Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°38 | Et le sexe ?

Yann Andruétan

De la psychiatrisation du terrorisme

Dans le monde de l’inspecteur Deckard, la Terre se meurt, le luxe est de posséder un animal vivant et chacun se compose un cocktail de drogues en guise de petit déjeuner afin de moduler ses émotions. Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?1, le chef-d’œuvre de Philip K. Dick, oppose les humains et les répliquants, des robots qui leur ressemblent tellement que rien ne permet de les distinguer. La robotique a fait de tels progrès que ces nouveaux esclaves (guerriers, sexuels ou travailleurs) forment un prolétariat à la vie courte. Certains, dotés d’une conscience, arrivent à s’échapper et à se fondre dans la masse. Or, à l’instar des robots d’Asimov, ils ne sont pas limités par des lois qui inhibent la violence. Au contraire, ils se distinguent des humains par leur incapacité à ressentir des émotions. Ils ressemblent donc à des psychopathes, au sens psychiatrique, et ne ressentent pas de culpabilité. Ils constituent de ce fait un danger pour la société et une unité spéciale de la police, les faucheurs, ou Blade Runner, est chargée de les traquer et de les éliminer. Pour les trouver, elle est dotée d’un test psychologique, le Voigt-Kampff. Mais que se passerait-il si le progrès permettait de créer des répliquants indétectables par celui-ci ? Et si c’était déjà le cas ? Deckard est peut-être l’un d’eux…

Le roman de Dick suscite des interrogations vertigineuses : le double, l’apparence du réel, la folie. Les progrès des intelligences artificielles, par exemple, posent la question de la nature de ces entités en tant que personnes. Mais au-delà, c’est un récit sur l’inquiétante étrangeté que porte autrui et qui en fait un autre potentiellement menaçant. Car nous sommes entourés de répliquants. Ces derniers ont l’apparence d’êtres humains : ils rient, pleurent, regardent la télé… Rien ne les distingue de ceux qui les entourent, sauf qu’ils tuent en fauchant des piétons en camion, tirent sur des spectateurs et posent des bombes. À en croire certains aujourd’hui, les terroristes seraient une espèce de répliquants ; il y aurait d’un côté les humains et de l’autre les terroristes, des apparences d’humains ; la différence ne serait que d’ordre psychologique. Alors pourquoi ne pas imaginer un test qui permettrait de les distinguer ?

Depuis plus de deux ans, des experts comme des hommes politiques ont ainsi souvent supposé, et parfois affirmé, le caractère fou des actes terroristes, supputant un probable processus psychopathologique chez leurs auteurs. Les psychiatres ont été convoqués afin d’apporter leur aide et leur expertise, de détecter cette nouvelle maladie et d’extirper cette folie afin que nos sociétés retrouvent leur tranquillité. Je suis psychiatre et je ne crois pas que le terrorisme soit une folie au sens psychopathologique du terme.

  • Folie et violence

La folie, ça n’existe pas, en tout cas au singulier. Psychiatres ou psychologues se permettent parfois d’utiliser ce mot pour signifier le caractère exceptionnel de la clinique de certains patients. Il faudrait parler des folies, et encore cela n’est pas très satisfaisant car la folie, c’est comme le cancer : les profanes y voient une maladie unique alors que, pour les spécialistes, il s’agit d’un concept-valise qui permet de résumer une réalité bien plus complexe. Certains délireront toute leur vie, persuadés des plus extraordinaires théories et sans jamais consulter un psychiatre2, alors qu’un patient phobique, le plus rationnel qui soit et reconnaissant lui-même le caractère absurde de ses symptômes, sera terriblement handicapé. Le domaine de la psychiatrie recouvre des réalités complexes et les patients vivent tous différemment leurs symptômes, certains en souffrent d’autres pas du tout.

Les malades mentaux sont-ils plus violents ? Des faits divers ont ému l’opinion par la violence du geste commis par certains d’entre eux. Ainsi, en 2004, des infirmières d’un centre hospitalier spécialisé furent décapitées. Un homme souffrant d’hallucinations a poussé quelqu’un sous les rails du métro. On pourrait multiplier les exemples et finalement donner l’impression que l’essentiel des crimes est commis par des sujets souffrant de troubles mentaux. Or une étude menée dans les années 1990 a montré que la probabilité d’être agressé par un individu ayant consulté un psychiatre est dix fois moins élevée que de l’être par quelqu’un sans antécédents. Les services de psychiatrie peuvent être bruyants, mais la violence y est rarement présente. J’ai exercé pendant douze ans dans des services de psychiatrie hospitaliers, certes ouverts, mais je n’ai jamais attaché un patient et je n’ai été agressé qu’une seule fois, par une patiente de quatre-vingt-dix ans démente. Et à ma connaissance, les personnels de l’équipe n’ont été agressés physiquement qu’une seule fois, par un patient que nous connaissions peut-être trop bien et chez qui nous n’avions pas su reconnaître les signaux de dangerosité, la surprise majorant la violence du geste. Certes, il ne faut pas dénier le caractère parfois imprévisible d’éruption de la violence chez certains patients, mais cela reste rare.

Un argument d’apparence plus raisonnable est d’affirmer que les malades mentaux seraient plus vulnérables aux conditionnements idéologiques, qu’il serait plus facile d’embrigader un fou qu’une personne saine. On surestime sans doute la raison. N’existe-t-il pas des personnes très raisonnables qui font confiance à leur horoscope et trouveront toutes les raisons pour y croire et agir en fonction d’une prédiction?

Certains individus trouveront une cause qui donnera du sens à leur délire ou à leur psychopathie. C’est un fait. Mais combien sont-ils ? Il ne faut pas craindre une épidémie de terroristes potentiels dans les services de psychiatrie. La folie est difficile à embrigader. Les armées ont ainsi toujours écarté les candidats à l’engagement souffrant de troubles mentaux, les jugeant incontrôlables. Les Anglais, lorsqu’ils ont créé les premiers commandos, ont imaginé recruter des sociopathes pour leur absence de réticence à tuer. Ce fut un échec. Ils sont alors allés chercher des hommes diplômés et souvent issus de la bonne société, ne présentant pas de troubles psychiatriques mais un profil atypique.

Il faut se méfier de la tendance à vouloir « naturaliser » les comportements, c’est-à-dire à leur chercher une vérité biologique ou scientifique. Aujourd’hui, affirmer qu’un produit, qu’un comportement est naturel lui donne d’emblée une légitimité. Les débats autour du mariage pour tous en sont une bonne illustration. Les opposants au projet de loi se sont servis d’arguments biologiques pour montrer la primauté de l’hétérosexualité dans la reproduction, quand ceux qui y étaient favorables ont utilisé des exemples du monde animal pour affirmer l’universalité de l’homosexualité. Or l’être humain n’est ni un bonobo ni un macaque, même en invoquant un lointain cousinage.

En naturalisant le problème du terrorisme, on évacue sa dimension politique. On ne peut être en guerre contre des fous ! Le progrès finira bien par absorber ces fauteurs de troubles grâce à la toute-puissance de la science. Mais c’est penser celle-ci comme une forme de maîtrise plutôt qu’un mode particulier de connaissance du monde. Dans ce processus de naturalisation, la science – qui, au même titre que la folie, n’existe pas – doit non seulement expliquer, ce qui est sa fonction première, mais aussi agir, ce qui est la fonction des ingénieurs.

  • Un crime dans la tête

Un crime dans la tête (The Manchurian Candidate), film de John Frankenheimer avec Frank Sinatra, met en scène un soldat américain, ancien prisonnier de guerre en Corée, qui, à son insu, a été conditionné pour tuer le président des États-Unis. Dans les années 1950 est en effet apparu le concept de lavage de cerveau. L’idée était d’expliquer comment on pouvait se convertir à des valeurs allant contre son système moral. En plein maccarthysme, il fournissait une explication au fait que de bons Américains devenaient des communistes. La psychiatrie soviétique est allée plus loin dans cette logique. Pas besoin d’une action de l’adversaire pour expliquer que certains citoyens puissent s’opposer activement au gouvernement : l’Union soviétique étant une société parfaite, ceux qui la critiquaient ou la combattaient ne pouvaient qu’être atteints de folie. Le syllogisme était imparable. C’est ainsi qu’à partir des années 1960 de nombreux opposants furent enfermés et traités comme fous3.

En désignant aujourd’hui comme fous des terroristes, l’opération est comparable aux deux exemples précédents. Ils seraient victimes soit d’un lavage de cerveau, soit d’une pathologie mentale. Ce qui compte, ce n’est pas l’explication mais la conséquence : on peut les guérir de leur égarement. Si on peut convaincre une personne embrigadée par une secte d’abandonner celle-ci, alors la même opération est possible avec un terroriste. On pourrait donc « déradicaliser » les candidats terroristes par des techniques psychologiques, en inversant en quelque sorte le processus de conditionnement, et ainsi les transformer en bons citoyens. C’est en tout cas ce qu’ont promis en 2015 certaines associations…

Soit. Mais le processus qui conduit un individu dans une secte est-il identique à celui qui le transforme en terroriste ? Le projet sectaire est le plus souvent de l’ordre de l’escroquerie, alors que celui de l’ei est très clairement politique. Il est vrai que certains mouvements sectaires ont pu provoquer des guerres de grande ampleur, comme la révolte des Taiping dans la seconde moitié du xixe siècle, qui entraîna la mort de vingt à trente millions de personnes. Mais cette révolte s’inscrit dans un cadre plus général de crises sociales, politiques et démographiques.

Peut-on comparer la préparation idéologique par la propagande dont l’ei est passé maître à un conditionnement mental – Al-Qaïda elle-même a toujours combattu l’idée que ces hommes étaient irresponsables ou l’objet d’un complot ? C’est faire peu de cas de ce qui semble motiver ces jeunes hommes : la foi. Car à vouloir absolument ne pas stigmatiser une religion, on oublie ce moteur des fanatiques. Cela ne veut pas dire que tous les croyants sont des fanatiques, mais, en revanche, que tous les fanatiques ont une foi telle qu’elle leur permet de diviser le monde en deux : ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas. Notons que la foi appartient aussi au monde laïc, même si cela peut paraître paradoxal, mais comment qualifier autrement la conviction rigide de certains militants communistes ?

Or la foi n’est pas un objet de la psychiatrie. Elle peut intéresser le psychologue ou l’anthropologue, mais assez peu le psychiatre, si ce n’est par rapport au délire. Comment faire la différence entre la foi et le délire, d’autant que certains thèmes délirants ont toutes les apparences du mysticisme ? Karl Jaspers4 apporte une réponse qui, à mon sens, n’est pas totalement satisfaisante : l’incorrigibilité. Le délire ne serait pas corrigible, et il ne relèverait pas d’un processus de construction et d’élaboration, au contraire de la foi. Il est vrai que, chez certains, le délire relève d’une illumination, d’une évidence qui éclaire d’un coup le monde. Ce qui sépare plus sûrement la foi du délire est le doute – c’est assez évident dans le christianisme où le croyant peut douter.

La différence entre la foi et le délire est donc ténue, et dans certains diagnostics nous devons faire appel à d’autres critères – symptômes associés, biographie... Dans Psychothérapie d’un Indien des plaines : réalités et rêve, Georges Devereux a montré de façon magistrale comment considérer ce qui est de l’ordre du psychique et du culturel. Pour lui, le pathologique apparaît dans le recours à la culture de l’homme blanc, c’est-à-dire la psychiatrie.

Admettons que l’on puisse déconditionner quelqu’un de sa foi, de ses convictions profondes. L’abîme qui s’ouvre est vertigineux et terrifiant. Si nous avons la possibilité de modifier les convictions profondes d’un individu au nom de la sûreté de la société, pourquoi ne pas le faire au nom de la norme ? Ainsi, aux États-Unis, des programmes de reconditionnement prétendent changer l’orientation sexuelle. À l’inverse, on pourrait aussi imaginer modifier l’opinion de ceux opposés au progrès pour la simple raison qu’ils sont rétrogrades. La norme serait alors une tyrannie, comme en Union soviétique. Nous n’en sommes pas loin quand on songe que certaines universités américaines prévoient des lieux où les minorités se retrouvent entre elles et où tout débat est évité…

  • Terrorisme mémétique

La nouveauté est qu’aujourd’hui le terrorisme devient une affaire de profane. Pour être terroriste, il n’est plus besoin d’avoir fait le voyage jusqu’à Moscou ou Damas comme au temps de la guerre froide, ou d’être allé dans un camp d’entraînement. L’idée suffit.

Selon Richard Dawkins, un biologiste évolutionniste connu pour avoir développé la théorie du gène égoïste (1976), l’apparition d’espèces plus ou moins complexes n’est que le résultat de la compétition que se livrent les gènes pour se répliquer. Un gène ne cherche qu’une seule chose, se reproduire, et les organismes ne sont que des véhicules pratiques. Une théorie qui a conduit Dawkins à élaborer celle des mèmes5. Les idées seraient comme les gènes : elles chercheraient à se répliquer, à se reproduire dans le plus grand nombre d’esprits possible, et la conscience humaine serait l’écosystème parfait. Pour désigner ces idées, il fonde le néologisme « même » à partir du mot gène et du latin mens (l’« esprit »). La religion serait l’un des « mèmes » les plus puissants. Les idées pourraient donc se reproduire comme des virus et entrer en compétition pour le contrôle d’un même écosystème : notre esprit.

La théorie des « mèmes » a connu peu de succès en France, d’abord parce qu’elle soulève des problèmes épistémologiques importants. Néanmoins, il faut reconnaître que certains concepts possèdent des forts pouvoirs d’attraction, comme une histoire drôle qui se diffuse, une rumeur ou certaines expressions. Penser des idées comme des virus permet, en restant très prudent, d’imaginer comment elles se diffusent.

Les sujets souffrant de pathologie mentale sont-ils plus vulnérables à la propagande d’un groupe terroriste ? En d’autres termes, sont-ils de bons terrains pour les mèmes ? La question est complexe et plusieurs fois soulevée, certes dans d’autres contextes. Au xviie siècle, par exemple, les confesseurs s’inquiétaient de l’influence des romans sur l’esprit des jeunes filles. L’Europe du xixe, elle, a imputé à la lecture des Souffrances du jeune Werther de Goethe l’épidémie de suicides qui toucha la jeunesse. Plus près de nous, l’opinion a vu dans les dessins japonais un danger pour les jeunes esprits – on cherche en quoi Goldorak aurait provoqué une violence accrue chez les actuels quadras.

Néanmoins persiste l’idée que certains concepts, peuvent avoir au minimum une influence néfaste sur des esprits malléables ou vulnérables. Le problème est d’identifier la vulnérabilité d’un esprit. Il y a des profils de personnalités qui peuvent adhérer et faire de très bons fanatiques. Ainsi la paranoïa est une structure qui peut entraîner une adhésion sans réserve à une cause ; pour autant, tous les paranoïaques ne deviennent pas terroristes. Il faut qu’ils reconnaissent dans une cause quelque chose qui fasse résonance. Comme n’importe qui, en fait.

  • Arrogance et altérité

Nous sommes persuadés que notre société ou nos idéaux sont le paroxysme de la civilisation. Les progrès de la science associés aux progrès sociaux doivent nous permettre de résoudre la plupart des enjeux qui se présentent à nous. Nous sommes éduqués, pacifiques, tolérants et ouverts à toutes les cultures, à toutes les orientations sexuelles, à tous les choix de vie. Que d’arrogance ! Il ne s’agit pas d’une posture politique de droite ou de gauche. Les Américains ont cru qu’apporter les bienfaits de la démocratie suffirait à créer un cercle vertueux qui instaurerait la paix au Moyen-Orient. De l’autre bord politique, prévaut l’idée qu’il suffit d’être ouvert, accueillant envers l’autre, pour qu’en miroir il devienne à son tour tolérant.

Le problème de l’Occident est l’autre. C’est pourquoi beaucoup voient dans le terrorisme une forme de psychopathologie. L’autre, c’est le fou, le perturbateur de l’ordre et de la norme. Étymologiquement, aliéné et aliénation viennent du latin alienus, « autre » — que l’on retrouve dans l’anglais alien avec une connotation supplémentaire d’étranger et d’étrangeté. L’aliéné représente ce qu’il y a de plus autre, ce que Freud, après les frères Grimm, nomme l’inquiétante étrangeté (Unheimliche). Le fou nous ressemble, ne se distingue pas de la personne saine d’esprit, mais il est censé être imprévisible et donc dangereux.

Certes l’accueil de l’autre, l’ouverture et la tolérance sont des valeurs largement promues et constituent même parfois un programme politique. Mais objectivement, nos sociétés acceptent ces autres à la condition qu’ils soient des victimes. Les associations qui aident les migrants de façon active mettent en avant l’impératif humanitaire. Les nations occidentales seraient en dette vis-à-vis d’autres populations pour des fautes commises envers elles. L’autre est foncièrement pacifié et ne peut être pensé en dehors des catégories de la victime et de l’homme occidental de celle du bourreau.

On a beaucoup écrit depuis Las Casas sur le génocide perpétré par les conquistadores en Amérique du Sud. Il ne faut bien entendu pas nier l’horreur de la conquête, du Mexique au Pérou. Mais peu d’auteurs, à l’exception de Victor Davis Hanson, ont décrit l’horreur éprouvée par les Européens face aux sacrifices humains commis par les peuples autochtones, les Aztèques par exemple. Si la peine de mort était courante en Occident à cette époque, les sacrifices humains étaient eux une abjection, légitimant les massacres en retour. Voilà un exemple d’altérité qui a bien du mal à entrer dans nos catégories. Tous les Aztèques étaient-ils fous ou simplement ces sacrifices se justifiaient-ils dans leur système de croyance ?

L’autre est toujours porteur d’une menace potentielle. Un sociologue, Randall Collins6, a montré que l’échec de rituels d’accordage entre les individus pouvait susciter de la violence. J’ai été rarement agressé par des patients et je ne me sens pas particulièrement en danger avec eux. Mais il ne faut pas oublier que le risque est présent et donc s’y préparer.

  • Si vous n’avez pas ma haine, vous aurez quoi ?

On ne hait pas un fou, on le soigne. En tout cas, on le laisse dans des mains supposées compétentes. On peut certes s’émouvoir, avoir de la compassion, mais, finalement, nous sommes relativement indifférents. Un journaliste, Antoine Leiris, a livré un texte poignant à la suite des attentats de novembre 2015 au cours desquels il a perdu sa femme. Il écrit ne pas vouloir être haineux envers les auteurs de ces actes et qu’en substance seule la culture nous sauvera. Que faut-il ressentir alors ? N’est-il pas naturel de ressentir de la colère devant un tel acte et de la haine envers ceux qui nous considèrent comme des ennemis pour le simple fait que nous ne partageons pas les mêmes croyances qu’eux ? J’ai lu la plupart des commentaires de ce texte. Beaucoup saluent son caractère puissant, émouvant et courageux, mais aucun ne s’interroge sur l’aporie qu’il propose : quel sentiment avoir envers ces terroristes ?

Ne pas ressentir de haine, être indifférent est le comble de l’arrogance. Être indifférent à une menace est je crois de l’inconscience, ce qui est différent d’affirmer une forme de résistance en continuant à vivre, c’est-à-dire en refusant la peur. Mais n’éprouver aucun sentiment envers ces actes est une forme de mépris. Or il ne faut jamais mépriser son ennemi. Il est évident que le but de la lutte ne doit pas être l’exercice de la vengeance, mais bien la suppression de cette menace, et que la réponse ne peut être seulement armée. Il faut aussi penser à la paix et donc aux causes qui nous ont conduits en Occident à cette situation.

Certes, la haine aveugle et empêche de raisonner et de considérer les événements de façon globale. Mais ces gens qui tuent sans distinction dans nos rues doivent-ils être traités avec indifférence comme une nuisance, irritante mais qui disparaîtra un jour, comme les moustiques en été ? Au lieu de chercher des responsabilités, que ce soit la folie, l’histoire ou la société et ses insuffisances, ne faut-il pas plutôt affirmer que les monstres existent et qu’il est impératif de les combattre ?

1 Do Androids Dream of Electric Sheep ?, 1966 (1976 en France), adapté au cinéma par Ridley Scott sous le nom de Blade Runner.

2 On se contentera de citer un exemple fameux : Kurt Gödel, un mathématicien qui a révolutionné l’histoire de la logique mais dont les carnets révèleront de façon posthume un délire.

3 V. Boukovsky, S. Glouzmann, « Guide de psychiatrie pour les dissidents soviétiques, dédié à Lonia Pliouchtch, victime de la terreur psychiatrique », Esprit, vol. 449, nº 9,‎ septembre 1975, pp. 307-332.

4 Psychiatre et philosophe allemand (1883-1969), auteur notamment d’un manuel de psychopathologie.

5 Théorie développée dans Le Gène égoïste, puis par Susan Blackmore dans La Théorie des mèmes. Pourquoi nous nous imitons les uns les autres [2000], Paris, Max Milo Éditions, 2005.

6 Interaction Ritual Chains and Violence: a Micro sociological Theory, Princeton University Press, 2004 et 2008.

M. Castillo | La judiciarisation, une soluti...