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N°5 | Mutations et invariants – III

Daniel Grammatico

Militaires et humanitaires, le principal outil de gestion des crises

Le 26 décembre 2004 à 00 h 58 min 53 s gmt (07 h 58 min 53 s heure locale à jakarta et bangkok) a eu lieu au large de l’île indonésienne de sumatra un séisme d’une magnitude de 9,3 sur l’échelle ouverte de richter.

Ce tremblement de terre, l’un des plus violents jamais enregistrés dans le monde, a provoqué un raz-de-marée (ou tsunami) qui a frappé l’Indonésie, les côtes de Sri Lanka et du sud de l’Inde, ainsi que le sud de la Thaïlande et l’île touristique de Phuket.

L’origine du séisme est liée à un brusque mouvement de la plaque indienne qui s’est soulevée d’une vingtaine de mètres sur une distance de plus de 1 200 km. L’énergie totale libérée a été estimée à 30 000 bombes d’Hiroshima. Ce mouvement brutal a donné une impulsion à toute la colonne d’eau située au-dessus, provoquant une série d’ondes géantes peu élevées en pleine mer, mais de grande longueur d’onde (plusieurs dizaines de kilomètres), et très rapides : entre 500 et 800 km/h ; en approchant du plateau continental les vagues ralentissent, se contractent et prennent de la hauteur.

Après les destructions occasionnées par le tremblement de terre proprement dit, c’est une série de trois à quatre vagues de dix à quinze mètres de haut qui submergent la côte et s’enfoncent par endroit jusqu’à près de deux kilomètres à l’intérieur des terres.

Une catastrophe naturelle vient d’avoir lieu, il faut maintenant empêcher qu’elle soit suivie d’une catastrophe humanitaire. À partir de ce moment, la mobilisation est sans précédent. L’ampleur des dégâts, le bilan en pertes humaines, le nombre de pays touchés vont faire de cette catastrophe le plus important défi humanitaire de l’histoire des Nations unies.

C’est dans ce contexte que le 3e régiment d’hélicoptères de combat, en alerte guépard depuis peu, est sollicité pour projeter en Indonésie sur l’île de Sumatra une composante hélicoptères. Ce bataillon, ainsi que d’autres moyens de l’armée de l’air et de la Marine, doivent se placer sous les ordres de l’amiral commandant les forces maritimes françaises de l’océan Indien pour constituer la contribution des armées françaises à cet effort humanitaire.

Au travers de ce témoignage je veux rendre hommage aux hommes et aux femmes qui ont participé à cette mission. S’il est vrai qu’il est peut-être plus facile pour un chef d’obtenir de ses hommes qu’ils se dépassent pour une cause aussi évidente, je suis toujours aussi impressionné, deux ans après, par leur capacité d’adaptation, leur sens du dévouement et leur compétence professionnelle.

Au-delà de la formidable aventure humaine que cet événement a entraîné, cette mission pose, une fois de plus, la question des relations entre le militaire et l’humanitaire et de leur rôle dans la résolution des crises. Le sujet n’est certainement pas nouveau mais cette expérience lui donne peut-être un éclairage différent, dans la mesure où les acteurs de cette crise ont joué un rôle complémentaire et efficace. Par voie de conséquence, si on est capable d’identifier les raisons d’un succès apparent, on peut sans doute en déduire pourquoi, dans certains cas, les choses sont un peu plus compliquées.

Un départ dans l’urgence et dans l’inconnu

L’opération Beryx s’est déroulée du 11 janvier au 24 février 2005. Avant même son déploiement, la force savait qu’elle aurait trois défis à relever : gérer les médias sur place, qui ne comprenaient pas pourquoi nous arrivions plus de quinze jours après la catastrophe ; déterminer le lieu d’implantation de la composante Terre, puisqu’il n’était pas connu au moment de la projection ; s’insérer dans un dispositif militaire indonésien qui, au début de l’opération au moins, était plus préoccupé par la gêne procurée par la présence de troupes occidentales que par le secours à apporter à sa population.

La stratégie du gouvernement français a été de projeter, dès le 28 décembre, des moyens d’extrême urgence : un avion de patrouille maritime de la Marine nationale pour localiser les survivants éventuels et bien vite pour seulement repérer les nombreux corps qui dérivaient, un avion-cargo pour le matériel d’urgence de la sécurité civile et des moyens de l’identité judiciaire de la gendarmerie nationale.

Il s’agissait d’une réaction cohérente, graduée, coordonnée par une cellule interministérielle et qui tenait compte de l’évolution des besoins sur le terrain. Du point de vue des experts de l’urgence et de l’intervention, on ne peut que se féliciter de ce pragmatisme.

Mais cette solution comportait le défaut de ne pas donner suffisamment d’images aux médias français. Elle était, de plus, difficilement explicable à l’opinion publique française qui s’attendait à une réaction des pouvoirs publics en rapport avec l’émotion et le formidable élan de solidarité que la catastrophe avait suscités.

Enfin et peut-être surtout, cette option n’apportait pas de solution aux difficultés que les organisations non gouvernementales (ong) françaises disaient rencontrer dans la région de la province d’Acèh, à savoir comment faire pour transporter leur matériel et le fret humanitaire au plus près des populations, sachant que la totalité des infrastructures routières et portuaires avait été détruite et que les nations qui avaient déjà déployé des hélicoptères sur place se préoccupaient, en priorité, de leurs ong.

À l’évidence, et pour répondre à une situation d’urgence, c’était bien d’hélicoptères dont on avait besoin sur place.

Il s’en est suivi un début de campagne médiatique sur le thème de la frilosité des autorités à envoyer des moyens militaires sur place. Il eut été intéressant au moment de la montée en puissance de communiquer sur une particularité de l’engagement des moyens militaires français pour cette opération. À savoir que la France était le seul pays à projeter la totalité de son dispositif terrestre et aérien en Indonésie depuis la métropole. La tâche des autres nations était facilitée, soit parce qu’elles pouvaient s’appuyer sur des dispositifs existant dans la zone (6e flotte américaine), soit parce qu’en tant que puissances régionales elles agissaient dans leur zone d’intérêt (Australie, Singapour).

La décision a donc été prise de constituer une force interarmées composée du porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, qui partait de Djibouti avec deux hélicoptères Puma de l’armée de terre à son bord, une composante de l’armée de l’air constituée de deux avions de transport tactique et d’une composante Terre articulée autour d’un bataillon d’hélicoptères armé par le 3e régiment d’hélicoptères de combat.

Le régiment a été mis en alerte le 5 janvier. Le personnel, le matériel et surtout les hélicoptères étaient prêts pour un embarquement le 8. Le décollage a eu lieu finalement le 11 janvier pour des raisons de disponibilité des affrétés.

La mission de la force était de participer aux opérations de distribution de l’aide humanitaire et d’action sanitaire en conformité avec les orientations de l’onu et les directives des autorités indonésiennes.

Un déploiement laborieux.

La principale difficulté que la composante Terre a eue à gérer pendant les deux premières semaines fut de déterminer et négocier sa zone d’implantation avec les autorités locales et, lorsque ce site fut connu, d’organiser seule sa projection intra-théâtre.

Les autorités indonésiennes refusaient tout déploiement de troupes étrangères dans la région de Banda Acèh en dehors de son aérodrome, celui-ci étant saturé bien avant notre arrivée. C’est donc à plus de 500 km de là, sur l’aéroport international de Medan, que nous avons été autorisés à nous déployer. Durant dix jours, au plus fort de la période d’urgence, le détachement Terre a donc accompli ses missions avec le lourd handicap d’avoir à effectuer quotidiennement quatre heures de vol de transit aller et retour par appareil pour opérer dans la zone sinistrée. Du moins cela fut possible uniquement lorsque nous avons pu rejoindre cet aéroport. En effet, nos deux premiers avions de transport stratégique, l’un transportant les hélicoptères Puma et l’autre le personnel de la composante Terre ne se sont pas posés comme prévu sur l’île de Sumatra, au moment de la mise en place initiale, mais à Kuala Lumpur, en Malaisie, en raison de l’encombrement de la plate-forme aéroportuaire de Medan.

À l’évidence, une opération de secours humanitaire au profit de la population indonésienne aurait pu démarrer dans de meilleures conditions si nous avions pu rallier d’emblée l’Indonésie tous moyens réunis.

C’est là, pour la première fois au cours de cette opération, que j’ai constaté à quel point nous avions cette chance dans notre armée, de pouvoir compter sur l’incroyable capacité de nos soldats à se sortir d’à peu près toutes les situations. À cet instant j’ai su que rien ne se déroulerait facilement et une phrase d’Hélie de Saint Marc m’est revenue à l’esprit : « Je n’aime pas beaucoup les grands stratèges, vous n’imaginez pas combien de fois ils ont placé mes hommes dans des situations stratégiques ». Sans vouloir comparer des contextes totalement différents, et sans négliger la relation directe de cause à effet entre nos difficultés et le degré d’urgence de notre projection sur le terrain, je n’ai pu m’empêcher de penser que nous étions tout de même placés dans une situation plutôt… « stratégique ».

Quoi qu’il en soit, grâce à ces qualités que bien des nations envient à nos hommes et femmes, et aussi parce que nous avons reçu une aide inestimable de la société Eurocopter en Malaisie, pour remettre en ligne de vol nos appareils en quelques heures. C’est en vol autonome que nous avons rejoint l’Indonésie. Dès le lendemain, nous parvenions à nous insérer dans le dispositif multinational pour remplir nos premières missions.

Le plus dur restait à venir

C’est un univers apocalyptique que les équipages découvrent sur la côte ouest de Sumatra. Sur un à deux kilomètres de profondeur et sur près de 350 kilomètres de côtes il ne reste rien. Ceux qui ne sont pas morts n’ont plus rien et surtout rien à boire.

La situation humanitaire est très préoccupante et les pires épidémies sont à craindre. Les destructions matérielles entravent l’arrivée des secours et l’accès à certaines régions sinistrées.

Les priorités des agences gouvernementales et humanitaires sont l’identification et l’enterrement rapide des victimes, avant qu’elles ne deviennent un problème de santé majeur (développement du choléra, de la diphtérie, de la dysenterie…), ainsi que le déploiement de dispositifs d’assistance et de personnels médicaux pour aider les hôpitaux et les cliniques, établir des abris et fournir en vivres, protection et habits les populations touchées. La majorité des sources en eau potable ayant été souillées par la boue salée déposée par les vagues successives, ou contaminées par les corps des victimes, elles doivent être purifiées en urgence. Tout cela nécessite des équipements lourds et la mise en place de distribution d’eau potable en attendant un rétablissement des sources naturelles, ce qui n’interviendra pas avant plusieurs mois.

Le déplacement des populations et la promiscuité sont en outre deux facteurs à risque qui font craindre le développement d’épidémies à grande échelle. Il est donc primordial de s’assurer de la fourniture d’eau potable, de l’acheminement de nourriture et de la mise en place d’abris secs.

De nombreux dons provenant des gouvernements, des organisations humanitaires et des particuliers de l’ensemble du globe ont rapidement afflué. La Banque mondiale estime le montant de l’aide humanitaire à 5 milliards de dollars américains. Nous savons d’ailleurs depuis peu que seul le tiers de cette somme est pour l’instant engagé. Le temps de l’urgence humanitaire est de ce fait, beaucoup plus court que celui de la reconstruction.

La mobilisation des organisations internationales, des organisations non gouvernementales et des nations est impressionnante. La première conséquence visible sur le terrain est la plus grande concentration d’aéronefs de tous types et de toutes nationalités, dans une zone d’action aussi restreinte, qu’il m’ait été donné de voir. L’un des miracles de cette opération, après bien sûr celui d’avoir circonscrit la catastrophe humanitaire, c’est le fait qu’aucune nation contributrice n’a eu à déplorer d’incident aérien. Pourtant, la gestion de l’espace et la conduite des opérations ont parfois elles aussi tenu de la « situation stratégique ». Une constante tout compte fait.

Au départ, ce sont les Australiens et les Singapouriens qui ont coordonné les moyens militaires et organisé l’acheminement du fret et des secours. En parfaite collaboration avec les organisations internationales (oi) et ong, la mécanique s’est rapidement mise en marche pour que toute organisation qui avait du fret à transporter puisse trouver, la veille pour le lendemain, le moyen aérien adéquat.

Progressivement, dès lors que les autorités militaires indonésiennes ont pu et voulu prendre le relais, la transition a eu lieu.

Incontestablement les militaires étrangers n’étaient pas les bienvenus dans cette région d’Indonésie

La mainmise des forces armées indonésiennes sur la province d’Acèh est presque totale, la menace représentée par le groupe indépendantiste local (le gam) est instrumentalisée afin de justifier la loi martiale sur la province et le contrôle des éléments étrangers.

Le Gerakan Aceh Merdaka « Mouvement pour un Acèh libre » (gam) est un mouvement qui lutte pour la séparation d’Acèh du reste de l’Indonésie. Si la menace qu’il représentait était réelle, il ne semblait pas bénéficier d’une large assise populaire. Les forces armées indonésiennes ont tout fait pour contrôler l’action humanitaire dans la province d’Acèh, tant celle menée par les armées étrangères que par les ong. Les missions étaient soumises à leur approbation et elles ont parfois tenté de détourner des missions humanitaires à leur profit.

Débordées au départ, elles se sont contentées, dans un premier temps, d’avaliser les décisions et orientations prises par les armées étrangères. Peu à peu, on a pu constater une reprise en main des opérations avec, en particulier, la mission de reconstruction de la route Medan-Meulaboh Banda Acèh et notamment la remise en état provisoire des 53 ponts détruits.

Dans la vie quotidienne, les militaires indonésiens ont pris prétexte de la menace représentée par le gam pour limiter nos mouvements et imposer des « escortes » pour tous nos déplacements. Pour autant, les relations sont vite devenues amicales et, là encore, le savoir-faire français a fonctionné.

Deux mois plus tard, la période d’urgence était passée. Les Indonésiens avaient reconstruit suffisamment de routes et de ponts, l’onu avait eu le temps de prendre la suite des militaires dans l’organisation et la gestion des moyens engagés. Ainsi, des compagnies privées, louées par les Nations unies, avaient pu acheminer leurs moyens aériens. Les armées étrangères ont débuté leur retrait à la fin du second mois et l’opération Beryx, en ce qui nous concerne, prenait fin.

Des enseignements issus d’une crise
et d’un contexte particuliers

« Cette opération militaire au profit d’une action humanitaire a été exemplaire à plusieurs titres et doit être considérée comme le cas le plus simple pour ce qui concerne les relations entre militaires et humanitaires. »

Les capacités des armées mises à disposition
sont celles qui intéressent directement les humanitaires

Au cours de cette opération, les armées ont démontré des capacités qui sont des atouts indéniables pour ce genre d’intervention humanitaire.

Avant tout, une faculté à mobiliser en très peu de temps des moyens adaptés et lourds qui font souvent défaut aux organisations humanitaires dès lors qu’il faut intervenir dans l’urgence. Ensuite, une capacité à agir en complète autonomie à des distances importantes et s’il le faut dans un environnement hostile. Enfin, une parfaite maîtrise et une grande expérience dans la planification et la conduite d’opérations complexes. Pour la circonstance, l’opération pouvait être comparée à ce qui aurait été mis en œuvre pour le règlement d’une crise de niveau régional, notamment pour le volet concernant l’acheminement des flux logistiques.

L’ampleur de la catastrophe et son origine naturelle
ont suscité un élan de solidarité incontestable

Les circonstances étaient effectivement très particulières. En effet, face à un phénomène naturel, et donc en l’absence de toute cause politique à la crise, il ne pouvait être question de divergences entre militaires et humanitaires. L’objectif à atteindre était le même pour tous. Les différents acteurs ont travaillé dans un parfait esprit de coopération.

Dès lors, les tâches étaient parfaitement réparties et les moyens présents sur le terrain étaient complémentaires (aux humanitaires les moyens de première urgence, aux militaires les moyens de les transporter).

Tout en gérant la phase d’urgence, les organisations internationales
et non gouvernementales, en liaison avec les autorités militaires,
s’organisaient pour préparer la poursuite de la mission
en totale autonomie

Ce point est également capital et exemplaire de cette opération. Les organisations humanitaires se montrent souvent réservées face à la présence de militaires dans une opération humanitaire, parce qu’il y a un risque de confusion des genres dans l’esprit des populations locales. Ce risque est d’autant plus prégnant que la force militaire reste longtemps déployée. Si certaines organisations ont pu parler de militarisation de l’assistance humanitaire, notamment dans le cas de la Bosnie, dans celui de l’intervention au profit des populations victimes du tsunami, les militaires se sont retirés dès que possible et aucune nation contributrice n’a laissé ses troupes plus longtemps que nécessaire.

En dépit de la présence d’une guérilla peu active,
il n’existait aucune insécurité pendant l’opération

Il s’agit là d’un point tout aussi spécifique de cette situation. L’opération s’est déroulée dans un environnement permissif et les militaires n’ont joué aucun rôle sécuritaire. Dans ces conditions, il n’y avait pas d’ambiguïté sur le rôle des militaires et l’absence de menace sur les humanitaires ne les rendaient pas tributaires de mesures de protection.

Un objectif commun, l’absence de volet politique à la crise et des militaires présents uniquement pour la mise à disposition de leurs moyens (en attendant que les humanitaires et les nations unies déploient leur propre logistique), voilà ce qui a constitué les raisons d’un climat exemplaire.

La présence des militaires et des humanitaires sur un même théâtre de crise n’a pas toujours comme origine une cause aussi indiscutable. Bien qu’il y ait, dans la plupart des cas, des populations à secourir, les causes de la présence des uns et des autres, et donc les objectifs à atteindre, ne sont pas toujours convergents.

L’aspect politique et l’insécurité des zones d’action sont des facteurs qui compliquent singulièrement les situations.

Des acteurs du règlement des crises
qui se transforment en outil de gestion des crises

Les relations entre militaires et humanitaires évoluent parce que la communauté internationale s’est aperçue que ce binôme d’acteurs des résolutions de crises internationales est devenu, par défaut, l’alternative à une réponse appropriée, et donc politique, à la plupart des crises contemporaines. Ils sont en quelque sorte la moins mauvaise solution à une absence de volonté politique.

En fait d’alternative, militaires et humanitaires sont le plus souvent l’outil d’une politique de très court terme destinée à empêcher que les crises ne prennent une ampleur régionale et que les populations locales n’en soient trop longtemps les principales victimes.

Ces relations évoluent également parce que la majorité des pays occidentaux envisage plus facilement l’emploi des armées dans la sphère sécuritaire, au sens large du terme, et notamment au profit des populations civiles.

Humanitaire et militaire, deux mondes bien distincts
qui ont appris à se côtoyer : le rapprochement.

Les relations entre militaires et humanitaires changent au rythme sans cesse croissant de leur présence sur les théâtres de crise.

Au début de l’ère humanitaire, en gros à la fin de la guerre froide, les rôles étaient bien partagés entre militaires et humanitaires et leur action respective assez simple à identifier : rétablissement et/ou maintien de la paix pour les uns, avec le cas échéant, un volet sécuritaire pour faciliter l’action des humanitaires, et aide aux populations pour les autres.

La très grande majorité des organisations humanitaires est animée par des principes d’impartialité et de neutralité. Ces principes leur assurent le maximum d’efficacité dans leurs actions, car personne n’est exclu de l’aide humanitaire, ce qui leur garantit un minimum de sécurité.

L’accroissement exponentiel du nombre de ces acteurs humanitaires non étatiques dans les années 1990 et la très grande diversité qui existe dans leurs modes de fonctionnement, leurs sources de financement mais également les motivations qui les animent, induisent une complexification des relations qu’ils ont avec les militaires.

Il est vrai qu’il est plus aisé de définir une philosophie du comportement du militaire et en particulier convenir qu’il obéit à des règles d’éthique, pour la plupart, universelles.

Communautés différentes à bien des égards, les conditions de leur engagement mais aussi le champ d’application de leur mission contribuent, au départ, à créer le fossé qui sépare militaires et humanitaires. Qu’ils agissent dans un cadre multinational ou non, sous mandat onu ou pas, les militaires seront toujours des acteurs qui relèveront d’une souveraineté au sens le plus traditionnel du terme. Cette souveraineté octroyée par un mandat international ou l’appartenance à l’armée d’une nation, est souvent en opposition avec la volonté d’indépendance et le développement d’une démarche transnationale de l’action des organisations humanitaires.

Pour autant, force est de constater que, depuis les années 1990, les relations évoluent au point de susciter les débats prolifiques que l’on sait.

C’est un fait, la réalité et l’épreuve du terrain opèrent un rapprochement entre militaires et humanitaires en plaçant la question de la raison de leur présence conjointe sur les théâtres de crise au centre du débat. Pourquoi la communauté internationale décide-t-elle d’intervenir dans tel ou tel pays ou, plus prosaïquement, qu’est ce qui fait basculer les décisions ? Deux facteurs se retrouvent le plus souvent à l’origine des décisions : le risque humanitaire et le risque d’extension régional d’une crise avec, pour corollaire, une focalisation des conflits sur les populations locales.

Que les populations soient les victimes des conflits ne constitue pas en soi un phénomène nouveau, mais le décalage par rapport aux pertes militaires posait déjà un problème de fond, avant que la médiatisation des conflits ne transforme ces populations en véritable enjeu des conflits modernes. Le chantage et parfois la prise en otage des populations deviennent des armes aux mains d’adversaires non-conventionnels. Les guerres étaient jadis de conquête, pour les territoires et leurs richesses, elles sont aujourd’hui devenues idéologiques et psychologiques.

La notion de risque humanitaire et sa prise en compte par les opinions publiques et la communauté internationale ont scellé le rapprochement entre militaires et humanitaires.

Mais ce rapprochement, en soulevant de nouveaux problèmes, a suscité de nouvelles interrogations sur les relations entre militaires et humanitaires.

Humanitaires et militaires, les principaux acteurs d’une communauté internationale sans grand pouvoir : l’imbrication

L’impossibilité quasi récurrente de la communauté internationale à trouver des solutions politiques et donc pérennes aux différentes crises locales et régionales a provoqué un allongement de la durée des mandats des forces projetées et une dépendance accrue des populations locales à l’aide internationale.

Sans véritable solution politique locale, qui semble la première condition d’une sortie de crise, le couple militaire/humanitaire est voué à rester le principal acteur du règlement des crises sans toutefois garantir le passage à une phase de stabilisation. La mission est presque toujours de figer une situation au plus bas niveau de tension pour venir en aide à la population, limiter l’extension de la crise et si possible créer les conditions de la mise en œuvre d’une solution politique.

Les relations entre militaires et humanitaires apparaissent, dès lors, d’une plus grande complexité car au-delà de leurs missions respectives ils sont l’objet d’une attente plus grande de la part de tous les acteurs de la crise. La population locale qui s’en remet totalement à eux pour subvenir à ses besoins de première nécessité (puis à d’autres besoins dans le long terme). Les autorités locales qui bien souvent se déchargent rapidement sur eux pour, non seulement assurer l’avenir de la population mais également réclamer des solutions à leur conflit interne. La communauté internationale enfin qui, faute de consensus ou de détermination des pays membres, n’a d’autre alternative que de maintenir en place un dispositif qui n’était que provisoire.

Ce phénomène est à son tour à l’origine d’une nouvelle évolution des relations entre les acteurs militaires et humanitaires. Sans solution de sortie de crise visible le positionnement des frontières entre l’action des militaires et celle des humanitaires a tendance à devenir flou : le militaire est conduit à faire de l’humanitaire en dehors d’une situation d’urgence et l’humanitaire ne se contente plus de simplement venir en aide aux populations mais se positionne également sur le champ de l’analyse politique, espérant par là peser dans les décisions.

Dès lors que des troupes se déploient dans la durée sur un même théâtre d’opérations un doute s’instaure alors dans l’esprit des oi et ong sur les raisons de cette présence militaire et sur les critères qui ont conduit la communauté internationale à ordonner le déploiement d’une force dans un pays plutôt que dans un autre. Cette difficulté à afficher une position claire sur les choix qui sont faits et sur l’objectif final recherché participent directement au sentiment de scepticisme, voire de suspicion de la communauté humanitaire envers l’acteur politique du règlement des crises qu’est le militaire.

Mais la multiplication du nombre des conflits dans le monde et la volonté de la communauté internationale d’intervenir chaque fois que possible sont une réalité qui expliquent, en partie, le maintien d’un dispositif militaire et humanitaire important dans les pays en crise.

Militaires et humanitaires prennent acte de cette détermination et posent alors à nouveau la question de l’évolution de leurs relations.

Humanitaires et militaires, l’institutionnalisation de leurs relations :
le piège de la banalisation

Cette interdépendance croissante des militaires et des humanitaires ne permet plus d’aborder la question de leurs relations uniquement sous l’angle réducteur de deux corps qui seraient difficilement miscibles.

On constate aujourd’hui une banalisation de l’emploi du couple militaire-humanitaire dans le règlement des crises et ce couple d’acteurs est même perçu comme essentiel aux yeux des opinions publiques et de la communauté internationale. On remarque en réaction une institutionnalisation de leurs relations.

Le rapprochement constaté sur le terrain, les efforts de compréhension et de coordination avec, notamment, une bonne répartition des tâches, peuvent conduire dans certains cas à une véritable coopération. Force est donc de constater une évolution des mentalités suivie d’adaptations structurelles. Les instances humanitaires des Nations unies se dotent de sections de coordination civilo-militaires, et la plupart des armées occidentales créent des unités dédiées aux actions civilo-militaires. Leur vocation est de faciliter l’implantation, voire l’acceptation du dispositif militaire par la population locale et de servir d’interface entre les militaires et l’environnement civil en général (organisations internationales, les agences de l’onu et les ong).

Cette évolution des mentalités puis des structures peut d’ailleurs être comparée à celle qu’on a connue au début des années 1980 entre militaires et journalistes. Les mêmes causes avaient produit pratiquement les mêmes effets : défiance et méfiance d’abord, puis épreuve du terrain avec prise de conscience ensuite, et pour finir, rapprochement et institutionnalisation des relations par l’évolution des structures et prise en compte dans la formation, pour ce qui concerne les militaires.

Pour conclure

La capacité d’adaptation des militaires, on le voit, est grande et elle est essentiellement due à l’obligation de résultat sur le terrain. On dit aussi « culte de la mission ». Le militaire est formé à mettre tout en œuvre pour remplir sa mission. Mais face aux menaces multiformes et inattendues, et parce que la communauté internationale montre, il faut le dire, son impéritie, il est à craindre que les militaires continuent d’assumer, avec les humanitaires, la responsabilité de contenir la plupart des incendies qui couvent.

Le général de La Presle rappelle, dans un numéro précédent d’Inflexions que « l’action armée ne peut avoir de fin en soi : ses modalités doivent être très étroitement déduites des objectifs politiques poursuivis par les autorités qui ont décidé son engagement ».

Le déploiement de forces militaires en l’absence d’objectif politique clair produira toujours les mêmes effets de confusion des genres.

Devant la montée inexorable de la menace terroriste et la connaissance qu’on a de ses modes d’actions et de ses points d’application, le cinquantenaire de la bataille d’Alger cette année, et les débats qu’il ne manquera pas de susciter, devrait nous aider à méditer sur l’importance de ne pas trop dévoyer les militaires de leur vocation première à savoir l’usage de la force.

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