N°2 | Mutations et invariants – I

Michel Goya

La bataille des derniers centimètres

« Le cĹ“ur humain est le point de dĂ©part de toutes choses Ă  la guerre. Â» Maurice de Saxe

Le 27 mai 1995 à 8 h 45, une troupe d’infanterie de marine commandée par le capitaine Lecointre et le lieutenant Héluin est à quelques dizaines de mètres du poste tenu par les serbes sur le pont de Verbanja, au cœur de Sarajevo. Ils sont moins d’une trentaine pour s’emparer d’un point d’appui solidement fortifié et protégé par des réseaux de barbelés. Au-dessus d’eux, dans les immeubles qui les dominent, les snipers serbes sont en position de tir. Chaque marsouin sait qu’il y a une très forte probabilité pour qu’il soit frappé dans les minutes à venir, tous s’élancent pourtant lorsque l’ordre de l’assaut est donné. Dix-neuf d’entre eux vont tomber, dont deux mortellement blessés.

Depuis des millénaires, des soldats s’élancent ainsi vers la mort donnée ou reçue alors que tout leur être leur intime de ne pas le faire. Beaucoup d’entre eux l’ont fait sous l’emprise d’une contrainte qui ne leur laissait le choix qu’entre une mort possible en avançant et une mort certaine par exécution en cas d’hésitation ou de fuite. Dans une telle situation, l’obéissance se confond avec la servitude, ce qui exclut ainsi tout problème de choix et ôte tout intérêt à une réflexion sur le sujet.

Cette explication par la contrainte n’a plus cours dans une armĂ©e dĂ©mocratique moderne. Ă€ Verbanja, aucun marsouin n’aurait Ă©tĂ© fusillĂ©, ni mĂŞme emprisonnĂ©, s’il avait refusĂ© de suivre ses chefs. L’idĂ©e de l’obĂ©issance par la seule contrainte est mĂŞme saugrenue pour un soldat professionnel qui embrasse le mĂ©tier des armes et choisit de servir dans des unitĂ©s « Ă  risque Â» en toute connaissance de cause. Mais mĂŞme pendant la Grande Guerre, Ă  l’époque de la mort de masse pour des millions d’appelĂ©s, ce n’était pas la peur du « peloton d’exĂ©cution Â», au total aussi meurtrier en quatre ans qu’une matinĂ©e Ă  Verdun, qui faisait agir les hommes. Pour Marot, lieutenant d’infanterie en 1916 : « Conseil de guerre ou mĂ©daille militaire, qui donc y pense dans une vague d’assaut ? On marche dans du danger, dans la mort ; que pèsent les babioles de la justice humaine ? Â»

Écarter cette hypothèse d’une contrainte extĂ©rieure fait-il pour autant de l’acte de combattre un acte libre ? Oui, Ă  condition que, pour reprendre l’expression d’Henri Laborit, la libertĂ© ne soit pas « l’ignorance de ce qui nous fait agir Â». Comme la proximitĂ© d’un trou noir modifie les lois de la physique, la mort est un objet Ă  forte gravitĂ© dont l’approche mĂ©tamorphose les hommes. S’engager dans un combat, c’est pĂ©nĂ©trer et se dĂ©battre dans une bulle de violence aux lois psychologiques propres. En sortir, c’est se rĂ©veiller d’un cauchemar. Est-on libre dans un cauchemar ? Conserve-t-on une once de libre-arbitre dans l’entrelacs des fils biochimiques et moraux ?

  • « La bataille est une morphine Â» (Ernst JĂĽnger)

Pendant la guerre du Golfe, en 1991, une section de marsouins reçoit l’ordre de s’emparer de quelques bunkers tenus pas une poignée de soldats irakiens. Les quatre vab (véhicules de l’avant blindés) foncent en parallèle vers l’objectif alors que les mitrailleurs de bord se déchaînent. Au bout de quelques dizaines de mètres, le sous-officier adjoint, en tape arrière d’un véhicule, voit un vab le doubler. Il s’aperçoit aussi que son mitrailleur n’arrête pas de tirer devant lui et qu’il va donc frapper le vab plus rapide. Il est obligé de monter sur le toit du vab pour le maîtriser. Les vab s’arrêtent devant l’objectif. Les hommes débarquent. Certains d’entre eux sont munis d’une grenade au bout de leur fusil d’assaut. Dès lors, ils ne peuvent tirer des balles pour se défendre. Ils se débarrassent donc des grenades en les lançant n’importe où et avec un effet nul. Un tireur antichar reçoit l’ordre de tirer une roquette sur un bunker. Il exécute l’ordre mais sans bouger de sa position, juste devant un vab. Il est donc emporté par le souffle de la roquette, qui rebondit sur le véhicule. Au moment de monter à l’assaut, un caporal-chef s’assied dans le sable, paralysé.

La peur règne sur le champ de bataille, et son emprise prĂ©sente plusieurs visages. Dès le dĂ©but de l’action, la troupe se fractionne suivant deux rĂ©flexes de survie : la stimulation et l’inhibition. Dans le premier cas, l’organisme mobilise toutes ses ressources pour « faire face Â» au danger ; dans le second, au contraire, la peur freine l’individu dans son approche du risque. Ceux qui ne rĂ©sistent pas Ă  la peur s’enfuient, parfois vers l’ennemi pour s’y faire tuer, ou, au contraire, restent paralysĂ©s dans la tranchĂ©e. Les autres, la très grande majoritĂ©, se rĂ©partissent en deux groupes inĂ©gaux et fluctuants : les « acteurs Â» et les « figurants Â».

Sous l’emprise d’un afflux d’adrĂ©naline, les « acteurs Â» du champ de bataille bĂ©nĂ©ficient d’un surcroĂ®t momentanĂ© de force physique et d’un accroissement de l’acuitĂ© de leurs sens. En juillet 1993, je faisais partie du dĂ©tachement d’avant-garde destinĂ© Ă  prĂ©parer l’arrivĂ©e du bataillon d’infanterie (onu) n° 4. Ă€ notre arrivĂ©e, et alors que nous dĂ©chargeons notre matĂ©riel, nous sommes attaquĂ©s par les miliciens mafieux de la zone. Un de nos hommes a la gorge transpercĂ©e. Nous improvisons alors un dispositif de protection avec nos tireurs d’élite, et je me souviens m’être postĂ© debout au milieu de l’esplanade. Avec un grand calme et une certaine efficacitĂ©, je dirigeais ainsi le tir, indiffĂ©rent aux tirs des kalachnikovs autour de moi. Cette indiffĂ©rence n’était pas du courage mais la nĂ©gation inconsciente du danger. Je n’entendais mĂŞme pas les tirs environnants, et ce n’est que dans la soirĂ©e que je rĂ©alisais la stupiditĂ© de mon comportement. Toujours est-il que j’ai jouĂ© Ă  cette occasion un rĂ´le tactique positif. J’ajoute que cette sensation avait Ă©tĂ© si agrĂ©able que je n’eus de cesse, au cours des six mois de cette mission, de la retrouver.

Derrière ces « acteurs Â», parmi lesquels on retrouve bien sĂ»r de nombreux cadres – mais pas forcĂ©ment tous et pas uniquement eux –, la masse, incluant de bons soldats, est composĂ©e de « figurants Â». Le gĂ©nĂ©ral Depuy, un des rĂ©organisateurs de l’armĂ©e de terre amĂ©ricaine dans les annĂ©es 1970, commandait une compagnie, puis un bataillon, de la 90e division d’infanterie amĂ©ricaine en 1944 :

« Si vous les laissez seuls, seulement 10 % des soldats prendront rĂ©ellement des initiatives, bougeront, ouvriront le feu, lanceront des grenades et ainsi de suite. Les autres 90 % se dĂ©fendront s’ils ont Ă  le faire, mais ne feront rien d’autre Ă  moins qu’un cadre ne leur donne l’ordre de le faire, auquel cas ils le feront sans discuter. J’ai appris que vous ne pouvez compter sur eux parce que vous l’avez planifiĂ© ou parce que vous avez donnĂ© des ordres gĂ©nĂ©raux, et cette rĂ©serve comprend aussi les jeunes officiers. Vous avez Ă  dire, “fais ceci”, “fais cela”, “tire sur cet objectif”, et “va lĂ -bas”. Vous vous retrouverez toujours Ă  la fin avec un bon sergent et trois ou quatre hommes faisant tout le travail. Â»

Est-ce Ă  dire que ces gens-lĂ  ne veulent pas se battre ? Pas du tout. Au contraire, l’action est pour eux le meilleur remède pour soulager le stress. Le problème est que la pression cognitive est trop forte pour eux et qu’ils sont souvent incapables de faire des choix par eux-mĂŞmes. Ils attendent donc souvent que l’on pense pour eux et qu’on leur donne des ordres. En 1918, le caporal Gaudy estime que « c’est un des bonheurs du soldat de n’avoir qu’à se laisser guider : il se repose sur le chef qui pense pour lui Â». Si les ordres ne viennent pas, les figurants imiteront le premier modèle qui se prĂ©sentera Ă  eux. Pour rĂ©duire la pression cognitive, leur vision du combat est souvent limitĂ©e et focalisĂ©e sur leur propre situation ou leur environnement immĂ©diat. Ce qui fait qu’ils sont gĂ©nĂ©ralement incapables, après l’action, de raconter un combat dans son ensemble, ils n’ont que quelques pièces du puzzle. S’il est difficile de savoir ce que font rĂ©ellement les voisins, le simple fait de les savoir proches rassure ou stimule. OppressĂ©e par l’angoisse, la troupe tend inconsciemment Ă  se resserrer pour refouler la peur individuelle, et plus l’objectif est proche, plus elle tend Ă  se resserrer pour chercher des modèles et des ordres, si possible auprès des « acteurs Â». Le capitaine Rimbault Ă©crivait pendant la Grande Guerre :

« Dans les moments difficiles, instinctivement l’on va vers eux pour chercher du rĂ©confort lorsque la chair faiblit. Qu’ils soient chefs ou soldats, on est sĂ»r de les trouver toujours au bon moment, lĂ  oĂą il faut et comme il faut. Ce sont ceux-lĂ  qui gagnent les batailles car, autant que la peur, le courage est communicatif […]. Â»

Beaucoup plus rĂ©cemment, le capitaine Marchand, dans son rapport sur la participation de sa compagnie Ă  l’assaut de la maison de la radio Ă  Bangui (1997), souligne la tendance de ses lĂ©gionnaires « Ă  s’agglutiner les uns aux autres pour se rassurer Â» et Ă  se focaliser « sur l’objectif, en oubliant les autres directions, toutes aussi dangereuses Â». Il note surtout que « tout le monde attendait l’ordre de l’échelon supĂ©rieur pour faire quoi que ce soit Â». Les ordres seront donc normalement suivis, Ă  condition toutefois qu’ils soient donnĂ©s. Dans Men Against Fire (1947), le colonel S. L. A. Marshall rapporte les impressions d’un sergent d’infanterie après les combats pour l’île Burton dans le Pacifique :

« Je savais qu’ils [mes hommes] avaient peur parce que j’étais attentif aussi Ă  ma propre peur. Puis je me demandais pourquoi nous sentions notre peur mutuelle et je rĂ©alisais que c’était parce que les cadres avaient cessĂ© de parler. Je compris que la seule façon de restaurer la confiance Ă©tait de parler, comme un entraĂ®neur le fait dans un match de football. Je poursuivais mon combat contre les postes de combat ennemis, mais cette fois je hurlais aux autres : “Regardez-moi ! C’est ce que vous ĂŞtes censĂ©s faire. En avant ! Au boulot ! Gardez les yeux ouverts !” La section se rassembla Ă  nouveau et commença Ă  travailler mĂ©thodiquement. Mais je continuais Ă  parler jusqu’à la fin de l’action car j’avais appris quelque chose de nouveau. Les chefs doivent parler pour commander. Un exemple silencieux ne rallie pas les hommes. Â»

Comme le souligne le capitaine Marchand, ces comportements moutonniers (manque d’initiative, oubli des rĂ©flexes Ă©lĂ©mentaires, problème de luciditĂ©) peuvent constituer des handicaps, mais cette concentration sur l’action et cette obĂ©issance absolue sont aussi des atouts. Le 24 septembre 1914, le lieutenant Maurice Genevoix organise le repli de sa section :

« Chaque commandement porte. Ça rend une section docile, intelligente, une belle section de bataille ! Mon sang bat Ă  grands coups Ă©gaux. Ă€ prĂ©sent je suis sĂ»r de moi-mĂŞme, tranquille, heureux. Â»

En rĂ©sumĂ©, en situation de peur intense, les attitudes des hommes sont variĂ©es et très dĂ©pendantes des rĂ©actions physiologiques. Est-ce Ă  dire pour autant que l’homme n’est que le jouet de stimuli biochimiques ? L’individu serait alors aussi irresponsable que le meurtrier atteint de folie. En rĂ©alitĂ©, sauf dans les cas les plus extrĂŞmes, lorsque la « quantitĂ© de terreur Â» supportable est dĂ©passĂ©e, il existe toujours une certaine marge de manĹ“uvre. Sans elle, les hommes seraient rapidement fauchĂ©s par les multiples menaces qui habitent une zone de mort.

  • Stratège sur trente mètres

Durant la Première Guerre mondiale, les pertes au combat des poilus ont diminuĂ© de manière inversement proportionnelle Ă  la quantitĂ© d’instruments de mort qui leur Ă©taient opposĂ©s. Cet Ă©trange paradoxe s’explique simplement par le fait que le soldat français devenait de plus en plus « difficile Ă  tuer Â» avec le temps, parce qu’il s’était adaptĂ© Ă  ce monde d’une hostilitĂ© extrĂŞme, comme les Inuits aux conditions du Grand Nord. Werner Beumelburg, ancien combattant lui-mĂŞme, dĂ©crit ainsi dans La Guerre de 1914-1918 racontĂ©e par un Allemand (Bartillat, 1998) le soldat allemand de 1918 :

« Le soldat, c’est maintenant une somme d’expĂ©rience et d’instincts, un spĂ©cialiste du champ de bataille ; il connaĂ®t tout : son oreille contrĂ´le instinctivement tous les bruits, son nez toutes les odeurs, celle du chlore, des gaz, de la poudre, des cadavres et toutes les nuances qui les sĂ©parent. Il sait tirer avec les mitrailleuses lourde et lĂ©gère, avec le minen, le lance-grenades, sans parler de la grenade Ă  main et du fusil, qui sont son pain quotidien. Il connaĂ®t la guerre des mines, toute la gamme des obus, du 75 au 420, le tir tendu et le tir courbe, et saura bientĂ´t comment il faut se tirer d’affaire avec les chars. Â»

Le combattant, notamment le fantassin qui entre pour plus de 80 % dans les statistiques des pertes au combat du xxe siècle, est un stratège, plus ou moins douĂ© et actif, utilisant toutes ses ressources pour Ă©voluer dans la zone de mort, cette bulle de violence dans laquelle on pĂ©nètre et dont on sort comme d’un cauchemar. JĂĽnger dĂ©crit cette Ă©volution du monde « normal Â» vers un autre univers :

« DĂ©jĂ  s’instaure une certaine confusion des sens sous la surcharge de sollicitations qui leur est imposĂ©e. DĂ©jĂ  personne n’est plus en Ă©tat de contrĂ´ler ce qu’il ressent, pense ou fait, et c’est comme si une volontĂ© Ă©trangère s’interposait entre nous et nos actions. […] Chacun est ivre sans avoir bu, chacun vit dans un autre monde fabuleux. Toutes les lois habituelles semblent suspendues, nous nous trouvons au sein d’un rĂŞve de fièvre d’une extrĂŞme rĂ©alitĂ©, dans un autre cercle de l’humanitĂ© et mĂŞme dans un autre cercle de la nature. Des faisceaux de trajectoires fantomatiques sillonnent les airs, l’atmosphère Ă©branlĂ©e par le souffle des explosions fait trembler et danser les Ă©lĂ©ments solides comme les images papillotantes d’un film muet […] J’ai perdu la facultĂ© de m’étonner ; les choses parviennent Ă  la perception avec l’évidence du rĂŞve. Â»

Le soldat est mu par « des signaux d’alarme ou comme des appels de dĂ©mons, des exhortations Ă  exploiter toutes les possibilitĂ©s de l’espace et du temps. Â»

Parmi les dĂ©fenses psychologiques automatiques, qui ajoutent Ă  l’onirisme de la situation, on trouve Ă©galement l’insensibilitĂ© momentanĂ©e Ă  l’horreur. Pour Monod, un autre officier de la Grande Guerre, « l’esprit est protĂ©gĂ© devant l’horreur, comme le corps devant l’infection. Subir – on ne pouvait pas faire autrement – mais ne pas rĂ©agir, mais ne pas penser, ne pas laisser la sensation se dĂ©velopper en images, ne pas la laisser Ă©veiller des sentiments, la bloquer pour ainsi dire en soi, la laisser tomber “comme une pierre”. Â» Cette insensibilitĂ© n’est pas synonyme d’égoĂŻsme, les attitudes altruistes, allant jusqu’au sacrifice de soi, sont, au contraire, très nombreuses en situation de danger extrĂŞme. Le combattant ne vit que dans le seul instant prĂ©sent et dans le cadre restreint de son groupe.

Dans cet espace-temps particulier, tout est affaire de dĂ©tails infimes, qui se mesurent en centimètres ou en fractions de seconde et dont l’accumulation peut faire la diffĂ©rence entre la vie et la mort. « Affaire de dĂ©tails Â» ne signifie d’ailleurs pas que cela soit simple, car il faut analyser en quelques fractions de seconde une multitude de paramètres. Je me suis retrouvĂ© un jour bloquĂ© derrière un engin bulldozer, dans l’axe de tir d’un sniper. Il me restait environ 8 mètres Ă  parcourir avant de pĂ©nĂ©trer dans le bâtiment principal et d’être en sĂ©curitĂ©. Mon cerveau s’est alors mis Ă  fonctionner très vite. Je n’avais remarquĂ© aucun bruit de dĂ©tonation, le tireur devait donc ĂŞtre assez loin. Je n’avais pas, non plus, entendu de rafales. Il s’agissait donc probablement d’une arme Ă  rĂ©pĂ©tition avec lunette. Pour franchir, disons, 300 mètres, une balle de ce calibre met environ 0,4 seconde. En admettant que le tireur soit prĂŞt Ă  tirer et qu’il vise dans ma direction, il lui faudra environ 0,3 seconde pour appuyer sur la dĂ©tente. Je dispose donc d’un total de 0,7 seconde. En ce laps de temps, un homme Ă©quipĂ© (casque, gilet pare-balles, etc.) peut parcourir au maximum 5 mètres. Il me manque encore 3 mètres. Je dĂ©cide donc d’attendre. Soit il tire Ă  nouveau et le temps qu’il rĂ©arme et reprenne la visĂ©e, je pourrai foncer ; soit il attend, et sa vigilance va se rĂ©duire. Il lui faudra alors plus de temps pour acquĂ©rir l’objectif et appuyer sur la dĂ©tente. J’attends donc une minute et je cours.

L’instrument premier du combattant est la mĂ©moire Ă  court terme, sorte de « bureau mental Â» qui permet de manipuler un certain nombre d’objets (objectif Ă  atteindre, position des amis et des menaces, etc.). Cette capacitĂ© est cependant limitĂ©e Ă  environ sept objets, souvent perturbĂ©e par les dĂ©formations dĂ©crites plus haut et soumise Ă  une pression cognitive proportionnelle Ă  la complexitĂ© de la tâche Ă  accomplir. L’efficacitĂ© intellectuelle (et donc la marge de libre-arbitre) est alors proportionnelle Ă  l’aisance avec laquelle on estime pouvoir faire face Ă  la situation.

Cette aisance dĂ©pend en grande partie des clefs dont on dispose pour comprendre la situation. L’expert « voit Â» ainsi tout de suite des choses qui Ă©chappent au novice. Prenons l’exemple du bruit des balles. Une balle, animĂ©e d’une vitesse initiale supĂ©rieure Ă  celle du son, produit par son frottement dans l’air un claquement supersonique et un sifflement qui l’accompagnent sur sa trajectoire. Ces bruits sont distincts de la dĂ©tonation de dĂ©part. La connaissance de ce phĂ©nomène permet de dĂ©terminer l’origine du tir en repĂ©rant le bruit plus sourd et plus tardif de la dĂ©tonation de dĂ©part. L’écart entre le claquement et la dĂ©tonation peut mĂŞme fournir la distance de l’ennemi (Ă  raison de 300 mètres par seconde d’écart). Si le sifflement est perçu, cela signifie de manière certaine que l’on est dans l’axe de tir. Un fantassin expĂ©rimentĂ© donne ainsi du sens au moindre dĂ©tail sonore alors qu’un « bleu Â» reste dans la confusion. Dans cet exemple, le novice aura tendance Ă  confondre le claquement de la balle avec la dĂ©tonation de dĂ©part et donc Ă  se tromper dangereusement sur l’origine de la menace.

Ainsi, le combattant observe en permanence son environnement. L’apparition d’une information « saillante Â» modifie cette vision et entraĂ®ne un processus d’analyse et de rĂ©action, de durĂ©e très variable en fonction de la complexitĂ© de la situation et surtout du « crĂ©dit de temps Â» dont il dispose. Il s’agit, Ă  chaque fois, d’une combinaison de souvenirs et de rĂ©flexion logique. Lorsque la situation est familière, le rĂ©flexe est de choisir une solution qui a bien fonctionnĂ© prĂ©cĂ©demment dans des cas similaires. Cela permet d’avoir une rĂ©ponse sans doute convenable dans un dĂ©lai très court. Si la situation ne ressemble pas Ă  quelque chose de connu ou si la solution qui vient Ă  l’esprit ne convient pas, la rĂ©flexion logique prend le relais. Un novice qui, par dĂ©finition, ne possède qu’une faible expĂ©rience, sera obligĂ© de compenser cette lacune par plus de rĂ©flexion logique. Or, celle-ci est beaucoup plus longue et coĂ»teuse en Ă©nergie que l’appel aux souvenirs. Le novice aura donc tendance Ă  utiliser des cycles plus longs que ceux de l’expert ou Ă  focaliser toute son attention sur la situation pour rĂ©duire la difficultĂ© de la tâche. Ă€ la limite, un « bleu Â» jetĂ© sans entraĂ®nement sur le front sera incapable d’utiliser des cycles de dĂ©cision courts, car il n’a aucun souvenir sur lequel s’appuyer. Il risque de se trouver dans une position dĂ©licate face Ă  une surprise ou des adversaires plus rapides.

L’analyse offre rarement plus de deux options. Le choix est alors conditionnĂ© par quelques critères : la mission reçue, les valeurs morales, les objectifs personnels (ĂŞtre « Ă  la hauteur Â», mettre en confiance le groupe, etc.) et le seuil de risque. La solution choisie est alors très souvent la première qui apparaĂ®t Ă  l’esprit et qui satisfait Ă  tous ces critères.

Le problème se pose lorsque certains de ces critères sont contradictoires, ce qui implique de faire des choix douloureux. Ces contradictions peuvent ĂŞtre assez nombreuses mais doivent pouvoir se rĂ©soudre rapidement par le fait que, normalement, les critères n’ont pas le mĂŞme poids. Pour qu’une armĂ©e conserve son efficacitĂ©, la mission doit rester « sacrĂ©e Â», pour reprendre une expression surannĂ©e mais très parlante, mĂŞme pour un non-croyant. Or, les contextes flous et complexes Ă  l’intĂ©rieur desquels nous Ă©voluons dĂ©sormais peuvent affaiblir cette notion de mission « sacrĂ©e Â», en particulier face Ă  l’obligation morale de « ramener les hommes Ă  la maison Â». Lorsque ce sont les populations que vous ĂŞtes censĂ© dĂ©fendre qui abattent vos hommes, lorsque des officiers qui Ă©chouent dans leur mission sont dĂ©corĂ©s parce qu’en n’accomplissant pas leur mission ils ont Ă©vitĂ© un affrontement, le trouble s’introduit. Il gĂ©nère des zones grises propices Ă  l’autocensure. Dans un pays d’Afrique centrale, j’ai reçu un ordre pouvant mettre gravement en danger mes hommes. Après quelques minutes de « tempĂŞte sous un crâne Â», je dĂ©cidais que cet ordre, très prĂ©cis et venant de quelqu’un qui ignorait tout de la situation, Ă©tait inutilement dangereux. La contradiction Ă©tait ainsi rĂ©solue par la disqualification de la mission reçue puis par la simulation de son application. Notons qu’une marge de libertĂ© m’aurait permis d’adapter mon mode d’action et de rĂ©soudre cette contradiction. La confiance facilite l’obĂ©issance.

Nous retiendrons les deux contradictions majeures qui font que nous Ă©tudions l’obĂ©issance dans le monde militaire et non, par exemple, dans l’industrie automobile : la mission face Ă  la mort donnĂ©e et la mission face Ă  la mort reçue.

  • La logique de l’honneur

Une Ă©cole de pensĂ©e, en grande partie amĂ©ricaine, prĂ´ne l’idĂ©e que finalement la vĂ©ritable difficultĂ©, en particulier dans les sociĂ©tĂ©s occidentales, viendrait de la rĂ©ticence Ă  tuer. Le colonel S. L. A. Marshall, dans Men Against Fire, explique ainsi que, d’après ses observations, au maximum un quart des soldats amĂ©ricains ouvraient rĂ©ellement le feu au combat. Le major Grossman, de son cĂ´tĂ©, met en avant la faible efficacitĂ© des tirs, puisqu’on compte par exemple une moyenne de plusieurs dizaines de milliers de cartouches tirĂ©es pour chaque homme abattu par balle au cours des conflits du xxe siècle. Il explique ce chiffre par des postures de simulation destinĂ©es Ă  donner l’illusion du combat sans avoir Ă  tuer. L’un comme l’autre aboutissent donc Ă  la conclusion que le rĂ´le principal de l’instruction militaire est de conditionner les hommes pour qu’ils dĂ©passent cette rĂ©ticence Ă  tuer.

Au début de ma carrière militaire, un adjudant-chef m’avait avoué que la première fois qu’il avait tué un homme, pendant la guerre d’Algérie, il en était resté malade pendant des jours. Il rejoignait le dégoût exprimé par Romain Gary dans La Promesse de l’aube :

« Je sais ĂŞtre bĂŞte Ă  mes heures, mais sans m’élever jusqu’à ces glorieux sommets d’oĂą la tuerie peut vous apparaĂ®tre comme une solution acceptable. J’ai toujours considĂ©rĂ© la mort comme un phĂ©nomène regrettable et l’infliger Ă  quelqu’un est tout Ă  fait contraire Ă  ma nature : je suis obligĂ© de me forcer. Â»

Ă€ l’inverse, alors que j’étudiais le phĂ©nomène des as de la chasse aĂ©rienne, je tombais sur de nombreux exemples de violence froide et dĂ©nuĂ©e de remords. RenĂ© Fonck, le premier de tous les as alliĂ©s avec soixante-quinze victoires (cent vingt-six probables) entre 1915 et 1918, Ă©crit dans ses mĂ©moires :

« J’atteignis l’homme en pleine poitrine, et dans sa chute son avion se rompit […]. J’atterris tout vibrant encore en me disant que c’était lĂ  du beau travail. Â»

Un peu plus tard, il admet avoir ressenti quelque Ă©motion :

« J’eus Ă  ce moment, je l’avoue, une impression singulière en voyant subitement un corps tomber dans le vide. Le cadavre, comme un sac, s’abandonnait et peu Ă  peu semblait diminuer en se rapprochant du sol, mais je n’avais pas le loisir d’analyser mes sentiments, il fallait combattre et vaincre ! Aussi, sans m’attarder davantage, je revins Ă  la charge. Â»

Guynemer, le « chevaler de l’air Â» mythifiĂ©, n’est pas en reste. Dans une lettre d’aoĂ»t 1916, il dĂ©crit un combat Ă  ses sĹ“urs :

« Avant-hier, attaquĂ© fritz Ă  10 mètres, tuĂ© le passager et peut-ĂŞtre le reste […]. Ă€ 7 h 30 attaquĂ© un Aviatik ; emportĂ© par l’élan, passĂ© Ă  50 centimètres, passager couic ! Â»

Deullin, moins connu, rapporte de son cĂ´tĂ© :

« J’avais une explication avec deux Aviatik. J’en poire un, puis, me retournant vers le second, je vois mon premier dĂ©gringoler les roues en l’air et vider son passager de 3 600 mètres. Servez chaud ! C’était exquis. Â»

Je doute Ă©galement que le tireur d’élite finlandais Simo Hayha ait Ă©tĂ© malade Ă  chacune de ses cinq cent quarante-deux « victoires Â» en cent jours de la guerre russo-finlandaise. Mais peut-ĂŞtre que ces hommes font partie des 3 % de la population masculine (et 1 % de la population fĂ©minine) indiffĂ©rents aux effets de leur comportement sur autrui (atteints de « dĂ©sordre antisocial de la personnalitĂ© Â» en termes scientifiques) ?

Dans les annĂ©es 1960, le sociologue Milgram, voulant mesurer le degrĂ© d’obĂ©issance de citoyens amĂ©ricains ordinaires, a montrĂ© que les deux-tiers d’entre eux Ă©taient capables d’envoyer une dĂ©charge Ă©lectrique mortelle Ă  quelqu’un qu’ils n’avaient jamais vu au nom d’une pseudo-expĂ©rience scientifique sur la mĂ©moire. Milgram montrait ainsi toute la force du contexte ou de l’autoritĂ© (un homme en blouse blanche). Il montrait aussi l’importance de la distance entre le « bourreau Â» et sa victime (en rĂ©alitĂ© un acteur simulant la douleur). Pour le commun des mortels, je crois cependant, et c’est malheureux, qu’il est relativement simple dans la fureur de l’instant de tuer, surtout de loin.

Ă€ Sarajevo en 1993, je donnais l’ordre un jour de tirer au fusil Mac Millan sur un bâtiment abritant peut-ĂŞtre un sniper. La munition utilisĂ©e (une balle de 12,7 mm) perfora le mur visĂ© avant d’exploser Ă  l’intĂ©rieur. Quelques jours plus tard, un officier de liaison bosno-serbe nous indiqua, sans grand Ă©tat d’âme d’ailleurs, que nous leur avions tuĂ© un homme ce jour-lĂ  et qu’ils arrĂŞtaient donc provisoirement de nous tirer dessus. Le soir mĂŞme, j’offris une bière au caporal-chef qui avait tuĂ© cet homme pour fĂŞter notre « victoire Â». Aucun sentiment de culpabilitĂ© ne nous effleura. Il est vrai que nous n’avions pas vu la victime dans les yeux, que cela datait d’un certain temps et que les snipers, qui quelque temps plus tĂ´t avaient abattu deux enfants sous les yeux d’un ami, n’étaient pas spĂ©cialement apprĂ©ciĂ©s. Cela faisait beaucoup de distance physique, temporelle et morale entre nous. Un peu plus tard, je surveillais, avec un autre tireur, un bâtiment très proche d’oĂą Ă©taient partis des tirs contre une de nos sentinelles. J’avais repĂ©rĂ© la pièce d’oĂą tirait le milicien, bosniaque cette fois, et attendais qu’il se prĂ©sente Ă  la fenĂŞtre pour le faire abattre. Au lieu de cela, je vis arriver une femme qui installa le couvert et la soupe sur la table, puis un jeune garçon et, enfin, au bout d’une demi-heure, un homme en civil et sans armes. Après avoir goĂ»tĂ© la soupe, il se mit Ă  la fenĂŞtre en fumant une cigarette. Ne sachant pas s’il s’agissait du tireur, je fis tirer dans le mur en guise d’avertissement, mais si j’avais eu la preuve que c’était lui qui nous tirait dessus, je l’aurais fait abattre sans hĂ©siter malgrĂ© la faible distance et la prĂ©sence de sa famille. Comment aurais-je vĂ©cu par la suite la vision de sa mort et les cris de sa famille ? C’est une autre question.

La vraie difficulté ne paraît donc pas d’obéir à un ordre de tuer, en particulier pour un soldat professionnel dont les rêves d’adolescent furent pleins de plaies et de bosses. La vraie problématique de l’obéissance militaire réside sans doute beaucoup plus égoïstement dans l’idée de faire face à sa propre mort.

Pour rĂ©soudre le dilemme du franchissement du seuil de risque, certains utilisent le biais de l’exaltation morbide. En dĂ©cembre 1913, au cours d’une confĂ©rence donnĂ©e au cercle militaire de Nancy, le gĂ©nĂ©ral Gascouin prĂ©sente les conclusions de son livre intitulĂ© Infanterie française et Artillerie allemande (1908), expliquant les moyens de limiter les pertes face Ă  l’artillerie adverse. Le gĂ©nĂ©ral prĂ©sident de la rĂ©union se lève, outragĂ©, et dĂ©clare « qu’à Nancy, l’armĂ©e n’a pas peur des pertes Â».

La même année, le capitaine Billard écrit dans L’Éducation de l’infanterie :

« Il s’agit encore moins, Ă  la guerre, d’être habile que courageux ; la science cĂ©dera toujours le pas au dĂ©vouement et Ă  la solidaritĂ©. Aussi faudra-t-il imprĂ©gner avant tout le dernier troupier de cet esprit de sacrifice supĂ©rieur qui se rĂ©vĂ©lera de suite, par l’offensive, par la poussĂ©e vers la frontière, […] par l’en-avant dĂ©daigneux de la tranchĂ©e humanitaire, salut peut-ĂŞtre des individus, mais sĂ»r cercueil des nations. Â»

Pour lui, le rĂ´le des officiers est alors de faire des soldats « des gens qui veuillent bien se faire tuer Â» :

« Mourir utilement, c’est tout l’art de la guerre. On meurt utilement en attaquant […]. Attaque donc et meurs, officier de France. Â»

Il est alors loin d’être seul dans cet Ă©tat d’esprit, confortĂ© par le renouveau spiritualiste de l’époque symbolisĂ© par Psichari. Le lieutenant Laure, par exemple, dans L’Offensive française, loue ceux « qui savent assister impassibles Ă  la moisson de milliers d’existences humaines [et] qui, le doigt sur une carte, peuvent dĂ©crĂ©ter dans leur impassibilitĂ©, en refoulant les passions de leur cĹ“ur : “ici on mourra, lĂ  on tuera !” Â».

Cette mentalité a eu pour conséquence concrète le dédain de tout ce qui pouvait assurer la protection du soldat. Avant 1914, aucun plastron en acier spécial capable d’arrêter les balles à plusieurs centaines de mètres n’est commandé par les Français, contrairement aux Russes. Le sachet de pansements individuels est très insuffisant. Le casque d’acier réclamé par Langlois dès 1892 est ignoré. Le bouclier de protection des servants du canon de 75 n’est adopté que très tardivement et avec de fortes réticences. Ce mysticisme sert également de substitut à un entraînement sérieux.

Inutile d’épiloguer sur l’efficacité tactique de ces méthodes. Les officiers aux gants blancs sont rapidement fauchés, et beaucoup de soldats ne sont pas loin de s’en féliciter.

« Ils ne moisirent pas longtemps parmi nous. […] On aurait dit que cela les amusait de se faire tuer. Je te jure qu’ils avaient l’air de le faire exprès Â» (Guillaume Gaulene, Des soldats, 1917).

Cet Ă©tat d’esprit a-t-il disparu ? En 1989, nous Ă©tions trois Ă©lèves des Ă©coles de CoĂ«tquidan interviewĂ©s par un journaliste de radio. Ă€ la question « pourquoi ĂŞtes-vous entrĂ©s dans l’armĂ©e ? Â», l’un d’entre nous rĂ©pondit : « Pour servir la paix et je crois qu’il n’y a rien de plus beau que de mourir pour la paix ! Â» Pour ma part et un peu par provocation, je rĂ©pondais : « Pour entendre siffler les balles et connaĂ®tre les sensations que cela me procurerait ! Â» Seule ma rĂ©ponse choqua le commandement des Ă©coles. Quinze ans plus tard, alors que les travaux sur le nouveau statut des militaires se dĂ©roulaient, un dĂ©bat assez vif eut lieu entre stagiaires du Collège interarmĂ©es de dĂ©fense Ă  l’initiative d’un groupe d’officiers indignĂ©s de la disparition de l’expression « esprit de sacrifice Â» dans les premières versions du texte.

Si les Américains sont angoissés par la mort donnée, certains officiers français restent visiblement tiraillés par la notion de sacrifice. Pour les autres, ceux qui estiment qu’il faut parvenir à l’acceptation du risque de mourir mais non à son exaltation, la question de savoir ce qui peut justifier d’obéir à un ordre impliquant de fortes probabilités d’être tué ou mutilé reste posée.

En 1982, Geoffrey Brennan et Gordon Tullock, deux Ă©conomistes amĂ©ricains, ont Ă©tabli une analogie avec le fameux dilemme des deux prisonniers. Dans cette expĂ©rience sociologique oĂą le sort de l’un est liĂ© Ă  la dĂ©cision de l’autre, chaque prisonnier pris sĂ©parĂ©ment a le choix d’avouer ou non. Si aucun des deux prisonniers n’avoue, ils sont acquittĂ©s ; si les deux avouent, ils sont condamnĂ©s ; si seulement l’un des deux avoue, celui qui a avouĂ© est libre mais celui qui n’a pas avouĂ© est passible d’une lourde peine de prison. Le soldat sait que l’issue sera la victoire ou la dĂ©faite. Il sait aussi qu’il ne constitue lui-mĂŞme qu’une petite partie de l’armĂ©e. S’il se donne « Ă  fond Â», son action n’aura qu’une influence limitĂ©e sur les Ă©vĂ©nements mais en revanche elle augmentera sensiblement les risques pour lui de se faire blesser ou tuer. Logiquement, il a donc, ainsi que tous ses camarades, intĂ©rĂŞt Ă  ne pas agir, ce qui peut rendre difficile la conduite de la bataille. De plus, s’il estime que ses voisins pensent comme lui et s’apprĂŞtent Ă  ne rien faire ou Ă  s’enfuir, sa conviction qu’il ne sert Ă  rien de lutter s’en trouvera renforcĂ©e.

Tout cela aboutit logiquement Ă  des comportements de simulation. On adopte alors une posture permettant d’obĂ©ir aux ordres tout en Ă©vitant au maximum le danger. En 1941, les Britanniques entreprirent l’étude scientifique de l’efficacitĂ© de leurs raids de bombardement sur la Ruhr ; ils s’aperçurent avec stupĂ©faction que moins d’un bombardier sur dix avait larguĂ© ses bombes Ă  moins de 8 km de l’objectif, et les appareils de guidage n’étaient pas seuls en cause. Après la bataille de Gettysburg (1863), 28 000 fusils furent rĂ©cupĂ©rĂ©s ; parmi eux 12 000 Ă©taient chargĂ©s plus d’une fois, et une arme Ă©tait mĂŞme chargĂ©e 23 fois. De nombreux soldats des deux camps passaient leur temps Ă  charger leur fusil, simulant ainsi le combat. Dans son Étude sur le combat, Ardant du Picq dĂ©crit l’assaut de la colonne Macdonald Ă  Wagram (1809) :

« Sur 22 000 hommes, 3 000 Ă  peine ont atteint la position. Les 19 000 manquants Ă©taient-ils hors de combat ? Non. Au maximum un tiers, proportion Ă©norme, pouvaient avoir Ă©tĂ© atteints ; les 12 000 manquants rĂ©ellement, qu’étaient-ils devenus ? Ils Ă©taient tombĂ©s, s’étaient couchĂ©s en route, avaient fait le mort pour ne pas aller jusqu’au bout. […] Rien de plus facile que cette sorte de dĂ©filement par l’inertie, rien de plus commun. Â»

Une première solution pour obtenir plus de « rendement Â» est d’instaurer une surveillance de l’encadrement. Le problème est que cela impose une centralisation et un regroupement des hommes sous les yeux du chef, incompatible avec la lĂ©talitĂ© du combat moderne. C’est tout le malheur de l’infanterie française de la Première Guerre mondiale, oĂą on ne fait pas confiance au soldat et oĂą les sections, voire les compagnies, agissent en « blocs Â» sur une ligne, Ă  un pas d’intervalle. Il faut attendre 1916 pour voir le combat dĂ©centralisĂ© au niveau de la section, puis l’annĂ©e suivante pour que soit enfin confiĂ©e une responsabilitĂ© tactique Ă  des sergents. Cette voie a donc consistĂ© Ă  dĂ©centraliser la confiance en responsabilisant les « acteurs Â» du champ de bataille. Cette surveillance de l’encadrement (qui subit plus de pertes que les soldats) ou des gendarmes (nettement plus en arrière du front) reste nĂ©anmoins très imparfaite tant le combat moderne est dispersĂ©. L’explication suivante est donc insuffisante :

« Dans la tranchĂ©e, nulle surveillance n’est possible. Ă€ dix mètres dans le boyau, les chefs sont plus loin qu’à cinq cents mètres sur la route […]. Le travail des hommes est pourtant plus puissant que l’acharnement des obus Â» (Daniel Mornet, TranchĂ©es de Verdun, 1918).

Cette surveillance est infiniment moins puissante que celle de la responsabilitĂ© mutuelle. Pour Jean-Paul Sartre, dans Huis clos, « l’enfer, c’est les autres Â», car la honte n’existe que par le regard d’autrui. La prĂ©sence d’inconnus impose des obligations morales très infĂ©rieures Ă  celle d’amis ou de la famille. MalgrĂ© la peur, les hommes sont peu disposĂ©s Ă  agir de façon que leurs actes puissent ĂŞtre pris pour de la couardise par des gens qu’ils connaissent. MalgrĂ© la peur, les hommes prĂ©fèrent alors la souffrance Ă  la honte de passer pour un lâche :

« L’homme incapable de se dominer pour faire face dignement au danger est aussi incapable, le plus souvent, de se rĂ©soudre Ă  la honte Ă©pouvantable d’une fuite publique. Pour fuir ainsi, il faudrait une volontĂ©, une sorte de bravoure Â» (Paul Lintier, Ma pièce, 1917).

L’obligation morale augmente avec la connaissance mutuelle. On ne craint pas beaucoup le jugement nĂ©gatif d’hommes inconnus. En revanche, l’opinion de camarades que l’on connaĂ®t depuis longtemps revĂŞt une grande importance. On retrouve Ă©galement la notion de groupe primaire, cette Ă©quipe soudĂ©e par les Ă©preuves communes, mise en Ă©vidence par Morris Janowitz et Edward Shils Ă  partir d’interrogatoires de prisonniers allemands. C’est ce dont tĂ©moigne un vĂ©tĂ©ran canadien de la Seconde Guerre mondiale :

« Il m’a fallu sacrĂ©ment près de toute une guerre pour savoir pourquoi je me battais. Mais c’est pour les autres, ton unitĂ©, les gars de ta compagnie, ceux de la section surtout […] ; quand il n’en reste plus que quinze sur les trente ou davantage, tu y tiens terriblement, Ă  ces quinze-lĂ . Â»

Il en va de mĂŞme pour le gĂ©nĂ©ral britannique Gardiner, Ă  propos de la guerre des Malouines :

« Nous y sommes allĂ©s [au combat] parce que nos amis y allaient. Nous voulions y aller avec eux car je pense que les hommes ne veulent pas ĂŞtre regardĂ©s comme ayant laissĂ© tomber leurs amis. C’est cet honneur, ce besoin de respect personnel en tant qu’individu qui constitue le ciment de chaque unitĂ© et aussi entre les groupes, pelotons et compagnies. Â»

Ce « principe de camaraderie Â» est encore renforcĂ© par l’interdĂ©pendance des rĂ´les dans le combat. Ces liens existaient dès le dĂ©but de la Grande Guerre dans l’artillerie, comme l’explique Paul Lintier :

« Pour nous, l’unitĂ© c’est la pièce. Les sept hommes qui la servent sont les organes Ă©troitement unis, Ă©troitement dĂ©pendants, d’un ĂŞtre qui prend vie : le canon en action. Cet enchaĂ®nement des sept hommes entre eux, et de chacun d’eux Ă  la pièce, rend toute dĂ©faillance plus patente, plus grosse de consĂ©quences, la honte qui en rĂ©sulte plus lourde. […] Le fantassin, lui, se trouve le plus souvent isolĂ© au combat. Sous la mitraille, un homme couchĂ© Ă  quatre mètres d’un autre est seul. Le souci individuel absorbe toutes les facultĂ©s. Il peut alors succomber Ă  la tentation de s’arrĂŞter, de se dissimuler, de s’écarter hypocritement, puis de fuir. Â»

Ces cellules primaires, nouvelles familles des soldats, sont intégrées dans des corps de forte armature psychologique. Le régiment est une nation en miniature, avec son histoire, sa culture, ses valeurs et sa pérennité.

« Qui n’a pas fait campagne ne peut comprendre avec quelle Ă©motion un troupier dit : “mon rĂ©giment”, “ma compagnie”, “mon escouade”. Nous pensons tous en images d’Épinal : le rĂ©giment, c’est tous les hommes qui portent le mĂŞme numĂ©ro Ă  l’écusson, c’est trois mille soldats… qui ont participĂ© aux mĂŞmes actions, endurĂ© les mĂŞmes souffrances, communiĂ© dans les mĂŞmes enthousiasmes. La compagnie, comme dit le capitaine, “c’est une grande famille dont je suis le père”. Ce sont quelque deux cents bonshommes qui connaissent leur chef et que leur chef connaĂ®t par leur nom. L’escouade, ce sont les intimes, la petite sociĂ©tĂ© en participation. Â» (Jean Galtier-Boissière, Un hiver Ă  Souchez, 1917).

La compagnie du capitaine Delvert est dissoute après les pertes de la bataille de Verdun.

« Quand la nouvelle de cette mesure vint Ă  mes pauvres troupiers, on apportait la soupe. Personne ne put manger. Beaucoup pleuraient. Les liens qui unissaient les combattants entre eux Ă©taient très forts. Â»

Ne peut-il cependant y avoir, Ă  l’origine de l’obĂ©issance, des valeurs sinon plus nobles (l’esprit de corps et la camaraderie sont des valeurs nobles) du moins plus politiques ou idĂ©ologiques, comme le patriotisme ?

Pendant la Grande Guerre, lors de son dĂ©part du centre d’entraĂ®nement de La Valbonne, l’instructeur de sergent du Montcel leur avait fait crier « vive la France ! Â» Au front, « une semblable manifestation paraĂ®trait dĂ©placĂ©e et presque grotesque. Et pourtant nous vivons dans une atmosphère d’énergie toute diffĂ©rente […]. Â» Louis Mairet, dans le Carnet d’un combattant (1919), abonde dans ce sens :

« Prenez cent hommes du peuple, parlez-leur de la patrie : la moitiĂ© vous rira au nez, de stupeur et d’incomprĂ©hension […] Le soldat de 1916 ne se bat ni pour l’Alsace, ni pour ruiner l’Allemagne, ni pour la patrie. Il se bat par honnĂŞtetĂ©, par habitude et par force. Â»

Cela ne veut pas dire que le patriotisme est absent, loin s’en faut, mais il est intĂ©riorisĂ©, intĂ©grĂ©, dans un tissu plus complexe. Actuellement, la patrie n’est plus en danger de mort, semble-t-il, et les valeurs peuvent s’appeler « droit international Â», « protection apportĂ©e Ă  une population agressĂ©e Â», « secours aux ressortissants français Â», etc. Comme chez les poilus, l’intĂ©gration de ces valeurs est nĂ©cessaire et constitue un soutien indĂ©niable, mais le moment de l’action n’est plus le moment pour y penser.

Comme un mĂ©decin qui change de patient en permanence, le soldat professionnel change de contexte d’action très rĂ©gulièrement. « L’obĂ©issance n’est pas une tĂŞte coupĂ©e entre les mains » et lorsque cet homme participe Ă  une opĂ©ration, c’est en connaissance de « cause Â». Lorsqu’il prend des risques, c’est la flamme du libre-arbitre qui l’éclaire et l’anime avec plus ou moins de force. Cette flamme soumise Ă  la tempĂŞte des Ă©motions se consume Ă  la cire de la confiance qu’il s’accorde et qu’il partage avec ses camarades et ses chefs. Que cette flamme s’éteigne et c’est la responsabilitĂ© qui disparaĂ®t, ouvrant la voix aux actes sombres.

ObĂ©ir et se faire obĂ©ir | L. Sourbier-Pinter
J.-P. Decrock | La crise des otages en Bosnie ...