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N°39 | Dire

Monique Castillo

Le langage comme lieu de guerre

Il devient dangereux de parler en public quand les mots dénoncent, accusent et condamnent. Étrange loi des suspects qui piège les prises de parole en vue de lynchages communicationnels qui sont le matériau populiste des réseaux sociaux et dont se glorifient des diffuseurs sans scrupule. Pour plagier Tocqueville : on te laisse la vie sauve, mais après en avoir détruit le sens et la raison d’être ; le reste de tes jours se passera à constater ta mort culturelle, professionnelle et morale, la mort de ta dignité symbolique.

  • Dire, c’est se trahir

Le sens que le dictionnaire donne des mots peut se trouver sacrifié aux significations imposées par quelques impérialismes interprétatifs. Dans le cercle du plus grand péril, il est facile de tendre une embuscade à l’aide de termes comme « racisme », « colonialisme », « homosexualité », « islam », « féminisme », « laïcité »... Car leur usage implique de se soumettre ou de s’accuser. Ils ne servent ni à penser ni à discuter, mais à soupçonner et à exclure : honte à celui qui refuse le simplisme grégaire et la rigidité doctrinale d’opinions fossilisées ; prétendre débattre ou risquer l’humour déchaîne des réactions-émotions toujours prêtes à l’emploi.

Une autre batterie de vocables contribue également à destructurer le recours à la parole : « violence », « génocidaire », « radicalisme »... Une sorte de virus opère ainsi par contamination et paralyse le pouvoir de parler ; se taire est l’unique moyen de ne pas contracter la maladie et d’éviter de la transmettre. Étrange paradoxe : c’est la liberté d’expression qui interdit la liberté de s’exprimer.

À qui profite cette dérive ? Aux médias ? Ce n’est pas si sûr. Si, en effet, il est aisé de porter atteinte à la réputation des personnages publics, responsables politiques ou représentants d’institutions morales en provoquant leur chute dans un usage malencontreux de mots-pièges, il demeure que les médias ont besoin de maintenir un minimum d’intelligence dans l’opinion pour continuer d’en être l’institutrice légitime et de la former aux modes langagières que le public cristallisera au point d’en faire une référence langagière massifiable.

Or, en l’occurrence, ce n’est pas la formation de l’opinion, mais sa déformation qui est visée dans cette sorte de sabotage symbolique qui consiste à rendre suspect l’usage d’un mot et à atteindre, derrière le vocabulaire, l’intention (supposée condamnable) de celui qui en use. Pour « dévoiler » la culpabilité de celui qui parle, il faut surcharger le sens (ordinaire) du mot de la signification sous-entendue qu’il est supposé avoir pour intention de dire. On laisse ainsi entendre qu’une signification d’arrière-plan exprimerait, plutôt que le sens premier du mot, une vision des choses qui doit être cachée et honteuse. Le succès du procédé est de donner l’illusion d’une pleine transparence de la parole : dire, c’est se trahir. Quelques exemples illustrent le procédé.

Lorsqu’une revue affiche en couverture une figure du Christ balafrée du drapeau tricolore pour illustrer la « tentation identitaire », ce n’est pas n’importe quel communautarisme qui est visé, mais spécifiquement une intention prêtée à la France, la stratégie communicationnelle visant à faire voir dans le christianisme un penchant identitaire plus scandaleux que tout autre parce qu’il peut nourrir une politique de droite. Par ricochet, l’impartialité républicaine est atteinte, le soupçon d’une pratique malsaine, « communautariste » de la laïcité étant suggérée dans la référence à la nation. Ici, la surcharge symbolique permet que la signification émotionnelle de l’image l’emporte sur la signification rationnelle des idées.

Lorsqu’un écrivain juge « monocolore » (blanc) le public qui a rendu hommage à une très grande vedette française au moment de ses obsèques publiques, c’est, de manière inattendue, de racisme qu’il est accusé. On comprend que l’accusation vise sa personne et non le public. Il faut imposer l’idée que son antiracisme même est « raciste », son crime étant de ne pas avoir rendu hommage, fût-ce mensongèrement, à la rhétorique de la diversité qui fait la base lexicale du moralisme civique qui doit s’imposer à tous les esprits.

L’historien s’interroge sur les formes de la violence, son but étant de produire des concepts qui en augmentent l’intelligibilité. Toutefois, lorsque le qualificatif de « radicalisé », qui n’est pas un concept scientifique, mais un repère collectif contemporain pour désigner un individu qui se fanatise jusqu’à supplicier et égorger des inconnus avec le sentiment de commettre un acte vertueux et glorieux, est appliqué, par rapprochement, au cas d’un poilu de la Grande Guerre, l’association d’idées humilie la mémoire collective, abaisse et nihilise le travail de l’entendement, perturbe le sens commun du public, inquiet des questions à se poser : l’assassinat terroriste est-il élevé au rang d’une lutte (glorieuse ?) pour la liberté ? Le combat des soldats envoyés au front est-il un crime collectif patriotique (honteux ?) ? L’historien n’a sans doute « pas voulu cela », mais de la diffusion de l’amalgame, comme de la calomnie, il reste toujours quelque chose.

Les démystifications qui ne visent pas à instruire mais à discréditer ne font certes pas l’unanimité, mais elles touchent, en profondeur, les motivations des citoyens ordinaires : pour quel monde peut-on encore penser et agir ? Elles forcent donc à s’interroger : elles nous apprennent quelque chose sur nous-mêmes, elles conduisent à un effort de connaissance de soi de sociétés désorientées.

  • La déculturation, destruction du lien entre culture et langage

Le langage a besoin d’être un lieu de confiance parce qu’il permet de croire dans ce que dit autrui. Un lieu, et non un simple instrument, car le langage est un lieu culturel, un medium culturel, il construit une communauté de sens.

La séparation grandissante entre le langage et la culture favorise certainement l’abus de pouvoir ainsi que l’instrumentalisation des esprits par des moyens de technique communicationnelle. Car la déculturation n’est pas d’abord ni simplement la perte des connaissances utiles pour réussir dans la vie ; cette vision encore bourgeoise est dépassée depuis longtemps, et le phénomène est plus grave : considérer que la culture est devenue une contrainte inutile, une charge dont la liberté d’esprit et la réussite scolaire peuvent se passer prépare la perte de tout repère, le renoncement à tout souci de vérité, à toute confiance dans l’usage de la parole. Ce vide culturel, mental, moral et spirituel est un terrain vague dont peuvent profiter les captateurs d’inquiétudes et inventeurs de faux sens (faux prophètes, faux savants, faux intellectuels, faux moralistes, faux altruistes).

Les esprits sentent ces dérives, ils devinent ces pertes, subissent ces confusions et perçoivent l’impuissance nouvelle de la condition de spectateur et d’auditeur. Mais ils ne peuvent que rester ballottés et indécis. Ils s’en remettent alors à l’unique « valeur » collective qui s’impose à force de répétitions et d’usure : dans l’incertitude, mieux vaut privilégier la victime, le faible et le malheureux, et adopter un universalisme qui voit, dans tout délinquant, une faute de la société, et dans tout criminel, une violence qu’il faut comprendre comme l’expression d’une protestation. La démocratie s’infléchit : elle flexibilise le concept d’« État de droit » qui tend à désigner, en France en tout cas, la volonté de se passer de l’usage de la force (policière et militaire) au bénéfice de la victimisation qui confère aux victimes la dignité morale d’un statut de vaincu méritant. Le dialogue est recherché, contre la violence des ressentiments et contre le déploiement des logiques de vengeance. À juste titre. Mais le malheur veut que ces honnêtes et pacifiques dispositions permettent, à leur tour, le jeu des ruses manipulatrices et le déploiement d’une guerre qui se portent au niveau des signes, des symboles, des mots. Cet altruisme de principe est facilement convertible en pouvoir de transformer l’in-asservi en coupable : qui déroge à la loi de l’asservissement au statu quo victimaire est antidémocrate, antihumaniste, anti-altruiste, antisocial.

La culpabilisation s’accompagne alors du changement des mots en armes. Imaginons, par exemple, que les femmes décident de prendre le pouvoir des mots : il faut faire en sorte que le mot devienne une norme publiquement indiscutable et contraignante ; le mot « harcèlement » peut servir parce qu’il peut désigner tout à la fois un fait (constatable) et une intention (condamnable) ; si un homme estime qu’une femme est belle, son jugement pourra être taxé de sexiste (il réduit la femme à un objet sexuel) ; si, pour se défendre d’une telle intention, il « déféminise » la femme et ne la décrit plus que comme un objet vertical doté d’un moteur ambulatoire, il pourra être accusé de la déshumaniser ou sous-humaniser ; il est coupable ou bien de souligner sa différence ou bien de la nier. Qu’il puisse avoir tort dans tous les cas est la marque d’une prise de pouvoir symbolique, l’interprétation ultime revenant à la puissance de censurer. À côté de cette hypothèse-fiction, tel est le cas, bien réel, des régimes autoritaires qui instrumentalisent de cette manière l’appellation de « terrorisme » à l’encontre des contradicteurs ; exercer l’esprit critique est « terroriste », c’est-à-dire coupable de ne pas collaborer au type de violence que veut propager le pouvoir en place. Coupable ou complice, toute alternative est supprimée.

  • Distinguer résolument entre opinion et expression

Le sort de la démocratie est inévitablement lié à la fonction de la parole dans un univers d’informations en perpétuelle circulation. Internet oblige à repenser la culture démocratique. Inaugure-t-il une marchandisation définitive du monde et une exploitation sans limites des émotions de chacun ? Ou bien assiste-t-on à l’émergence d’un monde de l’esprit porté par l’aptitude à instruire et convaincre ? Quand l’expression des opinions inclut celle des fantasmes, quand la spontanéité est confondue avec l’objectivité, quand la liberté d’expression est d’abord celle de la haine, l’illusion est de prendre pour une extension de la démocratie une véritable détestation de tout dialogue et de toute réflexion en réduisant l’espace public à une sorte de tout-à-l’égout des ressentiments les plus divers. « Le silence des passions » de Rousseau est bien loin.

Apprendre à signifier devient urgent. Apprendre à distinguer entre une éructation individuelle (privée) et la signification publique de ce que nous disons et que Habermas nomme « une prétention à la validité ». Une prétention à émettre un jugement digne d’être entendu, partagé, en quête de l’adhésion des autres ou réceptif à leurs critiques. La distinction entre vie publique et vie privée est indispensable à la manifestation publique de la parole. Avec l’extension mondiale de la communication, la liberté qui se veut démocratique consistera de plus en plus, semble-t-il, dans la responsabilité pour chacun de ses propres pensées, dont il aura perçu qu’elles sont, s’il prétend leur donner une validité politique, des significations collectives, des incarnations du corps collectif et non pas simplement les émanations instables de désirs subjectifs. Le citoyen démocrate est citoyen d’une culture démocratique fondée sur la responsabilité des jugements, parce qu’ils seront de plus en plus des instruments d’influence qui pourront être instrumentalisés par les moyens multimédias.

On dit parfois que la démocratie représentative est en crise ; il semble plutôt qu’il en soit ainsi de la démocratie d’opinion. L’opinion se dit « personnelle » au sens où elle reflète la réactivité passionnelle de chacun, avec une dimension d’intimité qui renvoie à l’histoire individuelle et familiale ; mon opinion révèle ce que je suis, ce que j’aime ou déteste, c’est un segment d’autobiographie. L’expression, au contraire, réclame l’effort de trouver les mots et les images qui vont permettre à une pensée de s’extérioriser, de prendre corps dans l’espace public, de devenir une signification collective, de se doter d’une exemplarité symbolique qui peut unir et faire mûrir les esprits. L’expression est une réalité interactive (elle vit de la compréhension des autres, elle pense pour un autre et est homologuée par un autre). L’opinion se forge aussi par adhésion à une idéologie, elle en est un miroir ou une copie, elle lui donne sa voix, une voix particulière parmi d’autres. L’expression, au contraire, est un travail qui porte à l’existence une parole qui répond à d’autres paroles, elle tisse ainsi l’expérience consciente de soi d’une communauté en portant la responsabilité de l’intelligence qu’elle se donne de sa propre histoire. L’intercompréhension des acteurs étant désormais la condition de leur possible solidarité culturelle, un citoyen démocrate peut avoir pour devise : je suis ce qu’un autre comprend de moi.

La liberté d’opinion est paralysée par la défiance envers les institutions, les confusions et les amalgames, la désinformation, le ressentiment et la déculturation. Le devoir d’expression cohérente, construite, instruite et responsable est-il en train de voir le jour ?

Le rôle sociétal de l’officier... | B. Erbland