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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°29 | Résister

Lawrence H. Keeley
Les Guerres préhistoriques
Paris, Perrin, 2009
Lawrence H. Keeley, Les Guerres préhistoriques, Perrin

Étudier l’origine de la guerre est une entreprise périlleuse dont le chemin est semé d’embûches épistémologiques, méthodologiques et idéologiques. Comment interpréter les découvertes archéologiques lorsqu’elles renvoient à une époque très ancienne ? Certains archéologues ou paléoanthropologues s’interdisent toute interprétation des sites découverts. D’autres tentent l’interprétation : une silhouette avec un arc peinte dans une grotte représente-t-il un guerrier ou un chasseur ? Enfin, on peut tordre les faits en fonction de ses propres conceptions philosophiques, morales ou politiques. Certains spécialistes ont refusé l’idée même d’une violence préhistorique alors que d’autres imaginaient les Néandertals ou les Sapiens comme des brutes.

Le débat sur l’origine de la guerre, comme le montre brillamment Lawrence Keeley se résume souvent à une opposition entre nature et culture, entre Hobbes et Rousseau. Le premier considère que l’être humain est naturellement violent, le second que c’est la société qui le corrompt. Comme Keeley, il faut rapidement se dégager de ce débat sans fin et revenir aux faits et aux preuves. Et ce retour aux faits est parfaitement illustré par Jared Diamond qui, à partir de son expérience de terrain, illustre la place de la guerre dans les sociétés où l’État est absent, en l’occurrence la Nouvelle-Guinée. Ses conclusions sont troublantes. David Linvingstone Smith va, lui, au-delà en cherchant dans l’évolution et les comportements la source de la violence et de la guerre. Son travail illustre aussi les limites d’un tel exercice.

Les Guerres préhistoriques est déjà considéré comme un classique. Lawrence H. Keeley y poursuit deux buts : montrer que notre vision des guerres préhistoriques est fausse et qu’elle a été construite à partir d’arguments moraux ou imaginaires, et bâtir un modèle de celles-ci. Une vaste part de son ouvrage est consacrée aux conceptions que nous avons des conflits de ce temps et surtout à l’idée qu’ils n’existaient pas ou que de façon très exceptionnelle. Pendant longtemps on a en effet cru que les guerres étaient nées avec les sociétés organisées, complexes, parce qu’elles nécessitaient une organisation, des techniques et des coûts incompatibles avec les petits groupes humains du paléolithique ou du début du néolithique. L’agriculture, en permettant un accroissement de la population et une complexification des relations humaines, aurait donné naissance aux premiers conflits pour le contrôle de territoires. Pour Keeley, cette thèse est une forme de « rousseauisme » déguisé : l’homme dans l’état de nature est bon et la société le pervertit. On songe aux explorateurs du xviiie siècle à la recherche de nations sans guerre… Pour autant, il ne défend pas non plus le point de vue de Hobbes qui voyait la guerre partout et contre tous chez les primitifs. Cette position est aussi idéologique que celle de Rousseau. En fait, ce que Keeley rejette, c’est l’idée d’une nature pacifique ou violente de l’être humain. Il n’y a pas de pulsions de vie ou de mort qui pousseraient l’humanité à la préservation ou à la destruction. Le phénomène doit être étudié à partir des faits et de la science.

Que révèlent les faits ? Les traces les plus anciennes de massacre apparaissent avec Homo Sapiens Sapiens, l’homme dit moderne, vers 30 000 av. J.-C. Les charniers retrouvés montrent une violence extrême concernant aussi bien les hommes que les femmes et les enfants. Les squelettes mis au jour présentent des signes de blessures causées par des objets contondants ; on peut même affirmer que certains de ces êtres ont été assassinés. Il existe donc des signes de violences à une époque où les humains étaient des chasseurs-cueilleurs et vivaient en petits groupes relativement isolés. Avec le néolithique apparaissent les premières fortifications, aussi bien en Europe qu’en Amérique ou dans le Pacifique. La guerre est un phénomène ancien qui ne naît pas avec l’histoire ! Le second point développé par Keeley est le modèle des guerres préhistoriques. Selon lui, il n’existe pas, et cela à partir des données de l’anthropologie sociale, de caste de guerriers. Il est probable que tous les hommes en âge de se battre étaient des combattants. Les combats étaient courts, des coups de main, des raids. Il compare d’ailleurs cela aux tactiques des commandos. Le lien avec la chasse est pour lui évident. Enfin, et c’est le troisième point, ces guerres étaient violentes et même plus violentes que celles pratiquées à la période moderne. Keeley montre qu’en reportant les taux de pertes mortels des guerres des sociétés préétatiques à la Seconde Guerre mondiale, le chiffre devrait être proche d’un milliard pour cette dernière, soit 25 % de la population générale ! Il explique ce fait à partir d’une constatation au premier degré, contre-intuitive : les armes primitives seraient plus létales. Il fallait trois flèches en moyenne pour tuer un homme lors des guerres indiennes, douze carreaux d’arbalètes pour tuer un chevalier à Azincourt et son poids en plomb lors des guerres napoléoniennes… Car il ne faut pas confondre technicité et létalité. Il y a une coévolution des armes et de leurs parades. Certes un fantassin moderne vaut peut-être à lui seul une compagnie de fantassins des guerres napoléoniennes à condition que l’adversaire se batte comme sur un champ de bataille de cette période. Si la paix apparaît comme plus souhaitable pourquoi n’est-elle pas plus courante ? Pour Keeley, la guerre dans les sociétés préhistoriques et préétatiques est plus intéressante que la paix parce qu’elle rapporte plus en termes de biens, de terres et de prestige.

Dans sa conclusion, il s’interroge sur l’étonnante cécité des anthropologues ou des archéologues sur le phénomène de la guerre dans les sociétés préétatiques. L’objet guerre est perçu comme détestable. Certains auteurs, et parmi eux d’éminents historiens militaires, se sentent obligés de s’excuser de traiter de tels sujets. La tonalité d’emblée morale et idéologique fait qu’on ne peut traiter de façon lucide du sujet de la guerre sans y plaquer des considérations qui n’ont rien à voir avec la science. L’ouvrage de Keeley nous oblige à reconsidérer l’origine de la guerre et la place qu’elle occupe avec la paix dans nos sociétés complexes.


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