Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°31 | Violence totale

Russell Jacoby
Les Ressorts de la violence
Peur de l’autre ou peur du semblable
Paris, Belfond, 2014
Russell Jacoby, Les Ressorts de la violence, Belfond

Revisitant les thèses séminales faisant du semblable plutôt que de l’étranger l’objet des haines les plus féroces, Russell Jacoby multiplie les exemples historiques pour décortiquer les mécanismes qui conduisent un homme à massacrer d’abord et surtout ceux qui lui sont le plus proches, « parents, voisins et compatriotes » (chapitre 1). Une des forces du travail de ce professeur d’histoire de l’université de Californie réside dans la diversité et la puissance herméneutique des faits convoqués à l’appui d’une thèse qui, à l’heure du choc des cultures et des extrémismes religieux, prend le contrepied de l’idée communément reçue de la différence comme moteur essentiel de tout antagonisme. De Caïn à Mohamed Atta, du massacre de la Saint-Barthélemy aux horreurs rwandaises, Jacoby passe en revue cinq mille ans de « guerres inciviles » (chapitre 2) et de génocides (chapitre 3). S’il convoque non sans éclectisme autant la Bible que les romans de Dostoïevski pour éclairer « d’effrayantes symétries » (chapitre 4), il fonde, articule et développe son argumentaire à partir de deux hypothèses principales, aujourd’hui bien connues : l’hypothèse freudienne dite du « narcissisme des petites différences » et celle girardienne qui fait du désir mimétique le carburant d’une violence fondant le social sur l’éviction d’un « bouc émissaire ».

Illustrant ces démonstrations d’exemples concrets mis en scène par un goût prononcé du détail et un sens certain de l’écriture romanesque, Russell Jacoby offre ici un texte qui captive le lecteur et ne manque pas d’introduire des pistes de réflexion pour comprendre le monde contemporain. Pour autant, sans doute manque-t-il de précision quant à la description de la mécanique mimétique originelle ; soulignant en effet à plusieurs reprises le caractère parfois « obscur » du raisonnement girardien, il n’en tire pas toutes les conséquences faute d’en avoir exploité en détail les prémisses. La violence fondatrice du corps social qui s’exprime par le martyr imposé au frère devenant bouc-émissaire ne peut vraiment se comprendre que si la dynamique du désir mimétique est déjà au départ clairement explicitée. Paradoxalement d’ailleurs, c’est également en la déployant totalement que le lecteur peut éprouver les limites de la thèse de Girard et envisager, en creux, des solutions de sortie du cercle vicieux de la rivalité fratricide. Le seul bémol au remarquable travail de Jacoby réside donc, de notre point de vue, dans cette absence de remise en perspective : le recours systématique au dogme girardien, considéré comme acquis, neutralise toute autre forme d’explication. Le caractère a priori inéluctable de la violence remet finalement en question l’intérêt même à s’interroger sur ses mécanismes ; plus que de « ressorts » à décrire, il « ressort » de cet ouvrage, au demeurant passionnant, un profond pessimisme sur le tragique de la condition humaine.


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