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N°29 | Résister

Jacques Frémeaux
La Question d’Orient
Fayard, 2014
Jacques Frémeaux, La Question d’Orient, Fayard

Voici un livre-synthèse sur un immense sujet d’actualité. Il convient de remercier Jacques Frémeaux pour ce travail remarquable qui met en perspective les soubresauts guerriers de l’actualité de 2014, et certainement de 2015, que sont la guerre en Syrie et en Irak, mais aussi l’affrontement russo-ukrainien, en permettant de comprendre combien ces deux conflits sont liés.

De l’épilogue, rédigé visiblement après l’apparition de l’État islamique dans les médias à l’été 2014, il est possible de retenir trois phrases qu’on se gardera de considérer comme prophétiques, mais qui donnent le ton de l’importance de ce livre pour qui s’intéresse à l’évolution du monde : « On peut donc s’attendre à voir se prolonger l’instabilité et se multiplier des interventions militaires qui feront de tout le Moyen-Orient une vaste Palestine » et « Il faudrait envisager la région considérée comme un des lieux où s’est construite la spiritualité du monde. L’influence des islamistes ou djihadistes, peu importe comment on les appelle, n’est qu’un symptôme d’un univers déculturé, dans lequel une religion finit par être réduite à devenir le pacte d’une organisation criminelle. »

Pour nous aider dans l’analyse de la situation géopolitique contemporaine, Jacques Frémeaux n’hésite pas à remonter à l’empire d’Alexandre, ce qui lui permet d’expliquer ce qu’est cet « Orient compliqué » et de bien définir l’espace géographique et humain qui est l’objet de son étude. Ainsi l’Orient commence-t-il à l’est, sur les rives de l’Indus, pour finir sur les rives adriatiques et cyrénaïques, mais aussi sur les rives du Danube. Au nord, il commence sur une ligne partant du Caucase et arrivant au Pamir, pour se finir sur les bords de l’océan Indien en mer d’Arabie.

La question fondamentale sous-jacente à cette question d’Orient est : « Comment arriver à joindre l’Inde ou la Chine ? » Lieu de passage, de brassage entre l’Asie et l’Europe, cet Orient est occupé par trois empires : l’ottoman, l’iranien et le moghol. Cette région de transit devient donc pour les empires « latéraux » des zones d’importance stratégique commercialement et donc militairement. Qui peut faire passer ses marchandises par cette région économise le temps du contournement maritime de l’Afrique, donc de l’argent. Qui veut passer ou s’implanter doit composer avec les empires en place. De cette volonté d’échanges naissent des conflits territoriaux, des implantations militaires, des mises sous tutelle. Le lecteur comprend alors facilement les enjeux pour la Grande-Bretagne, la puissance économique dominante du xixe siècle, et les États-Unis, son successeur. Il apprécie mieux aussi les rivalités russo-anglaises en Afghanistan, alors que les tsars cherchent à atteindre les mers chaudes qui semblent plus faciles à joindre par le sud que par l’immense Sibérie inhospitalière. Le panorama historique d’Alexandre à nos jours montre la France se faire évincer de ses colonies indiennes, rappelle aussi les enjeux de la guerre de Crimée, des crises successives dans les Balkans, de celles de Suez, de Palestine et de l’enchevêtrement progressif des difficultés. C’est aussi étudier le déclin de l’Orient tant du point de vue économique que politique, alors que les puissances occidentales voient leur richesse augmenter.

Mais La Question d’Orient ne se résume pas à ce panorama-là. Ce livre aborde également l’aspect culturel et celui des civilisations. Il existe un mythe de l’Orient en Occident aux xviiie et xixe siècles qui transparaît dans les arts et la littérature. Le chapitre « L’Orient revisité, entre humanisme et terreur » permet ainsi de s’interroger sur la fracture des civilisations, sur l’irruption de la misère dans une zone historiquement riche, sur le rôle de l’islam dans la situation actuelle.

En creux, cette somme universitaire permet de réfléchir à l’importance des études historiques et de la culture pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, non seulement sous l’angle géopolitique mais aussi social. À ce sujet, il serait dommage d’omettre de souligner que ce travail explique comment le manque de culture de certains dirigeants occidentaux les a conduits à commettre des erreurs d’appréciation et donc à prendre de mauvaises décisions.

Pourtant, malgré les louanges que nous émettons sur ce livre, il nous faut formuler un reproche sérieux : la cartographie est défaillante, tant sur la forme que sur le fond. Une carte ressemble furieusement à une diapositive powerpoint inspirée d’une carte anglo-saxonne au point que le terme « us Fleet » y figure encore. Il manque une carte construite sur la poussée russe dans le Caucase, en Iran et en Afghanistan, sans compter d’autres sur la question kurde, sur la question israélo-palestinienne, sur l’islam, sur la rivalité Inde-Pakistan. L’idée de regrouper toutes les cartes nuit à la lecture mais pourrait se défendre. Le travail éditorial semble en fait avoir été réduit à sa plus simple expression.

Vous le comprendrez, ce livre est cependant un excellent ouvrage de référence tant par sa réflexion que par sa base documentaire conséquente que nous vous engageons au minimum à lire si ce n’est à posséder.


Colis de guerre | Sébastien Farré
Max Schiavon | Le Front d’Orient