N°23 | En revenir ?

John Christopher Barry

La folie furieuse du soldat américain

Désordre psychologique ou politique ?

DÉSORDRE PSYCHOLOGIQUE
OU POLITIQUE ?

Après avoir pourchassĂ© depuis 2001 le taliban dans l’Hindu Kush et tenu Ă  bout de bras un narco-État qui peine Ă  asseoir son autoritĂ© au-delĂ  de Kaboul, après avoir pulvĂ©risĂ© l’État irakien en 2003 et permis l’accession d’un pouvoir chiite pro-iranien qui les pria de partir en 2011, avec armes et bagages, et après une occupation sanglante qui laissa leur armĂ©e exsangue, les États-Unis ont mis un terme Ă  leur optimisme dans l’ingĂ©nierie sociale du nation building1 pratiquĂ©e par des boots on the ground (« troupes au sol Â»). « Le prochain secrĂ©taire Ă  la DĂ©fense qui s’aviserait Ă  conseiller le prĂ©sident des États-Unis de dĂ©ployer de nouveau l’armĂ©e amĂ©ricaine au sol en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique, devrait se faire “examiner la tĂŞte” (should have his head examined) Â», dira Robert Mickael Gates, secrĂ©taire d’État Ă  la DĂ©fense sur le dĂ©part, aux cadets de West Point en 20112.

Paroles fortes, mise en garde mĂŞme, sur la folie toujours possible des dĂ©cideurs politiques. Me serais-je trompĂ© de titre pour cet article, « La folie furieuse du soldat amĂ©ricain Â» ? Folie des dĂ©cideurs ou folie des exĂ©cutants ? Folie des deux ? Ou plutĂ´t folie des hommes politiques conduisant Ă  la folie, normale, des soldats ? Un bon mot attribuĂ© Ă  Montesquieu rappelle ce paradoxe de la guerre : face aux horreurs du combat, « une armĂ©e rationnelle s’enfuirait Â»3. En effet, malgrĂ© l’instinct de conservation, la puissance morale d’une armĂ©e est si forte qu’elle peut inciter des hommes Ă  sortir d’une tranchĂ©e et Ă  avancer face Ă  la mitraille de l’ennemi. Tout cela est aisĂ©ment reconnu par le Field manual, fm1 The Army 2005, bible doctrinale de l’armĂ©e amĂ©ricaine : « L’armĂ©e est une organisation fondĂ©e sur des valeurs. Elles aident le soldat Ă  distinguer ce qui est juste de ce qui ne l’est pas dans n’importe quelle situation, plus particulièrement au combat. Elles sont le socle sur lequel tout repose. Â» OĂą en est aujourd’hui cette force morale, composante essentielle de toute armĂ©e, analysĂ©e par Clausewitz, Ardant du Picq ou J. F. C. Fuller ?

  • État des lieux

Dès 2004, un an et demi Ă  peine après l’invasion « triomphale Â» de l’Irak, un rapport du Congrès estimait que 15 Ă  20 % des troupes amĂ©ricaines Ă©taient ou seraient atteintes du trouble de stress post-traumatique, ou ptsd, l’acronyme amĂ©ricain4. L’armĂ©e victorieuse se voyait transformĂ©e en armĂ©e d’occupation et commençait Ă  payer le prix de l’échec politique, l’incapacitĂ© Ă  soumettre la sociĂ©tĂ© irakienne Ă  ses buts de guerre. La guerre d’Irak ne fut pas un cakewalk5 ou une promenade parsemĂ©e de fleurs, mais une occupation brutale, accompagnĂ©e d’une guerre civile interconfessionnelle. Ces premiers chiffres alarmants, rĂ©trospectivement, peuvent ĂŞtre pris comme le symptĂ´me avant-coureur, comme le canari du mineur, de l’échec de cette campagne, Ă  laquelle vint s’ajouter celle d’Afghanistan, avec la renaissance des talibans, en 2006. Les statistiques des blessures invisibles des soldats amĂ©ricains dans ce pays s’ajoutèrent Ă  celles de leurs camarades en Irak. En 2008, la Rand Corporation projetait le chiffre de trois cent mille vĂ©tĂ©rans de ces deux théâtres d’opĂ©rations qui Ă©taient ou seraient atteints d’un ptsd6. Depuis, les chiffres ont encore Ă©tĂ© revus Ă  la hausse dans un rapport de l’us Army de 20127. La fourchette haute des premières projections de 2004 se trouve confirmĂ©e. 20 % du corps expĂ©ditionnaire dĂ©ployĂ© lors de ces deux conflits a ou dĂ©veloppera un ptsd. Soit quatre cent soixante-douze mille soldats qui sont ou seront, Ă  terme, atteints de ptsd.

  • CoĂ»ts financiers et sociaux : une bombe Ă  retardement ?

En ce qui concerne les coûts pour le système de santé, présents et à venir, les projections sont abyssales. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, témoignant en 2010 devant le Congrès, révisa encore à la hausse les coûts de ces deux conflits qu’il avait calculés avec sa collaboratrice Linda Bilmes en 2008 dans The Three Trillion Dollar War: The True Cost of the Iraq Conflict. Il les évaluait désormais entre quatre et six trillions de dollars8, et imputait cette augmentation vertigineuse aux coûts de santé, soit entre cinq cent quatre-vingt-neuf milliards et neuf cent quatre-vingt-quatre milliards de dollars, dont une grande partie due au ptsd, à son traitement, ainsi qu’à ses effets secondaires sur la santé physique des vétérans9. Plus malaisées à chiffrer, les difficultés rencontrées dans la réinsertion sociale et familiale. Les reportages ponctuellement publiés dans la presse ne cessent de souligner une violence débridée sur eux-mêmes (suicides), sur leurs proches, leurs épouses, ou sur des inconnus. Un défi immense pour la société américaine quand déjà, sur les six cent vingt-cinq mille huit cent trente-quatre vétérans d’Afghanistan et d’Irak inscrits en 2010 au système de santé du Department of Veterans Affairs, trois cent treize mille six cent soixante-dix sont traités pour leur état mental10.

  • Comment en est-on arrivĂ© lĂ  ?

Les guerres changent de nature. Commençons par quelques chiffres sur les pertes amĂ©ricaines des guerres passĂ©es et prĂ©sentes depuis la Seconde Guerre mondiale, et leur taux de ptsd. Après tout, comme le dit Hobbes sans pĂ©riphrase, la guerre, c’est d’abord « des hommes qui s’entretuent Â».111213

Sources : American War and Military Operations Casualties: Lists and Statistics, Congressional Research Service, Washington et Defense Casualty Analysis System, Defense Department, Washington.

Ă€ la diffĂ©rence les chiffres sur les morts et les blessĂ©s, ceux indiquĂ©s dans la colonne ptsd restent spĂ©culatifs : les critères du ptsd n’ont en effet Ă©tĂ© fixĂ©s qu’en 198014. Ils donnent cependant un ordre de grandeur et tendent Ă  montrer qu’il n’y a pas nĂ©cessairement une corrĂ©lation de cause Ă  effet entre le nombre de morts et de blessĂ©s et le taux de ptsd constatĂ©s dans les diffĂ©rentes guerres, qu’elles soient de haute ou de basse intensitĂ©. L’explication des blessures morales nĂ©cessite l’examen d’autres facteurs que la simple menace de mort exercĂ©e sur les soldats. Deux traits marquants se dĂ©gagent du tableau : les guerres conventionnelles victorieuses et Ă  forte lĂ©gitimitĂ© pour les participants (Seconde Guerre mondiale et première guerre du Golfe) ont un faible taux de ptsd. Celles perdues et de type contre-insurrectionnel (Vietnam, Irak, Afghanistan), Ă  faible lĂ©gitimitĂ©15, ont les taux les plus forts.

  • Seconde Guerre mondiale

La Seconde Guerre mondiale est communĂ©ment appelĂ©e par les AmĂ©ricains « the Good War ». Dans leur imaginaire, c’est le dernier conflit majeur gagnĂ© de leur histoire, sans ambiguĂŻtĂ© morale ou politique. L’armĂ©e amĂ©ricaine Ă©tait alors composĂ©e en majeure partie de citoyens soldats engagĂ©s dans une « juste Â» cause, une guerre de front soldĂ©e par une victoire totale et sans conditions sur un adversaire incarnant le mal absolu. Le retour des vĂ©tĂ©rans Ă  la sociĂ©tĂ© civile se fit dans une communion victorieuse avec l’ensemble de la population. Leur rĂ©insertion dans la vie civile fut facilitĂ©e par un programme ambitieux et Ă  grande Ă©chelle, le « gi Bill Â», qui, jusqu’à 1956, leur offrit des aides financières pour des Ă©tudes, des formations professionnelles, des logements ou des crĂ©ations d’entreprises.

Ă€ part le scandale concernant le gĂ©nĂ©ral Patton giflant pour lâchetĂ© un soldat victime de shell shock (ptsd), les nĂ©vroses de guerre ne furent pas alors une cause mobilisant les soldats, l’opinion ou le corps politique amĂ©ricains. Non que le phĂ©nomène n’existât pas, mais en faire la publicitĂ© Ă©tait considĂ©rĂ© par les autoritĂ©s militaires et politiques comme portant atteinte Ă  l’effort de guerre. Let There Be Light (1944-1945), le documentaire rĂ©alisĂ© par John Huston sur des soldats souffrant de ptsd dans un service de psychiatrie militaire, fut purement et simplement mis sous le boisseau jusqu’en 1980.

  • La guerre de CorĂ©e

La guerre de Corée est, elle, une guerre ambiguë, sans défaite ni victoire. La péninsule coréenne reste divisée aujourd’hui encore, et compte vingt-huit mille cinq cents gis postés sur la ligne de démarcation. Cet épisode de l’histoire américaine reste refoulé, occulté, et le retour des vétérans n’a pas fait l’objet de débats ou de controverses sur la question du ptsd. N’existent aucune étude de fond ni aucunes statistiques fiables sur le phénomène.

  • La guerre du Vietnam

Après la « Good War Â» et l’interlude oubliĂ© de la guerre de CorĂ©e vint la guerre du Vietnam. La mauvaise guerre. « On a gagnĂ© toutes les batailles, mais perdu la guerre Â» se lamentent plus d’un vĂ©tĂ©ran. Pas de paix des braves contre un adversaire mĂ©prisĂ©, considĂ©rĂ© comme un sous-homme, un « gook Â» (terme pĂ©joratif pour dĂ©signer un Asiatique). La dĂ©faite est vĂ©cue par nombre d’anciens combattants comme la rĂ©sultante d’une trahison des politiciens et des hauts gradĂ©s de l’armĂ©e, qui les ont envoyĂ©s se battre dans la jungle pour une cause perdue. Ils se sont Ă©galement sentis trahis par une sociĂ©tĂ© dĂ©chirĂ©e par une contestation sans pareille depuis la guerre civile (1861-1865) : Ă©meutes dans les ghettos, pacifisme, draft dodging (« insoumissions Â»), rĂ©voltes Ă©tudiantes, hĂ©donisme, lutte armĂ©e menĂ©e par des organisations comme les panthères noires... Une contestation dont les ondes de choc se rĂ©percutèrent sur l’armĂ©e citoyenne. Bien des soldats vĂ©curent leur conscription comme discriminatoire ; en cause, leurs origines sociales modestes, raciales ou ethniques, les enfants de la classe moyenne bĂ©nĂ©ficiant eux d’exemptions. En 1971, le Pentagone comptabilisa cinq cent trois mille neuf cent vingt-six « incidents de dĂ©sertion Â» pendant les cinq annĂ©es prĂ©cĂ©dentes et estima que la moitiĂ© des soldats de l’us Army Ă©tait ouvertement hostile Ă  la guerre16.

Pour le reporter de guerre Neil Sheehan, prix Pulitzer, l’armĂ©e de conscrits, dès 1969, « Ă©tait devenue une armĂ©e dans laquelle les hommes s’évadaient dans la marijuana et l’hĂ©roĂŻne, et d’autres hommes mouraient parce que leurs camarades Ă©taient trop “dĂ©foncĂ©s”. […] C’était une armĂ©e dont les unitĂ©s sur le terrain Ă©taient au bord de la mutinerie, dont les soldats se rebellaient contre l’absurditĂ© de leur sacrifice en assassinant leurs officiers et sous-officiers avec des tirs “accidentels” et des fraggings17 Ă  la grenade Â»18. Après l’offensive du TĂŞt, on dĂ©nombra pour la seule annĂ©e 1970 plus de deux mille incidents de fragging19. Selon Richard Holmes, historien militaire de Sandhurst, 20 % des officiers amĂ©ricains morts en opĂ©ration au Vietnam furent tuĂ©s par leurs propres hommes20.

Les buts de la guerre et sa narration officielle – une lutte pour la libertĂ© d’une population de paysans en proie aux ambitions d’un communisme mondial â€“ ne rĂ©sistèrent pas Ă  la rĂ©alitĂ© du terrain. S’attendant Ă  ĂŞtre accueillis comme des libĂ©rateurs, les gis se trouvèrent confrontĂ©s Ă  une population hostile, majoritairement favorable voire engagĂ©e dans une lutte de rĂ©sistance nationaliste contre une force Ă©trangère alliĂ©e Ă  des anciens fĂ©odaux locaux, corrompus et minoritaires. Il n’existe pas de façon pacifique d’occuper un pays contre la volontĂ© de sa population. ViciĂ© dès l’origine, le combat pour conquĂ©rir « les cĹ“urs et les esprits Â» se transforma vite en mission search and destroy21 et body count22 effrĂ©nĂ©e dans des free-fire-zones23 au sein d’une population vietnamienne meurtrie et hostile. Cette brutalisation, propre Ă  toute guerre coloniale ou nĂ©ocoloniale, conduira plus d’un soldat ou d’une unitĂ© Ă  commettre, dans un Ă©tat berserk24, par dĂ©pit, par vengeance pour des camarades tuĂ©s, ou par rage impuissante, des exactions contre les populations civiles (des gooks). Ă€ My Lai, le 16 mars 1968, plus de cinq cents femmes, enfants et vieillards seront ainsi massacrĂ©s.

Prisonniers de ce que le psychiatre Robert Jay Lifton appellera des atrocity-producing situations25 (« situations Ă  produire des atrocitĂ©s Â»), ces gis « normaux Â» se retrouveront ĂŞtre les tĂ©moins impuissants ou les auteurs d’actes extrĂŞmes qui leur infligeront des blessures morales qui ne cesseront pas de les hanter. DĂ©faits et humiliĂ©s par un adversaire mĂ©prisĂ© constituĂ© de paysans en sandales, se sentant trahis par leurs politiques, leurs gĂ©nĂ©raux et leurs concitoyens, ils transformeront Ă  l’issue de la guerre leurs blessures invisibles en revendication politique pour une reconnaissance d’un tort qui leur a Ă©tĂ© fait. Cette lutte prendra la forme d’un combat pour faire reconnaĂ®tre leur ptsd comme le symptĂ´me mĂ©dical d’un dommage invisible causĂ© par un Ă©vĂ©nement traumatique dĂ©coulant d’une responsabilitĂ© politique et sociĂ©tale. En quelque sorte, ils feront porter la responsabilitĂ© des atrocity-producing situations Ă  la dĂ©cision politique qui a prĂ©sidĂ© et façonnĂ© la guerre, dans ses buts et ses moyens. Le ptsd devenait alors non seulement un symptĂ´me mĂ©dical, mais intĂ©grait aussi la responsabilitĂ© politique dans la genèse du trauma, c’est-Ă -dire dans la situation Ă  produire des atrocitĂ©s que la dĂ©cision politique a suscitĂ©e. La perception de la responsabilitĂ© politique dans le trauma Ă©tait d’autant plus vive que la guerre du Vietnam Ă©tait perçue par nombre de ses vĂ©tĂ©rans comme une guerre de choix, de type impĂ©rial, et non de nĂ©cessitĂ© pour dĂ©fendre la patrie. On pourrait traduire leur argumentaire par la sĂ©quence suivante : politique et buts de guerre -> situations-Ă -produire-des-atrocitĂ©s -> trauma -> ptsd.

En 1980, suite à la mobilisation réussie des vétérans engagés dans cette lutte pour faire reconnaître leurs droits, le ptsd est finalement considéré comme diagnostic clinique par l’American Psychiatric Association. Dans un souci d’apaisement politique, le Congrès votera la même année des indemnités pour tous les vétérans du Vietnam reconnus comme victimes de ce syndrome.

  • Guerre du Golfe (1990-1991)
    et guerre aérienne des Balkans (1999)

Avec la débâcle au Vietnam, le lien entre la nation et son armée avait fini par se rompre. La guerre était devenue illégitime pour une majorité d’Américains, et la conscription pour la mener violemment rejetée comme inégalitaire et illégitime26. Voulant désamorcer ce mouvement contestataire, interne et externe à l’armée, le président Nixon, dès sa prise de fonctions en janvier 1969, décida d’en finir avec la conscription et de créer une armée de métier. Ce fut chose faite en 1973 avec la All Volunteer Army.

Jusqu’en 2003, cette armĂ©e professionnelle inspira crainte et respect avec les victoires faciles de la guerre du Golfe en 1991 et la campagne aĂ©rienne des Balkans en 1999, cĂ©lĂ©brĂ©e comme guerre « zĂ©ro mort Â» par les forces de l’otan. La rĂ©volution dans les affaires militaires (rma ou Revolution in Military Affairs), avec ses technologies de l’information, sa prĂ©cision dans le ciblage, sa domination rapide et foudroyante de l’adversaire dans l’espace et le temps, a fait croire pour un temps Ă  cette illusion d’une guerre technicienne sans sacrifice.

  • Les guerres d’Afghanistan (2001- ?) et d’Irak (2003-2011)

Cette belle armĂ©e, qui remporta la première guerre du Golfe (1990-1991) en cent heures de combat au sol, trĂ©bucha en 2003 en Irak face Ă  un ennemi invisible de va-nu-pieds armĂ©s de simples lance-grenades et d’engins explosifs improvisĂ©s (ied). Guerre de choix sous de faux prĂ©textes27, l’opĂ©ration Iraki Freedom se transforma en un bourbier qui n’était pas sans rappeler le Vietnam. Une population hostile et une guerre de contre-insurrection avec ses exactions, ses atrocitĂ©s, ses massacres : Haditha, Abu Ghraib, Bagram, Panjwai. L’ennemi d’hier, le gook, est aujourd’hui remplacĂ© par le sand nigger ou le raghead. Ce qui devait ĂŞtre une expĂ©dition de « choc et d’effroi Â» de courte durĂ©e avec une petite armĂ©e, mean and lean28, pour libĂ©rer la population irakienne de la dictature baasiste, se transforma en occupation brutale qui mit Ă  mal la viabilitĂ© du All Volunteer Army. Jamais depuis la guerre du Vietnam, les troupes amĂ©ricaines n’avaient connu un tel degrĂ© d’engagement dans des combats au sol ni dans leur intensitĂ© ni dans leur durĂ©e.

Pour faire face Ă  l’insurrection et Ă  l’explosion de violence, cette armĂ©e trop petite ne pouvait avoir recours Ă  la conscription pour rafraĂ®chir ses troupes comme au temps du Vietnam. Il fallait gĂ©rer au mieux avec les ressources existantes. Jamais cette armĂ©e de volontaires n’avait connu un tel rythme dans les dĂ©ploiements, par leur frĂ©quence et par leur durĂ©e, entrecoupĂ©s de pĂ©riodes de repos de plus en plus courtes. Ă€ la diffĂ©rence des gis du Vietnam qui servaient pendant un an et qui, s’ils survivaient, rentraient Ă  la maison pour de bon, les hommes de la All Volunteer Army ont pu connaĂ®tre jusqu’à trois ou quatre engagements en Irak ou en Afghanistan, de douze Ă  quinze mois chacun29. Ă€ titre de comparaison, un GI de la Seconde Guerre mondiale ne dĂ©passait pas, en moyenne, plus de quarante jours au combat en quatre ans de guerre dans le théâtre du Pacifique sud30. Nul mystère sur le pourquoi de l’augmentation exponentielle des chiffres de ptsd constatĂ©s. Les hommes de la All Volunteer Army, dĂ©ployĂ©s Ă  flux tendu, ont vĂ©cu, tour Ă  tour, des pĂ©riodes de repos, d’entraĂ®nement et de combat, et ce pendant plus de dix ans. Ils ont Ă©tĂ© immergĂ©s dans des sociĂ©tĂ©s violemment hostiles Ă  leur prĂ©sence, sans ligne de front, sans ennemi dĂ»ment identifiĂ©. Ă€ tout moment, attentats, attaques suicides, dĂ©couverte de charniers, improvised explosive devise (ied), pouvaient ponctuer leur quotidien.

Parmi les traumas les plus caractĂ©ristiques des guerres asymĂ©triques rĂ©centes, il faut sans doute classer ceux qui sont liĂ©s Ă  l’expĂ©rience des ied. Entre 2009 et 2011, 60 % des pertes amĂ©ricaines Ă©taient dues Ă  ces bombes artisanales31, avec leur lot de victimes polytraumatisĂ©es et de camarades saisis d’effroi. Une arme redoutable sur le moral des corps expĂ©ditionnaires et qui exige stoĂŻcisme plutĂ´t que courage pour encaisser les coups. Le massacre Ă  Haditha perpĂ©trĂ© sur vingt-quatre civils irakiens, hommes, femmes et enfants, par une patrouille de Marines en furie après une attaque ied en est tristement exemplaire. Bien que toute guerre soit une atrocity-producing situation, cela est plus particulièrement vrai des conflits contre-insurrectionnels oĂą l’ennemi peut ĂŞtre partout et nulle part, difficile Ă  identifier car faisant partie de la population elle-mĂŞme. La paranoĂŻa et la politique de la force protection aidant, mĂŞme les simples barrages routiers devinrent des « situations Ă  produire des atrocitĂ©s Â». Des centaines, si ce n’est des milliers de familles innocentes furent fauchĂ©es dans leurs vĂ©hicules par des soldats terrifiĂ©s par la peur des attaques suicides. Ce fut le cas Ă  une telle Ă©chelle en Irak et en Afghanistan que le gĂ©nĂ©ral McChrystal confessa dans un moment de candeur : « Nous avons tuĂ© un nombre ahurissant de personnes mais, Ă  ma connaissance, aucune ne prĂ©sentait une menace rĂ©elle32. Â»

Parti en mission pour mener une guerre de libĂ©ration et de protection, le soldat se trouve confrontĂ© Ă  la rĂ©alitĂ©, avec son lot d’horreurs au quotidien, d’une guerre d’occupation menĂ©e au sein d’une population hostile. Cette disjonction cognitive brutale entre la rĂ©alitĂ© vĂ©cue et la reprĂ©sentation politique et morale qui en est faite est d’autant plus prononcĂ©e pour le gi que la vision amĂ©ricaine de la guerre est d’abord celle d’une sanction morale, par la voie des armes, pour une cause juste, la libertĂ©, avant d’être de la politique par d’autres moyens. Face Ă  la rĂ©alitĂ© du terrain, l’univers moral affichĂ© par son pays et son armĂ©e, sonnera faux et donnera au soldat un sentiment aigu de trahison de la juste cause pour laquelle il s’était engagĂ©. Les « situations Ă  produire des atrocitĂ©s Â» n’arrĂŞteront pas de le poursuivre, bien après le dernier coup de feu.

  • En guise de conclusion

Jonathan Shay, dans son Achilles in Vietnam, remarque que le soldat se replie sur son groupe primaire quand il se sent trahi par ses commandants, ses gouvernants, sa CitĂ©, rĂ©duisant ainsi son univers moral et le secours qu’il peut y trouver. La professionnalisation de l’armĂ©e a probablement accentuĂ© ce phĂ©nomène. En effet, depuis la fin de la conscription en juin 1973, le citoyen-soldat amĂ©ricain s’est effacĂ© derrière une armĂ©e de professionnels qui ne concerne dĂ©sormais que 1 % de la population amĂ©ricaine. Ses deuils, ses traumas s’en sont trouvĂ©s Ă©galement « privatisĂ©s Â». Nous ne sommes plus dans l’expiation collective de la souillure d’avoir tuĂ© et de ses traumas, comme au temps, idĂ©alisĂ© sans doute, du Good War, avec une population accueillant ses soldats victorieux sous les confettis, mais dans le refoulement morbide, solitaire, avec son lot de dĂ©chĂ©ances physiques et morales.

Ce dĂ©sordre individuel, qui prend aujourd’hui les apparences d’une vĂ©ritable « Ă©pidĂ©mie Â» dans la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, ne trouvera son sens que dans une analyse d’un dĂ©sordre structurel qui la dĂ©passe et dont il dĂ©pend. Il s’agira en quelque sorte de « politiser Â» le symptĂ´me du ptsd au lieu de le mĂ©dicaliser. Pour Clausewitz, la violence guerrière sans lien politique devient « une chose privĂ©e de sens et d’intention Â». C’est d’autant plus vrai pour le soldat qui en a subi les outrages que le ptsd est la dĂ©signation d’un symptĂ´me. La cause et sa solution, toujours provisoire, doivent ĂŞtre confrontĂ©es, en amont et en aval. Non pas dans la seule biographie de l’individu qui en est la victime, mais dans la communautĂ© politique dont il fait partie et pour laquelle il s’est sacrifiĂ©. Ses blessures physiques ou morales doivent rentrer dans le champ de la politique qui a dictĂ© sa mission. La politique est partie prenante de son trauma, Ă  la fois dans sa genèse et dans son dĂ©passement possible, en lui donnant du sens. « Celui qui possède le pourquoi de sa vie peut supporter presque tous les comment Â» Ă©crit Nietzsche.

L’effacement de la politique comme porteuse de sens en faveur de l’éthique individuelle, de la psychologie, de la mĂ©decine, fait partie de ce rĂ©trĂ©cissement de l’univers moral du soldat et le fragilise Ă  l’extrĂŞme. Il le paiera par une blessure qui jamais ne pourra se cicatriser. La politique se trouve incapable de fournir le grand rĂ©cit, ou mĂ©tarĂ©cit, pourvoyeur de sens face aux conflits d’aujourd’hui. Nos guerres sont devenues « postmodernes Â», sans narration classique, sans dĂ©but ni fin, sans rĂ©solution ni rituel de clĂ´ture pour les vainqueurs comme pour les vaincus.

1 Serait-ce le nouveau terme pour la « mission civilisatrice Â» des guerres coloniales d’antan ?

2 Robert M. Gates, « Speech Delivered to the United States Military Academy (West Point, ny) Â», 25 fĂ©vrier 2011,
www.defense.gov/speeches/speech.aspx?speechid=1539.

3 CitĂ© par John Keegan, Time to Kill, The Soldier’s Experience of War in the West, 1939-1945, edited by Paul Addison and Angus Calder, Pimlico, 1997, p. 3.

4 United States Government Accountability Office, Washington (2004), www.gao.gov/new.items/d041069.pdf

5 « Comme du gâteau Â», prĂ©vision faite par Ken Aldeman, assistant du secrĂ©taire d’État Ă  la DĂ©fense, Donald Rumsfeld, pour caractĂ©riser ce que serait l’invasion de l’Irak. Washington Post, 13 fĂ©vrier 2002.

6 Invisible Wounds of War, Psychological and Cognitive Injuries, Their Consequences, and Services to Assist Recovery, Rand Corporation, Santa Monica, 2008.

7 army 2020: Generating Health and Discipline in the Force Ahead, Report 2012, Headquarters, Department of the Army.

8 1 trillion = 1 million de milliards.

9 « Lifetime Cost of Treating Latest Generation of Veterans Higher than Predicted Â», us Medecine, The Voice of Federal Medicine, november 2010, www.usmedicine.com/physicalmedicine/lifetime-cost-of-treating-latest-generation-of-veterans-higher-than-predicted.html#.UP5S8_L56sk.

10 Ces chiffres ne prennent pas en compte les vĂ©tĂ©rans qui reçoivent des soins en dehors du système de santĂ© du Department of Veterans Affairs. Voir « Broken Warriors Â», Nextgov, Government Executive Media Group, www.nextgov.com/health/2011/03/half-the-afghanistan-and-iraq-veterans-treated-by-va-receive-mental-health-care/48746/.

11 Source : The National Center for Post-Traumatic Stress Disorder, citĂ© in « u.s. Wars and Post-Traumatic Stress Disorder Â», sf Gate, 22 juin 2005.

12 Pour ce conflit, aucun chiffre fiable, officiel ou officieux, n’existe.

13 Source : Department of Defense, « Contingency Tracking System Â», Number of Deployments for Those Ever Deployed for Operation Iraqi Freedom and Operation Enduring Freedom, veteransforcommonsense.org/ wp-content/uploads/2012/01/vcs iar jan 2012.pdf

14 Le Post-Traumatic Stress Disorder (ptsd) a été reconnu comme diagnostic clinique par The American Psychiatric Association dans son manuel dsm-III en 1980.

15 70 % des AmĂ©ricains dĂ©sapprouvent les deux guerres selon les sondages, d’abord l’Irak, dès 2007, ensuite l’Afghanistan. Voir New York Times, 26 mars 2012.

16 Voir Alexander Cockburn in Counter Punch, 4 fĂ©vrier 2007.

17 Terme argotique américain pour désigner l’assassinat d’officiers par la troupe à l’aide de grenades à fragmentation.

18 Neil Sheehan, A Bright Shining Lie: John Paul Vann and America in Vietnam, Random House, 1988, p. 741.

19 Making Citizen-Soldiers: rotc and the Ideology of American Military Service, Michael S. Neiberg, Harvard University Press, 2000, p. 117.

20 Richard Holmes, Acts of War, The Behavior of Men in Battle, Free Press, 1985, p. 329.

21 Recherche et destruction.

22 Le décompte du nombre de corps dans une opération militaire. Cette politique du chiffre fut encouragée par le général Westmoreland, chef du corps expéditionnaire américain, comme gage de succès dans la lutte contre le Viêt-cong.

23 Une zone déclarée hostile et cible légitime pour un feu à volonté par les forces américaines.

24 Terme en vieux norrois (irlandais) dĂ©signant un guerrier saisi par une folie furieuse. Ce terme sera repris par le psychiatre amĂ©ricain Jonathan Shay pour caractĂ©riser le symptĂ´me le plus emblĂ©matique des vĂ©tĂ©rans du Vietnam souffrant de ptsd qu’il soignait dans sa clinique de Boston. Voir son Achilles in Vietnam. En anglais, dans son usage familier, « to go Berserk » signifie « pĂ©ter les plombs Â».

25 Voir « Doctors and Torture Â», Robert Jay Lifton, M.D., New England Journal of Medecine, 29 juillet 2004, ou Home from the War: Learning From Vietnam, Other Press, 2005.

26 Il est intéressant de noter la convergence entre la droite néolibérale incarnée par des gens comme Milton Friedman et la gauche libertaire américaine dans leur condamnation de la conscription comme un abus de pouvoir de l’État sur l’individu.

27 Voir l’interview de Paul Wolfowitz, ancien secrĂ©taire d’État adjoint Ă  la DĂ©fense (2001-2005) et principal architecte de la guerre en Irak, dans Vanity Fair, le 9 mai 2003. Il y dĂ©voile, involontairement, comment l’existence des armes de destruction massive comme casus belli Ă©tait une simple fiction et un stratagème politico-bureaucratique pour mettre tout le monde d’accord. www.defenselink.mil/transcripts/2003/tr20030509-depsecdef0223.html.

28 « MĂ©chante et fuselĂ©e Â». Expression attribuĂ©e Ă  Donald Rumsfeld, secrĂ©taire d’État Ă  la DĂ©fense.

29 Invisible Wounds of War, Psychological and Cognitive Injuries, Their Consequences, and Services to Assist Recovery, Rand Corporation, Santa Monica, 2008.

30 army 2020: Generating Health and Discipline in the Force Ahead, Report 2012, Headquarters, Department of the Army.

31 Gareth Porter, « How the us Quietly Lost the ied War in Afghanistan Â», Inter Press Service, 9 octobre 2012.

32 New York Times, 26 mars 2010.

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