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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°35 | Le soldat et la mort

Philippe Pasteau

Honorer les morts

« On passe trop souvent à côté des monuments aux morts, plus souvent modestes que grandioses, sans méditer assez sur tous ces noms fauchés à vingt ans1. » Par cette réflexion, le général Delaunay nous invite à réfléchir sur le devoir de mémoire intergénérationnel qu’il faut entretenir vis-à-vis de nos anciens morts au champ d’honneur. L’acte mémoriel commence par des cérémonies immédiates, établies peu de temps après le décès ; ce sont les funérailles et les honneurs militaires. Ces activités temporelles sont prolongées par des rappels gravés sur les monuments aux morts qui sont souvent qualifiés de « mémoire de pierre », de « sentinelle de pierre » ou de « front de marbre ». Il s’agit de véritables « lieux de mémoire »2 rassemblant lors des commémorations les anciens combattants, les familles des défunts et les autorités publiques qui accompagnent les enfants des écoles afin que les jeunes générations puissent comprendre puis à leur tour honorer et transmettre. Les monuments aux morts sont des tableaux d’honneur qui mentionnent les noms de ceux déclarés « morts pour la France ». Ils demeurent dans chaque commune le dernier rempart contre l’oubli.

  • La genèse des monuments aux morts

Dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, encouragé par les anciens combattants, le gouvernement décide d’élever des monuments pour honorer les morts de la guerre. Le souvenir du sacrifice ne cesse d’envoûter les anciens poilus. Le maréchal Foch n’a-t-il pas écrit : « Un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » ? Le phénomène n’est pas inédit, puisque quelques constructions et statues commémoratives avaient déjà été dressées précédemment dans certaines villes de France.

Rappelons que la mémoire des trépassés au service d’un État est depuis longtemps célébrée par le pouvoir exécutif. Dans l’Antiquité, les Grecs érigeaient des stèles, les Romains élevaient des colonnes et des arcs de triomphe pour vénérer les victoires et leurs soldats. À l’époque moderne, c’est la Convention qui fait dresser les premiers monuments pour la patrie. Il faut également souligner pour cette période un monument, érigé à Lucerne en 1821, qui honore des Suisses sacrifiés à Paris le 10 août 1792 en défendant le roi Louis XVI.

Sous l’Empire, Napoléon cherche à vanter les mérites de la Grande Armée en faisant élever de majestueux monuments commémoratifs. La fonte des canons pris à l’ennemi permet la réalisation de tout ou partie de certains d’entre eux. Les arcs de triomphe reviennent au goût du jour à Paris, d’abord celui du Carrousel, puis celui de l’Étoile, dessiné par Champigny, dont la première pierre fut posée au cours de l’année 1806. Inauguré trente ans plus tard par Louis-Philippe, le 29 juillet 1836, l’Arc de Triomphe est immédiatement devenu un symbole de la nation. De prestigieux noms de chefs militaires couvrent ses murs et ses voûtes. Le soldat inconnu y repose depuis 1921. Ainsi, ce monument honore simultanément la mémoire d’illustres soldats comme d’inconnus ayant combattu au service de la France.

C’est la guerre de 1870, et surtout l’annexion de l’Alsace et de la Moselle qui suscitent à nouveau le développement de ces constructions patriotiques. Le premier monument du genre est édifié en 1908 dans le village de Vallières, en Moselle, par un instituteur membre du Souvenir français. S’il s’agit d’honorer les morts du conflit, la patrie perdue est avant tout le premier message que la population locale veut alors retenir.

Ce qui est nouveau, après la Grande Guerre, c’est l’universalité de l’hommage. Chaque ville a la responsabilité d’honorer collectivement et officiellement ses glorieux fils « morts pour la France ». L’important sacrifice est ainsi salué par la nation et l’ensemble des Français solidaires. Entre 1920 et 1925, près de trente-huit mille monuments aux morts sont élevés en métropole et dans les colonies ; une quinzaine est inaugurée par jour. Georges Duhamel témoigne de cette reconnaissance communale en écrivant : « Il n’est pas une ville française jusqu’où ne viennent saigner les blessures ouvertes sur le champ de bataille3. » Pourtant, très longtemps après la guerre, quelques communes construisent encore des monuments en l’honneur de leurs soldats de 1914-1918. L’oubli est réparé parfois jusqu’au début du xxie siècle, comme en janvier 2014 à Coin-lès-Cuvry en Moselle. Où à Paris, qui ne possédait pas de monument aux morts nominatif, mais simplement une œuvre dédiée à l’ensemble des victimes du conflit, érigée au Trocadéro. En 2016, a été inauguré un monument virtuel, égrenant les noms des quatre-vingt-quinze mille Parisiens tombés pour la patrie. D’autres municipalités, en revanche, refusent aujourd’hui encore, par rejet du patriotisme, d’honorer les soldats valeureux d’hier. Le monument est, en général, élevé sur la place publique entre l’église et la mairie, souvent orienté vers le nord-est, afin de montrer la direction de la menace germanique4.

  • Répondre à une attente populaire

Aux côtés des anciens combattants, les familles des soldats tombés au champ d’honneur pendant la Grande Guerre éprouvent un réel besoin de faire élever des monuments, notamment en l’absence de signes tangibles des décédés. Avec l’éloignement géographique des sépultures établies à proximité des champs de bataille, les monuments municipaux représentent des « tombes virtuelles » pour les proches des défunts. Sur le million et demi de morts, seuls deux cent quarante mille dépouilles ont été réclamées par les familles pendant le conflit. Le coût exorbitant du rapatriement du corps à titre privé dissuadait en effet la quasi-totalité des demandeurs.

Initialement, les pouvoirs publics avaient imaginé ne financer qu’un monument par département, qui aurait été élevé dans chaque chef-lieu. Cependant, sous la pression de la population, l’idée d’en réaliser un par arrondissement, puis un par canton, se développe. Finalement, c’est bien à l’échelon communal que l’hommage est finalement rendu. Pour répondre aux sollicitations de leurs concitoyens, les municipalités sont encouragées, par la loi du 25 octobre 1919, à ériger des monuments aux morts : « Des subventions seront accordées par l’État aux communes, en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la patrie5. » Cette aide financière nationale ne couvre que 10 à 15 % du montant des travaux, si bien que des souscriptions publiques sont lancées pour aider les communes dans leur entreprise mémorielle.

Érigés sur l’espace public, ces monuments peuvent être des œuvres complexes d’artistes célèbres ou de simples figures du patriotisme français. Ils représentent le plus fréquemment un obélisque dressé ou une statue de guerrier, parfois une épouse éplorée ou des enfants dans la peine. Pour aider les communes dans leur choix, des entreprises comme, par exemple, les Marbreries générales Gourdon (Paris) ou les Fonderies de Tusey (Meuse), proposaient des catalogues dans lesquels les clients pouvaient choisir les différents éléments du monument (poilu, obélisque, palme, coq…) et les assembler selon leur souhait. Certaines de ces œuvres méritent le détour pour leur valeur artistique ou symbolique, comme Les Fantômes réalisés par Paul Landowski à la Butte de Chalmont (Aisne). Les compositions clairement pacifistes sont extrêmement rares ; moins d’une dizaine dans toute la France. Elles dénoncent la guerre et font passer les tués pour les victimes d’un conflit qui leur est étranger. En revanche, les monuments exprimant la douleur sont très nombreux. L’historienne Annette Becker nous invite à ne pas les confondre, au risque de faire un contresens6. Notons encore le monument inauguré à Strasbourg en 1936 par Albert Lebrun qui, avec la seule inscription « À nos morts », évoque par cette mère qui soutient deux soldats nus mourants, l’un le regard tourné vers l’est l’autre vers l’ouest, le sort funeste des Alsaciens ayant combattu sous deux uniformes antagonistes.

Dans les années 1920, les monuments aux morts prennent généralement place au centre d’un jardinet cantonné par des obus de gros calibres et cerclé par d’épaisses chaînes. Souvent l’État propose aussi des mitrailleuses et des canons décoratifs. Ces trophées de guerre sont la plupart du temps refusés par les municipalités qui tentent d’exprimer ainsi leur ingratitude.

Une épitaphe gravée accompagne toujours le monument. Le gouvernement préconise la formulation « Aux enfants de… morts pour la France ». Trois mois après la création de la croix de guerre, la mention « mort pour la France » a été introduite par la loi du 2 juillet 1915 instituant son inscription sur les actes d’état civil et le versement d’une pension aux veuves. Quelques autres mots forts comme « devoir, gloire, mémoire, sacrifice, patrie » sont aussi employés pour exprimer le culte collectif dédié aux morts.

Individuellement, les noms des soldats déclarés « morts pour la France » sont également inscrits pour toujours sur le marbre ou la pierre froide. La liste communale est classée par année ; elle comporte parfois la mention des grades et très rarement d’unités d’appartenance. Des noms peuvent être ajoutés tardivement, généralement ceux de poilus morts des suites de leurs blessures quelques années après la fin du conflit. Très exceptionnellement, il est arrivé que des patronymes soient limés, lorsque des soldats portés disparus sont finalement arrêtés par les gendarmes plusieurs années après l’armistice et reconnus déserteurs. Cette liste funèbre est complétée par les conflits ultérieurs, principalement la Seconde Guerre mondiale, l’Indochine et l’Afrique du Nord. Et la loi du 28 février 2012 réglemente l’ajout des noms de soldats tués dans les récentes opérations extérieures : Liban, Tchad, guerre du Golfe, ex-Yougoslavie, Côte d’Ivoire, Afghanistan, Mali...

  • Des monuments corporatifs, associatifs et privés

Après la Première Guerre mondiale, indépendamment des communes, des organismes privés et administratifs dressent aussi des monuments pour leurs morts dans les gares ferroviaires, les bureaux de poste et télégraphes, les préfectures, les commissariats de police, les hôpitaux et même dans quelques grands établissements scolaires. Il faut mentionner le sacrifice des normaliens avec deux cent trente tués, dont 41 % d’étudiants en cours de scolarité. L’épitaphe de leur monument rue d’Ulm a l’originalité d’être rédigée en grec. Plus impressionnant encore, le sacrifice de la moitié des trente mille instituteurs mobilisés. Les monuments qui leur ont été élevés honorent l’école laïque, gratuite et obligatoire de la IIIe République, qui offrit de très bons patriotes à la France.

Toutes les églises de France possèdent, dans le fond de leur nef ou dans un transept, un monument aux morts qui mentionne le martyrologe peint ou gravé des enfants de la paroisse morts pour la patrie. Même modestes, il s’agit bien de monuments aux morts placés sous un angle confessionnel puisque la loi d’octobre 1919 encourageant les communes à commémorer leurs défunts spécifiait qu’il ne devait figurer aucun symbole religieux sur les monuments municipaux. Ces monuments religieux, fréquemment associés à la figure de la Vierge protectrice, au Christ rédempteur ou à des saints protecteurs du pays tels Jeanne d’Arc ou Saint Louis7, étalent la liste des héroïques défunts de la guerre. Les représentations iconographiques mettent en avant la passion du soldat dont l’amalgame avec celle du Christ au calvaire est explicite. Le sacrifice pour la terre charnelle, si chère à Charles Péguy, rejoint celui du salut de l’humanité. En plus des listes de noms placardés, les églises s’ornent d’un certain nombre d’ex-voto, souvent de simples plaques en marbre blanc, mais aussi fréquemment de vitraux, de cadres exposant des décorations militaires, voire même de cloches.

Il est parfois constaté que les listes de noms dressées dans les églises paroissiales ne correspondent pas exactement à celles des monuments municipaux. Plusieurs motifs peuvent expliquer cette incohérence. Tout d’abord, il est possible que des paroisses, non destinataires des notes administratives de l’Office des anciens combattants, n’aient pas su le décès tardif, des suites de leurs blessures, d’anciens poilus. D’autre part, il est arrivé que des parents demandent que leur fils, tué lors du conflit, soit mentionné dans leur paroisse alors qu’il ne résidait plus dans la commune au moment du recensement ou de la mobilisation. On comprendra aisément que la réglementation des monuments religieux soit plus souple que celle de l’administration. Enfin, et en toute logique, il est probable que les noms des fidèles d’autres religions soient principalement mentionnés dans les bâtiments abritant les temples et les synagogues.

Au lendemain de la Grande Guerre, les monuments aux morts ont trouvé en France une expression jamais égalée ailleurs. Si l’Italie, la Grande-Bretagne et l’Australie ont aussi, dans une moindre mesure, développé au plan national l’édification de monuments mémoriels honorant les défunts du conflit, l’hommage de l’Allemagne est resté beaucoup plus discret. Bien que de nombreux menhirs, stèles et statues aient été élevés outre-Rhin au lendemain de la victoire de 1870, la mémoire des soldats morts pendant la guerre n’a été que rarement vénérée après 1918. Il faut l’expliquer par la défaite et le cinglant traité de Versailles de 1919, mais aussi par la dramatique situation économique de la jeune république de Weimar.

L’engouement français répondait à une tradition nationale, mais aussi à un besoin populaire exprimé massivement par les anciens combattants, les familles des défunts et les différentes confessions ou corporations professionnelles. Malheureusement, il est regrettable de constater que depuis un demi-siècle le soldat mort pour la France pendant la Grande Guerre n’est plus considéré comme un héros, mais comme une victime d’un conflit absurde. Avant les années 1960, les commémorations faites aux monuments aux morts relevaient de véritables cérémonies patriotiques populaires où toutes les générations se retrouvaient en célébrant la nation et ses courageux serviteurs. Aujourd’hui, par l’intermédiaire du général d’armée Irastorza8, la Mission du centenaire nous encourage à honorer nos soldats tombés au champ d’honneur en leur rendant l’hommage auquel ils ont droit tout en développant la mémoire de leur sacrifice. Les derniers combattants ayant à présent tous disparu, il nous faut accompagner la mémoire de pierre en développant des activités à partir d’archives militaires, municipales et familiales.

1 Lettres à mes petits-enfants sur des sujets qui fâchent, Paris, Téqui, 2001. Officier de cavalerie, invalide de guerre, Jean Delaunay a été chef d’état-major de l’armée de terre de 1980 à 1983.

2 Voir Antoine Prost, « Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? », in Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, tome I, Paris, Gallimard, 1984.

3 Georges Duhamel, Vie des martyrs, Paris, Mercure de France, 1917.

4 Catherine de Pimodan (dir.), Explique-moi, Le Souvenir français, Paris, Nane, 2010.

5 Art. 5 de la loi relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre.

6 Annette Becker, Les Monuments aux morts. Patrimoine et mémoires de la Grande Guerre, Paris, Errance, 1988.

7 Mais aussi le Sacré-Cœur, sainte Geneviève, saint Martin et sainte Thérèse de Lisieux.

8 Le général d’armée (2s) Elrik Irastorza est le président du groupement d’intérêt public de la Mission du centenaire.

Le dégoût | Y. Andruétan
B. Erbland | La figure du soldat tué au com...