ils sont plus français que les Français… Il fallait le brevet sportif élémentaire pour s’engager et j’ai passé le brevet sportif à Bel Abbès. »
« Pourquoi je me suis engagé ? À onze ans, on m’avait refusé une bourse alors que les fils de colons en profitaient. Je voulais faire instituteur. Cette injustice renforçait mon envie de connaître ma patrie… Quand j’ai su qu’on me refusait cette bourse, j’ai dit à ma mère que l’Algérie n’était pas mon pays. Je lui ai dit que mon pays était de l’autre côté de la Méditerranée… Je rêvais de la France devant des cartes de géographie… Je voulais la connaître comme on a le désir d’une belle fille. Ses couleurs inspiraient chacune de mes actions. Le seul moyen de la rejoindre, c’était l’armée. Le hasard fit que la guerre se déclarait. Trois mois avant mes dix-huit ans, je m’engageais. » Et il ajoute : « Chaque matin, lorsque je me réveille, je remercie Dieu de m’avoir donné la bénédiction d’être citoyen de ce pays. Je me suis engagé plus pour connaître la France que pour la défendre ! » Mais pour la connaître, il dut la défendre ! Au prix du sang.
À la suite de son engagement, Alain Mimoun est affecté au 19e régiment du génie basé à Hussein Dey. Ses premiers contacts avec le sol de la mère patrie ne sont pas idylliques : la drôle de guerre, neuf mois sur la frontière belge, puis la débâcle, la retraite vers Montpellier, dont il conserve encore les images accablantes : « Je me souviens des avions italiens qui mitraillaient des enfants sur les routes. » L’armistice et son armée vont toutefois lui offrir une belle rencontre.
À la fin de l’année 1940, il est cantonné avec son unité à Bourg-en-Bresse. Au cours d’une de ses premières sorties, le « destin », comme il aime à nommer certains moments de sa vie, va lui faire un sacré clin d’œil. « Au Telagh, j’avais fait beaucoup de sport. J’étais un loustic en vélo et capitaine de l’équipe de football. Alors, avec un copain, on va vers le stade et on s’accoude sur les barrières. Des gamins couraient sur la piste. On était en brodequins et bandes molletières. Ça me démangeait. J’avais envie de courir avec ces gosses ! Je suis entré sur la cendrée avec mes brodequins à clous et je me suis mis à courir. Depuis le bord de la piste, un homme me crie : “Hé soldat, tu vas m’esquinter ma piste !” Je me suis mis au garde à vous. Il s’est approché “Tu aimes la course toi ? Et bien, tu viens quand tu veux…” » C’était Henry Villard, président légendaire de L’Alouette des Gaules, qui lui offrait l’accueil et l’ambiance patriotique d’un des plus vieux clubs gymniques de France, un de ces clubs fondés après la défaite de 1870 dans l’esprit de la grande revanche afin de développer l’exercice physique et de contribuer ainsi à l’instruction militaire des jeunes Français. C’est dans ce cadre, on ne peut plus gaulois, qu’Alain Mimoun va naître champion. « Le doigt de Dieu ! »
Il va régulièrement s’entraîner sur cette piste du stade, chaussé cette fois de ces espadrilles réglementaires de toile beige ou bleue à semelle de corde ou de caoutchouc qui, naguère, étaient au paquetage du soldat ce que sont aujourd’hui les chaussures de sport à semelles compensées de type Nike ou Adidas. Au bout de quelques mois, Henry Villard lui propose de l’inscrire au championnat départemental du mille cinq cents mètres. N’étant pas licencié, il portera le maillot noir des indépendants. « C’était sur une piste de trois cent trente-trois mètres. Les tirailleurs marocains de la garnison, les lieutenants de ma compagnie étaient venus voir ma première course. Je me renseigne au départ. On me désigne le meilleur, un grand blond, quatre fois champion ! Je reviens sur lui au quatrième tour. Là, je ne pensais pas à la France. Je pensais plutôt aux jolies nanas qui étaient sur le bord de la piste… Je le passe dans le virage, aux soixante-dix mètres avant l’arrivée et paf ! Je lui mets trente mètres ! C’était ma naissance de champion ! »
Après l’occupation de la zone Sud par les Allemands, Alain Mimoun rejoint Hussein Dey près d’Alger, là où le 19e régiment de génie se reconstitue. Il est affecté à la cellule sport du régiment « avec les maîtres d’armes » et court dans l’équipe de cross régimentaire. Il s’inscrit au Gallia Club d’Alger et remporte le championnat de cross d’Afrique du Nord en 1942. Mais très vite, la guerre va le reprendre.
En novembre 1942, cinq divisions allemandes et italiennes débarquées sur les côtes tunisiennes menacent le déploiement des forces alliées en Algérie. À la fin du mois, les quatre-vingt mille hommes des divisions algériennes et marocaines qui constituent le 19e corps d’armée (la presque totalité de l’armée d’Afrique à l’époque) se portent vers la Tunisie pour établir initialement une ligne défensive face aux forces de l’Axe. Aux côtés des unités d’avant-garde de la 1re armée britannique débarquées à Bougie, Bône et Djidjelli, la division de Constantine est la première grande unité du 19e corps à prendre pied au nord de la grande dorsale tunisienne. Couvrant le déploiement de la 1re armée britannique, elle résiste aux tentatives de percée des forces de l’Axe vers l’Algérie.
En février 1943, la division est détachée du 19e corps afin d’agir au profit du 2e corps blindé américain au sud du dispositif allié, sur la dorsale orientale, face au golfe de Gabès, face à l’Afrika Korps. Le génie de la division de Constantine est maigrement constitué de deux compagnies de sapeurs démineurs détachées du 19e régiment du génie. Alain Mimoun commande une escouade dans une de ces compagnies. En mars 1943, il participe à la bataille d’El-Guettar, au cours de laquelle les champs de mines contribueront à stopper une nouvelle tentative de percée des blindés allemands sur Tébessa.
La bataille de Tunisie est peu connue. Elle marqua pourtant un tournant décisif dans le déroulement de la Seconde Guerre mondiale, livrant aux Alliés l’Afrique du Nord, base de départ pour la reconquête de la péninsule Italienne et pour le débarquement en Provence. Elle fut particulièrement éprouvante, avec un hiver 1942-1943 froid et pluvieux, des températures approchant fréquemment les -30° C. Les unités de l’armée d’Afrique furent jetées dans la bataille avec des équipements et un armement d’un autre âge : « El-Guettar face à l’Afrika Korps, puis Sfax ! Nous étions équipés comme des loqueteux, raconte Alain Mimoun. Le froid, le froid… On couchait dans des tranchées, on grattait et on était envahi de scorpions. On s’équipait avec ce qu’on prenait sur les Allemands. Ce n’est pas connu ce qu’on a fait là-bas ! »
Sous-équipées, mal ravitaillées, les unités du 19e corps termineront la campagne en loques ! Pourtant, au début de la bataille, alors qu’elles affrontaient les forces de l’Axe avec leurs seuls moyens, leur résistance et leurs capacités manœuvrières firent la conquête du commandement allié qui, par la suite, les engagea là où les Américains encore trop peu expérimentés étaient en situation de faiblesse. Elles perdirent environ quatre mille cinq cents combattants et comptèrent douze mille blessés.
Novembre 1943. Les premières unités du corps expéditionnaire français (CEF) commandé par le général Juin commencent à débarquer en Italie. « Juin ! Quel soldat ! C’était le meilleur de tous… Il aimait les troufions, lui. Les gradés, il s’en foutait ! » Outre des éléments de réserve générale, le CEF regroupe quatre grandes unités, dont la division de Constantine qui a changé d’appellation. Elle est devenue la 3e division d’infanterie algérienne (DIA) tout en conservant son insigne de marque : trois croissants bleu blanc rouge entrelacés.

Commandée par le général de Monsabert, la division débarque dans le golfe de Naples en décembre 1943. Le 83e bataillon du génie, un des trois bataillons du 19e régiment du génie, lui est rattaché. Le caporal-chef Mimoun y est chef d’un groupe de combat. Lui qui deviendra l’athlète le plus médaillé de France porte l’insigne de cette fameuse division, celle qui sera la plus décorée de la Seconde Guerre mondiale. La 3e DIA est engagée au nord de Naples face à la ligne Gustav qui s’accroche sur les façades sud-est de la chaine centrale des Apennins et interdit la route de Rome. « Les tirailleurs de la 3e dia, écrit Pierre Montagnon, la division des trois croissants, écriront sur les pentes des Apennins quelques-unes des plus belles pages d’héroïsme de l’histoire de l’armée française[2]. »
En janvier 1944, Alain Mimoun cantonne avec son unité aux pieds du Monte Cassino, dans le petit village de San Eli. « Trente-sept jours de bombardement. Des températures de -27° C. Là, j’ai vu l’enfer… Les Allemands nous tiraient dessus depuis les hauteurs du Monte Cassino et les bombardements des Amerlots tombaient chez nous… Toutes les maisons étaient détruites ! On logeait comme des rats dans des décombres, dans des caves. Au crépuscule, on sortait pour aller rapiner des salades, des légumes dans des jardins abandonnés. Dans mon groupe, il y avait un boucher. Il y avait des poulains qui erraient, à l’abandon. Alors, la nuit, il sortait, il ramenait un poulain et le lendemain on avait des steaks… Tu te rends compte ? »
La « débrouille » ! Avec l’amour de la mère patrie et une foi que rien n’ébranle, c’est sans doute cette philosophie combattante qui aidera Alain Mimoun à faire « avec les moyens du bord » pour accrocher la gloire. Dans les années 1950, c’est en logeant dans un petit deux pièces de la rue Simon-Bolivar, à Paris et en gagnant son pain comme garçon de café – le petit cordonnier du coin lui bricolant amicalement ses chaussures à pointe –, qu’il arrachera ses titres nationaux, européens, mondiaux, l’argent puis l’or olympiques !
Le 28 janvier 1944, Alain Mimoun est gravement blessé : « Je vois un lieutenant de tirailleur qui descendait vers nous dans sa jeep, tranquille, avec son képi bleu ciel, alors que les Allemands tiraient sur tout ce qui bougeait ! Je sors de notre cave, je me précipite vers lui pour lui dire : “Attention mon lieutenant ! Ils tirent même sur un vélo !”…Et vlammm… Un obus de quatre-vingt-huit autrichien qui explose à quelques mètres… Moi qui étais démineur, je suis blessé par un obus de quatre-vingt-huit… Tu te rends compte ? Des éclats aux pieds, sur la jambe, sur le côté gauche… Je suis évacué sur un hôpital de campagne américain. On va m’amputer… Un orage, toute la nuit… L’hôpital saccagé… J’étais terrifié… J’appelais ma maman… On m’a évacué sur Podzoli, à côté de Naples. Et là, j’ai été opéré par un médecin français, le docteur Grasset, qui a sauvé mon pied. Les Américains me l’auraient coupé. Lorsque je suis devenu champion olympique, il a déclaré “J’ai opéré Alain Mimoun et c’est un miracle qu’il soit devenu champion olympique. N’importe quel chirurgien aurait pu l’opérer ! S’il y a eu miracle, c’est que Mimoun soit devenu champion olympique”. »
« Après vingt-deux jours, je trottinais avec mes béquilles. Comme ça ! » [Alain Mimoun se lève. Il mime un clopinement avec des béquilles !] « Les médecins, ils disaient “Vous en faites trop.” Mais il me fallait me bouger… Bouger, bouger… J’avais ça dans le sang… Dans ma tête… Je voulais me faire mal. Pendant que j’étais en convalescence, il y a eu une course. J’ai demandé à courir. Il fallait que je me rassure ! J’ai mis une raclée aux Marocains de la division ! »
Août 1944. Le caporal-chef Mimoun débarque dans le golfe de Saint-Tropez, aux pieds du village de Cogolin. C’est ensuite la libération de Marseille, celle du Jura et la terrible bataille des Vosges durant l’hiver 1944-1945. Du débarquement dans le golfe de Naples aux contreforts vosgiens, voilà plus d’un an que les unités de la 3e dia sont en campagne. Elles sont usées. Leur logistique fait parfois défaut. L’hiver vosgien est rude, avec des températures atteignant trente-six degrés au-dessous de zéro. « Là, il n’y avait pas de régime de coureur. Il fallait que je coure. Dès que je pouvais, je courais. J’avais trouvé un hangar très large et j’en faisais le tour. Au milieu, je m’en aperçus plus tard, il y avait la tombe d’une pauvre vieille. Je courais autour d’une tombe ! »
En janvier 1945, la 3e DIA est engagée sur la défense de Strasbourg avant d’être la première grande unité de la 1re armée à franchir le Rhin de vive force à Spire le 31 mars. Sur le territoire allemand, elle participe à la fameuse manœuvre de la 1re armée française du général de Lattre : plutôt que de se contenter de flanc garder le 6e groupe d’armée américain sur le Rhin comme il en avait reçu l’ordre, il développera son action jusqu’en Bavière et sur le Haut-Danube en disloquant les défenses de la XIXe armée allemande. Les combats de la 3e DIA s’achèveront par la prise de Stuttgart défendue par quatre divisions allemandes : chargée de l’attaque frontale de la ville, alors que la 2e division d’infanterie marocaine et la 5e division blindée investissent la ville par le nord-est, elle y fait dix-huit mille prisonniers.
À propos des campagnes de France et d’Allemagne, Alain Mimoun évoque avec compassion des images de morts, mais de morts sans combat. « Sur la plage de Cogolin, on fait chauffer la gamelle. Il y avait quatre petits Français… Ils ont mis le feu et une mine italienne a explosé. Tous les quatre ont sauté. Quatre petits Français qui étaient allés se battre pour la France, qui étaient passés par l’Espagne, par l’Afrique du Nord, par l’Italie, pour débarquer sur une plage de Provence et mourir là, en réchauffant leur gamelle… J’en pleure… Sur le Rhin, à Spire, il y avait des prisonniers allemands qu’on ramenait dans des barges… Ce n’était pas des SS… Ils n’avaient pas de gilet de sauvetage et les barges, prises dans le courant, ont chaviré… Tous noyés… Ça m’a marqué, ces pauvres soldats alors que pour eux la guerre était finie… C’est la destinée que je sois encore vivant. »
Mais chez Alain Mimoun, comme chez tout combattant, les images de morts et celles de moments délirants font bon ménage, « car on ne savait pas de quoi demain serait fait ». Soudain, il s’esclaffe : « Le miracle, c’est toute la gnole que j’ai bue ! Tu te rends compte ? Et tout ce que j’ai fait après ! On a fêté la fin de la guerre à Stuttgart… Le destin ! On aurait dit que tout était programmé… Près de Stuttgart, on voit une queue de gens devant un bâtiment. J’avais un Alsacien dans mon groupe. Il va aux nouvelles et il me dit en revenant : “C’est une coopérative qu’ils sont en train de piller. Il y a bien dix centimètres de pinard par terre. D’immenses barriques défoncées. Mais il doit y avoir encore de bonnes bouteilles !” On y va… Il y avait une grosse bordelaise[3], plus large que mon armoire, énorme ! Alors, mon Alsacien, il va chercher une hache, il défonce l’armoire. Elle était pleine de bouteilles de vin qui venaient de France, du vin que les Allemands nous avaient volé… Le destin ! C’était la fin de la guerre et on trouvait du bon pinard pour fêter ça… Ce soir-là, ça a été la fiesta. Les feux de Bengale et la cuite qu’on a pris. Avec du vin de Bordeaux, du bourgogne… C’était le destin… La fin de la guerre et du bon vin sur notre chemin… Ce n’est pas une légende ! »
La 3e DIA est dissoute en 1946. La même année, Alain Mimoun est démobilisé à Hussein Dey. Il ne conçoit pas de vivre loin de sa belle, loin de la terre de France. Il gagne la capitale, s’inscrit au Racing Club de Paris qui lui trouve un « petit boulot de garçon de café ». L’année suivante, il enlève les titres de champion de France sur cinq mille et dix mille mètres, et rencontre pour la première fois Emil Zatopek lors d’un meeting international. Deux ans après sa démobilisation, à Londres, il est médaillé d’argent sur le dix mille mètres olympique, derrière Zatopek ! Comme si, après tout, la guerre n’avait été pour lui qu’une longue préparation physique et morale à endurer. « Sept ans de guerre, la Croix de guerre et une médaille d’argent aux Jeux olympiques ! Alors, je me présente devant le président du Racing et je lui demande : Et maintenant ? “Ça sera comme avant”, il me répond. Et le lendemain, je reprends ma veste de garçon de café ! » Deux olympiades plus tard, à Melbourne, Alain Mimoun remportait le marathon.
À la fin des années 1950, le nom de Mimoun était connu dans tout le pays. Il était devenu le symbole du petit Français fonceur et rageur qui fait la course en tête. L’hiver, sur les parcours de cross, l’été, au bord de la cendrée ou dans les courses de village, le Parisien gouailleur encourageait le gamin qui menait le train en lui criant : « Allez ! Vas-y Mimoun ! »
Automne 1974. Alain Mimoun court dans le bois de Vincennes avec une demi-douzaine d’athlètes. « C’était du côté du zoo. Soudain, Le Flohic[4] me dit : “Regarde ! Il y a Marchais là-bas !” Et j’aperçois Georges Marchais qui promène son chien. Alors je trottine vers lui. Je me suis mis au garde-à-vous… Oui ! Je vois encore l’image… Je me mets au garde-à-vous… C’est dans la peau ça… C’est du respect pour des personnages comme lui… Ne pas arriver avec le bec enfariné… Il me voit. Il ouvre grand les bras : “Oh Mimoun ! Je suis content de vous rencontrer”, il me dit. J’étais quand même impressionné. Je n’avais pas la réponse facile. “Moi aussi je suis content de vous saluer monsieur Marchais ! Politiquement, on n’est pas du même bord, mais moi je vous aime bien !” “Mais qu’est-ce que ça peut faire” il me répond, “Alain Mimoun appartient à toute la France !” ». À l’époque, cette anecdote m’avait été rapportée avec une exclamation de Georges Marchais assez différente : « Mais Mimoun, qu’importe que nous ne soyons pas du même bord ! Vous êtes la France ! »

_____________________________________

[1] Cet article est tiré d’entretiens avec Alain Mimoun.
[2] P. Montagnon, Histoire de l’Algérie, Paris, Pygmalion, 1998, p. 246.
[3] Alain Mimoun, féru d’antiquités, désigne ainsi une bonnetière haute et très massive dite « bordelaise ».
[4] Yves Le Flohic, coureur français de fond et demi-fond dans les années 1970, international, notamment champion de France de cross-country en 1980.

Cette entrée a été publiée dans Articles. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.