Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°30 | Territoire

Audrey Hérisson

Les violences faites aux femmes des armées

« C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affadir la vérité et ne servent qu’à la révéler davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis ; parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. »

(Blaise Pascal, Les Provinciales, 1656)

Dans leur enquête publiée sous le titre de La Guerre invisible1, deux journalistes rapportent des témoignages de « violences sexuelles dans l’armée française ». Ces révélations choquantes ont poussé le ministre de la Défense à lancer une enquête interne sur les situations particulières de discrimination et de harcèlement sexuel et moral dans les armées. Le rapport de cette enquête2 a été rendu le 15 avril 2014 et un plan d’action ministériel lancé : « Les cas de harcèlement, de discrimination et de violence faites aux femmes de la défense, quel que soit leur nombre, constituent un défi douloureux pour nous tous dans la formidable avancée de l’égalité professionnelle au sein du ministère3. »

La violence faite aux femmes des armées n’a pas uniquement un caractère sexuel ; il est en effet nécessaire d’élargir la question aux violences, physiques et morales, exercées sur les femmes du fait de leur différence de sexe. Il est également important de revenir sur le contenu uniquement à charge de La Guerre invisible. Si ses révélations ont eu le mérite de fonctionner comme un électrochoc et d’ouvrir le débat sur cette question difficile, il ne faut pas oublier les efforts de tous ceux qui ont œuvré, dans l’ombre eux aussi, pour que les femmes aient leur place, au même titre que les hommes, dans les armées.

La stigmatisation est un danger bien réel dans cette affaire. Elle menace évidemment, au premier chef, les femmes elles-mêmes, mais aussi l’ensemble de la communauté militaire. À vouloir « frapper » trop fort, on s’expose à une réaction encore plus violente de la part de ceux qui peuvent se sentir montrés du doigt, voire attaqués ; la « montée aux extrêmes » résulte mécaniquement de l’échange de violences. Ne pas rentrer dans l’escalade, c’est savoir faire preuve de hauteur de vue et ne pas « traiter » la violence par une autre violence ; c’est « pouvoir dire » et décrire la violence pour que la vérité œuvre d’elle-même à son anéantissement.

Il n’est pas question ici d’« adoucir » les faits de violence faite aux femmes des armées. Au contraire, ils doivent être dénoncés, encore et encore, car ils sont odieux. Mais il est nécessaire de les replacer dans le contexte global des violences faites aux femmes, car les armées ne sont pas plus « exemplaires » (ce terme étant employé sans connotation positive ou négative) dans ce domaine que le reste de la société. Il ne faudrait pas qu’elles servent de « boucs émissaires ». L’attention de nos concitoyens ne doit pas se laisser focaliser dans cette seule direction, car aucun répit ne doit être permis dans ce combat national qui est la lutte contre les violences faites à toutes les femmes.

Ainsi, il ne s’agit pas, dans les lignes qui suivent, seulement de violences faites aux femmes dans les armées, mais bien de violences faites aux femmes des armées, au sein de l’institution militaire comme au sein de la société française, en raison de leur appartenance au sexe féminin comme au corps militaire. Il s’agit simplement de pouvoir dire la violence, au détour de vies de femmes militaires. Les témoignages ont une valeur illustrative et non dénonciatrice ; ils ont été volontairement amputés de tout élément de contexte pouvant permettre de stigmatiser une catégorie de personnel ou une armée.

  • La violence visible : discrimination et harcèlement moral

La violence faite aux femmes dans les armées se sait et se voit aisément. Il n’y a pas plus de silence pesant au-dessus de celle-ci qu’au-dessus de la violence faite aux femmes de n’importe quel autre organisme public ou privé. Et les violences les plus courantes y sont de même nature : discrimination et harcèlement moral.

  • Discrimination : faut-il forcer l’égalité ?

    « Cette année-là, j’ai reçu une notation catastrophique, pour la deuxième année consécutive. Alors que l’année précédente, on m’avait expliqué, sans me donner d’exemples précis, que j’étais incompétente et que je n’avais rien à faire dans l’armée, cette fois-ci, je suis tombée sur un officier qui m’a donné une tout autre version (je précise que la communication de ma notation n’était pas faite par le chef qui m’avait réellement notée). Donc cette fois-ci, l’officier m’explique : “Vous avez eu deux grossesses deux années de suite. Dans le civil, ça se paie. Il n’y a pas de raison pour que dans les armées, ça ne se paie pas ! Vous avez moins produit que vos collègues masculins et en plus ils ont dû faire votre travail à votre place.” À défaut d’apprécier ma notation, je pouvais au moins apprécier son honnêteté. »

Plusieurs violences se dissimulent dans cet exemple : tout d’abord, la sanction proférée en dépit du cadre réglementaire censé l’empêcher ; ensuite, la violence verbale consistant à culpabiliser la femme pour son absence lors de ses congés de maternité ; mais la plus grande violence est bien celle du « non-dit », celle qui tait les vraies raisons pour laisser planer le doute sur une « incompétence globale », une « inadaptation à l’armée ». Sans éléments concrets pour se remettre en question, l’esprit ne peut que boucler soit dans le vide, soit sur tout et sans fin. Cette femme est reconnaissante envers ce dernier notateur qui a su lui dire la vérité, car il a fait baisser le niveau de violence psychologique de l’insupportable au plus supportable. Tout est relatif…

La violence est insidieuse et peut s’infiltrer partout. Dans les textes, il est interdit de tenir compte des congés maladie ou de maternité lors de l’établissement de la notation. En pratique, il est assez simple d’invoquer une raison quelconque pour obtenir le résultat voulu. Les premiers recours ayant été gagnés par les femmes car leur notation mentionnait explicitement que celle-ci était liée à leur grossesse, il a rapidement été conclu qu’il suffisait d’inventer n’importe quel autre manquement pour que les recours n’aboutissent pas.

La facilité avec laquelle les règles édictées pour protéger les femmes dans ce cadre précis peuvent être contournées est édifiante. Même si l’on peut escompter que la probité morale des officiers notateurs suffise à ce qu’ils appliquent d’eux-mêmes les règles édictées, force est de constater que certains d’entre eux ont une autre idée de leur devoir moral, celui de « corriger » les errements grotesques d’une idéologie faussement égalitaire (puisque les hommes seraient en réalité perdants). Même s’il peut être rétorqué à ces derniers que les femmes militaires ont un droit égal à leurs collègues masculins à avoir des enfants et que malheureusement il n’est pas possible de faire porter leur enfant par leur conjoint, le problème reste entier, car les différences ne s’effacent pas à « force » de règles et de lois.

Ce premier cas est symptomatique des problèmes liés à la discrimination positive. Édicter des lois et des règles pour « forcer » une égalité de fait, sans suffisamment tenir compte du contexte qui fait que l’inégalité existe, ne peut être ressenti que comme une violence de la part de ceux qui se sentent lésés. « Durcir » les lois, « augmenter » la menace de sanctions ne permettra pas mieux d’aboutir au résultat recherché, mais donnera l’occasion à certains de perfectionner leur habileté dans le contournement des règles et fera monter inévitablement le niveau de tension et de violence.

Il conviendrait plutôt de se pencher sur les causes des ressentiments qui poussent certains à rejeter les mesures prises en faveur d’une égalité homme-femme. Il semble par exemple compréhensible qu’une surcharge de travail due au non-remplacement d’un départ en congé maternité dans un service nourrisse de la rancœur. Pourquoi ne pas réfléchir à des mesures concrètes permettant de diminuer la portée de ces absences ? Certaines administrations ou entreprises parviennent à trouver des solutions qui mériteraient d’être étudiées.

  • Harcèlement moral : comment en sortir ?

    « J’ai subi pendant deux ans un harcèlement moral de la part de mon chef, aux yeux de tout le personnel du petit organisme dans lequel j’étais affectée : de mes subordonnés qui compatissaient et se disaient en même temps “quand elle n’est pas là, c’est nous qui prenons” ; de mes pairs et supérieurs qui soit fermaient les yeux, soit me disaient “tiens bon, c’est bientôt fini”. Tout le monde attendait la fin d’affectation du “harceleur” qui permettrait de “déplacer le problème”… Un jour, j’ai craqué et je l’ai dénoncé à mon autorité militaire. J’ai été écoutée et prise au sérieux, mais j’ai senti que je générais une très grande inquiétude. Une enquête a été menée en urgence et dans la plus grande discrétion. J’ai été reçue par cette autorité militaire pour m’informer du résultat de l’enquête. J’ai été très émue d’apprendre que mes subordonnés avaient témoigné pour confirmer mes dires. Mes pairs, en revanche, avaient dit qu’ils ne s’étaient rendu compte de rien et mes supérieurs que je devais fabuler, sinon ils auraient bien sûr réagi… Il en a tout de même conclu que le “problème” était bien réel et qu’elle mutait le “harceleur” à un autre poste. J’ai été surprise lorsqu’elle m’a demandé si cela me convenait et ce que je comptais faire à présent, car “vous comprenez je ne vais tout de même pas le tuer”. J’ai compris que ce qui l’inquiétait, c’était que je porte l’affaire auprès des tribunaux civils. J’ai répondu que je n’avais évidemment pas demandé à ce qu’il soit “tué”, mais que l’on fasse en sorte qu’il ne puisse plus nuire à personne.

    A-t-il été sanctionné ?

    Pas à ma connaissance. Mais je n’ai plus entendu dire qu’il avait porté préjudice à quelqu’un.

    Avez-vous obtenu réparation des préjudices subis ?

    Non. Lorsque j’ai demandé à être réhabilitée, je n’ai pas eu gain de cause. Le service juridique de mon armée a écrit que ma notation était méritée puisque le rapport d’enquête confirmait mes fausses accusations… J’ai demandé au responsable de ce service si mon autorité militaire m’avait menti en me communiquant le résultat de l’enquête, ou si son service avait “interprété” ce résultat de sorte que mon recours me soit refusé. Il m’a répondu : “Je suppose que mon service a dû se tromper, mais vous savez, ce n’est que de la paperasse juridique ; vrai ou faux, cela n’a aucune importance ; vous avez votre place chez nous : l’armée a besoin, pour son image, de montrer qu’elle a des femmes et mères de famille.” Heureusement que ceux qui ont témoigné pour moi ne me prenaient pas, eux, pour une “potiche” ! »

Contrairement à ce que pourrait laisser croire La Guerre invisible, les faits de violence, une fois révélés, ne sont pas toujours étouffés avec la complicité de tous. Ce témoignage montre que la victime a reçu un soutien précieux : écoute et témoignages. Alors qu’il aurait été facile d’imaginer que ses subordonnés se seraient tus, il n’en a pas été ainsi. La liberté de parole existe à tout niveau et les actes de violence peuvent être dénoncés.

Ce témoignage laisse néanmoins un sentiment de malaise : l’affaire est prise au sérieux, et traitée rapidement et efficacement, mais les discours qui l’entourent sont confus et contradictoires. Les autorités ont du mal à comprendre ce que veut la victime en dénonçant le harcèlement. Elle veut que la violence cesse et être rétablie dans son intégrité morale ; les autorités imaginent le pire : un procès médiatisé, des demandes de réparation sans commune mesure (l’allusion à la peine de mort en est révélatrice). À quoi est dû ce décalage ? Certainement au fossé qui sépare une victime épuisée par le harcèlement et qui a juste la force de dire « stop », et des personnes qui découvrent, de l’extérieur, la souffrance qu’elle a endurée. En se mettant à la place de la victime, celles-ci ne peuvent qu’imaginer un besoin de vengeance et de représailles à la hauteur de la violence subie. Mais elles n’ont pas subi elles-mêmes l’escalade de violence et ne peuvent donc pas savoir que, pour en sortir, c’est la violence elle-même qu’il faut rejeter.

Le harcèlement moral est une lutte comme toutes les luttes : il mène aux extrêmes. Le harceleur attaque, la victime résiste, le harceleur attaque plus fort, contourne le premier obstacle pour attaquer sous un autre angle, la victime élargit sa résistance, et ainsi de suite. Placée dans une position hiérarchique inférieure, la victime ne peut ni se rebeller ni contre-attaquer, alors elle se protège en se faisant la plus discrète et la plus petite possible. Le harceleur ne se fatigue pas et se nourrit au contraire de l’énergie que lui renvoie chacune de ses glorieuses victoires. La victime, elle, se ferme sur elle-même et s’éteint peu à peu. Elle diminue son empreinte physique, de la même façon que toutes les cibles militaires, bâtiments de guerre, avions, hélicoptères, chars, cherchent à diminuer leur surface équivalente radar4. Comme la frégate qui veut passer pour un bateau de pêche pour échapper aux radars de ses prédateurs, la victime de harcèlement cherche à « disparaître de la surface ».

Encore une fois, ce n’est pas la violence qui permet de venir à bout de la violence, mais bien la vérité. Pour la faire triompher, il ne faut pas se mettre à la place de la victime, mais bien lui permettre de « refaire surface », de parler et, bien sûr, l’écouter, comme ce qui a été fait dans cet exemple. La vérité n’a pas non plus besoin de publicité pour vaincre la violence. Il a suffi de quelques témoignages pour permettre à la victime d’accéder à la reconnaissance de la violence subie et ainsi à la réparation morale. Le silence des non-courageux n’a que peu d’importance, et les fausses accusations de ceux qui ont été coupables de « laissez-faire » assez prévisibles et logiques.

La reconnaissance apportée par l’entourage professionnel direct, dans ce cas précis celle des subordonnés, est primordiale. Car la réhabilitation morale vient de la reconnaissance de la valeur professionnelle et celle-ci est donnée au quotidien à travers des échanges humains directs. Les responsables et autorités qui sont trop éloignés ne connaissent les personnes qu’à travers les dossiers et les chiffres. En tentant de rassurer la victime sur son avenir professionnel, le responsable du service juridique ne se rend pas compte qu’il l’humilie. Les femmes ont simplement à cœur d’être reconnues pour leurs compétences professionnelles, tout comme les hommes. Personne n’aimerait servir de faire-valoir : « Nous, on est de bons élèves ! Regardez, la preuve : on en a une ! On la garde de côté bien précieusement pour la montrer de temps en temps… »

La discrimination et le harcèlement sur le lieu de travail ne sont pas des « guerres invisibles » : ils sont exercés au su et vu de tous. Certains les approuvent et les pratiquent ; d’autres les ignorent. Mais la plupart les condamnent et les dénoncent, fort heureusement. Le monde professionnel, y compris le monde militaire, est bien plus en avance dans la lutte contre les violences faites aux femmes que la société en général.

  • La violence invisible : domination et préjugés sociaux
  • Violences conjugales : la double peine !

    « Je ne comprenais pas ce qui arrivait et je dépérissais. Au travail, j’essayais de le cacher du mieux que je pouvais, mais un jour, un de mes supérieurs m’a trouvée dans un recoin à côté d’une photocopieuse. Il lui a suffi d’un regard pour voir et comprendre, lui, ce que, moi, je ne voyais ni ne comprenais. Il m’a parlé de violences conjugales et m’a proposé son aide. Je me suis ensuite renseignée sur Internet et j’ai trouvé une association qui proposait des groupes de parole. Je me sentais terriblement honteuse de ce qui m’arrivait, moi qui étais une femme active, que l’on disait forte et dynamique. Je pensais que cela ne pouvait arriver qu’à des femmes d’un milieu social défavorisé et qui n’avaient pas eu la chance de recevoir une éducation. Quelle n’a pas été ma surprise lorsqu’au premier groupe de parole, je me suis retrouvée au milieu de femmes qui, non seulement subissaient les mêmes sévices psychologiques que moi, mais me ressemblaient. L’une était journaliste, l’autre sportive de haut niveau, une autre manageuse, une autre doctorante… et moi officier des armées… »

Il serait trop long d’exposer ici ce que sont les violences conjugales. Les sites Internet dédiés décrivent très bien ces différents types de violences : physiques, morales et psychologiques, financières... Elles s’apparentent fortement au harcèlement moral dont il a été question plus haut. Elles visent l’anéantissement complet de la victime ; elles procèdent par petites touches insidieuses. Si de grands coups violents surviennent, un jeu de miroir permet de renvoyer la culpabilité vers la victime : « Tu exagères tellement qu’il est impossible de se maîtriser avec toi ; la prochaine fois tu resteras calme » ou « j’avais bien compris que tu avais l’intention de me frapper, alors je n’ai fait que me défendre, c’est mon droit »… Il est certain que le concept de guerre préemptive n’a pas été inventé au moment de la guerre d’Irak par l’administration Bush…

La grande différence, néanmoins, avec le harcèlement moral, provient du fait que les violences conjugales se déroulent à huis clos. Au travail, les collègues de la victime sont témoins des violences morales et en sont souvent également victimes eux-mêmes ; ils peuvent en parler ensemble. L’intimité des foyers, elle, isole ; les femmes ne parlent pas de ce qui leur arrive parce qu’elles ont peur, parce qu’elles n’osent pas, parce qu’elles sont persuadées qu’elles sont responsables ou, pire, parce qu’elles pensent que c’est normal… Le nombre de femmes qui succombent sous les coups de leur conjoint ou qui se suicident est alarmant. Le phénomène toucherait une femme sur dix, selon les associations de lutte contre les violences conjugales5, et il n’y a aucune raison pour que cette proportion ne soit pas respectée dans les armées.

Une femme de la défense sur dix serait donc éligible à la double peine, celle de devoir subir les discriminations dues à son sexe et le harcèlement moral au travail, et celle d’être victime de violences conjugales. Lorsque l’on sait que l’on passe la moitié de sa vie au travail et l’autre moitié dans sa famille, que reste-t-il à ces femmes pour s’en sortir ? Notre vie citadine favorise paradoxalement l’anonymat. Qui n’a pas été témoin, dans un lieu public, d’une gifle donnée par un homme à sa femme ? Qui n’a pas observé les regards de tous se diriger sur leurs propres chaussures, et entendu les murmures : « C’est quand même gênant ; ils pourraient attendre d’être chez eux pour faire ça » ? Sur le lieu de travail, cet anonymat s’efface et les liens qui se nouent permettent de briser l’indifférence.

La campagne menée dans les armées sur les risques psychosociaux est à mettre au même niveau d’urgence et d’importance que celle sur le harcèlement et l’égalité homme-femme. Les armées ont déjà une longue avance dans ce premier domaine, notamment grâce à la rédaction régulière des rapports sur le moral. Le témoignage montre d’ailleurs que le regard attentif du supérieur hiérarchique a permis à cette femme de sortir de son isolement mortifère.

  • Préjugés contre les militaires : la triple peine !

    « Je suis militaire et mon ex-mari ne l’était pas. Le jugement est tombé comme un coup de poignard dans le dos : j’ai perdu la garde de mes enfants dont le dernier n’avait que deux ans ; j’ai été obligée de quitter mon logement militaire et j’ai perdu la capacité d’être relogée ; j’ai été condamnée à payer des sommes dépassant largement ma solde… Pourquoi ? Qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ? Je ne le sais toujours pas. Il a fallu des mois pour que cette décision soit reconnue excessive et annulée. En attendant… heureusement qu’il y avait l’armée.

    Et le juge était un homme ?

    Non, c’était une femme. »

Il existe un domaine où l’égalité homme-femme fonctionne à merveille : celui des préjugés contre les militaires. Ceci s’explique assez aisément : les préjugés touchent toujours une catégorie de personnes prise dans sa globalité, de façon indifférenciée. Vue de l’extérieur, la communauté militaire offre une grande homogénéité, renforcée par son image de « grande muette » tenue au secret. Vue de l’intérieur, elle n’est bien sûr que le reflet de la société française, dans ce qu’elle contient de pire comme de meilleur.

Malgré tout, les préjugés contre les militaires irriguent notre société. Ce qui est arrivé à cette femme dans ce témoignage est fréquemment raconté par les hommes des armées. Est-ce moins choquant pour un homme que pour une femme ? Certainement pas. Ces jugements excessifs sont incompréhensibles et sont pourtant bien réels. Ce qui peut être souligné malgré tout ici, c’est la négation totale de la femme militaire dans son rôle de mère. Des enfants en très bas âge lui sont retirés sans que puisse être invoqué le moindre manquement, sans qu’une enquête sociale ne soit menée. Le jugement aurait-il été le même si cette femme avait été institutrice ou infirmière ? Il serait sans aucun doute intéressant de mener une enquête sociologique sur les rapports qu’entretiennent les militaires, hommes et femmes, avec la justice, comparés avec le reste de la population française.

Même si l’image des armées est globalement plutôt bonne, les préjugés contre elles sont parfois tenaces et ne touchent bien sûr pas que le milieu de la justice. Ils sont ressentis par les militaires d’autant plus violemment que leur engagement peut les amener au sacrifice de leur vie. Le manque de reconnaissance à leur égard de la part de la société prise de manière globale est un fait sociétal majeur. La violence légitime exercée au nom de l’État, et donc de la société, est amalgamée par cette dernière à la violence illégitime qui sévit et s’infiltre partout, contre les femmes mais aussi contre les hommes. Les militaires font figure de « salariés du risque », payés pour s’interposer entre des belligérants dans des zones de conflit lointaines et susceptibles d’y mourir si « par accident » ils se trouvent sur une trajectoire de tir. Bref, ce serait le « risque du métier ».

  • La violence illégitime, visible ou invisible

    « J’ai demandé un entretien avec mon chef pour que l’on ait une discussion franche sur son attitude envers moi. Je me doutais que cela serait très difficile, mais il fallait que je lui dise. Sa violence quasi quotidienne m’était devenue insupportable. Alors je lui ai dit qu’il était colérique et il s’est mis en colère. Je lui ai dit qu’il était souvent violent verbalement, ce qu’il a nié violemment. Il a conclu en me disant : “Dans l’armée, on ne choisit pas ses chefs, on assume ; si ça ne te convient pas, tu n’as rien à faire là, tu ferais bien de quitter l’armée.” Quelques minutes après l’entretien, il est venu dans mon bureau. Le rapport ministériel sur le harcèlement dans les armées était sur mon bureau. Il s’est esclaffé : “C’est quoi ça ? Égalité homme-femme, lutte contre les harcèlements ?” Et, prenant mon collègue à partie : “C’est vrai que nous, les hommes, on se fait harceler par les bonnes femmes. Qu’est-ce qu’elles sont compliquées. De vraies têtes de mule ! Pourtant, avec nous, c’est simple : on a juste besoin d’une cannette de bière et d’un match de foot à la télé !”. »

L’amalgame de la violence légitime et de la violence illégitime est bien au cœur de la question de la violence faite aux femmes des armées. Il est important de bien séparer les deux types de violence et de faire comprendre à ceux qui ont tendance à l’oublier que les hommes et les femmes des armées ne se sont pas engagés pour subir les violences de leurs supérieurs ou de leurs collègues. Cette violence est illégitime et n’a pas lieu d’être ni dans les armées ni ailleurs dans la société. Les militaires ont déjà fort à faire avec la violence légitime qu’ils portent et dont ils supportent les effets en retour.

Le commandement par la violence est, de plus, une hérésie pour tout militaire qui a une expérience du terrain. C’est l’adage « obéir d’amitié » qui exprime le mieux ce qu’est le commandement. On ne choisit peut-être pas ses chefs, mais « sous le feu » on reconnaît ceux qui méritent d’être suivis.

La violence illégitime est le fait d’un manque d’éducation certain, malheureusement trop fréquent dans notre société. L’homme avec sa bière regardant le football à la télévision est une caricature, non pas du militaire, mais bien de tout homme. Or on ne parle pas aux femmes comme on hurle sur sa télévision, on ne les traite pas comme une cannette de bière sur laquelle on passe ses nerfs. Si l’on ne peut pas faire subir à tous ces hommes mal éduqués les violences endurées par les femmes pour qu’ils comprennent, laissons parler celles-ci, écoutons-les et, surtout, croyons-les.

Dans l’attente de jours meilleurs pour les femmes des armées, remercions tous ceux qui œuvrent à leurs côtés pour les soutenir et tout simplement leur apporter la juste reconnaissance professionnelle dont elles ont besoin.

1 Leila Miñano et Julia Pascual, La Guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française, Paris, Arènes éditions & Causette, 2014.

2 « Lutte contre le harcèlement dans les armées : le rapport d’enquête ».

3 www.defense.gouv.fr/portail-defense/vous-et-la-defense/egalite-femmes-hommes/plan-d-action-egalite-femmes-hommes/bilan-perspectives-et-plan-d-action/actualites/lutte-contre-le-harcelement-dans-les-armees-le-rapport-d-enquete

4 Une cible, éclairée par un champ électromagnétique, rétrodiffuse une partie de l’énergie incidente. La surface équivalente radar (ser) de la cible quantifie théoriquement le pouvoir réflecteur de celle-ci. Ainsi le radar de l’attaquant illumine une cible qui sera considérée plus ou moins volumineuse, et donc à enjeu tactique plus ou moins important, selon la quantité d’énergie reflétée sur cette cible.

5 www.stop-violences-femmes.gouv.fr/Les-associations-de-soutien-aux.html

Existe-t-il des valeurs propre... | M. Castillo
F. Tizot | De l’existence de la guerre ou...