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N°41 | L'allié

Charles Beaudouin

L’interopérabilité multinationale

La mer est un théâtre d’opérations de dimension mondiale. Sur les étendues océaniques, rien ne s’oppose en effet à ce que la confrontation des volontés des belligérants s’exprime loin de leurs côtes respectives. L’histoire navale regorge ainsi de batailles tenues à des milliers de kilomètres des lignes de front terrestres et qui ont pesé sur l’issue des guerres.

Mais pour agir efficacement à cette échelle, pour peser dans l’immensité des espaces maritimes, pour protéger nos lignes de communication ou dénier la liberté d’action de l’adversaire, il faut pouvoir compter sur un grand nombre de navires et d’aéronefs. Dès lors, bien souvent, l’allié naval est incontournable et la coopération entre plusieurs marines partageant le même but de guerre s’impose. Qu’il s’agisse de faire la chasse aux sous-marins russes ou de canaliser les tensions périphériques durant la guerre froide, que l’on considère les opérations navales rendues nécessaires par la décomposition de la Yougoslavie dans les années 1990, la lutte contre la piraterie dans l’océan Indien ou contre le terrorisme et les flux qui l’alimentent depuis 2001, ces dernières décennies ont entretenu le caractère commun, voire banal, de la dimension multinationale dans les opérations aéronavales. L’allié naval est et demeure familier. Durant la Seconde Guerre mondiale, la marine américaine avait réussi, pratiquement seule, à dominer son adversaire dans le Pacifique. Elle appelle désormais à un partage du fardeau, malgré sa puissance considérable, pour pouvoir faire face, même en l’absence de confrontation ouverte, à l’ensemble des enjeux qui se jouent aujourd’hui sur mer.

Pour la marine française, les opérations conduites dans un cadre strictement national restent donc l’exception. On ne saurait évidemment passer sous silence les tâches nationales essentielles qui relèvent de dispositions permanentes, comme les postures de dissuasion et de sûreté maritime pour la défense de nos approches. Ou les actions relevant de « l’action de l’État en mer », même si elles peuvent conduire nos moyens à opérer étroitement avec nos voisins, par exemple pour la police des pêches, de l’environnement1, de la navigation. Depuis la fin du dernier conflit mondial, les doctrines, les procédures, les normes techniques qui président à la conception des équipements navals intègrent nativement la dimension coopérative. L’organisation interne de nos bâtiments de combat en tient également compte. Et les objectifs de formation des marins, quel que soit leur grade, comportent pour les équipes en charge des opérations, de la navigation ou de la mise en œuvre des aéronefs, une exigence de maîtrise de la langue anglaise qui est réévaluée à l’aune des opérations en coalition. En mer, notre allié parle l’anglais.

Pour autant, tout est-il parfait ? Notre aptitude à agir ensemble est-elle exactement à la hauteur des missions reçues ? Non, bien sûr, et les opérations déjà citées ont mis en évidence certaines limites. Ces dernières, dont les causes sont d’ordre plus politique que technique, sont apparues à la fin de la guerre froide, lorsque les rapports de force ont évolué et que les mises en situation sont devenues plus fréquentes, plus variées dans l’expression des oppositions ou dans le niveau de proximité des différents acteurs. Ces nouveaux modes d’interaction ont mis en lumière, pour les forces navales comme pour les autres forces armées, combien les cadrages politiques et stratégiques pesaient sur les conditions de leur engagement, au risque de voir parfois l’efficacité militaire des coalitions fortement réduite. Les intérêts des partenaires étant divers, le consensus politique est parfois incertain, la confiance alors fragile et les effets militaires trop souvent contrariés. Un risque qu’il est nécessaire d’intégrer pleinement dans nos réflexions sur la construction d’une défense européenne.

  • L’Alliance atlantique, à l’origine d’un précieux patrimoine commun en savoir-faire navals

Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, la perception de la puissance soviétique, la volonté d’éviter une nouvelle confrontation majeure puis la nécessité d’administrer l’Allemagne et de reconstruire les pays dévastés ont ranimé puis fait éclore les projets de bâtir une organisation multinationale de dialogue, l’onu, une alliance militaire défensive, l’otan, et des plans massifs de soutien, comme le plan Marshall.

Dans le domaine naval, les navires rendus disponibles après la victoire des Alliés vont aider à reconstruire les marines qui ont le plus souffert de la guerre, dont la marine française. Les procédures et les tactiques développées durant le conflit, dans le combat aéronaval, amphibie et sous-marin ainsi que dans le soutien logistique vont servir d’amers pour la reconstitution d’équipages et d’états-majors, en complément des plans d’équipement.

Structurellement donc, la marine nationale renaît sur une base largement composée des savoir-faire et des équipements hérités de nos alliés. Les guerres d’Indochine et d’Algérie revêtent une dimension principalement nationale ; le lien avec nos alliés se maintient néanmoins avec le développement continu des procédures et tactiques que l’otan instaure pour les unités navales. Au plan technique, les accords de standardisation que l’otan fait aboutir (standardization agreements ou stanag) servent de référence à la définition de toutes les interfaces matérielles et fonctionnelles sans lesquelles des forces navales sont incapables de travailler ensemble : installations de ravitaillement à la mer, qualification du carburant, techniques de transmissions, gestion du spectre électromagnétique... La domination technologique américaine oriente voire impose de facto les nouveaux standards, mais les instances décisionnelles de l’Alliance veillent à ce que les industries des pays européens puissent néanmoins suivre le tempo de ces évolutions. Dans les cénacles à caractère plus tactique, les Britanniques tiennent souvent le premier rôle, mais la France, avec le développement national de la composante océanique de la dissuasion, bénéficie rapidement d’une forte crédibilité dans le domaine de la lutte sous la mer. France et Royaume-Uni, par la taille comparable de leur outil de défense et leur culture expéditionnaire, se rejoignent d’ailleurs souvent pour défendre des positions proches dans les groupes de travail de l’otan.

Ces savoir-faire sont mobilisés de façon intensive durant les opérations aéronavales de l’Alliance conduites dans les années 1990 lors de la désintégration de la Yougoslavie : soutien à l’embargo sur les armes par la mise sur pied d’un dispositif de filtrage dans le canal d’Otrante et d’interception en mer Adriatique, contribution à l’interdiction de survol de la Bosnie. Ces opérations vont engager des dizaines de bâtiments et d’aéronefs, reposer sur des réseaux de partage de l’information couvrant des centaines de milliers de kilomètres carrés, et sur une structure de commandement particulièrement efficace qui saura s’adapter aux exigences de partage de l’information et de coordination avec les forces terrestres et aériennes, également impliquées dans ces crises. Une quinzaine d’années plus tard, en 2011, l’opération Unified Protector menée par l’otan en Libye constitue l’autre engagement majeur de moyens aéronavals par l’Alliance. Elle démontrera, une nouvelle fois, l’efficacité du travail obscur, processionnel et austère, mais ô combien essentiel de fabrication et d’entretien de l’interopérabilité par les instances techniques de l’otan.

Rarement évoquée dans les séances plénières réunissant chefs d’État et de gouvernement, cette capacité à agir ensemble constitue à n’en pas douter, dans le domaine naval, le bénéfice le plus précieux de cette institution qui a fêté le 4 avril 2019 ses soixante-dix ans. Il serait dès lors regrettable que des différends politiques, d’une part, ou que les sempiternels débats clientélistes sur les implantations d’états-majors, d’autre part, compromettent l’entretien de ce qui fait le socle de l’Alliance : l’aptitude de ses échelons tactiques, opératifs et stratégiques à s’entraîner et à agir ensemble. En particulier, la tentation de diminuer le nombre et l’ambition des exercices grandeur nature, et de les remplacer par des « exercices papiers » ou de la simulation doit être combattue avec la plus grande fermeté. Ces actions de préparation opérationnelle sont en effet toutes complémentaires et aucune ne doit être sacrifiée : pour s’assurer que drones et bâtiments de combat savent opérer ensemble, il faut le vérifier en mer, en situation réelle. Valable quel que soit le milieu, cette exigence revêt pour les moyens aéronavals une acuité particulière découlant du mode de constitution et d’intégration des forces navales alliées.

  • L’allié naval ou l’incontournable intégration

Comme la plupart des plates-formes militaires, un bâtiment de combat, un sous-marin nucléaire d’attaque, un avion de patrouille maritime ou un hélicoptère embarqué constitue un ensemble organique cohérent doté de qualités militaires propres : mobilité, capacité à comprendre, à se défendre, à frapper. La spécificité d’un bâtiment de combat réside dans la permanence de son action et dans son endurance. Pendant des semaines, voire des mois, un navire ou un sous-marin met en œuvre ces capacités militaires, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Une action dans le temps long qui est à l’échelle de l’immensité des espaces océaniques : les effets militaires s’y obtiennent par de constants et patients efforts, par la combinaison des contributions apportées par l’ensemble des moyens aéronavals, en complément des informations et des appuis reçus de terre. Ainsi, pour un bâtiment de combat français, interagir avec un avion de patrouille maritime canadien ou américain2 est exactement comme interagir avec un Atlantique-ii français. Et il en va de même, techniquement, pour les bâtiments de surface et les hélicoptères. C’est aujourd’hui moins fluide vis-à-vis des sous-marins et des drones tactiques embarqués, mais des progrès sont continûment obtenus dans ces nouveaux champs d’interopérabilité.

Capacité à communiquer au niveau du pion tactique le plus élémentaire, à élaborer une image opérationnelle unique et fiable, à faire apponter un hélicoptère allié, à s’appuyer sur des procédures d’attaque communes, tout cela fait partie du socle de base de l’interopérabilité navale, depuis des décennies. Comme pour nos frères d’armes aviateurs, cette très forte intégration, au plus bas niveau tactique, repose sur des interfaces fonctionnelles et physiques qui sont rarement connues des autorités politiques et ne sont certainement pas de nature à soutenir une « communication stratégique ». C’est pourtant ces éléments d’interface qui font l’interopérabilité des moyens aéronavals. C’est cette culture commune qui a permis la mission Chesapeake 2018 au cours de laquelle une flottille de Rafale Marine a été accueillie pendant quinze jours pour opérer depuis le porte-avions uss George H. W. Bush avec une parfaite fluidité. C’est ce qui permet d’envisager avec nos partenaires britanniques un saut générationnel dans le domaine de la guerre des mines, qui reposera demain sur un système de drones sous-marins et de surface. Ce patrimoine doit être préservé et augmenté.

Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que la numérisation du champ de bataille aéroterrestre va, à l’avenir, imposer progressivement ce même niveau d’intégration entre forces terrestres alliées si nous souhaitons conserver l’avantage tactique. Avec son niveau élevé d’engagement opérationnel et la proximité entre forces, direction générale de l’armement (dga) et industriels, la France a sans doute une carte à jouer dans ce domaine et devrait pouvoir peser davantage au sein de l’Alliance.

  • Les autres cadres d’emploi rendus possibles
    par les savoir-faire de l’Alliance

Il n’y a pourtant pas toujours d’Alliance derrière l’allié naval. Nombreuses sont les opérations pour lesquelles d’autres cadres d’emploi que l’otan ont été décidés : opérations de l’Union de l’Europe occidentale puis de l’Union européenne, opérations de maintien de la paix de l’onu, opérations en coalition ad hoc. Comme dans les autres milieux, la composante maritime s’est adaptée aux conséquences de ces choix politiques. Elle a pu le faire d’autant plus facilement que les pays participant à ces opérations étaient membres de l’otan et que les standards d’interopérabilité de l’Alliance ont pu être utilisés. Cela a été par exemple le cas lors de l’opération Atalante de lutte contre la piraterie au large de la corne de l’Afrique. Dans sa volonté de pouvoir agréger des pays non membres, le Conseil de l’Atlantique Nord a d’ailleurs autorisé l’élaboration d’un socle doctrinal restreint qui peut être partagé avec des pays partenaires. Cela a facilité la mise sur pied de certaines opérations agrégeant des pays volontaires, en particulier pour des actions de contrôle des espaces maritimes, tel le volet naval d’Enduring Freedom, sous commandement américain, qui, depuis le 11 septembre 2001, réunit dans l’océan Indien et le golfe Arabo-Persique des moyens aéronavals de nombreux pays pour lutter contre les trafics humains, d’armes et de drogue qui alimentent le terrorisme.

Avec nos alliés britanniques, la démarche de construction d’une force interarmées expéditionnaire3 commune initiée par le traité de Lancaster House n’a donc pas constitué dans son volet naval une entreprise d’une complexité majeure. L’axe principal d’effort a porté sur les structures particularisées de communication et de commandement. Il doit être complété par le lent travail d’enrichissement des matrices de compatibilité entre les plates-formes et les systèmes d’armes des deux nations : mise en œuvre prolongée d’un hélicoptère armé britannique à partir d’un bâtiment français, par exemple. Il est probable qu’un effort déterminé soit nécessaire après le Brexit pour poursuivre ces actions, qui s’inscrivent parfaitement dans la logique de renforcement de l’initiative européenne d’intervention (iei).

La constitution de forces navales d’intervention pour conduire des opérations conjointes ne pose donc, fondamentalement, pas de grosses difficultés techniques. Il en va autrement du cadre de leur emploi. Défini au niveau politico-militaire de chaque pays contributeur, le socle des règles de comportement, et en particulier les conditions autorisant l’usage de la force, est généralement commun, mais assorti de restrictions nationales qui compliquent singulièrement la réalisation de la mission pour le commandant militaire de l’opération. Pendant les opérations d’embargo en Adriatique, un pays contributeur était suspecté d’approvisionner en armes les musulmans de Bosnie. Cela n’était pas sans conséquence dans le choix de la frégate qui devait procéder à l’inspection de la cargaison d’un navire destiné aux ports de ces régions... Le commandant du groupe aéronaval peut-il réellement compter sur telle ou telle frégate étrangère pour assurer la protection rapprochée du Charles-de-Gaulle ? Oui dans telle zone et vis-à-vis de telle menace. Non ailleurs ou pour faire face à une autre situation délicate... Et l’on ne compte plus les défections de moyens « pour raisons nationales » qui font baisser sensiblement le potentiel militaire disponible, généralement au moment où l’on en a tout particulièrement besoin... Les coalitions politiquement fragiles ne font, sur mer non plus, pas des forces navales très performantes.

La convergence fréquente des appréciations stratégiques de situation des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France est à cet égard un bien précieux. La compréhension des enjeux par ces trois pays qui mettent en œuvre, en permanence, une composante océanique de dissuasion nucléaire, un ou plusieurs groupes aéronavals, permet, quelles que soient les divergences politiques d’approche sur telle ou telle question internationale, d’entretenir une base très sérieuse d’interopérabilité encore vérifiée, en avril 2018, à l’occasion de l’opération Hamilton de frappe des emprises syriennes chimiques, notamment par des missiles de croisière navals.

  • Quand l’allié principal prend de la distance…

L’existence de ces liens étroits ne doit pas empêcher de considérer l’avenir avec prudence. Aux nuages sombres qui accompagnent le Brexit s’ajoute la réorientation progressive de l’effort naval américain vers le Pacifique. On aurait tort de le négliger, car il s’est amorcé il y a plus de dix ans, avec le président Obama. Or, durant ces dix années, la marine chinoise est sortie de l’enclos dans lequel ses forces alors modestes étaient cantonnées et a depuis lors découvert le grand large, jusqu’en Atlantique voire en mer Baltique, bien loin de ses bases. Le mode d’expression de la parole stratégique a concomitamment évolué, en particulier depuis l’élection du président Trump, parole désormais plus concise, tranchée voire tranchante, y compris lorsqu’elle appelle les Européens à prendre une part plus large du fardeau de leur propre défense.

Pour autant, le dernier sommet de l’otan en juillet 2018 a été l’occasion d’annoncer, en réponse à l’attitude russe de ces dernières années, le rétablissement d’un troisième commandement opératif permanent, à Norfolk, en Virginie, réaffirmant ainsi le lien de solidarité atlantique. Au même moment, les États-Unis réactivaient leur deuxième flotte dédiée aux opérations aéronavales en Atlantique.

Le pivot vers l’Asie est donc progressif et s’appuie sur plusieurs axes. Les capacités opérationnelles apportées par l’espace extra-atmosphérique et le cyberespace permettent de lisser les efforts et, plus ou moins discrètement, de porter l’attention, voire la pression, là où cela est jugé utile. L’intelligence économique, la guerre commerciale sous prétexte d’embargos, le contrôle des exportations de matériel d’armement sous couvert des règles itar sont d’autres leviers qui concourent à l’atteinte des objectifs stratégiques de notre allié américain.

Si on ajoute le déploiement puissant de l’influence économique, culturelle et militaire chinoise ainsi que la réaffirmation de la puissance russe, les compétiteurs stratégiques ont de plus en plus les coudées franches, encouragés par l’affaiblissement des organisations internationales ou multinationales, la remise en cause de traités de contrôle des armements et, sans doute aussi, par l’éloignement de la nuance et de la prudence qui accompagnaient jusque lors la parole des gouvernants.

Dans ce contexte, nos moyens navals se déplacent aisément et opportunément sur le grand théâtre d’opérations mondial que sont les mers et les océans. Ils font varier la balance des potentiels là où ils sont projetés, portent des messages politiques et incarnent une détermination. Autour d’un Charles-de-Gaulle, un groupe aéronaval peut rassembler des frégates françaises mais aussi britanniques, danoises, italiennes, allemandes ou provenant d’autres pays. Il est en mesure de porter, selon le cadre choisi, l’action des pays représentés, de l’Union européenne voire de l’otan, depuis l’Atlantique jusqu’à la zone indo-pacifique, en quelques semaines. On l’a compris, son niveau de performance militaire dépendra alors de deux critères de convergence, le premier portant sur les appréciations politiques de situation et le second sur les cadres d’emploi fixés à chaque unité. Là réside l’enjeu pour l’Europe, là doit être l’objectif.

1 Avec, par exemple, l’accord franco-italo-monégasque ramoge en mer de Ligurie pour lutter contre les pollutions.

2 Les Britanniques n’en disposent plus, mais s’attachent à corriger rapidement cette profonde lacune.

3 Combined Joint Expeditionary Force (cjef).

L’allié naval | J.-P. Rolland
O. Rittimann | Occuper un poste interallié...