Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°39 | Dire

Matthieu Chillaud

Des « francs-tireurs » dans l’armée française ?

L’incertaine libre expression des militaires depuis les années 1970

L’INCERTAINE LIBRE EXPRESSION DES MILITAIRES DEPUIS LES ANNÉES 1970

Dans la France de la Ve République, le devoir de réserve correspond à l’exigence de discipline propre aux armées de par leur subordination au pouvoir politique. On ne s’exprime pas sur un choix fait par celui-ci et ceux en mal d’expression qui souhaitent le faire avancent soit masqués derrière des pseudonymes parfois insolites, soit sous leur vrai nom, mais en s’exposant directement à la vindicte hiérarchique. Pour les détracteurs de la liberté d’expression du militaire, en réalité, celle-ci ne pose nul problème... tant que ce dernier approuve les choix de ses supérieurs. La seule liberté d’expression qui ait pourtant un sens est bien celle d’exposer un point de vue critique.

La soumission du militaire au civil qui exige, en principe, que l’armée n’adhère à aucune idéologie déterminée, implique une neutralité politique. Il ne peut y avoir ni contradiction ni contestation dans les orientations déterminées par le gouvernement. La procédure juridique conçue pour brider la liberté d’expression des militaires a longtemps été l’autorisation préalable. Les grands traits de la réglementation, fixés par plusieurs textes depuis la IIIe République, sont repris dans les années 1960. Ainsi, dans son article 58, le Règlement de discipline générale d’octobre 1966 impose aux militaires désireux de s’exprimer sur des sujets d’actualité touchant à la politique, à la religion ou à l’armée d’y être d’abord autorisés.

Dans ces conditions, d’aucuns s’imposent si ce n’est une interdiction dans leur réflexion stratégique au moins une inhibition. Qu’il soit préventif ou répressif, le régime de liberté d’expression des militaires comporte en effet des conditions de nature à refreiner, voire à dissuader, ceux qui entendent s’en servir de façon franche et directe. Ce régime a autant une dimension politique que militaire. Il arrive, en effet, que le ministre de la Défense ou son cabinet s’émeuve d’un entrefilet de presse faisant écho d’une position dissonante, parfois jugée séditieuse, au sein des armées et rappelle le « rebelle » au devoir de réserve, expression aussi facilement instrumentalisable que malaisément applicable. Ainsi, le pouvoir politique obtient par un réflexe d’autocensure que soit refoulée, plus efficacement que par la contrainte, l’aspiration à s’exprimer. La hiérarchie militaire, elle, cherche surtout à éviter d’affaiblir son discours par des voix discordantes. Il y eut, pourtant, des « francs-tireurs » qui ont franchi le pas, certains respectant strictement les règles en vigueur, d’autres davantage l’esprit.

Ainsi, dans « La grande muette et la pensée militaire », le général Beaufre dénonce avec force les effets pervers du devoir de réserve en rappelant qu’il s’agissait d’une création récente : en 1936, une circulaire du général Gamelin, chef d’état-major général, interdisait toute publication sans l’autorisation expresse du 3e Bureau de l’état-major, alors seul habilité à fixer la doctrine. « Du jour au lendemain, un silence pesant s’abattit sur les revues militaires, alors nombreuses, et sur les garnisons. La doctrine officielle, qui était déjà très en retard, se figea définitivement, ce qui ne contribua pas peu à cette paralysie intellectuelle qui frappa l’armée française, […] c’est incontestablement l’une des causes principales de notre défaite en 1940 […] qui aurait pu être évitée […] si les idées qui bouillonnaient en France en 1936 avaient pu librement éclore1. »

En conclusion de son article, Beaufre souhaite ardemment que soit reconnue une distinction entre les sujets politiques, où des restrictions au droit d’expression s’imposent, et les sujets militaires, où l’absence de liberté de parole ne peut être que nuisible. Une prise de position qui a peut-être inspiré le nouveau Statut général des militaires2 (13 juillet 1972), lequel dispose que l’autorisation est obligatoire pour qui entend évoquer soit des thèmes de politique intérieure et extérieure, soit des questions mettant en cause une puissance étrangère ou une organisation internationale. En principe, toute évocation publique des problèmes militaires non couverts par le secret est soumise à l’autorisation préalable du ministre. Ce texte est complété par une instruction ministérielle de Michel Debré en date du 29 septembre 19723, qui stipule que les militaires sont tenus, comme tous les fonctionnaires, au devoir de réserve dont l’appréciation est laissée pour une large part à l’analyse personnelle : « Chacun doit être en mesure d’apprécier ses responsabilités propres. […] Chacun veillera à ce que l’usage de sa liberté d’expression n’aboutisse pas à franchir le seuil de la polémique sur le plan des personnes ou des différentes catégories de personnel que comprennent les armées. »

Un « vent » de liberté s’empare alors de la communauté militaire avec des conséquences diverses pour les carrières des officiers concernés. Pour tenter de comprendre les raisons d’une sanction, une myriade de facteurs doit être prise en compte : s’agit-il d’un article publié dans un quotidien, une revue militaire ou une revue académique ? Remet-il en cause, sans nuance, la stratégie officielle ? L’auteur veut-il manifestement se « venger » ? Critique-t-il ad hominem ? Le ton de l’article s’approche-t-il du pamphlet, du brûlot ou, pire, de l’injure ? Certes, les réponses à toutes ces questions ne suffisent pas à expliquer les aléas de carrière que les officiers qui s’expriment ont pu rencontrer. Le contexte politique, le grade et les affinités personnelles que celui qui publie peut avoir avec un supérieur influent, le soutien des armées pour l’un des siens… sont aussi des facteurs éclairants. Et même si l’expression d’une prise de position peut se faire dans un cadre légal, une sanction peut se faire sentir de manière sournoise. Souhaitant éviter de compromettre ses possibilités d’avancement, l’officier supérieur peut être poussé, même de sa propre initiative, à chercher à s’exprimer uniquement au sein de l’institution, par exemple dans des revues internes aux armées, tout en étant conscient qu’une telle démarche n’a pas la même portée pour faire passer son message. Cela n’a pas empêché certains « aventuriers » d’avoir une suite de carrière parfois brillante, comme ceux qui ont eu une suite de carrière en demi-teinte pouvaient, sans en être bien conscients, y être voués avant leur expérience d’auteur.

D’une manière générale, rares sont les théoriciens-praticiens militaires qui cherchent à « court-circuiter » la hiérarchie pour présenter leurs vues aux autorités politiques par des articles dans des quotidiens et/ou des revues à grand tirage à ne pas voir leur initiative influer sur leur carrière. Certes il existe des exceptions, mais qui tiennent pour l’essentiel à des raisons circonstancielles. Le cas du chef d’escadron Dominique Chavanat illustre toute l’ambiguïté du souhait de l’exécutif d’accorder aux militaires une liberté de parole dans le sillage de l’adoption du nouveau Statut général des militaires. Le 2 juillet 1974, deux mois après l’élection présidentielle, alors que fleurissent dans les régiments des comités de soldats, il publie « Pour un nouveau style de défense » dans Le Monde afin de se plaindre du manque de considération des responsables politiques pour les questions militaires, du mandarinat dans les armées, qui « réserve l’élaboration et l’expression de la doctrine à une minorité de technocrates isolés au sommet de la hiérarchie », et de la mauvaise pratique du devoir de réserve. Convoqué trente-six heures après la parution de son texte par le chef d’état-major des armées (cema) François Maurin, la sanction à laquelle tous s’attendent est transformée en promotion quand ce dernier le nomme à ses côtés, au sein de son bureau d’études, pour mettre en œuvre quelques-unes de ses idées.

Si l’initiative de Dominique Chavanat n’eut aucune conséquence sur sa carrière qu’il termina comme général de division, d’autres, en revanche, ont connu des infortunes, voire de vraies déconvenues. Le général François Binoche est mis à la retraite d’office alors qu’il appartient à la deuxième section des officiers généraux. Compagnon de la Libération et gaulliste de gauche notoire, il a attaqué la politique étrangère allemande dans « Un retour en arrière », paru le 26 juillet 1975 dans Le Monde, et « L’affaire Binoche : la carrière du général Binoche, l’éclat de la vérité, l’Allemagne », publié dans le mensuel gaulliste L’Appel en septembre 1975, alors que le président Valéry Giscard d’Estaing prépare un voyage officiel à Bonn pour discuter de la mise en service des missiles nucléaires Pluton.

Le cas, un an plus tard, de l’amiral Antoine Sanguinetti est différent puisque celui-ci s’est publiquement exprimé en qualité d’officier d’active. Après une série d’articles publiés entre 1974 et 1976 très critiques sur la politique de défense de la France, il est radié des cadres de l’armée en Conseil des ministres le 8 juillet 19764. Interviewé, il analyse l’évolution du devoir de réserve : « Avant, ça n’existait pas le devoir de réserve. Il a fallu attendre 1938 et le général Gamelin – général héroïque et efficace – pour qu’une circulaire interdise aux militaires d’écrire sur des sujets stratégiques. Ce que je déplore, c’est que cette circulaire qui avait été faite pour faire taire de Gaulle soit devenue parole d’Évangile pour tous les hommes politiques. […] Je ne suis plus officier ni d’active ni de réserve. Je suis rayé, rayé des cadres. On sortait d’un président de la République qui s’appelait Pompidou et qui s’était évertué à essayer de donner la liberté de parole aux militaires ; c’est pour cela qu’en 1973-1974 les journaux étaient pleins d’articles et de déclarations fracassantes de militaires intelligents ou autres. Des déclarations qui n’ont jamais eu de sanctions parce que Pompidou a voulu que le statut du 13 juillet 1972 marque bien ce que pouvait être une réserve. Ça n’avait jamais été indiqué dans aucune loi. Cela avait trait exclusivement à des questions politiques, de politique intérieure bien sûr. Parce qu’on ne parle pas d’armée sans parler de politique extérieure. Mais, pour tous les sujets militaires, les militaires étaient libres d’écrire comme ils voudraient, de parler comme ils voudraient, par tous les moyens existant dans la nation5. »

Lorsque la contestation prend la forme d’une diatribe sur un sujet militaire, son auteur encourt les risques de la réprobation et de la sanction. Répondant à « Les colonels de l’an 2000 », un article dithyrambique paru dans Le Monde le 15 janvier 1983 dans lequel sont exposées les réformes entreprises à Saint-Cyr pour former des « officiers-citoyens »6, le capitaine Jean Ducret et le lieutenant-colonel Philippe Debas publient chacun, trois jours plus tard, un article tonitruant dans le même journal. Pour le premier, l’armée est exposée « à la tentation totalitaire » ; il conclut son texte en notant que « l’ambiance fasciste existe dans l’armée »7. Pour le second, le commandement cherche à masquer son incompétence ; il fustige « l’entreprise d’abêtissement » qu’est devenue la formation des officiers, ainsi que les pressions exercées par la hiérarchie contre les officiers cherchant à s’exprimer8. Après avoir été blâmé, Jean Ducret quitte l’armée tandis que Philippe Debas, en poste à la direction de l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique (emsst) à Paris, est muté au Service historique de l’armée de terre, à Vincennes (shat), puis poussé à la démission.

Même lorsque les « contestataires légaux » formulent et expriment leurs prises de position dans un cadre « militaro-militaire », ils peuvent en sentir les conséquences sur l’évolution de leur carrière. Ainsi, lorsque le commandant Guy Brossollet publie son mémoire de l’École supérieure de guerre (esg)9 intitulé Essai sur la non-bataille, peu pensent que celui-ci va provoquer un séisme dans le monde politico-militaire français. Sans prendre forcément le contre-pied de la doctrine française de dissuasion, son ouvrage, qui interroge l’efficacité de l’arme nucléaire tactique et du corps de bataille blindé en cas d’attaque soviétique, vaut à Brossollet la profonde inimitié de tous ceux qui, au sein de sa hiérarchie, sont hostiles à ses thèses ainsi qu’à l’initiative qu’il a prise de les publier – à la lecture du manuscrit, durant l’été 1975, le cema demande expressément au directeur de l’esg que le texte ne paraisse pas –, et ceci même s’il a obtenu préalablement l’autorisation du cabinet du ministre.

Les réactions tonitruantes qui suivent la publication de ce livre10 démontrent les limites de l’évolution du Statut général des militaires et de leur droit d’expression. Certes Guy Brossollet est un contestateur doctrinal « légaliste », et a le soutien de sa hiérarchie et du cabinet du ministre – le général Vladimir-Arsène de Favitski, commandant de l’École supérieure de guerre entre 1972 et 1974, s’exprima en ces termes : « Il est exact que j’avais encouragé l’éclosion d’idées novatrices chez les cadres et les stagiaires de l’école. Pour cette raison, la participation personnelle du commandant Brossolet (sic) à l’effort de recherche commun ne pouvait recevoir a priori qu’un accueil favorable. Je l’avais félicité devant ses camarades de cette participation, et de la manière vigoureuse et brillante avec laquelle il avait présenté sa thèse11 » –, mais la suite de sa carrière d’officier est profondément affectée par son initiative autant dans le fond que dans la forme12.

Pour autant, d’autres exemples d’officiers ayant publié leurs travaux montrent que si leurs initiatives n’ont pas forcément plu à leur hiérarchie ou au pouvoir civil, il leur a été possible de s’exprimer. Ainsi, avant de publier dans Le Monde son article tonitruant qui lui vaut d’être sanctionné, Philippe Debas, alors stagiaire à l’École supérieure de guerre, a, comme Guy Brossollet, publié son mémoire13. Rejoignant certaines des thèses de ce dernier – le mythe du char triomphant et la nécessaire réorganisation de l’armée –, il se veut plus radical que lui en préconisant de conférer aux armes nucléaires tactiques la qualité d’arme d’emploi et ceci en complète contradiction avec le Livre blanc de 1972. Cet ouvrage est pourtant accueilli sans intérêt particulier.

Le chef de bataillon Guy Doly, lui, publie en 1977 Stratégie France Europe, un ouvrage tiré de son mémoire de l’esg, qui reflète l’inquiétude de nombreux militaires sur la faiblesse de l’infanterie et le trop bas niveau quantitatif de sa composante classique. Même si ses thèses ne sont que peu ou prou en phase avec la doctrine officielle, son travail est préfacé par le commandant de l’esg, le général Laurier, démontrant ainsi la possibilité pour les officiers penseurs d’exprimer librement leur réflexion. Représentant une génération de jeunes officiers de l’armée de terre française qui estime n’avoir aucun rôle effectif et déterminant dans l’emploi de l’arme nucléaire, Guy Doly prolonge sa réflexion dans un essai coécrit avec René Cagnat, officier supérieur alors en poste au sgdn, et Pascal Fontaine, journaliste et enseignant à Sciences Po : Euroshima. Construire l’Europe de la défense. Prenant acte de l’inéluctabilité de la construction européenne et de son articulation avec l’Alliance atlantique, tous trois y estiment nécessaire de développer la crédibilité des moyens classiques et de les mettre au service d’une communauté européenne de défense nouvelle formule. L’immense retentissement de cet ouvrage – un article, assez incisif et intitulé « Les officiers français ne doivent pas jouer avec des allumettes », est paru en première page de la Pravda – n’a aucune conséquence négative pour les deux auteurs militaires qui avaient suivi à la lettre toute la procédure de demande d’autorisation auprès de leur hiérarchie. En revanche, le « censeur » militaire qui avait donné l’autorisation est, lui, sanctionné.

Pour un officier, exposer sa réflexion sur un sujet d’actualité comporte donc un risque de sanction, parfois de stagnation de sa carrière. C’est la raison pour laquelle ceux qui accèdent au grade de général attendent parfois leur passage en deuxième section pour écrire14. L’exemple du général Étienne Copel est une exception : la démission du sous-chef d’état-major de l’armée de l’air, plus jeune général français en exercice, constitue effectivement l’unique exemple du militaire qui, voulant voir convertir ses théories en doctrine, quitte l’armée avec fracas afin de donner une légitimité à ses thèses et, en même temps, couper l’herbe sous le pied des officiels qui n’auraient pas, d’après lui, manqué de le sanctionner. « Je m’en vais sans chercher de scandale. Je ne jette pas mes étoiles sur la table. Simplement, j’estime que les doctrines, les structures, les méthodes d’instruction, les armes, les tactiques des armées françaises ne sont plus adaptées à la menace qui me paraît la plus dangereuse. J’ai choisi de faire un livre pour exposer mes craintes et exprimer mes propositions. Quand un officier général n’est plus d’accord avec la politique de défense qu’il est chargé d’appliquer, quand il le dit et l’écrit, et bien il doit s’en aller15. » Il publie ainsi Vaincre la guerre, lance à la fin de l’année 1986 la lettre d’information mensuelle Défense active, puis signe deux autres ouvrages : La Puissance de la liberté, qui prévoit la chute de l’Empire soviétique16, et Le Nécessaire et l’Inacceptable17, qui analyse la vulnérabilité des installations nucléaires en cas d’attentat aérien perpétré par un avion civil détourné par des terroristes.

Avec le Statut général des militaires de 2005, on passe d’un contrôle a priori à un contrôle a posteriori lorsque l’on souhaite évoquer des questions politiques ou mettant en cause un pays étranger ou une organisation internationale. Pour autant, les militaires sont encore tenus à certaines obligations : le secret professionnel, le secret de la défense nationale et l’obligation de réserve. Mais ces principes souffrent d’un problème d’interprétation. Si la loi du 24 mars 2005, qui définit ce statut, dispose dans son article 4 que « les opinions ou croyances [...] sont libres », elle insiste sur le fait qu’« elles ne peuvent être exprimées qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par l’état militaire ». Elle n’empêche pas une sanction a posteriori.

Le cas du général Vincent Desportes démontre la sensibilité de la problématique du devoir de réserve des militaires. Officier atypique, il dirige le Collège interarmées de défense (cid), publie et dirige la collection « Stratégies et doctrines » aux éditions Economica, passe un doctorat sur travaux en histoire18, institue un partenariat avec l’Institut français de relations internationales (ifri) en y envoyant des officiers. Il est réprimandé par le ministre après avoir accordé un entretien au Monde le 2 juillet 2010 dans lequel il expose les limites de la stratégie américaine de contre-insurrection menée en Afghanistan, concluant qu’il n’y a pas de voix stratégique des alliés. Lorsque le poste de directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (ihedn) lui échappe, il quitte le service actif19 pour, notamment, rejoindre le corps professoral de Sciences Po. Son départ est vite analysé comme une sanction de sa liberté de parole20. Il ne manque d’ailleurs pas, dans un article publié à la une du Monde21, de comparer sa situation à celle du général Bertrand Soubelet ; ce dernier est sanctionné puis limogé lorsque, suite à son audition à l’Assemblée nationale durant laquelle il a critiqué la politique pénale du gouvernement jugée « incohérente » et « inadaptée »22, il publie un essai à succès sur l’insécurité et la justice23.

Pour un militaire qui a fréquenté le milieu universitaire en passant un doctorat, voire en ayant des activités de chercheur ou de chercheur-associé, la tentation de s’affranchir des contraintes de son statut en jouant sur l’ambiguïté de ses deux qualités pour publier peut se heurter à l’intransigeance de l’institution. Le « militaire-universitaire » occupe en effet une position délicate : il se doit de se soumettre au devoir de réserve de façon explicite et implicite tout en bénéficiant de la liberté que lui confère, en principe, son statut académique.

Le chef d’escadron Jean-Hugues Matelly, docteur en science politique et chercheur-associé au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (cesdip), laboratoire du Centre national de la recherche scientifique (cnrs), a publié plusieurs articles, certains dans des revues académiques, d’autres dans des quotidiens. « Mon principe de base est de ne jamais demander d’autorisation à ma hiérarchie s’agissant d’activités intellectuelles non rémunérées et hors service. Avant la réforme de 2005, il y avait cette fameuse autorisation préalable pour les militaires souhaitant publier sur des sujets concernant la politique de défense ou mettant en cause une puissance étrangère. Or j’ai toujours considéré que mes travaux n’entraient pas dans ces catégories24. »

Après avoir publié une série d’articles sur les dérives des statistiques de la délinquance, il est brutalement radié fin 2008 pour un article de synthèse et une tribune critique sur le rapprochement entre police et gendarmerie parus au moment du débat parlementaire préalable à la loi sur la réorganisation de la gendarmerie25. Le Conseil d’État, devant lequel l’affaire est portée, exige qu’il soit réintégré dans la gendarmerie au motif que la décision du président de la République de le radier est disproportionnelle, mais non sans avoir estimé que la qualité de militaire doit primer sur celle d’universitaire et indiqué que « la circonstance que l’intéressé collabore, avec l’accord de sa hiérarchie, à des travaux du Centre national de la recherche scientifique, qualité qui ne lui confère pas le statut de chercheur et ne lui permet en tout état de cause pas de se prévaloir de la liberté d’expression reconnue aux universitaires ». En droit, en effet, être seulement chercheur-associé ne permet pas de se prévaloir de la qualité d’universitaire.

Si on suit a contrario la cohérence de la jurisprudence administrative, pour bénéficier de la liberté d’expression reconnue aux universitaires, le militaire doit être pleinement chercheur, ce qui est impossible statutairement, sauf dans le cadre des structures académiques militaires dérogatoires. C’est le cas de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (irsem), qui accueille des chercheurs académiques civils et militaires. Lorsqu’il y est en poste, le colonel Michel Goya a, à plusieurs reprises, maille à partir avec sa hiérarchie en raison de l’ambiguïté de son statut « hybride », alors même que lorsqu’il est passé par l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique (emsst), le Centre de doctrine d’emploi et des forces (cdef) et le cabinet du cema, il n’a pas rencontré de difficultés particulières pour publier. Son témoignage démontre l’embarras d’une hiérarchie militaire déconcertée par un statut permettant à un officier d’active de s’exprimer et de publier.

« À l’irsem, j’ai beaucoup publié, je suis passé à la télé, j’ai participé à de nombreux colloques et j’ai ouvert un blog. Je suis entré en conflit avec le nouveau chef de cabinet du cema après qu’il a vu mon papier sur la situation en Afghanistan destiné à être publié dans la première Lettre de l’irsem. Furieux, il m’a interdit de le publier. J’ai alors menacé de démissionner et j’ai alerté des journalistes qui ont fait comprendre à son conseiller communication que cette interdiction n’était pas une bonne idée. Le papier n’a pas été censuré. Je n’ai ensuite jamais demandé d’autorisation, m’abritant derrière le statut de chercheur, sauf une fois où j’ai dit à mon chef (civil) que je devais passer dans c dans l’air. Excessivement précautionneux, celui-ci a alors demandé l’autorisation au nouveau chef de cabinet du nouveau cema qui a interdit que j’y participe. Je n’ai pas osé passer outre – obsédés par la protection de leurs chefs, les chefs de cabinet sont les plus redoutables censeurs. Le même m’a envoyé un jour un mail pour demander à ce que tous mes écrits passent d’abord par lui. Je lui ai répondu que je ne manquerais pas de lui envoyer un exemplaire de chacun de mes travaux à leur publication. Il a également fait une note expliquant que pour ne pas troubler les travaux en cours sur la réactualisation du Livre blanc, seuls les officiers autorisés par le cabinet du cema pourraient participer à un colloque... Nouveau clash en 2011 après un colloque où j’expliquais que les réformes en cours avaient surtout un objectif économique. Des extraits furent publiés dans un blog (Bruxelles 2), ce qui a provoqué la colère du cema qui inventera ensuite le concept d’“atteinte au moral”. Il envoya une lettre au ministre dans laquelle il écrivit, je cite de mémoire, “il y a eu Matelly dans la gendarmerie, il y a maintenant Goya dans l’armée de terre, il ne doit plus y avoir de chercheur militaire”26. »

Le cas de l’universitaire et ancien officier Pierre Dabezies27 est manifestement à part. Connaissant excellemment bien les questions militaires pour les avoir pratiquées, il a toute la légitimité nécessaire pour les étudier, même si cela peut déranger la hiérarchie militaire. Fraîchement élu à l’ufr de science politique de la Sorbonne, il n’hésite pas à prendre sa plume pour défendre certaines de ses analyses qui peuvent paraître contraires à l’orthodoxie politico-stratégique du moment.

Professeur des universités, Pierre Dabezies n’est pas astreint au devoir de réserve. Il tente d’exploiter sa « double casquette » en accueillant dans son équipe de recherche à la Sorbonne un militaire d’active, le commandant Jean-Bernard Pinatel. Admis en septembre 1973 à l’esg alors qu’il vient de soutenir sa thèse de troisième cycle sous la direction de Jacques Vernant à l’École des hautes études en sciences sociales (ehess), celui-ci « ose », l’année après avoir été breveté, publier avec la journaliste du Monde Jacqueline Grapin La Guerre civile mondiale28, tout en enseignant à Paris-I dans le dea « Politique de défense » de Pierre Dabezies. Suffisamment prudent pour ne pas traiter directement des problèmes militaires français, et surtout pour ne pas faire état, au moins ostentatoirement, de sa qualité professionnelle dans ses publications, Pinatel veut mettre en avant les nouvelles menaces auxquelles la France doit désormais faire face. « Sorti en 1976, [cet ouvrage] eut un gros retentissement avec plus de quinze mille ventes. Il avait été préfacé par Michel Jobert. La thèse que je défendais était que la guerre Est/Ouest n’aurait pas lieu et que notre futur défi serait la lutte du Nord contre le Sud sous la forme du terrorisme29. » Son initiative, mais aussi ses activités académiques à Paris-I, n’ont pas été rédhibitoires à son avancement dans l’armée. Mais n’est-il pas l’exception qui confirme la règle ? Son insertion dans le monde académique et ses publications sont un cas aussi unique qu’insolite.

D’autres militaires ont enseigné et ont publié, mais ont choisi de le faire seulement après avoir pris leur retraite. C’est le cas du général Gallois, qui a déjà quitté l’uniforme depuis quinze mois30 lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, et qui professe dans le dea de Pierre Dabezies et publie de nombreux ouvrages. Même le général Poirier ne commence à mener à bien sa réflexion stratégique et son exceptionnelle carrière d’écrivain et de pédagogue qu’en 1974, une fois nommé pour partir à la retraite six mois plus tard. Sa réputation l’abrite sans doute des pressions politiques.

Écrire, publier, réfléchir, enseigner lorsque l’on est militaire d’active sont des exercices certes délicats, mais pas impossibles. Exprimer une réflexion se fait au moyen d’un vecteur d’expression, écrit ou oral, varié dans sa forme et divers dans son contenu. Si celui-ci est un article publié dans un quotidien à grand tirage, son format court et destiné au grand public se prête particulièrement bien à un message percutant, mais cette qualité de forme encourt, en même temps, un risque de fond, celui d’être écrit hâtivement et sans nuance, et donc de prêter le flanc aux critiques et aux remontrances de la hiérarchie. Si le vecteur d’expression est une revue moins journalistique et davantage « intellectuelle », le raisonnement sera a priori davantage posé et élaboré, donc moins critiquable sur le fond. Ce manichéisme est certes à relativiser suivant, d’une part, l’objectif de la critique et la façon dont l’auteur la présente et, d’autre part, le « degré de sensibilité » de l’objet de la publication. Il faut prendre en compte aussi la philosophie éditoriale et l’expression militante du support d’expression.

Écrire un ouvrage constitue certes une alternative à la rédaction d’un article. Pour autant, la portée du message que l’on veut faire passer n’a pas les mêmes chances de toucher le public, d’autant que les maisons d’édition sont généralement réticentes à publier de la littérature stratégique jugée trop souvent austère et peu profitable. Pour être commercialement rentables, les ouvrages aux sujets « stratégiques » doivent être vulgarisés afin d’être abordables, avec le risque qu’en perdant de leur technicité, ils tendent vers une déficience de scientificité, voire carrément vers la critique acerbe. Vigilante, la hiérarchie militaire préférera idéalement assurer une « vérification » a priori du contenu en s’assurant de contrôler aussi la revue qui en effectuera l’éventuelle publication, le cas échéant par le jeu des comités de lecture. Si les autorités officielles promeuvent, au moins dans le discours, la liberté d’expression des militaires, si celle-ci peut être « canalisée » dans des revues officielles, c’est encore mieux.

Les militaires qui veulent peser sur le débat en faisant valoir leur connaissance de la chose militaire se heurtent à la rigidité de la pratique – et non forcément à celle des textes législatifs et réglementaires – de la Ve République. Si le « cœur du métier » du militaire ne l’empêche pas de réfléchir dans un environnement militaro-militaire, il lui prohibe, dans une certaine mesure, de le faire dans un contexte politico-militaire. Certes, les exemples d’officiers qui réfléchissent et qui publient sont nombreux, mais chacun d’eux sait que leurs écrits peuvent mettre à mal une progression de sa carrière.

1 A. Beaufre, « La grande muette et la pensée militaire », Le Figaro, 3 mai 1972.

2 Le Statut général des militaires français est l’ensemble des règles de droit auxquelles sont soumis les militaires français quels que soient leur grade et leur arme. Jusqu’en 1972 il n’en existait pas. Il y avait un décret du 1er octobre 1966 portant règlement de discipline générale dans les armées (Journal officiel, 8 octobre 1966 p. 8853 et suivantes) qui avait remplacé celui du 1er avril 1933 portant règlement du service dans l’armée (1re partie, Discipline générale), et celui du 26 novembre 1937 sur la discipline générale dans l’armée de mer, mais il portait sur des règles applicables soit aux officiers, soit aux sous-officiers, soit aux militaires du rang, ou encore à telle arme ou service.

3 Instruction n° 50475/DN/CC relative à l’exercice, dans les armées, du droit d’expression sur les problèmes militaires du 29 septembre 1972, texte disponible sur http://caietalorient.free.fr/Instruction%2050475_dn_cc%20sur%20les%20droits%20d%27expression.pdf

4 Il ne sera réintégré dans les cadres (de réserve) et admis en deuxième section qu’en 1983, après la quatrième loi d’amnistie relative au statut des anciens putschistes d’Alger (1982).

5 Cité dans M. Crépin et N. Martin, L’Armée parle, Paris, Fayard, 1983, pp. 201-202.

6 Une réforme, entreprise sous l’impulsion de Charles Hernu en 1982, avait abouti à un allongement de la formation à Saint-Cyr de deux à trois ans, ce qui devait permettre de renforcer la formation par des savoirs universitaires (sociologie politique, relations internationales, langues étrangères, enseignements optionnels centrés sur la connaissance d’aires géopolitiques, institutions européennes et droit des conflits armés). Le cursus proposait une pédagogie inspirée de celle de Sciences Po.

7 « Des chercheurs de dieux », Le Monde, 18 janvier 1983.

8 « L’ennemi intérieur », Le Monde, 18 janvier 1983.

9 L’École de guerre, qui forme les officiers des forces armées françaises, s’est appelée École supérieure de guerre de 1873 à 1993, puis Collège interarmées de Défense (cid) de 1993 à 2011.

10 Le tout jeune retraité Alain de Boissieu – il venait de quitter son poste de chef d’état-major de l’armée de terre, en sa qualité d’officier de l’armée blindée – se sentit particulièrement visé par l’ouvrage du commandant Brossollet et manifesta une violente réaction à son encontre. Voir notamment l’entretien qu’il accorde à la rdn (« Entretien avec l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre [cemat] », juillet 1975, pp. 24-27).

11 « Le Pluton et la non-bataille », L’Express, 30 juin 1975.

12 Si son expertise sur la Chine lui permit de continuer sa carrière en devenant attaché de défense à Pékin, il comprit qu’il ne pourrait pas commander de régiment. Il fit alors le choix de démissionner et se reconvertit dans le privé.

13 Ph. Debas, L’Armée de l’atome, Paris, Copernic, 1976.

14 Le droit de réserve s’applique également aux généraux ayant quitté le service actif et placés en deuxième section jusqu’à l’âge de leur retraite, soit soixante-sept ans.

15 É. Copel, « Je ne jette pas mes étoiles sur la table », L’Express, 22 mars 1984.

16 É. Copel, La Puissance de la liberté, Paris, Lieu commun, 1986.

17 É. Copel, Le Nécessaire et l’Inacceptable, Paris, Balland, 1991.

18 « Le piège américain. Contribution à la compréhension des comportements des armées américaines, en particulier dans les conflits de type asymétrique », sous la direction d’H. Coutau-Bégarie (ephe, 2011).

19 Retraité, il n’est pas passé par la case deuxième section.

20 Ajoutons qu’il fut aussi soupçonné d’appartenir au groupe d’officiers qui s’était baptisé « Surcouf ».

21 « Général Desportes : “Vous avez tort, Monsieur Juppé !” », Le Monde, 5 mai 2016.

22 Commission de la « Lutte contre l’insécurité », audition du général Bertrand Soubelet, direction des opérations et de l’emploi de la gendarmerie nationale, Assemblée nationale, 18 décembre 2013. [http://videos.assemblee-nationale.fr/video.2150609_55534f8c497c5.lutte-contre-l-insecurite--general-bertrand-soubelet-directeur-des-operations-et-de-l-emploi-de-la-18-decembre-2013].

23 B. Soubelet, Tout ce qu’il ne faut pas dire. Insécurité, justice : un général de gendarmerie ose la vérité, Paris, Plon, 2016.

24 Extrait de l’entretien téléphonique avec Jean-Hugues Matelly (18 juillet 2017) reproduit avec son autorisation.

25 J.-H. Matelly, L. Muchielli et Ch. Mouhanna, « La gendarmerie enterrée, à tort, dans l’indifférence générale », site Rue89, 30 décembre 2009.

26 Extrait de l’entretien téléphonique avec Michel Goya (21 février 2014) reproduit ici avec son autorisation.

27 Ancien officier parachutiste des troupes de Marine (1944-1967) et après être passé, en qualité d’aide de camp, par le cabinet de Pierre Messmer au ministère des Armées, il réussit l’agrégation de droit public et de science politique.

28 J.-B. Pinatel et J. Grapin, La Guerre civile mondiale, Paris, Calmann-Lévy, 1976.

29 Extrait de l’entretien téléphonique avec Jean-Bernard Pinatel (18 avril 2013) reproduit ici avec son autorisation.

30 Démissionnaire de l’armée de l’air en février 1957, il rejoignit Dassault.

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