N°21 | La réforme perpétuelle

Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier HĂ©lary
Jeanne d’Arc
Histoire et dictionnaire
Paris, Robert Laffont, 2011
Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier Hélary, Jeanne d’Arc, Robert Laffont

Sixième centenaire de la naissance de Jeanne d’Arc : salves de colloques, de publications, approfondissement de l’érudition, retour Ă  la sainte catholique et Ă  l’hĂ©roĂŻne nationale, qui ne coĂŻncident pas toujours pour la classe politique qui l’avait depuis quelques dĂ©cennies abandonnĂ©e Ă  l’extrĂŞme droite… En tout cas : une somme agencĂ©e par des maĂ®tres de Sorbonne, les prĂ©sidents directeurs du Centre Jeanne d’Arc d’OrlĂ©ans.

Qu’apporte cet ouvrage Ă  la connaissance de Jeanne ? Construit selon les mĂ©thodes de l’historiographie empirique, il synthĂ©tise la relecture des sources archivistiques confrontĂ©es aux recherches contemporaines qui s’intĂ©ressent peut-ĂŞtre moins Ă  la rĂ©interprĂ©tation de la vie de Jeanne prise dans son ensemble qu’à des recherches plus spĂ©cialisĂ©es sur la culture et l’archĂ©ologie matĂ©rielles, les objets, les mĹ“urs qui l’environnaient.

Il clarifie les conduites d’ordinaire souvent condamnĂ©es, l’ingratitude de Charles VII, les intrigues de sa belle-mère Yolande d’Aragon, le mauvais vouloir du grand chambellan La TrĂ©moille, la politique de Bedfort, rĂ©gent du royaume de France pour le roi d’Angleterre, la conduite du procès par Pierre Cauchon, Ă©vĂŞque de Beauvais, assistant au couronnement du petit Henri VI Ă  Notre-Dame de Paris, puis Ă©vĂŞque de Lisieux oĂą il est enterrĂ© (la petite sainte ThĂ©rèse a Ă©crit une Jeanne d’Arc).

Il fait le point sur les derniers travaux relatifs Ă  l’explication psychologique des voix et des visions, le « mystère de la vocation Â» : les sciences cognitives ne sont pas encore assez puissantes pour aller au-delĂ  des oscillations entre Ă©lans mystiques et hallucinations mystagogiques, mais phĂ©nomènes rĂ©els pour les croyants.

Il ne peut rĂ©pondre que par des hypothèses aux trois mystères de Jeanne : le contenu de sa première conversation avec le dauphin ; sa comprĂ©hension ou non de la cĂ©dule d’abjuration qu’elle signe d’une manière ambiguĂ« ; son ultime confession Ă  frère Martin Ladvenu.

Il reprend les interrogations sur l’incroyable dĂ©part de son aventure : convaincre Baudricourt de l’envoyer Ă  Chinon, se faire recevoir Ă  la cour et persuader celle-ci de sa mission. Ce que rĂ©sume l’exclamation de Baudricourt : « Ă€ Dieu vat… Et advienne que pourra. Â»

Il pondère la capacitĂ© militaire de Jeanne comme guerrière (brave, n’ayant jamais tuĂ© d’ennemis, mais par nature non experte en combat au corps Ă  corps) ; comme capitaine de compagnie (elle enthousiasmait ses hommes d’armes et avait compris le rĂ´le de l’artillerie) ; comme stratège (après le sacre, ce fut l’errance terminĂ©e par sa capture Ă  Compiègne). En tout cas, elle demeure « soldat Â», en tĂ©moignent ses compagnons d’armes, les grands capitaines La Hire, Xaintrailles, Dunois, alors que les comparaisons de l’époque Ă©voquent d’abord Deborah la prophĂ©tesse assurant la victoire des HĂ©breux, puis Judith qui dĂ©capita Holopherne.

Il approfondit la description des opinions populaires sur les sorcières et les prophétesses, sur cette rumeur relative à une salvatrice pucelle de Lorraine, que Jeanne deviendra par la réussite de sa geste.

Il explicite le traitĂ© de Troyes (1420), qui reconnaĂ®t le droit Ă  la couronne de France par les femmes d’Henri V et Ă©tablit une « double monarchie Â» : le roi d’Angleterre est aussi le roi de France, l’union personnelle des deux dignitĂ©s royales laissant subsister chaque royaume.

Mais l’intérêt capital de l’ouvrage réside dans la jonction de l’histoire linéaire, chronologique, avec le dictionnaire alphabétique, analytique, des noms de personnes et de lieux, de concepts et d’événements. Les notices sur les personnages ne se bornent pas à énoncer leur rapport avec Jeanne, mais décrivent l’ensemble de leur vie. Ce qui débouche sur une vision beaucoup plus riche du foisonnement sociologique et politique de l’époque, sur les entrecroisements des passions et des ambitions, bref, sur la reconstitution d’une société (les éléments économiques demeurant plus parcellaires).

Dans l’histoire et pour son existence singulière, Jeanne se situe Ă  l’intersection de deux sĂ©ries de procès. L’une extĂ©rieure Ă  son action : elle est la victime du second brĂ»lement politique Ă  argumentation thĂ©ologique du xve siècle, après celui de Jean Huss (1415) auquel elle est opposĂ©e (menant une guerre contre l’Anglais, qui est presque une croisade pour la lĂ©gitimitĂ© de son roi, elle rĂŞve d’une rĂ©conciliation anglo-française qui permettrait le dĂ©part en croisade vers JĂ©rusalem), et avant celui de Savonarole (1498), qui se situe dĂ©jĂ  dans une autre perspective, celle des guerres d’Italie et de Religion. L’autre sanction de son action. Le procès de condamnation (1431) tout d’abord : les historiens se demandent encore si l’hĂ©rĂ©sie fut patente ou si fut condamnĂ© le manquement schismatique Ă  la prescription biblique de l’interdiction du port d’habits masculins par les femmes. Le procès de rĂ©habilitation (1450-1456) ensuite : Charles VII se soucie peu d’avoir Ă©tĂ© couronnĂ© grâce Ă  une sorcière. Le procès de canonisation enfin : Pie X avait condamnĂ© le Sillon et l’Action française, mais bĂ©atifiĂ© Jeanne après la loi de 1905 sur la laĂŻcitĂ© ; la victoire française de 1918 incita BenoĂ®t XV, neutre durant la guerre, Ă  rĂ©tablir les relations diplomatiques avec la France. Jeanne est canonisĂ©e en 1920.

Alors, peut-ĂŞtre plus Antigone qu’AthĂ©na, Jeanne devient la « sainte casquĂ©e Â» qui combat pour libĂ©rer la patrie, « bouter les Anglais hors de France Â», ce que traduira la Marseillaise : « Que le sang impur de ces soldats Ă©gorgeant nos fils et nos compagnes abreuve nos sillons. Â» « Comptant les morts sur le front des rĂ©giments Â», Ă©voque l’artilleur Apollinaire.

Alors se dĂ©ploie le florilège des dĂ©clarations d’amour ou de haine qui hantent les mĂ©moires. « Que Dieu, par une vierge tendre / Ait voulu, la chose est vraie, / Sur la France une si grande grâce Ă©tendre Â», chante Christine de Pizan, alors que la Sorbonne acquise au roi anglais condamne la sorcière. Catin racontant son « combat Â» libidineux avec le dauphin, s’offrant aux dĂ©mons pour battre les Anglais, se dĂ©clarant grosse pour Ă©viter le bĂ»cher selon Shakespeare (Henry VI). Ne parvenant pas Ă  perdre sa virginitĂ© pour Voltaire. Amoureuse d’un capitaine gallois, tuĂ© au combat, qui lui ouvre le paradis pour Schiller. Christ de France pour Alexandre Dumas. Souffrante sĹ“ur de Danton engendrant la patrie pour Michelet. Évocatrice des hĂ©roĂŻnes rĂ©volutionnaires ThĂ©roigne de MĂ©ricourt et Louise Michel, ces « presque Jeanne Â» pour Verlaine. Patriote doucement illuminĂ©e pour Anatole France. La sainte la plus grande après sainte Marie pour PĂ©guy. « Barbare et chrĂ©tienne Â» ultranationaliste unissant tous les Français pour Barrès. Première rĂ©formĂ©e protestante pour Bernard Shaw. Salutiste puis syndicaliste idĂ©aliste abandonnĂ©e dans l’échec, « sainte Jeanne (Dark) des abattoirs Â» de Chicago durant la crise mondiale de 1929 pour Brecht. Sa « passion Â» selon Dreyer, Mario Falconetti et Artaud. Alouette pour Anouilh. ConfrontĂ©e Ă  la bĂŞtise et Ă  la luxure pour Claudel, atteinte de la pâleur du jour Ă  Vaucouvert pour Aragon. Petite sĹ“ur de saint Georges, seule figure de victoire baignĂ©e de pitiĂ© pour Malraux. En proie Ă  une apparition captieuse pour Besson. « La flamme sifflante fut son linceul Â», rĂ©sume Bernanos.

C’est en cette partie « Jeanne après Jeanne Â» que se dĂ©cèlent parfois les sentiments secrets des auteurs tenus Ă  la rĂ©serve des historiens. Demeure l’image de la Pucelle en armure, son Ă©tendard Ă  la main. Deux statues s’imposent. Celle, prĂ©raphaĂ©lite, Ă©rigĂ©e en repentance par les Anglais en la cathĂ©drale de Winchester, dont l’archevĂŞque, Henry de Beaufort, fut l’un des plus ardents contempteurs de Jeanne. Et la trop dorĂ©e Ĺ“uvre de FrĂ©miet Ă©levĂ©e place des Pyramides, Ă  Paris, symbolique lieu de rassemblement du Front national, mais qui aujourd’hui, par la grâce du Tour de France virant dix fois devant elle pour remonter les Champs-ÉlysĂ©es, brille chaque annĂ©e devant le monde entier.

Jean-Paul Charnay

Aimer l’armĂ©e | GĂ©nĂ©ral Henri BentĂ©geat
Philippe Nivet | La France occupĂ©e, 1914‑1918