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N°38 | Et le sexe ?

Antoine Champeaux  Éric Deroo

Les représentations féminines
dans la symbolique de la coloniale

À l’origine, nous nous proposions d’aborder la représentation féminine, figurative ou abstraite, dans les affiches et les documents illustrés de recrutement que les troupes coloniales diffusent largement au lendemain de la Grande Guerre, en particulier à l’occasion de la grande exposition internationale coloniale de 1931, puis dans l’immédiat avant-Seconde Guerre mondiale, enfin à partir de 1947 avec la guerre d’Indochine. Mais en fait, sur un ensemble de plus de cinquante documents consultés, à peine une dizaine d’affiches, de cartes ou de brochures montrent une femme. Cette présence n’est pas empreinte d’un érotisme plus ou moins marqué ou suggéré comme sur les affiches de cinéma, de théâtre ou les couvertures des nombreux romans illustrés de l’époque, mais reste stylisée, à mi-chemin entre la silhouette ou le masque en métaphore de l’Afrique noire (Fig. 1 vers 1930 ; Fig. 2 vers 1950), et/ou en figurante d’un décor exotique dans une scène de vie quotidienne, en Afrique noire ou en Indochine (Fig. 1 et 3, vers 1930).

Nous avons alors élargi notre domaine de recherche aux très nombreux insignes qui, à partir des années 1930, sont portés dans les armées françaises, à commencer par les diverses unités de la Coloniale. Par extension, nous envisageons également d’y inclure les emblèmes, tels les fanions de bataillon, de compagnie et plus rarement de section, qui reprennent pour l’essentiel la symbolique des insignes. Là encore, sur des centaines d’insignes répertoriés, seuls deux usent d’une figuration féminine. Quant aux fanions, et même s’il nous est impossible de prétendre avoir accès à un corpus cohérent tant la plupart sont de fabrication locale, à exemplaire unique et souvent conservés par les commandants d’unité, les images féminines sont tout aussi rares. En revanche, le recours au bestiaire supposé colonial se révèle prépondérant. Des animaux bien réels à ceux de la mythologie, de l’éléphant au scorpion, du tigre au crocodile, du vautour au chacal, du serpent à la gazelle, du dromadaire au porc-épic, du dragon au marsouin, du buffle à l’hippopotame, pratiquement toute la faune ultramarine est représentée. Sans oublier la flore, les palmiers et les cocotiers qui se mêlent à l’héraldique traditionnelle, et bien sûr à l’incontournable et distinctive ancre des coloniaux1.

Alors, quelles hypothèses permettraient d’expliquer cette absence de la femme dans la symbolique des marsouins et bigors, alors même que les personnages féminins sont très présents au cinéma, dans la chanson (Fig. 4) et dans la littérature, qui portent, entre autres, l’imaginaire colonial et exotique du temps ?

Nous disposons de peu d’informations pour tenter d’analyser les choix de leur symbolique par les coloniaux. Les instructions du commandement sont fragmentaires et les fiches d’homologation auprès des services compétents, aujourd’hui le Service historique de la défense (shd), n’apparaissent qu’après 1945. Cependant, la directive du général de division Salan, directeur des troupes coloniales en mars 1950, donne des indications très précises. Il rappelle, en effet, qu’il faut que « le sujet choisi soit puissant, évocateur mais simple. […] Qu’il soit artistique et ne mène pas à des interprétations incongrues. […] Seront proscrits les cartes géographiques, toujours dissymétriques et rarement artistiques, les matériels modernes [qui] se démodent trop vite, […] les figurations humaines capables d’éveiller des susceptibilités (Noirs aux lèvres trop grosses et aux nez trop épatés, musulmans, masques humains trop grimaçants ou insuffisamment stylisés). […] Il faut n’admettre que des sculptures exécutées selon les lois de l’anatomie ».

Vieux marsouin qui a longtemps servi en Indochine puis commandé des formations africaines, Salan exprime là une démarche courante dans l’Arme : ne pas heurter les soldats indigènes et essayer, autant que faire se peut, de respecter religions, traditions, coutumes et croyances. Dès l’entre-deux-guerres, les officiers signalent les risques qu’il y aurait à utiliser des représentations humaines au sein d’unités musulmanes et la préférence qu’il conviendrait d’accorder aux symboles classiques de l’islam, déjà omniprésents dans l’armée d’Afrique avec le croissant et l’étoile chérifienne. Dans ce sens, on peut imaginer que les figurations féminines apparaissent comme malvenues au regard de certaines recrues, à commencer par celles, nombreuses, originaires des régions subsahariennes musulmanes.

Avant 1940, seuls deux insignes des troupes coloniales figurent des femmes. L’un, daté de 1938, est celui du 16e régiment de tirailleurs sénégalais (rts), en garnison à Montauban (Fig. 5), dont le dessin est repris sur un fanion de compagnie du régiment (Fig. 6). Il représente la tête de profil d’une femme Mangbetu. De recrutement essentiellement issu du Soudan français (aujourd’hui le Mali, le Burkina et une partie du Niger), de Guinée et de Côte d’Ivoire, le 16e rts n’a pourtant aucune relation avec cette ethnie du nord-est du Congo alors belge… Mais très largement popularisée par les expositions coloniales et les premiers engouements pour l’art africain, la « Vénus noire » incarne la beauté africaine (Fig. 7). L’autre insigne est celui de la 6e division d’infanterie coloniale, jamais porté car livré en plein milieu des combats des Ardennes en mai-juin 1940 et dessiné par la propre fille du général Carles, qui commande la grande unité. Il représente une Africaine qui pille le mil, un enfant accroché dans le dos.

En 1945, le bataillon antillais nº 5 des Forces françaises libres adopte le buste d’une Antillaise sur son insigne ; le service de santé du Sénégal, le buste dénudé d’une Africaine ; un bataillon de pionniers indochinois reprend la tête d’une Vietnamienne coiffée du large chapeau conique et, allégorie connue, la Marseillaise de Rude apparaît sur les insignes des centres mobilisateurs des troupes de marine, homologués en 1970.

Les représentations masculines (Européens et/ou Africains, Indochinois, Maures…) restent également limitées, un peu plus d’une quinzaine avant 1958 et environ autant, souvent dans la filiation des premières, de 1958 aux années 1980, terme de cette étude. En revanche, après 1945, la direction des troupes coloniales n’hésite pas à faire la une et à reproduire abondamment des photographies de femmes alors dites « indigènes » dans ses revues, dont la plus importante d’entre elles, Tropiques, qui témoigne d’une forte volonté d’expression ethnographique. De même, avec la professionnalisation et la féminisation des armées au milieu des années 1990, de très nombreux documents iconographiques à diffusion papier (affiches, brochures, flyers…) et/ou numériques (reportages, films, clips…) présentent des femmes, non plus comme les éléments d’un langage symbolique, mais comme des actrices à part entière de l’activité militaire.

1 Nous renvoyons aux importants travaux du général (2S) Pierre Lang mis en ligne sur le site de la Fédération nationale des anciens d’outre-mer et anciens combattants des troupes de marine (fnaom-actdm).

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