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N°22 | Courage !

Jean Flori
Prêcher la croisade (xie-xiiie siècle)
Communication et propagande
Paris, Perrin, 2012
Jean Flori, Prêcher la croisade (xie-xiiie siècle), Perrin

Spécialiste reconnu de l’histoire de la chevalerie et des croisades, Jean Flori analyse ici la prédication de la croisade sans omettre, dans une étude qui « repose presque totalement sur une documentation ecclésiastique elle-même très dépendante des directives pontificales » (p. 389), les « thèmes mobilisateurs des entreprises populaires […] marginalisées, occultées voire niées par l’Église, et souvent aussi par les historiens » (p. 63). Le sous-titre « Communication et propagande » révèle immédiatement les deux aspects de l’enquête : l’attention portée au discours, aux hommes qui l’exposent, aux procédés retenus pour en améliorer la réception, et la prise en compte de l’idéologie qui le sous-tend.

En quinze chapitres qui lui permettent d’aborder successivement les différentes croisades organisées entre 1095 et 1270, l’auteur rappelle les « fondements idéologiques de la guerre sainte », relève les arguments avancés pour encourager sinon le départ pour la Terre sainte, du moins la prise de croix, et décrit les méthodes adoptées et les moyens requis pour accroître l’efficacité du discours. L’exposé, clair et structuré, accorde une place essentielle à ceux qui prêchèrent la croisade, d’Urbain II, Pierre l’Ermite ou saint Bernard à Jean d’Abbeville, Jacques de Vitry, Eudes de Châteauroux ou encore Humbert de Romans, sans négliger les princes sensibles au sort de Jérusalem tels Louis VII, Frédéric II ou Louis IX, et les plus humbles, enfants et pastoureaux, qui partirent pour la Terre sainte. Jean Flori analyse les propos de ces hommes, et ceux qui, critiques ou non, font état de leurs actions et de leurs motivations ou permettent de les saisir. Il dégage, autant que faire se peut, les principaux axes de chaque discours, en veillant à les replacer dans leur contexte politique, social, spirituel et, le cas échéant, militaire, et à fournir au lecteur de larges citations voire des traductions renouvelées de certains textes. Attentif aux paroles et aux mots, il ne néglige pas le charisme du prédicateur, ni les manifestations du surnaturel qui contribuent à authentifier et à conforter le message, évoquant encore, sans s’y attarder cependant, images, éphémères ou non, et tableaux vivants qui accompagnent le sermon.

Soucieux de connaître les raisons avancées pour inviter le fidèle, guerrier ou non, à prendre la croix, Jean Flori cherche aussi à déterminer les motivations du pape. Ce dernier prend l’initiative des expéditions destinées à libérer les Lieux saints, à les préserver de la menace des non-chrétiens ou à lutter contre les ennemis de l’Église, musulmans du Moyen-Orient, d’Espagne ou hérétiques. Il se révèle également attentif à ses prérogatives, qu’il affirme, renforce et étend au cours de la période. Il inscrit ainsi la croisade dans le mouvement plus large de structuration de l’Église et d’affermissement de l’autorité romaine. Il souligne l’importance dans ce processus du pontificat d’Urbain II, mais aussi celle des années durant lesquelles Innocent III occupa le trône de saint Pierre, notant la sensibilité des prélats à l’unité de l’Église, brisée en 1054, et – surtout pour Innocent III et son successeur Honorius III – leur aspiration au dominium mundi.

Il pointe également les arguments mis en avant pour encourager la prise de croix : la nécessité de libérer les Lieux saints ou d’en conserver le contrôle afin d’hâter la fin des temps, le devoir de venger Dieu, de lutter pour son honneur, contre ceux qui le rejettent ou maltraitent les siens, l’impératif de la pénitence et de la réforme des mœurs, ou encore la possibilité d’agir, en se croisant, pour son salut. Les valeurs féodales et vassaliques se mêlent aux attentes d’ordre eschatologique et à la volonté d’assurer son avenir éternel et, le cas échéant, celui de ses proches. S’il mène une étude sur trois siècles et peut saisir les inflexions du discours, Jean Flori attire l’attention sur le rôle essentiel de l’indulgence, puis des indulgences accordées à ceux qui se lèvent pour se battre, garanties à ceux qui rachètent leur vœu, promises à ceux qui participent financièrement – prenant donc la croix sans se croiser réellement – comme à ceux qui assistent uniquement à la prédication de la croisade. La quête des pardons est étroitement liée à l’insistance des prédicateurs sur la repentance, qui conduit au glissement d’une prédication de la croisade à une prédication de la croix, de l’appel au combat armé à l’exhortation au combat spirituel, et au développement de la notion de purgatoire. Elle est, avec l’élargissement du concept de croisade à toutes les guerres initiées par la papauté et, de facto, une focalisation moindre sur Jérusalem, une des raisons qui expliquent la réticence croissante au départ pour la lutte armée. Le pouvoir mobilisateur de la Ville sainte n’opère plus. Les options retenues par la papauté qui semble plus soucieuse de collecter des fonds que de libérer Jérusalem suscitent des critiques, mais il est surtout possible d’obtenir des indulgences sans s’exposer aux risques de la guerre, fût-elle sainte et saintissime, ni s’absenter de chez soi pour de longs mois.

L’analyse nous conduit, ainsi, au cœur de l’affirmation du pouvoir pontifical. Elle nous en montre les motivations et les modalités, mais elle nous offre aussi la possibilité de mieux connaître l’homme du Moyen Âge, de saisir ses aspirations, de mesurer ses inquiétudes et d’apprécier son pragmatisme.


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