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N°32 | Le soldat augmenté ?

Guénaël Guillerme

L’industriel et le robot

Entretien

Inflexions : Le groupe eca, spécialisé dans la conception, la fabrication, la commercialisation et la maintenance d’équipements et de systèmes robotisés opérant en milieu hostile, a été créé en 1936. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots l’évolution des activités de la société, de la veille du second conflit mondial à nos jours ?

Guénaël Guillerme : La société Études et constructions aéronautiques (eca) a en effet été fondée en 1936 par messieurs Rosicki et Gianoli, et fête donc ses quatre-vingts ans d’existence cette année. M. Gianoli, ingénieur aéronautique, travaillait dès les années 1920 dans les ateliers Letord, à Meudon, où étaient fabriqués les avions Arc-en-ciel, dont un modèle permit notamment à Jean Mermoz de traverser l’Atlantique Sud en 1933. Chez eca, l’accent est mis d’emblée sur l’innovation : entre 1936 et 1950, une centaine de brevets, tournant tous autour du pilotage ou de la gestion d’un objet volant, sont déposés par la poignée de personnes qui constituent alors la société. À la fin des années 1940, celle-ci dispose d’une véritable expertise dans le domaine des cibles aériennes remorquées. Dix ans plus tard, une première cible aérienne télécommandée pour l’entraînement des pilotes est développée et livrée à la Marine, marquant ainsi les prémisses de la robotique. Entre-temps, eca est devenu un industriel de référence dans la construction de pièces forgées en aluminium, fournissant notamment les fabricants de pièces de trains d’atterrissage d’avion. Elle restera donc une entreprise essentiellement aéronautique jusqu’au milieu des années 1960.

Lorsque le général de Gaulle lance le programme nucléaire français et le développement de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dans les années 1960, la nécessité apparaît de créer un modèle libre au dixième capable de naviguer afin de tester les différentes formes hydrodynamiques du navire avant de le concevoir et de le construire. Comme eca maîtrise les cibles télécommandées aériennes, et que l’aérodynamique subsonique et l’hydrodynamique sont sujettes aux mêmes lois physiques, elle intègre logiquement en l’espace de deux ans le domaine sous-marin, dont elle demeure depuis le début des années 1970 un grand acteur pour la partie robotique. Le développement des premiers robots de déminage sous-marin de type Poisson autopropulsé piloté (pap) est alors confié à la société en sous-traitance de la Délégation générale de l’armement (dga). Ces robots deviennent une référence et rencontrent un très grand succès à l’exportation. Ils marquent l’entrée en force d’eca dans le domaine de la robotique. Quarante ans plus tard, ils équipent toujours la Marine française.

À la fin des années 1980, eca conduit toujours ses activités aéronautiques (fabrication mécanique), mais devient au fil des ans une société plus axée sur la robotique, en particulier dans le domaine sous-marin civil et militaire. L’entreprise est alors vendue et reprise par le groupe Gorgé, qui, à partir de 1992, fait d’eca l’acteur que l’on connaît aujourd’hui dans le monde de la robotique, avec près de quatre-vingts pays clients.

Grâce à ses innovations et à l’acquisition de plusieurs entreprises, eca propose aujourd’hui une offre diversifiée dans le domaine de la robotique terrestre, dans les drones aériens, dans les drones de surface et sous-marins, dans l’inspection des canalisations d’eau, l’inspection nucléaire… Cette gamme est vendue pour un tiers dans le domaine civil, pour les deux autres tiers dans le domaine de la défense, et représente 55 % du chiffre d’affaires de l’entreprise.

Elle a, par ailleurs, acquis une division simulation, qui représente environ 15 % de son chiffre d’affaires. Elle est dotée d’un ensemble de compétences civiles ou de défense, dans les domaines naval (simulateurs sonar, radar, Central Operations, Wargame), terrestre (conduite automobile civile ou pilotage de véhicules blindés légers) ou aéronautique (simulateurs de pilotage).

La division aéronautique d’origine, dont l’activité déclinait quelque peu au début des années 1990, s’est également davantage orientée vers la robotique, en fournissant à des sociétés comme Airbus d’immenses machines d’assemblage pour produire des avions. Cette division représente aujourd’hui 30 % du chiffre d’affaires du groupe.

Plusieurs brevets sont déposés chaque année et plus de 50 % des effectifs de l’entreprise sont employés à l’innovation et à la recherche. 90 % des effectifs d’études et de développement se trouvent en France et des entités commerciales existent dans différents pays : États-Unis, Brésil, Singapour…

Inflexions : Quelles sont les grandes évolutions en cours et à venir dans les domaines de la robotique et des systèmes automatisés en appui du combattant ?

Guénaël Guillerme : Dans ce domaine, les évolutions sont de deux ordres. Le premier : les robots terrestres de déminage/dépiégeage, vendus à différentes armées et à la sécurité civile. Ces robots télé-opérés n’ont que peu de séquences d’autonomie, contrairement, par exemple, aux robots sous-marins, en raison notamment d’un terrain d’emploi plus complexe et moins homogène. L’opérateur peut cependant aujourd’hui être libéré du mouvement et de la supervision du robot entre deux points pour le rendre moins vulnérable. Ces modes d’autonomie, permis par un certain nombre de capteurs, de technologies et d’algorithmes déjà existants, peuvent encore faire l’objet de nombreuses avancées. Nous sommes là dans le court terme (amélioration des robots existants et de leurs performances dans les cinq années à venir).

Second ordre : les exosquelettes et la robotique humanoïde. L’exosquelette va permettre au fantassin de supporter des charges qu’il ne peut supporter aujourd’hui. Cette technologie avance vite et va apporter énormément dans le monde de la Défense comme dans celui de la logistique, industrielle notamment. Cependant, eca est aujourd’hui assez peu engagée dans ce domaine. En revanche, elle a pris une participation en juin 2015 dans l’entreprise Wandercraft, qui fabrique déjà un exosquelette à vocation médicale, permettant à un paraplégique de marcher. L’exosquelette, dans ce cas, se rapproche davantage de la robotique humanoïde que d’un appareillage qui ne ferait qu’assister le mouvement. Les technologies et algorithmes mis en œuvre appartiennent d’ailleurs au domaine de la robotique humanoïde. La joint venture eca Dynamics, en partenariat avec Wandercraft, a donc pour vocation de développer une robotique humanoïde pour la défense et la sécurité. En caricaturant, Wandercraft apporterait les « pattes » (deux ou quatre), eca le « corps » et la « tête » (capteurs, actionneurs du robot, télé-opération…). Les applications visées sont essentiellement logistiques (port de charges), en particulier dans des milieux difficiles ne permettant pas la mise en œuvre de roues ou de chenilles. Ces systèmes pourront, dès qu’ils seront suffisamment fiables, efficaces et autonomes, assister les combattants sur le champ de bataille. Le développement des algorithmes et technologies dans le domaine de la robotique humanoïde depuis dix ans permet aujourd’hui de construire des robots dix fois plus endurants. Pour eca, l’objectif est de produire d’ici trois à quatre ans un démonstrateur d’un quadrupède capable de porter plusieurs dizaines de kilos de charge pour assister des fantassins, notamment dans le franchissement d’obstacles. Ces robots humanoïdes viendront en complément de toute la gamme de robots à roues ou à chenilles, qui resteront plus efficaces et autonomes sur les terrains carrossables. Nous nourrissons l’espoir que, contrairement à ce qu’il s’est produit pour la robotique aérienne notamment (drones), la France ne rate pas cette évolution.

Inflexions : Qu’est-ce qui sépare aujourd’hui ces robots humanoïdes facilitant le soutien et la logistique du combattant de véritables robots de combat ?

Guénaël Guillerme : La marche humanoïde est une action simple. L’acte de combattre, lui, suppose la prise en compte d’un grand nombre de paramètres d’analyse. Il existe donc un fossé technologique immense, notamment en matière d’intelligence et de capacité de décision. Le robot humanoïde suit quelqu’un ou une trajectoire dans le cadre d’une mission très simple. Un robot portant une arme supposerait une capacité de décision, de sécurité qui, si elle peut paraître simple en théorie, se révèle extrêmement complexe d’un point de vue technologique. Il ne s’agit donc pas du même horizon.

Si les robots humanoïdes servant de « mules » peuvent être raisonnablement imaginés en série à l’horizon de dix ans, les robots armés nécessitent encore des progrès dans un grand nombre de domaines (intelligence, communication, capacité de décision, résistance au brouillage, sécurité…), qui repoussent leur hypothétique développement au-delà des dix ans.

Le sujet de l’action à partir d’une arme n’est pas pour autant lié à la marche humanoïde. Si, dans l’inconscient collectif, on pense systématiquement à l’humain lorsqu’il s’agit d’utiliser une arme, on peut très bien imaginer ces armes sur un robot à roues ou à chenilles. Or ces robots existent depuis près de quinze ans et n’ont jamais été armés, ce qui révèle toute la complexité technologique.

Inflexions : À trop vouloir « augmenter » le combattant par des apports extérieurs, pensez-vous que celui-ci pourrait, à terme, se retrouver « diminué » d’une part de son humanité ?

Guénaël Guillerme : On peut se rendre esclave de n’importe quel outil comme, par exemple, un téléphone portable… Cela sera vrai aussi pour la robotique. Il faudra voir à l’usage et tirer les enseignements afin que l’emploi se stabilise. Les armées devront, comme elles l’ont toujours fait, apprendre à utiliser les différents outils que la technologie met à leur disposition. Elles sont d’ailleurs réputées pour être particulièrement sages en la matière et votre réflexion actuelle le démontre : elles s’équipent d’abord de prototypes, développent des concepts d’emploi, étudient la manière dont ces nouveaux objets vont entrer dans leur organisation et éventuellement la perturber, les adaptations qui vont s’avérer nécessaires… C’est pourquoi, par précaution, il se passe toujours entre cinq et dix ans avant qu’une nouvelle technologie n’entre véritablement sur le champ de bataille.

Inflexions : Vous n’en êtes donc pas encore à vous fixer un cadre et des limites éthiques dans le développement de vos projets ?

Guénaël Guillerme : La limite existe déjà. Elle est très simple et très claire : les robots conçus par eca visent à protéger l’humain en l’éloignant du danger. Le groupe ne produit pas de systèmes armés. Dans tous les domaines pour lesquels nous travaillons (défense, nucléaire, hydrocarbures…), nos systèmes visent à diminuer la dangerosité pour l’homme. Les moyens de lutte contre les mines et les pièges incarnent bien cette volonté, qui est la nôtre depuis quarante ans. Nos robots terrestres de déminage et de dépiégeage l’illustrent également, tout comme nos drones aériens, qui permettent d’avoir une meilleure image du champ de bataille pour le chef militaire ou de l’incendie pour les pompiers, afin de préparer la décision.

Propos recueillis par Guillaume Roy

B. Baratz | Des forces spéciales