Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°34 | Étrange étranger

Yann Andruétan

Le militaire voyageur et l’exotisme

Nous appartenons à une société du voyage. Cette activité représente un poids économique important et constitue une sorte d’impératif : celui qui n’aime pas voyager est vu comme une bête curieuse souffrant d’un probable trouble de la personnalité. Il n’a jamais été aussi facile de parcourir le monde. L’horizon n’est plus la distance que l’on pouvait parcourir en une journée à pied, mais celle des long-courriers, autant dire qu’il s’est estompé. Aujourd’hui, chacun peut partir, en fonction de ses moyens, et s’offrir sa dose d’exotisme.

Depuis toujours, les militaires eux aussi voyagent. Alexandre cherchait le bout du monde, Xénophon décrivait les populations et les mœurs des pays qu’il traversait… Il y a cent ans, on s’engageait dans la Marine ou la coloniale pour sortir de sa campagne et voir d’autres pays. Les récits des explorateurs faisaient rêver. On lisait comme un feuilleton l’épopée de Savorgnan de Brazza, ou on s’inquiétait de savoir si on avait retrouvé le Pourquoi pas ou les traces de Fawcett en Amazonie. L’exotisme exaltait le goût de la nouveauté, la rencontre avec l’Autre, culture ou être humain. Les expositions coloniales remportaient un grand succès parce qu’elles flattaient la grandeur de l’empire, mais aussi parce qu’elles suscitaient l’émerveillement, faisaient rêver à des terres inconnues et à des peuplades étranges. Les affiches de recrutement du début du xxe siècle promettaient des escales à l’autre bout du monde, des pays ensoleillés et une vie plus facile. L’étrangeté était une source de merveilles et l’Autre la promesse d’une rencontre.

Il faut reconnaître à la période coloniale un engouement pour l’Autre, que ce soit pour les paysages, les peuples, ou le désir de bâtir un avenir différent. Étudiants en médecine dans les années 1990, mes camarades et moi trouvions encore passionnante et fascinante la médecine au sein de l’organisation des grandes endémies : seul ou presque et sans beaucoup de moyens pour venir au secours des populations de l’Afrique équatoriale. L’Aventure ! L’armée était alors encore un moyen de l’atteindre. Qu’en est-il aujourd’hui ? Car si les militaires sont des voyageurs, c’est d’abord par nécessité et à leurs risques et périls. Ils ne voyagent jamais en sécurité. Et l’évolution des conflits depuis quarante ans les oblige à partir de plus en plus loin. Mais il n’en demeure pas moins que le nombre de volontaires excède souvent le nombre de postes pour bien des séjours à l’étranger en famille.

De l’aide médicale gratuite

La pratique de l’aide médicale gratuite aux populations locales est une tradition ancienne dans le service de santé des armées. Née des guerres coloniales, elle avait deux vertus : occuper le médecin et son équipe, et se faire accepter des populations. Au Kosovo, et pour les mêmes raisons, nous avons poursuivi cette habitude sans trop nous poser de questions sur les conséquences. Tous les jours, à l’exception du dimanche, nous ouvrions les portes de notre emprise située en plein milieu d’un quartier albanais. Le lieu, situé en hauteur, était remarquable et connu dans l’ensemble de Mitrovica. Les patients qui venaient consulter étaient pour l’essentiel des femmes et des enfants. Le stock de couches, denrée très rare et convoitée, était l’une des raisons, comme la distribution régulière de bonbons aux plus jeunes. C’était souvent les mêmes personnes qui se présentaient et nous apprîmes à les connaître. Elles firent de même. Les militaires de faction étaient à leur tour reconnus. Les mots perfusaient dans notre langage : dit en é mir, mir dita, pritisek… Ma pratique finit elle aussi par évoluer et je compris le rôle stratégique de la prise de la tension sanguine qui résumait à elle seule l’état de bonne santé ou non. Au bout de quatre mois, j’étais devenu le médecin du quartier.

  • Triste tropique

Dans Amérak1, Adrien Jaulmes montre le quotidien des soldats américains en Irak, comment ils ne se contentent pas d’y faire la guerre, mais y importent un morceau d’Amérique. On y trouve, et je peux en témoigner pour le Kosovo et l’Afghanistan, nombre de grandes enseignes ou leurs équivalents dans une enceinte bien protégée. Ce n’est pas une simple conséquence de la mondialisation. L’idée est de créer l’équivalent d’un sanctuaire, qui permettrait au soldat de diminuer son stress en y trouvant un environnement sûr et familier. Ce sentiment de sécurité ne concerne pas seulement les aspects physiques (constructions anti roquettes par exemple), mais aussi le paysage mental. Il faut recréer une « semblance » d’Amérique. Ainsi, à Bagram, en 2009, on pouvait déguster un véritable breakfast américain, c’est-à-dire de tout et à profusion, en regardant une chaîne de télé américaine ou en lisant Star and Stripes.

Ces camps rappellent certains lieux de vacances qu’affectionnent les Occidentaux. Un endroit exotique mais pas trop dans une destination qui, elle, l’est. Tout cela repose sur la tentative de résolution de cette proposition paradoxale : allier l’exotisme avec le familier. Ce qui est important pour les vacanciers, c’est d’énoncer la destination, de profiter de certains aspects du lieu – soleil, température de l’eau… – et, surtout, de retrouver l’entre-soi en ne côtoyant que des touristes qui parlent tous ou presque la même langue. La rencontre avec les locaux ne se fait qu’à l’aéroport et avec quelques employés du club. Les interactions sont rares. Ainsi certains vont faire un safari au Kenya et ne verront rien de la culture de ses habitants ; seuls les animaux sont intéressants et la culture locale se résume aux souvenirs à rapporter.

Une fob en Afghanistan ressemblait à l’un de ces clubs de vacances. Il y avait des distractions organisées, des lieux de socialisation où la prise d’alcool était surveillée, régulée et parfois sanctionnée, des restaurants exotiques (à Kaïa par exemple, un excellent thaï), des magasins et un marché de souvenirs où les militaires pouvaient côtoyer des locaux sans aucun danger puisqu’ils avaient été contrôlés et en quelque sorte pacifiés. Ils se refilaient d’ailleurs les bonnes adresses : chez Abdul il y a les plus belles pierres et juste à côté on trouve des pashminas pas très chers. On assistait même à une forme de tourisme militaire entre les différentes fob. Certains se créaient des missions de toutes pièces afin de pouvoir se rendre sur l’une des bases américaines réputées pour leur confort, leurs magasins et leurs restaurants. Au Kosovo, à Pristina, une rue de la base de l’otan était une véritable zone commerciale où chaque pays avait sa boutique et où on pouvait acheter des souvenirs comme dans n’importe quel club de vacances… Les nations apportent aussi sur les bases leurs normes parfois jusqu’à l’absurde. Ainsi, au Kosovo, non loin de Mitrovica, la France avait construit l’équivalent d’un px2 avec une rampe pour handicapé, législation française oblige ! Le quotidien rattrape le militaire dans les détails…

L’exotisme, représenté par l’extérieur du camp, est perçu comme recelant une menace indistincte et latente. L’intérieur doit revêtir toutes les apparences de la sécurité jusque dans l’environnement. À l’inverse du voyageur type « routard », il faut éviter à tout prix de se dissoudre dans un Autre, qu’il soit un pays ou une culture. Il y a encore une quinzaine d’années, il existait une porosité entre l’extérieur et l’intérieur. Au Kosovo, par exemple, nous occupions d’anciens bâtiments en ville et régulièrement mon infirmerie se transformait en lieu de consultation animé pour les habitants du quartier.

Tous les ports puent de la même façon

Tous les ports ont la même odeur. L’odeur de la mer, c’est l’odeur du rivage. Les quais sont les mêmes et les bateaux se ressemblent tous. À part les pêcheurs, rien ne distingue vraiment un porte-conteneurs à Singapour ou à Panama. Plus loin, c’est la même crasse. Il ne faut pas croire ceux qui disent qu’ils naviguent pour l’exotisme : ils cherchent des bières pas chères comme les autres. Il y a toujours un quartier pour les marins dans un port de commerce, une basse ville comme à Toulon, qui concentre des bars plus ou moins fréquentables, comme la clientèle… En fait, on s’habitue à tout. La première fois, c’est comme une gifle : tu as vingt ans à peine, et tu as seulement connu ton village et Brest. Tout à coup, boum, tu te retrouves à huit mille kilomètres de chez toi. Tout est beau, intéressant et inquiétant. Tu n’arrêtes pas de faire des photos et d’acheter des souvenirs. La deuxième fois, tu retournes voir ce qui t’avait plu. La troisième, tu cherches comme les autres de la bière pas chère et du Wi-Fi gratuit.

  • L’inquiétante étrangeté

La peur de l’extérieur, de l’étrange, n’est pas anodine. Certes, elle peut relever d’un désordre psychique de type agoraphobie. Mais si le goût pour l’exotique est réel, le quotidien contient aussi une familiarité rassurante. Il y a un paradoxe en l’être humain qui lui fait désirer se confronter à l’exotique et souhaiter la régularité du quotidien. Prenons un exemple : il suffit de s’imaginer débarquant dans un aéroport d’un pays dont on ne parle pas la langue et dont on ne maîtrise pas le système d’écriture. C’est souvent une expérience angoissante dominée par une sensation d’oppression, d’agression. Il y a deux stratégies possibles : soit suivre le mouvement de la foule, soit faire l’effort de la réflexion et repérer des éléments familiers. Généralement, c’est la première qui est adoptée, car elle est plus économique du point de vue du stress.

Freud traite en partie de ce phénomène dans « L’inquiétante étrangeté », un article de 1919 consacré à l’angoisse. La traduction en français ne rend pas totalement l’idée contenue dans le titre allemand : « Das Unheimliche ». Un est un préfixe privatif et Heimliche signifie « familier ». Unheimliche désigne ce qui n’est pas familier et source d’angoisse. Freud s’inspire beaucoup ici d’Ernst Jentsch, même si ce sont les frères Grimm qui conceptualisèrent véritablement les premiers l’Unheimliche. L’idée de Freud et de ses prédécesseurs, c’est que dans le familier se cache de l’étrange, source de malaise et parfois d’effroi. Heidegger a repris aussi ce concept de Unheimlichkeit dans son Ontologie. Pour lui, le Dasein3 n’est plus dans un sentiment d’appartenance au monde, il croyait l’habiter et découvre qu’il n’en est rien, et que c’est même sa nature. La familiarité est une forme de déchéance, une fuite afin de retrouver la quiétude. Nous créons de la familiarité pour ne pas être exposés à l’étrange. L’intuition de Jentsch est remarquable. La familiarité est une construction de l’esprit, un modèle testé en permanence par nos sens. L’étrangeté est tapie dans la réalité même la plus familière.

La rencontre avec l’étrange n’est pas un événement simple. Elle est foncièrement source d’angoisse car vient se dévoiler la nature du monde qui est toujours autre. Ce qui trouble, et parfois traumatise, c’est souvent la violence, d’autant plus lorsqu’elle est extrême et touche à des personnes qui sont sous nos latitudes réputées protégées par des conventions ou des règles morales. Ainsi les vétérans ayant participé aux opérations dans les Balkans ou en Afrique, au Rwanda notamment, ont raconté cette confrontation à une violence « habituelle » contre des populations à peine considérées comme des animaux. Ces témoignages sont éloquents : la violence intercommunautaire y était ordinaire et ses auteurs ne comprenaient pas pourquoi il fallait s’en émouvoir.

Un sous-officier particulièrement exposé a rapporté que ce qui l’avait le plus choqué en mission, ce n’était pas d’avoir été témoin de scènes horribles, mais plutôt d’avoir vu un père battre son fils pour le punir. L’angoisse ne provenait pas d’une habitude étrange, mais d’un comportement en totale rupture avec les normes propres à ce militaire. Dans un registre plus anecdotique, un chef de corps a expliqué qu’au Kosovo un pope lui avait raconté les exactions commises par les Albanais contre les Serbes avec beaucoup de conviction et force de détails, et que ce n’est qu’à la fin de la conversation qu’il s’était aperçu que les faits remontaient au xve siècle !

Ce qui est tenu pour acquis – valeurs, sens moral ou même régime d’historicité – vacille dans la rencontre avec l’Autre qui nous confronte à un système de sens différent. Paradoxalement, ce qui provoque cette impression d’inquiétante étrangeté, c’est l’ouverture à autrui qui nous oblige à tenter de rentrer dans son système de sens. Le plus simple serait de se fermer à l’Autre et d’ignorer ses différences soit en les niant soit en les considérant comme des absurdités. Dans les cas les plus extrêmes, l’inquiétante étrangeté peut provoquer une souffrance qui mène à la folie.

La folie de l’étrange

Ce marsouin n’est pas une jeune recrue en ce début des années 2010. Il est caporal-chef et sert, il en a parfaitement conscience, dans l’un des plus beaux régiments de France. Il n’est pas souvent parti en opération, à vrai dire il a surtout effectué des missions de courte durée. Or il doit bientôt partir en Afghanistan. L’Afghanistan, c’est l’opex avec toutes ses lettres en majuscules. Certes, il y a des esprits chagrins pour s’interroger sur la présence française là-bas, mais pour notre homme point d’interrogation ; il s’imagine déjà chassant le taleb dans la vallée de la Kapisa.

Lors des entretiens avec son psychiatre, il dira que dès le début il s’est senti mal à l’aise. Rien ne ressemblait à ce qu’il avait imaginé. L’impression de décalage des premiers jours s’était poursuivie dans les semaines qui suivirent. La fob avec ses passages étroits, les paysages secs et imposants l’oppressaient de plus en plus. Il ne trouvait de réconfort ni auprès de ses camarades ni auprès de ses proches en métropole. L’atmosphère était chargée de menaces indistinctes entretenues par le discours des cadres rappelant sans cesse les mesures de sécurité et les risques possibles. Les missions n’apportaient pas non plus de dérivatif à son malaise grandissant. Il racontera qu’il s’était attendu à trouver quelque chose ressemblant à l’Afrique. Or la population était hostile et les mœurs étranges. D’origine maghrébine et de religion musulmane, il avait pensé pouvoir bénéficier d’une familiarité avec les Afghans. Mais certaines pratiques l’avaient choqué et même révulsé tant elles étaient contraires à son éthique.

Plus le temps a passé, plus l’impression d’étrangeté s’est muée en agressivité. Il se sentait observé, étudié. On parlait sous ses fenêtres, dans son dos. Il avait l’impression d’être l’objet de remarques désobligeantes. Il ne dormait plus et a fini par s’en plaindre au médecin. Ce dernier a décidé de l’évacuer vers l’hôpital à Kaboul. Il sera rapatrié en France. On conclura à un désordre psychotique transitoire secondaire dû à un état de stress.

  • « Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux4 »

Dans un texte publié en 2014 dans L’Expérience combattante5, je m’étonnais du peu de place laissé au pays, en l’occurrence l’Afghanistan, et à sa population dans les films amateurs produits par les combattants. Il est vrai qu’ils avaient peu l’occasion de sortir et que l’atmosphère de menace n’invitait pas à la contemplation ni à l’émerveillement. Il faut du temps pour admirer un paysage ou s’intéresser à autrui. Il faut du temps pour laisser flotter son esprit et méditer sur la nouveauté. Je me souviens avec émotion des cerfs-volants des enfants fabriqués avec presque rien que j’apercevais quand je quittais l’aéroport de Kaboul en voiture. Je me souviens de la majesté minérale des vallées afghanes traversées en hélicoptère ou encore de l’étonnement face à des Afghans roux aux yeux bleus ! Ces souvenirs sont beaucoup plus présents que d’autres et notamment ceux des voyages d’agréments. Mais j’avais plus de temps à consacrer à la contemplation que le soldat qui passait six mois enfermé dans une fob, et qui vivait au rythme des patrouilles et des missions.

Interrogés des années après, les anciens d’Afghanistan disent dans leur grande majorité ne pas avoir aimé le pays ou y être totalement indifférents. Or ce n’est pas le cas avec l’Afrique ou l’ex-Yougoslavie. L’un des indicateurs intéressants, subjectif certes, est qu’à ma connaissance aucun militaire français ne s’est marié avec une Afghane, alors que les unions avec des femmes autochtones rencontrées en opex, si elles ne sont pas régulières, ne sont pas non plus exceptionnelles. Ramener son conjoint d’un pays lointain est sans doute le comble de l’exotisme. C’est à la fois aller à la rencontre de l’Autre par une culture étrangère, mais aussi rencontrer autrui dans ce qu’il a de plus autre : l’autre sexe… C’est un petit morceau de ce pays découvert et qui n’est plus aussi étranger que cela, et qui deviendra une part de celui de ses enfants.

L’étrangeté est fugace. Quand on y est suffisamment exposé, elle mue en quotidienneté. On ne fait plus attention aux paysages et aux langues qui deviennent elles aussi familières. Combien de mots ou d’expressions ont transité par la coloniale pour finir par entrer dans l’argot ou dans le langage commun ?

Mais il est aussi des cas où l’étrangeté demeure. Où elle devient même douloureuse. La nostalgie, la souffrance d’être loin de chez soi, identifiée dès le xviie siècle chez les mercenaires suisses, est en quelque sorte un refus de s’habituer à l’étrangeté tout en regrettant le quotidien laissé derrière soi. Le nostalgique ne souhaite pas vivre l’étrangeté ; il est persuadé que l’exotique le demeurera et qu’il ne pourra s’extraire de la douleur du deuil du quotidien. « Partir, c’est mourir un peu », écrit Edmond Haraucourt, et le nostalgique dénie ce deuil.

Pour celui qui part, partir, c’est accepter cette part de deuil, accepter la transformation qui va s’opérer à la rencontre de l’étrange et le temps qui va passer sans lui. Il reviendra, mais autre, changé par l’expérience qu’il aura vécue et les rencontres qu’il aura faites. Pour s’en convaincre, il faut relire la fin de L’Odyssée. On a tendance à croire que le poème s’arrête avec le massacre des prétendants. Or Ulysse doit encore affronter l’épreuve la plus difficile qui soit et sans l’aide des dieux cette fois-ci : il doit convaincre Pénélope que, malgré le temps qui est passé, les aventures qu’il a vécues, il est encore Ulysse, son époux. Il a changé. Il a vieilli et les épreuves ont modifié sa personnalité. Pénélope l’a sans aucun doute reconnu, mais elle a besoin d’une preuve qu’au-delà des changements quelque chose demeure de ce qu’il était. Ce qui les liera à nouveau, ce sera un souvenir commun et intime. Le deuil de toutes ces années devient possible par la reconnaissance commune des époux. Partir ou revenir participe donc de la même confrontation à l’étrangeté : quand on part à travers la nouveauté et quand on rentre à travers le changement.

  • « Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
    D’être parmi l’écume inconnue et les cieux6 ! »

Tout voyage est une fuite. Fuite du quotidien, fuite de soi. L’exotisme n’est qu’un leurre et doit pour exister être constamment renouvelé au risque d’une fuite en avant. On ne part pas non plus sans risque. Dans une civilisation qui promeut les loisirs et sacralise le voyage, on oublie que celui-ci est un risque. Un risque physique, mais aussi un risque identitaire. Le voyage transforme. Les militaires le savent peut-être plus que d’autres, car un départ n’est pas pour eux une fête et l’exotisme recèle la possibilité d’une menace.

Si la rencontre avec l’étrange, qu’il soit inquiétant ou non, offre une possibilité de transformation et invite au deuil de ce qui fut, refuser l’ouverture à l’autre recèle un danger encore plus grand. On se bat d’abord pour ses proches. Or comment se battre dans un pays que l’on ne connaît pas, pire, que l’on n’aime pas ? Il est alors difficile de donner du sens à la mission.

Il est frappant de voir comment dans ses films les héros de Schoendoerffer embrassent l’étrange, que ce soit dans la figure de l’exotisme ou celle de l’Autre. Certains d’ailleurs finissent par s’y dissoudre. Mais il y a une véritable ouverture à l’autre qui n’est pas une menace, au contraire.

Pour conclure, je soupçonne beaucoup de militaires d’aimer les opex pour la joie de rentrer. Après un séjour difficile, le soulagement de revenir au pays avec tous ses camarades indemnes est une joie. Plus tard, il y a le plaisir de raconter ses campagnes passées. La nostalgie n’est pas seulement la douleur causée par un retour foncièrement impossible. C’est une maladie très militaire et paradoxale, car elle apporte du plaisir et de la douleur. La souffrance est de se remémorer ce qui fut et ne sera plus. Le plaisir est dans les retrouvailles avec ce petit surcroît d’être, ce moment où on était un peu plus vivant.

1 Adrien Jaulmes, Amérak, Paris, Éditions des équateurs, 2009.

2 Cet acronyme désigne ces magasins réservés aux militaires sur les bases américaines et où on trouve de tout.

3 Littéralement : l’être-là, désigne le mode de présence au monde, la façon dont nous existons essentiellement.

4 Joachim Du Bellay.

5 « Raconter la guerre à l’heure de Youtube », in François Cochet (dir.), L’Expérience combattante xixe-xxie siècle, Paris, Riveneuve éditions, 2014.

6 Mallarmé, « Brise marine ».

Une expérience indochinoise... | J. Allaire
L. Jousseaume | L’aide médicale aux population...