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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°40 | Patrimoine et identité

Dominique Gros

Metz, de la citadelle à la cité

Une ville intégrée au dispositif stratégique de la défense nationale consacre l’intégralité de son développement à cette cause. Ce fut le cas de Metz à partir du xvie siècle. Metz la commerçante s’est alors transformée en place forte. Un maillon stratégique du royaume de France tourné vers l’est. La citation de Vauban éclaire d’ailleurs son statut tout à fait exceptionnel : « Les autres places fortes couvrent les provinces, Metz couvre l’État. »

Dès lors, s’instaure une situation fondamentalement différente de celle qui prévalait au milieu du Moyen Âge lorsque Metz, ville indépendante, certes dans le cadre du Saint-Empire romain germanique, défendait ses propres intérêts au cœur de l’Europe. Elle rayonnait alors dans toutes les directions, déployait ses activités à l’international, comme l’atteste la découverte de pièces de monnaie messines jusqu’à Francfort ou Amsterdam.

Le roi de France a fait de Metz son bastion pour conquérir progressivement les frontières vers le Rhin. La ville s’est retrouvée enfermée. La contrainte fut longue : elle était encore une place forte au début du xxe siècle, cent cinquante ans après que les remparts ont laissé place aux mails dans les cités françaises. Car après 1870, Metz est devenue la place forte du IIe Reich, tournée vers l’ouest, face à Verdun.

Aujourd’hui, après quatre siècles d’urbanisme guidé par le fait militaire, la géographie messine revient sur le devant de la scène et notre défi est de transformer des contraintes en atouts au cœur de l’Europe.

  • Des contraintes historiques

Après la défaite de Charles Quint devant Metz en 1552, le maréchal François de Scépeaux de Vieille-Ville (1509-1571), qui joua un rôle majeur auprès du roi Henri II dans la conquête des Trois-Évêchés dont il est nommé gouverneur en 1553, fait entreprendre la construction de la citadelle en 1556. Cette citadelle, aujourd’hui disparue, a longtemps porté haut la symbolique du protectorat français sur une ville qui resta juridiquement partie du Saint-Empire jusqu’aux traités de Westphalie en 1648. Metz devient ainsi une redoutable place forte.

La place forte a alors structuré la cité. Organisation, structure et type de bâti en portent témoignage. Rien ne pouvait s’édifier sans l’accord de l’autorité militaire, ce qui explique également la part importante aujourd’hui occupée par les espaces verts. La priorité était de pouvoir tirer, viser, protéger. Au-delà des deux cent cinquante mètres de glacis non aedificandi et jusqu’à quatre cent quatre-vingt-sept mètres de distance, seules les constructions à pan de bois, au démontage facile, étaient autorisées. Il était en effet essentiel de pouvoir reconquérir le glacis rapidement en cas d’attaque. Pour les mêmes raisons, la première gare de Metz, inaugurée en 1852 devant la citadelle, fut construite en bois – elle fut d’ailleurs détruite par un incendie vingt ans plus tard.

Prenant pitié des Messins obligés d’héberger des troupes à chaque campagne vers la Hollande ou le Rhin, l’évêque de Metz, monseigneur Henri-Charles du Cambout, duc de Coislin, fait construire entre 1726 et 1730, à ses frais, une caserne permettant de les accueillir. Rasée dans les années 1930, elle occupait l’actuelle place Coislin. Elle comprenait quatre ailes, dont portent témoignage les rues Saint-Henri, Saint-Charles, Coislin et du Cambout – la toponymie rend grâce au personnage qui bénéficie à lui seul de quatre rues, ce qui montre à quel point la population de la ville lui fut reconnaissante.

Dès lors, chaque interstice de la ville se remplit de casernes. On profite notamment de la construction de la double couronne du fort Moselle et de quelques espaces libres au bord des cours d’eau. À la veille du siège de 1870, Metz compte cent cinquante bâtiments militaires et plus de dix mille hommes. La première annexion va porter la militarisation de la ville à son comble : vingt-cinq mille hommes en garnison et une gare en capacité d’assurer le transport de cent mille hommes par jour dans l’éventualité d’une guerre avec la France, de permettre le chargement et le déchargement rapide de la logistique et des chevaux d’une armée – chaque voie dispose d’un quai surélevé prévu pour faire embarquer et débarquer les chevaux sans différence de niveau avec les wagons, et d’un quai bas, de l’autre côté de la voie, pour les personnes et les marchandises. Metz est alors l’archétype de la métropole militaire dont les atours s’avèrent bien trop vastes dès 1918. Durant la Seconde Guerre mondiale, certaines installations militaires emblématiques de la ville sont le lieu de terribles exactions : entre mille cinq cents et mille huit cents personnes sont internées au fort Queuleu ; nombre de Résistants y sont fusillés. La charge mémorielle est telle que le site a été conservé en colline du souvenir depuis sa désaffection par l’armée en 1971. L’Association du fort de Metz-Queuleu, qui se charge d’entretenir cette mémoire, est l’une des plus importantes de la ville par le nombre de bénévoles.

Épilogue en ce début de xxie siècle : en décidant d’alléger considérablement son dispositif pour ne conserver à Metz que des fonctions militaires proportionnées à l’importance régionale de la ville, le ministère des Armées a cessé de prendre voix à tous les sujets de la cité. Le système de défense français s’articule désormais autour de la dissuasion nucléaire, d’opérations extérieures et de stratégies internationales, notamment en Afrique, qui ne requièrent plus de conserver à Metz ce rôle de ville-frontière. Le départ d’une partie des militaires a été ressenti comme une rupture mais aussi comme une opportunité, car il a permis à la ville de retrouver sa place géographique exceptionnelle en Europe et de renouer avec une position stratégique qui lui est profitable en tant que pôle économique.

  • L’allègement du dispositif
    militaire signe le retour de la géographie

Et ce retour de la géographie est pour le moins singulier sur le terrain. Depuis les collines environnantes jusqu’à l’hypercentre, l’ensemble de l’aire urbaine est concerné par le retour à l’usage civil de bâtiments extrêmement robustes qui ont en partage de ne pas être traversés par des rues et autres voies civiles. Que faire de cet héritage ?

  • Des bâtiments militaires qui ont conservé des trésors

De véritables trésors historiques nous sont parvenus grâce à l’armée. À sa construction au ive siècle, Saint-Pierre-aux-Nonnains faisait partie d’un édifice thermal avant d’être transformé en église au viie siècle puis converti en entrepôt militaire en 1569. Successivement christianisés et militarisés, les murs remarquablement conservés de ce bâtiment sont revenus à la ville en 1946 et servent désormais de salle de concert et d’exposition. Saint-Pierre-aux-Nonnains est considéré comme la plus vieille église de France.

D’autres bâtis, encore occupés par l’armée, poursuivent cette œuvre de conservation. Logé dans une ancienne abbaye sur plus d’un hectare et demi, le cercle des officiers est un véritable joyau de l’hypercentre situé à quelques mètres de la place de la République. En 1552, pour tenir le siège face à Charles Quint, le lieutenant-général François de Guise fait raser cinq des faubourgs de la ville, notamment l’abbaye royale de Saint-Arnoul1. Reconstruite dans l’enceinte de la ville à l’emplacement du couvent des frères prêcheurs, elle est confisquée à la Révolution et, en 1794, s’y installe l’École d’application de l’artillerie et du génie. Jusqu’en 1870, les élèves de l’École polytechnique s’y succèdent pour apprendre à tirer au canon et à construire bâtiments militaires et forteresses. Les Allemands en font leur École de guerre entre 1872 et 1918, avant que l’armée française n’y loge le cercle des officiers en 1919. Ce bâtiment a évolué avec l’Église, l’armée française et les armes savantes, tout en conservant, au-delà de ses remarquables proportions architecturales, une ruelle médiévale qui porte témoignage de l’histoire urbaine de la ville et l’une des plus belles pietàs polychromes du xve siècle – elle avait été emmurée pour échapper aux destructions.

  • L’Arsenal et le magasin aux vivres, reconversions emblématiques de la citadelle

Pour édifier une citadelle intra-muros, un cinquième de la surface de la ville du xvie siècle est détruit. Les habitants ont le choix entre se montrer accueillants ou être pendus. C’est dans ce contexte qu’est construit en 1559 le magasin aux vivres, qui doit garantir des stocks à l’armée en cas de rébellion ou d’attaque. Cet imposant édifice de cent vingt-cinq mètres de long pour trente-huit de large est parvenu jusqu’à nous, transformé en hôtel quatre étoiles voici vingt ans. L’Arsenal, bâtiment voisin, a, quant à lui, été reconverti suivant le projet de l’architecte Ricardo Bofill en salle de spectacle aux qualités acoustiques internationalement reconnues.

  • La libération d’emprises foncières considérables

Les autorités de la ville se sont longtemps plaintes de manquer de place pour les habitants ; elles vont en gagner aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale dans ces espaces « verrouillés », jusqu’alors frappés de servitudes, autour des enceintes et des forts ainsi qu’à l’emplacement de casernes désaffectées. Nombre d’édifices sont alors rasés afin de laisser place à de nouveaux usages comme, par exemple, sur l’île du Saulcy où l’université de Lorraine a succédé à d’anciennes installations militaires – l’île était un lieu de fabrication de poudre et un site d’essais hydrauliques des armes savantes. Il reste dans le paysage des témoins de l’ancien usage des bâtiments, notamment des vannes encore bien visibles – il y a une différence de trois mètres cinquante de niveau d’eau amont-aval de part et d’autre de la digue de Wadrinau.

Dernier projet en date, la base aérienne de Frescatys dont les trois cent quatre-vingt hectares constituent une opportunité de développement économique aux portes de la ville. Le hangar hm-17, de quatre-vingt mètres de long, cinquante de large et vingts de haut, dénué de poteaux, qui abritait Transall et Gabriel, se transforme en salle d’entraînement indoor de six mille mètres carrés pour le club de football fc Metz. D’autres bâtiments sont, eux, repris par des entreprises.

L’armée a progressivement dégagé des espaces ; elle en conserve encore de splendides. Il s’agit souvent d’anciennes abbayes ou églises. C’est le cas de l’Intendance, qui s’étend de l’hôpital Sainte-Blandine à la rue d’Asfeld et occupe les murs d’une abbaye confisquée à la Révolution à l’ordre des célestins. On peut encore distinguer les traces de l’ancienne église. Datant du xviiie siècle, les locaux sont en très bel état, comme de très nombreux autres en plein centre-ville, à l’exemple de la caserne Ney ou de la caserne de Lattre de Tassigny.

Boulevard de Trèves, ZAC Desvallières
et les « frigos » : les respirations d’une ville

La caserne Steinmetz, construite à la fin du xixe siècle au pied de la colline Bellecroix, est un élément de la ceinture de forteresses établies par l’administration allemande. Par sa réhabilitation dans les années 2009 et suivantes, elle est un exemple de reconversion du patrimoine militaire pour l’urbanisme local. L’agglomération se développe ainsi vers l’est par le boulevard de Trèves avec désormais un pôle composé de commerces, bureaux, plateaux médicaux...

La caserne La Ronde, baptisée plus tard Desvallières du nom d’un général français tué pendant le conflit 1914-1918, caserne de cavalerie construite pendant l’annexion allemande sur le ban de Devant-lès-Ponts (commune rattachée à Metz en 1907), est une illustration de reconversion au service du développement d’un quartier. La transformation en cours, avec création de logements, commerces et autres services, est l’exemple d’une ville qui se reconstruit sur elle-même. La reconversion a en effet des enjeux de revitalisation démographique, d’urbanisme durable et de redynamisation économique (clichés Archives municipales de Metz, Ville de Metz).

(Clichés Archives municipales de Metz et Ville de Metz)

Associant à cet esprit de respiration urbaine une dose d’Art et Tech, la ville s’apprête à transformer en tiers-lieux d’anciens entrepôts frigorifiques militaires. Mille mètres carrés au cœur d’un écrin de verdure, un espace improbable situé sous une colline végétalisée à proximité du site classé de la Porte des Allemands accueillera bientôt artistes et start-up.

  • Des espérances

Une certaine nostalgie de l’armée commence à s’installer dans la ville, nostalgie modérée car les militaires y sont encore présents ainsi que la symbolique militaire, qu’elle se manifeste lors de fêtes patriotiques ou s’incarne dans le Palais du gouverneur qui accueille un état-major de zone. Reste aujourd’hui à Metz le 3e régiment de hussards (3e rh), régiment blindé roues-canon de la brigade franco-allemande (bfa).

Je place mon espérance dans la géographie d’une ville qui reste à la croisée de deux corridors européens fondamentaux. Cette position n’est plus touchée par des contraintes de défense et la géographie retrouve toute sa place dans l’évolution de la cité. La valorisation du patrimoine, y compris militaire, est un vrai bonheur, car nous sommes désormais en paix avec les Allemands et l’annexion n’est qu’un héritage. Les temps sont révolus où il était obligatoire de détester l’autre. L’architecture messine nous rappelle ces temps de conflit, d’annexion, de perte d’identité, d’émigration, d’invasion, mais nous sommes emportés dans une vision du futur qui accepte l’expression « royale et impériale ». Ici les biens ont moult fois changé de mains ; Metz a suivi les figures imposées du roi de France et de l’empereur d’Allemagne, ce n’est pas rien. Aujourd’hui, les Messins ont fait un travail sur eux-mêmes, la mairie a redonné des noms de rues à des Allemands. Metz emprunte une voie résolument fière de son bel avenir.

1 Cette abbaye royale était située à l’emplacement de l’ancien hôpital Bon-Secours.

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