Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°17 | Hommes et femmes, frères d’armes ?

Jean-Yves Le Naour
Fusillés
Paris, Larousse, 2010
Jean-Yves Le Naour, Fusillés, Larousse

Lecture bouleversante, s’il en est. Près d’un demi-siècle après la Première Guerre mondiale, le sort des soldats et des officiers accusés de désertion, d’abandon de poste, de blessure volontaire ou choisis au hasard, « pour l’exemple », fusillés après une brève comparution devant un conseil de guerre ou tués de sang-froid par un coup de pistolet sans jugement n’en finit pas de hanter les mémoires.

Jusqu’alors, il me semblait évident que leur exécution avait été justifiée par la gravité de leur acte et par la situation qui exigeait des combattants sacrifice et abnégation. Or ce livre, que l’on lit de la première à la dernière page avec effroi et passion, remet en perspective les enjeux de ces exécutions davantage destinées à faire des exemples qu’à prendre en compte telle circonstance, bien souvent atténuante, à l’opposé de ce qui constituait le motif de la sentence. Médecins zélés voyant derrière toute blessure de la main la preuve d’un acte volontaire, général signant l’ordre d’exécution sans connaître le moindre détail de l’affaire, capitaine abattant un soldat qui refuse de se plier à ses ordres constituent un tableau accablant d’une justice militaire qui ignorait les droits élémentaires de tout suspect à se défendre et à être défendu.

On a oublié les combats énergiques de la Ligue des droits de l’homme et des associations d’anciens combattants pour faire surgir la vérité et rétablir l’honneur d’un grand nombre de ces fusillés ; on ne se souvient plus des débats parlementaires aussi vifs que partisans opposant les forces de gauche aux partis conservateurs s’accusant mutuellement de forfaiture. Les conseils de guerre ont été sans cesse dénoncés pour leur rigueur excessive, comme si l’état de guerre pouvait faire disparaître tout droit à se défendre. Certes, la Cour spéciale de justice militaire, créée en 1935, a réhabilité quelques-uns de ces malheureux, mais elle en a ignoré beaucoup dont les témoins à décharge avaient disparu. Ce livre rend hommage à la mémoire de ces hommes dont le destin a soudain basculé par un malheureux hasard, à l’énergie déployée par leurs femmes, leurs parents ou leurs enfants pour défendre devant l’histoire leur honneur. Les familles ont en effet été des victimes, stigmatisées par leur situation de proches de « traîtres ».

Chacun des parcours ici évoqués suscite émotion et justifie amplement cet ouvrage passionnant et poignant. Il justifie aussi les efforts entrepris depuis 2000 pour rendre leur dignité perdue à ces fusillés pour « désertion ».


Combattre, tolérer ou justifie... | Michel Biard (dir.)