La victoire en changeant. Deux siècles de transformations militaires

Par Michel Goya
(Inflexions n° 21)

Dans un article de juillet 2009, le général Georgelin, chef d’état-major des armées, rappelait qu’au cours de son histoire militaire, la France n’avait eu de cesse « d’adapter l’organisation de ses forces, de notre doctrine et de ses équipements […] pour répondre de la façon la plus efficace possible à l’évolution de son environnement international, comme à celle des stratégies de ses adversaires potentiels, de ses alliés ou de ses partenaires ».
Ce processus d’évolution autant que de transformation n’est pas l’affaire des seuls militaires mais de la nation tout entière. Plus précisément, il est le fruit des interactions entre les trois pôles de la trinité clausewitzienne : l’État, le peuple et l’armée. Une armée doit ainsi être adaptée à la vision stratégique définie par le gouvernement en fonction d’un contexte géopolitique, mais aussi aux ressources matérielles et morales que la nation peut offrir pour sa défense. Le gouvernement lui-même ne peut ni contredire longtemps la volonté de la nation, du moins dans les sociétés démocratiques, ni ignorer les possibilités et les conseils que lui offre l’outil militaire. Les priorités données à l’emploi des forces se trouvent donc liées à un faisceau de forces souvent contradictoires qui introduisent une grande instabilité stratégique.
L’histoire des deux derniers siècles, riche de bouleversements politiques, militaires, géopolitiques et technologiques, offre ainsi un catalogue de l’évolution d’un outil militaire dont la plus grande qualité tient sans doute à sa capacité d’adaptation.

L’armée française soumise au changement permanent
La France connaît en 1815 la première de ses refondations militaires modernes. L’armée napoléonienne est licenciée, son souvenir banni, et c’est sur cette table rase que se fonde un nouveau modèle d’armée.
Une armée est d’abord structurée en fonction d’un contexte géopolitique, or, depuis le Congrès de Vienne, la France de la Restauration est intégrée, et surveillée, dans le système de sécurité collective de la Sainte-Alliance. Le risque de conflits interétatiques est faible et la menace principale pour le gouvernement français est constituée par les mouvements révolutionnaires et les soulèvements populaires comme la chouannerie en 1832. L’emploi est donc orienté vers la sécurité intérieure.
Une armée est aussi le résultat des ressources octroyées par la nation sur décision politique. La Restauration conserve l’idée de la nation en armes, mais sous la forme très abâtardie du tirage au sort. Ce système présente des avantages : la bourgeoisie, dont l’importance politique est grandissante, peut s’en exempter par remplacement puis simple paiement, les effectifs sont aussi réduits que les ambitions stratégiques, la paysannerie elle-même se plaint peu et les recrues sont peu coûteuses, ce qui correspond aux ressources disponibles de la France épuisée après vingt-trois ans de guerre.
Dans cette armée de grandeurs et surtout de servitudes, la conjonction de la priorité accordée à la répression intérieure et d’un recrutement non volontaire dans les parties les moins instruites de la nation modèle des méthodes tactiques très simples et impose la discipline comme valeur suprême. Le simple soldat devient « le juste milieu entre l’homme et la chose » que l’on doit « dresser » pendant des années pour pouvoir en obtenir un peu. Cela suffit effectivement lors de la réaction absolutiste de 1820 et de la lutte contre les sociétés secrètes en 1821-1822. Cela suffit encore, plus difficilement cependant, lorsque l’armée française redécouvre maladroitement le combat contre d’autres forces armées en Espagne en 1823. Cela devient de plus en plus problématique au fur et à mesure que les sociétés européennes, et donc aussi le champ stratégique, se transforment rapidement à la faveur de la révolution industrielle. L’apparition d’une opinion publique crée l’idée de devoir d’ingérence ainsi que les premières missions d’interposition en Grèce (1827), en Belgique (1830). Dans le même temps, les débuts de la conquête de l’Algérie approfondissent les contradictions entre une victoire initiale rapide et la difficulté à tenir un terrain et une population aux structures tribales. La culture policière de l’armée donne d’emblée une tonalité brutale à cette nouvelle forme de guerre.
Les quatre emplois principaux des forces armées que l’on retrouvera désormais sont déjà présents durant ces quinze années. Après les conflits interétatiques de la Révolution et de l’Empire, où l’objet premier était la destruction des armées adverses, on voit apparaître en Algérie une guerre contre des structures politiques non étatiques dont l’enjeu est le contrôle de la population. On voit également se développer des missions sans ennemi politique armé désigné, missions de police ou d’interposition. On les qualifierait aujourd’hui de missions de stabilisation. Dans ces sociétés changeantes mais lasses des grandes guerres et soumises à une dépression économique, les problèmes intérieurs l’emportent sur les grands conflits entre États, comme en témoignent en France les révolutions de 1830 et de 1848 ainsi que le coup d’État de 1852.
La période qui débute avec le Second Empire conjugue l’oubli des horreurs de la guerre et le retournement du cycle Kondratieff[1]. La fin progressive du système de relations issu du Congrès de Vienne et la croissance économique permettent de retrouver des ambitions internationales et de se donner les moyens militaires de les atteindre. Napoléon III entreprend un « modelage » de l’Europe, voire du monde, selon les intérêts français. Les expéditions coloniales se multiplient (Sénégal, Cochinchine, Syrie) et la France des années 1860 est déjà présente sur tous les continents. Sous l’influence de ces expéditions, en particulier de l’interminable conquête de l’Algérie, la culture de l’armée, de policière, devient coloniale au moment même où les conflits interétatiques réapparaissent, contre la Russie en Crimée et l’Autriche en Italie dans les années 1850, au Mexique en 1860, puis, surtout, contre l’Allemagne en 1870, avec les succès variés que l’on sait.
Il apparaît désormais clairement que les armées seront en permanence en prise avec un changement perpétuel. Jusqu’au début du XIXe siècle, on pouvait faire une carrière militaire complète en utilisant les mêmes équipements et en employant sensiblement les mêmes méthodes. Cela se traduisait par des évolutions tactiques et techniques finalement limitées. Qu’on songe au fusil modèle 1777 modifié an IX en dotation dans l’armée française de la fin de l’Ancien Régime jusqu’au milieu des années 1830 ! Ce temps est terminé. Désormais, un soldat, et plus particulièrement un officier, devra remettre en cause régulièrement ses connaissances, ses pratiques, voire même ses croyances. Le corps des officiers commence à se fragmenter en « générations » dont les façons de voir les choses ne sont pas toujours identiques. L’ancien s’oppose au moderne ; l’expérience à la capacité d’adaptation. L’armée française n’a pas compris tout de suite les conséquences de ce nouveau phénomène. Cette armée rigide où le maréchal Mac Mahon rayait du tableau d’avancement « tout officier qui a son nom sur un livre » n’apprenait, jusqu’au milieu des années 1860 au moins, que par l’expérience. Elle n’est pas parvenue à assimiler tous les changements et cela s’est traduit par des pertes élevées (mille soldats français meurent en opération chaque année de 1815 à 1869) et souvent un grand désordre. C’est cette incapacité à appréhender le changement autant que les Prussiens qui est à l’origine du désastre de 1870.

La République des vainqueurs
En réformant à nouveau son outil militaire, la France de la IIIe République ne peut qu’imiter les institutions des Prussiens qui, les premiers, ont appréhendé de façon rationnelle la gestion du changement dans les armées grâce à une technostructure d’« officiers intellectuels » issus de l’Académie de guerre. Désormais, la guerre s’étudie scientifiquement, en s’appuyant sur des expériences propres ou étrangères (l’étude de campagnes contemporaines) ou passées (d’où l’importance de l’histoire). Ces moments font surgir des hypothèses qui sont confrontées ensuite à l’expérimentation (grandes manœuvres, jeux de guerre) avant d’être validées sous forme de doctrine et de règlements.
Dans le contexte politique français encore incertain de l’époque, on se méfie toutefois d’un grand état-major trop puissant. La politique militaire est désormais définie par les représentants du peuple et est conduite par un triumvirat exécutif composé d’un ministre changeant, du chef d’état-major de l’armée et du vice-président du Conseil supérieur de la guerre, généralissime désigné. Cette organisation fonctionne finalement assez bien lorsque le Parlement, qui se passionne pour les questions militaires, s’accorde avec cet exécutif compliqué pour définir une vision stratégique cohérente, y consacrer les ressources nécessaires et y subordonner l’armée.
Durant toute cette période, la menace allemande est omniprésente et reste le pôle structurant majeur de la politique militaire française. Pour autant, dès que la probabilité d’une guerre européenne diminue, le personnel politique de la IIIe République est tenté de réorienter l’emploi des forces vers d’autres objectifs. Ainsi les années 1870-1880 sont-elles pleinement consacrées à la préparation de la revanche dans un cycle économique déclinant. Et alors que les tensions tendent à s’apaiser en Europe à la fin du siècle, les forces sont en partie réorientées vers la conquête de l’empire à partir de 1881 et jusqu’au tout début du XXe siècle. Le bien-fondé de cette politique impériale fait l’objet de débats virulents, tandis que le problème de l’adaptation à un nouvel emploi des forces est résolu par la loi de 1900 qui consacre la scission entre une armée métropolitaine et une armée coloniale.
Le début du XXe siècle, aboutissement d’une longue période de marasme économique, voit les tensions intérieures prendre le pas sur les questions internationales. À l’exception du Maroc, la conquête de l’empire est pratiquement achevée et l’armée coloniale est « réalignée » sur le modèle métropolitain. L’antimilitarisme est alors à son comble, stimulé par un service militaire rendu universel dans un contexte de baisse des tensions internationales. Pour la première fois, les fils de bourgeois sont envoyés dans des casernes où règne encore souvent la culture de l’armée du tirage au sort. Or, contrairement aux paysans de l’époque, ces jeunes bourgeois écrivent. En outre, les forces armées sont réorientées vers des missions de police intérieure (« inventaires » des biens des congrégations en 1906, crise viticole de 1907, émeutes ouvrières et minières…). Mais on s’aperçoit vite que celles-ci sont désormais peu compatibles avec la cohésion nécessaire entre l’armée et la nation. Utilisée à contre-emploi, la plus grande armée de conscription que la France ait connue traverse une grave crise morale. La réflexion s’arrête alors que les budgets tardent à repartir à la hausse. L’armée rate donc plusieurs évolutions techniques importantes, comme l’artillerie lourde, et perd une grande partie de sa capacité de dissuasion vis-à-vis de l’Allemagne.
Quelques années avant la Grande Guerre, face à un renouveau économique et à la montée des tensions, la priorité est redonnée à l’affrontement interétatique. Un Conseil supérieur de la défense nationale (CSDN) est créé pour coordonner l’action des différents ministères et, en 1911, les fonctions de chef d’état-major de l’armée et de généralissime sont réunies en la personne du général Joffre. L’armée ne rattrape pas complètement son retard, mais le corps des officiers français réapprend à réfléchir. Les évolutions de la politique militaire de la France de cette première IIIe République sont chaotiques, mais l’œuvre est quand même immense qui permet de tenir tête à l’Empire allemand.
Lorsque la Grande Guerre débute, les représentants du peuple français abandonnent rapidement la conduite des opérations au généralissime auréolé du prestige de la victoire de la Marne, mais cette quasi-dictature du grand quartier général (GQG) dure plus longtemps que prévu et surtout semble peu efficace. En 1916, alors que l’union sacrée s’effrite, les parlementaires obligent le gouvernement à s’imposer à nouveau au GQG, avec l’aide d’un CSDN ressuscité sous le nom de comité de guerre, et s’immiscent même directement dans la conduite des opérations avec la création des comités secrets. Ces initiatives débouchent cependant sur le choix malheureux du général Nivelle pour commander les armées et le retour à l’instabilité politique. À la fin de 1917, la crise est telle qu’il n’y a plus que le choix entre la paix et la dictature, au sens romain du terme. Clemenceau devient alors à la fois président du Conseil et ministre de la Guerre, et impose son autorité à tous, militaires, parlementaires et ministres, jusqu’à la victoire finale.
La Première Guerre mondiale est une épreuve terrible où l’armée se refonde une nouvelle fois afin de se transformer en armée industrielle. L’effort de la nation est immense et ne se limite pas, comme sous la Révolution et l’Empire, à un apport humain massif. Toutes les ressources économiques de la nation sont mobilisées sous la direction d’un État qui découvre qu’il peut être efficace dans ce domaine.

De l’activisme à la fièvre obsidionale
La période de l’entre-deux-guerres est difficile. Dès le conflit terminé, l’emploi des forces commence par obéir à l’urgence qui consiste à gérer les conséquences de la guerre dans l’empire et en Europe. En cinq ans, l’armée française occupe la Rhénanie, va prêter main-forte aux Polonais et aux Tchèques, s’interpose en Silésie, à Memel, rétablit l’ordre au Maroc et au Levant. Elle réduit enfin Abd el-Krim dans la terrible guerre du Rif en 1924.
Au milieu des années 1920, l’ordre est à peu près rétabli en Europe et dans l’empire. Il s’agit maintenant de redéfinir une politique de défense. On la conçoit désormais comme engageant toutes les forces vives de la nation, ce qui impose la mise en place permanente d’un ministère de l’Armement. La création, difficile, de l’armée de l’air induit aussi, dans l’esprit de l’époque, un ministère correspondant. La préparation de la guerre devient donc la responsabilité de quatre ministères « militaires ». Simultanément, alors qu’avant 1914 les parlementaires étaient animés de l’esprit de la Revanche et s’intéressaient aux questions militaires, la tendance des années 1920 est plutôt au pacifisme et à la croyance en une paix universelle. Les questions de défense ne sont plus une priorité.
Les rapports entre civils et militaires restent également ambigus. Les généraux vainqueurs de 1918, Pétain en premier lieu, ont une telle autorité que leurs avis sont difficilement contestables. En même temps, l’opinion publique n’oublie pas les erreurs du commandement dans la préparation de la guerre et dans la conduite des opérations, et on persiste à se méfier d’un coup d’État. Enfin, les Chambres, toujours aussi instables et de plus en plus secouées par les « affaires », perdent lentement de leur prestige. À partir de 1934, elles renoncent même à légiférer et laissent les conseils des ministres gouverner par décrets-lois, se contentant de faire tomber les gouvernements trop audacieux.
Dans ce contexte, et alors que la France est en proie à de grandes difficultés économiques, ce sont les maréchaux qui décident de la politique de défense. En accord avec le système d’alliances en Europe centrale, Foch prône un modèle de forces offensif, mais c’est le modèle défensif de Pétain qui l’emporte, car il rencontre à la fois l’idéalisme de l’opinion publique et le souci d’économie des gouvernants. Cette nouvelle vision se concrétise par la loi d’organisation de l’armée de 1927 qui explique que « l’objet de notre organisation militaire est d’assurer la protection de nos frontières ». Tout cela se traduit par une réduction drastique des programmes d’équipements « offensifs » au profit du service de la dette, qui représente la moitié du budget, et de la ligne Maginot, instrument premier de la sécurité qui doit, en parant à toute surprise, donner le temps de mobiliser nos forces. En 1934, un an après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la France ne produit plus que trois chars ! En revanche, en cette période troublée (émeutes de février 1934, assassinat du ministre Barthou et du roi de Yougoslavie), les moyens de l’Intérieur sont sensiblement augmentés. Une garde républicaine mobile est créée afin d’assurer le maintien de l’ordre à la place de l’armée.
Ce repli initié par le ministère de la Guerre va finalement se retourner contre lui, transformant les armées françaises de force d’intervention en une structure nouvelle finalement apte à peu de choses. Voulant conserver des structures lourdes malgré une diminution rapide des effectifs, l’armée de terre voit son commandement paralysé par la dilution de l’autorité et de la responsabilité entre de multiples personnes et organismes, tandis que les grandes unités (trente divisions) sont bien incapables d’être autre chose que des cadres de mobilisation. Quelques voix proposent bien des alternatives plus offensives grâce à la motorisation. Elles sont immédiatement sanctionnées.
La France n’est pas la seule dans cette situation. Le repli obsidional provoqué par la dépression économique frappe aussi les autres nations européennes et les États-Unis, laissant entrevoir une nouvelle période de paix et de règlement des conflits par le droit et la conciliation. La crise a eu cependant pour effet de transformer l’Allemagne en monstre totalitaire qui relance son économie par la défense et mène une politique agressive.
La France, en crise économique et politique, tarde à réagir. Après plusieurs tentatives avortées, il faut attendre 1936 pour voir la création d’un ministère de la Défense nationale coiffant les trois ministères d’armées et de l’Armement. Cette création d’un « super ministre » au côté du président du Conseil renvoie cependant inévitablement à la question du chef des armées, qu’Édouard Daladier, président du Conseil à la longévité exceptionnelle (1936-1940), résout en cumulant les deux fonctions. Quant à une loi sur l’organisation générale de la nation en temps de guerre, il faut encore attendre 1938 pour voir son adoption. Fruit de multiples compromis, imprécise, elle ne résout finalement en rien la confusion qui règne entre les missions de direction, de gestion, de conception et d’exécution. Le poste de chef d’état-major général de la défense nationale est créé en 1938. Le général Gamelin, également chef d’état-major des forces terrestres et généralissime désigné, reçoit un rôle de coordination des différentes armées mais sans état-major spécifique. Par de multiples délégations, il se retrouve aussi à la tête de quinze conseils et secrétariats avec à chaque fois une autorité très limitée.
La défaite la plus rapide du XXe siècle pour une armée d’importance mondiale vient sanctionner cette organisation, l’absence de vision stratégique cohérente et l’incapacité à faire évoluer rapidement l’outil militaire même pendant le répit de la drôle de guerre. Si « l’épée de la France » qui se reforme sous l’autorité du général de Gaulle est courte et se structure sur le modèle des Alliés, la France « combattante » met néanmoins en place des institutions qui préfigurent celles de la Ve République. Pour de Gaulle, dans le cadre d’une guerre totale, la défense nationale ne peut être dirigée que par le chef de l’exécutif, éventuellement aidé dans sa tâche par un seul ministre, simple technicien qui met en œuvre ses décisions, un état-major général qui a autorité sur les trois armées et un comité de défense nationale (CDN) qui réunit les ministres compétents, dans un rôle purement consultatif.

De de Gaulle à de Gaulle
La situation stratégique de la France en 1945 ressemble à celle de 1918 mais avec des contraintes accrues. L’ennemi allemand a disparu et il faut gérer la reconfiguration de l’Europe ainsi que les soubresauts de l’empire. Sans véritable débat, la guerre « régulière » fait presque immédiatement place à tous les autres emplois possibles des forces armées, alors que les institutions qui se mettent en place en 1946 ne sont pas plus armées que celles de la République précédente pour concrétiser leur vision stratégique.
Dans la nouvelle constitution, c’est le président du Conseil qui « assure la direction des forces armées et coordonne la mise en œuvre de la défense nationale » avec l’aide du Conseil de défense nationale (CDN). Premier problème : les ministres membres du CDN sont des leaders politiques avec lesquels il faut négocier et qui disposent d’un droit de veto. Deuxième problème : la charge de travail du président du Conseil l’oblige à créer un poste de ministre de la Défense nationale qui reçoit une complète délégation en matière de défense mais avec des secrétariats d’État à la Guerre, à l’Air et à la Marine (et parfois à l’Armement) presque aussi importants que des ministères. La moindre décision nécessite donc l’accord de trois à six (si on ajoute les ministres de la France d’outre-mer et des Affaires étrangères) ministres ou équivalents, dans un système de gouvernement très instable. Troisième problème : du côté du haut-commandement, l’état-major général de la France libre n’est plus qu’un organe d’étude et de coordination, dont le chef n’est que membre consultatif du CDN, et se trouve en conflit avec les secrétariats d’État et les états-majors d’armée. En même temps, un comité des chefs d’état-major d’armées est créé, dont le chef n’est au départ qu’un simple primus inter pares. Il faut attendre 1956 pour que ce « président » des chefs d’état-major soit considéré comme la plus haute autorité militaire de l’État, à la fois conseiller militaire du gouvernement et ayant autorité sur les commandements opérationnels. L’organisation générale de la défense est donc lourde et complexe mais bénéficie, a contrario du politique, d’un personnel stable de parlementaires, de fonctionnaires civils et de militaires qui ont l’expérience de la guerre.
Le premier arbitrage stratégique à opérer concerne les ressources à accorder aux armées. En 1945, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, explique que la France ne peut retrouver son rang qu’en disposant d’une armée puissante dont le budget ne saurait descendre en dessous de 30 % de celui de l’État. Il est immédiatement désavoué par la majorité parlementaire, très à gauche, qui considère qu’avec l’écrasement de l’Allemagne, la sécurité du pays est assurée pour au moins vingt ans et que, dans ces conditions, il paraît incongru de dépenser autant pour une armée devenue inutile. L’armée française, forte encore d’un million d’hommes en décembre 1945, est rapidement démobilisée. L’économie atteint certes rapidement un taux de croissance inédit, mais les besoins de la reconstruction sont immenses. Dans l’immédiat, on ne peut donc compter que sur l’aide des Alliés, et sur un capital humain de compétences tactiques et techniques accumulées pendant la guerre.
Entravées par toutes ces contraintes, les forces armées doivent faire face simultanément à plusieurs menaces. Elles renouent d’abord avec le maintien de l’ordre lors des grandes grèves de 1947, recueillant les mêmes critiques qu’un demi-siècle auparavant, mais nettement moins toutefois que lorsque, dix ans plus tard, il leur faudra se substituer à la police pour lutter contre le terrorisme à Alger. Avec la montée des tensions internationales à la fin des années 1940, la question de la défense du territoire se pose à nouveau, mais cette fois-ci dans un cadre collectif. Les projets socialistes d’armée milicienne « jaurésienne » ne tiennent pas devant les engagements pris devant l’Alliance américaine où les Alliés s’entendent pour reconstituer au plus tôt une force classique sur le modèle de celle des États-Unis de 1945 avec l’aide financière de ces derniers. La première moitié des années 1950 voit une croissance exponentielle des forces conventionnelles françaises en Europe. Il s’agit là cependant d’un modèle de forces hérité de la Seconde Guerre mondiale que l’on tente ensuite d’adapter au « champ de bataille » nucléaire. Parallèlement, la IVe République lance un programme discret d’acquisition de l’arme nucléaire.
Cet effort est contrarié par l’engagement simultané dans les guerres « révolutionnaires ». Face au mouvement de décolonisation, le pouvoir politique engage la force armée sans définir d’objectifs politiques clairs. Une action militaire qui doit s’adapter à un nouveau type d’adversaire irrégulier, beaucoup plus difficile à vaincre qu’Abd el-Krim en 1924, et, comme souvent face à un phénomène nouveau, l’évolution se fait par « en bas », par l’action puis par la réflexion de ceux qui doivent y faire face. Parallèlement à l’armée de l’OTAN, une armée de contre-insurrection se forge en Indochine. La première, de mauvais gré, rejoint finalement la seconde en Algérie, où la même incapacité politique conduit à la même incapacité stratégique qu’en Asie. Après des années d’un engagement total, et pour la première fois, l’armée française n’est pas vaincue par les armes mais sur le champ psycho-politique.

L’armée froide
Dès son retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle n’a de cesse de remettre en vigueur les principes d’organisation qu’il avait imposés pendant la guerre, alors que la nouvelle Constitution, complétée par l’ordonnance de 1959, n’est guère différente de celle de 1946 en matière d’organisation de la défense. La personnalité du chef de l’État et le contexte de la guerre d’Algérie vont cependant imposer une pratique inverse à celle de la IVe République. Dans les faits, comme en 1944, le Général dirige directement les affaires militaires avec le chef d’état-major général. Au mieux, le ministre est informé. La fin de la guerre d’Algérie est l’occasion de l’institutionnalisation de cette pratique. Le ministère, devenu un temps celui « des Armées », est réorganisé par les décrets d’avril 1961 et de juillet 1962 qui modifient l’esprit de l’ordonnance de 1959. La direction de la Défense nationale et la conduite éventuelle de la guerre relèvent des conseils ou comités de Défense présidés par le président de la République, et le Premier ministre ne se voit plus confier que la mise en œuvre des décisions. L’introduction de l’arme nucléaire renforce encore l’importance du président de la République en matière de défense (décret du 14 janvier 1964 et Livre blanc de 1972). Le ministre, bien que continuant à agir « dans le cadre des directives du Premier ministre », est désormais subordonné au Conseil de défense.
Cette organisation, la plus stable depuis le XVIIIe siècle, et l’autorité du Général permettent d’avoir une politique de défense cohérente. De Gaulle met un terme à la guerre d’Algérie, prend ses distances avec l’allié américain et centre l’outil de défense autour du « pouvoir égalisateur » de l’atome au service de l’indépendance nationale. C’est une nouvelle refondation pour les armées qui, comme les précédentes, ne se fait pas sans tensions. L’institution militaire, déjà très troublée par la fin de la guerre d’Algérie, est affectée par la priorité absolue accordée à l’arme atomique qui gèle la modernisation en cours des moyens classiques. Cette refondation ne se stabilise qu’au milieu des années 1970 avec la clarification doctrinale du Livre blanc de 1972, la mise en place de la triade nucléaire et l’adaptation des forces classiques à la nouvelle forme de défense du territoire.
L’instrument premier du combat éventuel contre le Pacte de Varsovie, le corps de bataille, n’est guère différent dans sa forme de celui de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son emploi est en revanche très différent, puisque sa fonction première n’est plus de vaincre les forces adverses sur le champ de bataille, mais de montrer la détermination de la France, de jauger les intentions de l’adversaire et, sans jamais l’avouer explicitement, de se sacrifier afin de faciliter psychologiquement l’emploi de l’arme nucléaire. De par le caractère politique de celle-ci, mais aussi la rigidité de la menace soviétique et donc du concept d’emploi destiné à y faire face, la réflexion sur l’emploi des forces se fige sur un « modèle parfait ». Le besoin d’intervenir à l’étranger, en Afrique en particulier, réapparaît progressivement, mais reste une mission secondaire, non théorisée et confiée à une branche professionnelle. Quant à la sécurité intérieure, elle constitue une mission soigneusement évitée jusqu’aux années 1980, même si on maintient l’idée d’une défense opérationnelle du territoire faiblement dotée et confiée à des unités de réserve.
Cette organisation, adaptée à la personnalité du général de Gaulle et à la guerre froide, subit peu de variations. Le corps de bataille n’entame vraiment son processus de modernisation, tandis que la branche expéditionnaire prend de l’extension, qu’à partir de la fin des années 1970. Les missions se diversifient sans changer le modèle de forces. Avec l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie et le retour des attaques terroristes sur le sol métropolitain, les armées renouent dès le milieu des années 1980 avec les opérations de sécurité intérieure. À partir de 1978, au Liban, elles découvrent les missions d’interposition. L’arsenal nucléaire achevé, les années 1980 sont également l’occasion d’un processus de modernisation des équipements malgré les difficultés économiques.

Le retour des turbulences
La fin de la guerre froide en 1991 et la nouvelle mondialisation transforment brutalement le paysage stratégique. Tout en réveillant des foyers de crise étouffés jusque-là, la fin de la bipolarité crée d’un seul coup un espace de manœuvre à la fois pour le Conseil de sécurité de l’onu et pour les États-Unis, hyperpuissance par défaut. Comme après les deux guerres mondiales, cette conjonction de phénomènes entraîne un élargissement soudain des opérations qui cessent d’être exceptionnelles pour devenir la norme.
L’extension est géographique puisque, désormais, les forces françaises doivent intervenir, dans des endroits inconcevables quelques années plus tôt comme l’Arabie Saoudite, le Kurdistan ou le Cambodge. L’extension est aussi dans le volume des forces engagées avec un pic à plus de vingt mille hommes en 1990-1991, mais également dans le spectre des missions, avec d’emblée le retour très inattendu de la guerre interétatique, contre l’Irak, suivie d’opérations de stabilisation à l’intérieur de pays en crise. Avec le développement des missions de sécurité intérieure (Vigipirate en 1991), on voit ainsi réapparaître le carré stratégique classique : guerre interétatique, guerre contre des organisations non étatiques, sécurisation intérieure ou extérieure, interposition. Cette dilatation, qui s’accompagne d’un désir de toucher les « dividendes de la paix », met l’outil militaire français sous tension. Le choix de la professionnalisation en 1996 est une conséquence logique de ces tensions, mais il ajoute encore à la pression budgétaire.
Le Livre blanc sur la défense de 1994 consacre la conversion doctrinale des forces armées françaises : la mission d’intervention extérieure, jusque-là secondaire, est désormais la mission principale, sinon unique. La décision de suspension du service national en 1996 achève la transformation humaine des forces. Les unités opérationnelles deviennent autant d’unités de nomades passant d’une opération de quelques mois dans un point du monde à une autre quelque temps plus tard, dans un contexte généralement très différent. C’est une armée inédite qui se forme ainsi, presque entièrement dédiée à l’intervention à l’étranger tout en disparaissant progressivement du paysage national.
À peine achevée, cette nouvelle organisation est menacée d’être remise en cause dès le début des années 2000 par l’apparition, à l’étranger, d’attaques terroristes aux formes et aux effets semblables à des attaques militaires, qui incitent à une nouvelle réorientation des forces vers la sécurité intérieure, mais surtout par les difficultés rencontrées par les armées occidentales en Irak ou en Afghanistan et qui font réapparaître la possibilité de l’échec, sinon de la défaite militaire. La méthode de la stabilisation par « étouffement », qui fonctionnait pour des petits États comme la Bosnie, le Kosovo ou Haïti, demande des moyens démesurés dans des pays qui comptent plus de vingt-cinq millions d’habitants, surtout pour des armées professionnelles réduites et, encore plus, face à de nouveaux adversaires non étatiques particulièrement résistants.
Par ailleurs, autour de cet « arc de crise » à l’intérieur duquel s’effectue la presque totalité des interventions des forces françaises, les budgets militaires sont de nouveau en augmentation (rapide), tandis que des industries de défense non occidentales refont leur apparition et sont de plus en plus en mesure d’équiper les adversaires potentiels. Il est donc probable que non seulement les opérations françaises ne vont pas diminuer en nombre, mais qu’elles seront très certainement plus dures qu’auparavant. Or les opérations dures engendrent un accroissement exponentiel des coûts humains et financiers.

Sept transformations
En bientôt deux cents ans, l’armée française aura donc connu sept grandes transformations, soit une tous les trente ans en moyenne, avec une accélération à partir de 1918. Autrement dit, un militaire de carrière a vécu ou vivra inévitablement une de ces transformations. Celle des deux conflits mondiaux, mais aussi les deux de la guerre froide ont été très fortement orientées par l’affrontement réel ou potentiel avec un État ennemi continental puissant. Trois autres, celles de 1815, de l’entre-deux guerres et de 1991, se sont effectuées dans un contexte où l’ennemi avait disparu, au moins provisoirement. Ces transformations ont alors eu lieu dans un contexte de dépression post-conflit, à la fois économique et psychologique, où il fallait faire face aux conséquences géopolitiques de la paix. Les obligations internationales entraient en conflit avec le réflexe obsidional et des finances appauvries. Le contexte international ou intérieur est donc prédominant dans l’orientation générale de la transformation.
Pour autant, il n’y a pas de déterminisme dans la création d’un modèle de forces. Face à un même ennemi, l’Allemagne, la IIIe République d’avant 1914 a développé une armée mobile et offensive, celle d’après 1918 s’est réfugiée dans un modèle contraire, rigide et défensif. Face à l’Union soviétique, la IVe République a choisi, elle, un modèle intégré dans l’otan, sous protection nucléaire américaine, alors que le général de Gaulle a bâti un système autonome autour d’une force de dissuasion nationale.
Deux grands systèmes institutionnels ont présidé à la définition de ces modèles de forces : le système parlementaire et le système centralisé monarchique, impérial ou républicain gaullien. Le premier s’est avéré performant lorsqu’il était animé par un personnel politique intéressé par les questions de défense et qu’il autorisait l’expression des militaires. Cela a été le cas sous la IIIe République comme sous la IVe. L’inconvénient de ce système est qu’il est souvent associé à un exécutif instable. Autrement dit, il est souvent plus efficace dans la génération des forces, qui nécessite réflexion et débats, que dans leur emploi, qui nécessite décision. Le second modèle est performant lorsqu’il est dominé par une personnalité politique éclairée. Il présente en revanche l’inconvénient de la rigidité, les décisions d’« en haut » ne souffrant guère la critique. Cet inconvénient est atténué lorsque l’exécutif use de son autorité pour s’entourer de conseillers militaires audacieux.
À l’intérieur même de ces grandes transformations, le modèle dominant qui se dégage, organisé, équipé, entraîné pour l’accomplissement d’une mission principale, est toujours soumis à la nécessité d’accomplir d’autres missions secondaires. Or celles-ci ne sont pas toujours compatibles. L’emploi de l’armée pour des actions de police, comme au début du XXe siècle ou pendant la bataille d’Alger en 1957, a souvent eu pour effet de dégrader son image dans la nation dont elle tire sa force pour ses autres missions. Les forces nécessaires pour lutter contre une guérilla ne sont pas du tout les mêmes, dans leur volume, leur esprit, leur équipement, que celles indispensables à l’affrontement contre une armée européenne. En témoignent les déconvenues des grandes unités motorisées arrivant en Algérie en 1955.
Pour faire face à ces variations continuelles ou à ces compétitions de missions, deux solutions ont prédominé : la spécialisation et la flexibilité. La première implique des moyens importants afin de pouvoir disposer simultanément de plusieurs forces différentes. La seconde, généralement organisée autour d’une force professionnelle, nécessite une culture de l’adaptation, mais aussi des équipements variés et la capacité de faire appel au monde civil pour combler des compétences manquantes.
Les forces armées françaises actuelles sont peut-être placées dans la pire des configurations au regard de leurs capacités d’évolution. La transformation des années 1990 s’est effectuée dans un contexte de perte soudaine de l’orientation par l’ennemi, de faiblesse économique et de développement de missions diverses, au cœur d’un système politico-militaire centralisé. La baisse relative des moyens accordés à la défense confrontée à la montée continuelle des coûts des programmes industriels place le modèle issu de la guerre froide dans une situation de crise de financement. Pour l’instant, les voies empruntées pour résoudre cette crise vont dans le sens d’une réduction homothétique des forces et d’une rationalisation des dépenses par la centralisation, ce qui pose le problème d’une rigidité croissante alors que le besoin de polyvalence et de souplesse n’a jamais été aussi grand. À terme, la persistance de cette contradiction et la réduction probable des opérations extérieures peuvent engendrer une crise de motivation dont les effets peuvent être désastreux. Il apparaît désormais urgent de trouver de nouveaux équilibres entre la nation et son armée. Cela passera inévitablement par de nouvelles manières de voir l’emploi des forces.


1 Un cycle Kondratieff est un cycle économique long d’environ quarante à soixante ans, partagé entre une phase A d’expansion et une phase B de dépression, entrecoupées d’une courte phase de transition, ou plateau. L’année 1814 est le début de la phase B qui se termine vers 1850 et conclut un cycle débuté vers 1790. Le cycle suivant se termine avec la Première Guerre mondiale.

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