N°34 | Étrange étranger

Yann Andruétan

Le militaire voyageur et l’exotisme

Nous appartenons Ă  une sociĂ©tĂ© du voyage. Cette activitĂ© reprĂ©sente un poids Ă©conomique important et constitue une sorte d’impĂ©ratif : celui qui n’aime pas voyager est vu comme une bĂŞte curieuse souffrant d’un probable trouble de la personnalitĂ©. Il n’a jamais Ă©tĂ© aussi facile de parcourir le monde. L’horizon n’est plus la distance que l’on pouvait parcourir en une journĂ©e Ă  pied, mais celle des long-courriers, autant dire qu’il s’est estompĂ©. Aujourd’hui, chacun peut partir, en fonction de ses moyens, et s’offrir sa dose d’exotisme.

Depuis toujours, les militaires eux aussi voyagent. Alexandre cherchait le bout du monde, XĂ©nophon dĂ©crivait les populations et les mĹ“urs des pays qu’il traversait… Il y a cent ans, on s’engageait dans la Marine ou la coloniale pour sortir de sa campagne et voir d’autres pays. Les rĂ©cits des explorateurs faisaient rĂŞver. On lisait comme un feuilleton l’épopĂ©e de Savorgnan de Brazza, ou on s’inquiĂ©tait de savoir si on avait retrouvĂ© le Pourquoi pas ou les traces de Fawcett en Amazonie. L’exotisme exaltait le goĂ»t de la nouveautĂ©, la rencontre avec l’Autre, culture ou ĂŞtre humain. Les expositions coloniales remportaient un grand succès parce qu’elles flattaient la grandeur de l’empire, mais aussi parce qu’elles suscitaient l’émerveillement, faisaient rĂŞver Ă  des terres inconnues et Ă  des peuplades Ă©tranges. Les affiches de recrutement du dĂ©but du xxe siècle promettaient des escales Ă  l’autre bout du monde, des pays ensoleillĂ©s et une vie plus facile. L’étrangetĂ© Ă©tait une source de merveilles et l’Autre la promesse d’une rencontre.

Il faut reconnaĂ®tre Ă  la pĂ©riode coloniale un engouement pour l’Autre, que ce soit pour les paysages, les peuples, ou le dĂ©sir de bâtir un avenir diffĂ©rent. Étudiants en mĂ©decine dans les annĂ©es 1990, mes camarades et moi trouvions encore passionnante et fascinante la mĂ©decine au sein de l’organisation des grandes endĂ©mies : seul ou presque et sans beaucoup de moyens pour venir au secours des populations de l’Afrique Ă©quatoriale. L’Aventure ! L’armĂ©e Ă©tait alors encore un moyen de l’atteindre. Qu’en est-il aujourd’hui ? Car si les militaires sont des voyageurs, c’est d’abord par nĂ©cessitĂ© et Ă  leurs risques et pĂ©rils. Ils ne voyagent jamais en sĂ©curitĂ©. Et l’évolution des conflits depuis quarante ans les oblige Ă  partir de plus en plus loin. Mais il n’en demeure pas moins que le nombre de volontaires excède souvent le nombre de postes pour bien des sĂ©jours Ă  l’étranger en famille.

De l’aide médicale gratuite

La pratique de l’aide mĂ©dicale gratuite aux populations locales est une tradition ancienne dans le service de santĂ© des armĂ©es. NĂ©e des guerres coloniales, elle avait deux vertus : occuper le mĂ©decin et son Ă©quipe, et se faire accepter des populations. Au Kosovo, et pour les mĂŞmes raisons, nous avons poursuivi cette habitude sans trop nous poser de questions sur les consĂ©quences. Tous les jours, Ă  l’exception du dimanche, nous ouvrions les portes de notre emprise situĂ©e en plein milieu d’un quartier albanais. Le lieu, situĂ© en hauteur, Ă©tait remarquable et connu dans l’ensemble de Mitrovica. Les patients qui venaient consulter Ă©taient pour l’essentiel des femmes et des enfants. Le stock de couches, denrĂ©e très rare et convoitĂ©e, Ă©tait l’une des raisons, comme la distribution rĂ©gulière de bonbons aux plus jeunes. C’était souvent les mĂŞmes personnes qui se prĂ©sentaient et nous apprĂ®mes Ă  les connaĂ®tre. Elles firent de mĂŞme. Les militaires de faction Ă©taient Ă  leur tour reconnus. Les mots perfusaient dans notre langage : dit en Ă© mir, mir dita, pritisek… Ma pratique finit elle aussi par Ă©voluer et je compris le rĂ´le stratĂ©gique de la prise de la tension sanguine qui rĂ©sumait Ă  elle seule l’état de bonne santĂ© ou non. Au bout de quatre mois, j’étais devenu le mĂ©decin du quartier.

  • Triste tropique

Dans AmĂ©rak1, Adrien Jaulmes montre le quotidien des soldats amĂ©ricains en Irak, comment ils ne se contentent pas d’y faire la guerre, mais y importent un morceau d’AmĂ©rique. On y trouve, et je peux en tĂ©moigner pour le Kosovo et l’Afghanistan, nombre de grandes enseignes ou leurs Ă©quivalents dans une enceinte bien protĂ©gĂ©e. Ce n’est pas une simple consĂ©quence de la mondialisation. L’idĂ©e est de crĂ©er l’équivalent d’un sanctuaire, qui permettrait au soldat de diminuer son stress en y trouvant un environnement sĂ»r et familier. Ce sentiment de sĂ©curitĂ© ne concerne pas seulement les aspects physiques (constructions anti roquettes par exemple), mais aussi le paysage mental. Il faut recrĂ©er une « semblance Â» d’AmĂ©rique. Ainsi, Ă  Bagram, en 2009, on pouvait dĂ©guster un vĂ©ritable breakfast amĂ©ricain, c’est-Ă -dire de tout et Ă  profusion, en regardant une chaĂ®ne de tĂ©lĂ© amĂ©ricaine ou en lisant Star and Stripes.

Ces camps rappellent certains lieux de vacances qu’affectionnent les Occidentaux. Un endroit exotique mais pas trop dans une destination qui, elle, l’est. Tout cela repose sur la tentative de rĂ©solution de cette proposition paradoxale : allier l’exotisme avec le familier. Ce qui est important pour les vacanciers, c’est d’énoncer la destination, de profiter de certains aspects du lieu – soleil, tempĂ©rature de l’eau… â€“ et, surtout, de retrouver l’entre-soi en ne cĂ´toyant que des touristes qui parlent tous ou presque la mĂŞme langue. La rencontre avec les locaux ne se fait qu’à l’aĂ©roport et avec quelques employĂ©s du club. Les interactions sont rares. Ainsi certains vont faire un safari au Kenya et ne verront rien de la culture de ses habitants ; seuls les animaux sont intĂ©ressants et la culture locale se rĂ©sume aux souvenirs Ă  rapporter.

Une fob en Afghanistan ressemblait Ă  l’un de ces clubs de vacances. Il y avait des distractions organisĂ©es, des lieux de socialisation oĂą la prise d’alcool Ă©tait surveillĂ©e, rĂ©gulĂ©e et parfois sanctionnĂ©e, des restaurants exotiques (Ă  KaĂŻa par exemple, un excellent thaĂŻ), des magasins et un marchĂ© de souvenirs oĂą les militaires pouvaient cĂ´toyer des locaux sans aucun danger puisqu’ils avaient Ă©tĂ© contrĂ´lĂ©s et en quelque sorte pacifiĂ©s. Ils se refilaient d’ailleurs les bonnes adresses : chez Abdul il y a les plus belles pierres et juste Ă  cĂ´tĂ© on trouve des pashminas pas très chers. On assistait mĂŞme Ă  une forme de tourisme militaire entre les diffĂ©rentes fob. Certains se crĂ©aient des missions de toutes pièces afin de pouvoir se rendre sur l’une des bases amĂ©ricaines rĂ©putĂ©es pour leur confort, leurs magasins et leurs restaurants. Au Kosovo, Ă  Pristina, une rue de la base de l’otan Ă©tait une vĂ©ritable zone commerciale oĂą chaque pays avait sa boutique et oĂą on pouvait acheter des souvenirs comme dans n’importe quel club de vacances… Les nations apportent aussi sur les bases leurs normes parfois jusqu’à l’absurde. Ainsi, au Kosovo, non loin de Mitrovica, la France avait construit l’équivalent d’un px2 avec une rampe pour handicapĂ©, lĂ©gislation française oblige ! Le quotidien rattrape le militaire dans les dĂ©tails…

L’exotisme, reprĂ©sentĂ© par l’extĂ©rieur du camp, est perçu comme recelant une menace indistincte et latente. L’intĂ©rieur doit revĂŞtir toutes les apparences de la sĂ©curitĂ© jusque dans l’environnement. Ă€ l’inverse du voyageur type « routard Â», il faut Ă©viter Ă  tout prix de se dissoudre dans un Autre, qu’il soit un pays ou une culture. Il y a encore une quinzaine d’annĂ©es, il existait une porositĂ© entre l’extĂ©rieur et l’intĂ©rieur. Au Kosovo, par exemple, nous occupions d’anciens bâtiments en ville et rĂ©gulièrement mon infirmerie se transformait en lieu de consultation animĂ© pour les habitants du quartier.

Tous les ports puent de la même façon

Tous les ports ont la mĂŞme odeur. L’odeur de la mer, c’est l’odeur du rivage. Les quais sont les mĂŞmes et les bateaux se ressemblent tous. Ă€ part les pĂŞcheurs, rien ne distingue vraiment un porte-conteneurs Ă  Singapour ou Ă  Panama. Plus loin, c’est la mĂŞme crasse. Il ne faut pas croire ceux qui disent qu’ils naviguent pour l’exotisme : ils cherchent des bières pas chères comme les autres. Il y a toujours un quartier pour les marins dans un port de commerce, une basse ville comme Ă  Toulon, qui concentre des bars plus ou moins frĂ©quentables, comme la clientèle… En fait, on s’habitue Ă  tout. La première fois, c’est comme une gifle : tu as vingt ans Ă  peine, et tu as seulement connu ton village et Brest. Tout Ă  coup, boum, tu te retrouves Ă  huit mille kilomètres de chez toi. Tout est beau, intĂ©ressant et inquiĂ©tant. Tu n’arrĂŞtes pas de faire des photos et d’acheter des souvenirs. La deuxième fois, tu retournes voir ce qui t’avait plu. La troisième, tu cherches comme les autres de la bière pas chère et du Wi-Fi gratuit.

  • L’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©

La peur de l’extĂ©rieur, de l’étrange, n’est pas anodine. Certes, elle peut relever d’un dĂ©sordre psychique de type agoraphobie. Mais si le goĂ»t pour l’exotique est rĂ©el, le quotidien contient aussi une familiaritĂ© rassurante. Il y a un paradoxe en l’être humain qui lui fait dĂ©sirer se confronter Ă  l’exotique et souhaiter la rĂ©gularitĂ© du quotidien. Prenons un exemple : il suffit de s’imaginer dĂ©barquant dans un aĂ©roport d’un pays dont on ne parle pas la langue et dont on ne maĂ®trise pas le système d’écriture. C’est souvent une expĂ©rience angoissante dominĂ©e par une sensation d’oppression, d’agression. Il y a deux stratĂ©gies possibles : soit suivre le mouvement de la foule, soit faire l’effort de la rĂ©flexion et repĂ©rer des Ă©lĂ©ments familiers. GĂ©nĂ©ralement, c’est la première qui est adoptĂ©e, car elle est plus Ă©conomique du point de vue du stress.

Freud traite en partie de ce phĂ©nomène dans « L’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© Â», un article de 1919 consacrĂ© Ă  l’angoisse. La traduction en français ne rend pas totalement l’idĂ©e contenue dans le titre allemand : « Das Unheimliche Â». Un est un prĂ©fixe privatif et Heimliche signifie « familier Â». Unheimliche dĂ©signe ce qui n’est pas familier et source d’angoisse. Freud s’inspire beaucoup ici d’Ernst Jentsch, mĂŞme si ce sont les frères Grimm qui conceptualisèrent vĂ©ritablement les premiers l’Unheimliche. L’idĂ©e de Freud et de ses prĂ©dĂ©cesseurs, c’est que dans le familier se cache de l’étrange, source de malaise et parfois d’effroi. Heidegger a repris aussi ce concept de Unheimlichkeit dans son Ontologie. Pour lui, le Dasein3 n’est plus dans un sentiment d’appartenance au monde, il croyait l’habiter et dĂ©couvre qu’il n’en est rien, et que c’est mĂŞme sa nature. La familiaritĂ© est une forme de dĂ©chĂ©ance, une fuite afin de retrouver la quiĂ©tude. Nous crĂ©ons de la familiaritĂ© pour ne pas ĂŞtre exposĂ©s Ă  l’étrange. L’intuition de Jentsch est remarquable. La familiaritĂ© est une construction de l’esprit, un modèle testĂ© en permanence par nos sens. L’étrangetĂ© est tapie dans la rĂ©alitĂ© mĂŞme la plus familière.

La rencontre avec l’étrange n’est pas un Ă©vĂ©nement simple. Elle est foncièrement source d’angoisse car vient se dĂ©voiler la nature du monde qui est toujours autre. Ce qui trouble, et parfois traumatise, c’est souvent la violence, d’autant plus lorsqu’elle est extrĂŞme et touche Ă  des personnes qui sont sous nos latitudes rĂ©putĂ©es protĂ©gĂ©es par des conventions ou des règles morales. Ainsi les vĂ©tĂ©rans ayant participĂ© aux opĂ©rations dans les Balkans ou en Afrique, au Rwanda notamment, ont racontĂ© cette confrontation Ă  une violence « habituelle Â» contre des populations Ă  peine considĂ©rĂ©es comme des animaux. Ces tĂ©moignages sont Ă©loquents : la violence intercommunautaire y Ă©tait ordinaire et ses auteurs ne comprenaient pas pourquoi il fallait s’en Ă©mouvoir.

Un sous-officier particulièrement exposĂ© a rapportĂ© que ce qui l’avait le plus choquĂ© en mission, ce n’était pas d’avoir Ă©tĂ© tĂ©moin de scènes horribles, mais plutĂ´t d’avoir vu un père battre son fils pour le punir. L’angoisse ne provenait pas d’une habitude Ă©trange, mais d’un comportement en totale rupture avec les normes propres Ă  ce militaire. Dans un registre plus anecdotique, un chef de corps a expliquĂ© qu’au Kosovo un pope lui avait racontĂ© les exactions commises par les Albanais contre les Serbes avec beaucoup de conviction et force de dĂ©tails, et que ce n’est qu’à la fin de la conversation qu’il s’était aperçu que les faits remontaient au xve siècle !

Ce qui est tenu pour acquis – valeurs, sens moral ou mĂŞme rĂ©gime d’historicitĂ© â€“ vacille dans la rencontre avec l’Autre qui nous confronte Ă  un système de sens diffĂ©rent. Paradoxalement, ce qui provoque cette impression d’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©, c’est l’ouverture Ă  autrui qui nous oblige Ă  tenter de rentrer dans son système de sens. Le plus simple serait de se fermer Ă  l’Autre et d’ignorer ses diffĂ©rences soit en les niant soit en les considĂ©rant comme des absurditĂ©s. Dans les cas les plus extrĂŞmes, l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© peut provoquer une souffrance qui mène Ă  la folie.

La folie de l’étrange

Ce marsouin n’est pas une jeune recrue en ce dĂ©but des annĂ©es 2010. Il est caporal-chef et sert, il en a parfaitement conscience, dans l’un des plus beaux rĂ©giments de France. Il n’est pas souvent parti en opĂ©ration, Ă  vrai dire il a surtout effectuĂ© des missions de courte durĂ©e. Or il doit bientĂ´t partir en Afghanistan. L’Afghanistan, c’est l’opex avec toutes ses lettres en majuscules. Certes, il y a des esprits chagrins pour s’interroger sur la prĂ©sence française lĂ -bas, mais pour notre homme point d’interrogation ; il s’imagine dĂ©jĂ  chassant le taleb dans la vallĂ©e de la Kapisa.

Lors des entretiens avec son psychiatre, il dira que dès le début il s’est senti mal à l’aise. Rien ne ressemblait à ce qu’il avait imaginé. L’impression de décalage des premiers jours s’était poursuivie dans les semaines qui suivirent. La fob avec ses passages étroits, les paysages secs et imposants l’oppressaient de plus en plus. Il ne trouvait de réconfort ni auprès de ses camarades ni auprès de ses proches en métropole. L’atmosphère était chargée de menaces indistinctes entretenues par le discours des cadres rappelant sans cesse les mesures de sécurité et les risques possibles. Les missions n’apportaient pas non plus de dérivatif à son malaise grandissant. Il racontera qu’il s’était attendu à trouver quelque chose ressemblant à l’Afrique. Or la population était hostile et les mœurs étranges. D’origine maghrébine et de religion musulmane, il avait pensé pouvoir bénéficier d’une familiarité avec les Afghans. Mais certaines pratiques l’avaient choqué et même révulsé tant elles étaient contraires à son éthique.

Plus le temps a passé, plus l’impression d’étrangeté s’est muée en agressivité. Il se sentait observé, étudié. On parlait sous ses fenêtres, dans son dos. Il avait l’impression d’être l’objet de remarques désobligeantes. Il ne dormait plus et a fini par s’en plaindre au médecin. Ce dernier a décidé de l’évacuer vers l’hôpital à Kaboul. Il sera rapatrié en France. On conclura à un désordre psychotique transitoire secondaire dû à un état de stress.

  • « Plus me plaĂ®t le sĂ©jour qu’ont bâti mes aĂŻeux4 Â»

Dans un texte publiĂ© en 2014 dans L’ExpĂ©rience combattante5, je m’étonnais du peu de place laissĂ© au pays, en l’occurrence l’Afghanistan, et Ă  sa population dans les films amateurs produits par les combattants. Il est vrai qu’ils avaient peu l’occasion de sortir et que l’atmosphère de menace n’invitait pas Ă  la contemplation ni Ă  l’émerveillement. Il faut du temps pour admirer un paysage ou s’intĂ©resser Ă  autrui. Il faut du temps pour laisser flotter son esprit et mĂ©diter sur la nouveautĂ©. Je me souviens avec Ă©motion des cerfs-volants des enfants fabriquĂ©s avec presque rien que j’apercevais quand je quittais l’aĂ©roport de Kaboul en voiture. Je me souviens de la majestĂ© minĂ©rale des vallĂ©es afghanes traversĂ©es en hĂ©licoptère ou encore de l’étonnement face Ă  des Afghans roux aux yeux bleus ! Ces souvenirs sont beaucoup plus prĂ©sents que d’autres et notamment ceux des voyages d’agrĂ©ments. Mais j’avais plus de temps Ă  consacrer Ă  la contemplation que le soldat qui passait six mois enfermĂ© dans une fob, et qui vivait au rythme des patrouilles et des missions.

InterrogĂ©s des annĂ©es après, les anciens d’Afghanistan disent dans leur grande majoritĂ© ne pas avoir aimĂ© le pays ou y ĂŞtre totalement indiffĂ©rents. Or ce n’est pas le cas avec l’Afrique ou l’ex-Yougoslavie. L’un des indicateurs intĂ©ressants, subjectif certes, est qu’à ma connaissance aucun militaire français ne s’est mariĂ© avec une Afghane, alors que les unions avec des femmes autochtones rencontrĂ©es en opex, si elles ne sont pas rĂ©gulières, ne sont pas non plus exceptionnelles. Ramener son conjoint d’un pays lointain est sans doute le comble de l’exotisme. C’est Ă  la fois aller Ă  la rencontre de l’Autre par une culture Ă©trangère, mais aussi rencontrer autrui dans ce qu’il a de plus autre : l’autre sexe… C’est un petit morceau de ce pays dĂ©couvert et qui n’est plus aussi Ă©tranger que cela, et qui deviendra une part de celui de ses enfants.

L’étrangetĂ© est fugace. Quand on y est suffisamment exposĂ©, elle mue en quotidiennetĂ©. On ne fait plus attention aux paysages et aux langues qui deviennent elles aussi familières. Combien de mots ou d’expressions ont transitĂ© par la coloniale pour finir par entrer dans l’argot ou dans le langage commun ?

Mais il est aussi des cas oĂą l’étrangetĂ© demeure. OĂą elle devient mĂŞme douloureuse. La nostalgie, la souffrance d’être loin de chez soi, identifiĂ©e dès le xviie siècle chez les mercenaires suisses, est en quelque sorte un refus de s’habituer Ă  l’étrangetĂ© tout en regrettant le quotidien laissĂ© derrière soi. Le nostalgique ne souhaite pas vivre l’étrangetĂ© ; il est persuadĂ© que l’exotique le demeurera et qu’il ne pourra s’extraire de la douleur du deuil du quotidien. « Partir, c’est mourir un peu Â», Ă©crit Edmond Haraucourt, et le nostalgique dĂ©nie ce deuil.

Pour celui qui part, partir, c’est accepter cette part de deuil, accepter la transformation qui va s’opĂ©rer Ă  la rencontre de l’étrange et le temps qui va passer sans lui. Il reviendra, mais autre, changĂ© par l’expĂ©rience qu’il aura vĂ©cue et les rencontres qu’il aura faites. Pour s’en convaincre, il faut relire la fin de L’OdyssĂ©e. On a tendance Ă  croire que le poème s’arrĂŞte avec le massacre des prĂ©tendants. Or Ulysse doit encore affronter l’épreuve la plus difficile qui soit et sans l’aide des dieux cette fois-ci : il doit convaincre PĂ©nĂ©lope que, malgrĂ© le temps qui est passĂ©, les aventures qu’il a vĂ©cues, il est encore Ulysse, son Ă©poux. Il a changĂ©. Il a vieilli et les Ă©preuves ont modifiĂ© sa personnalitĂ©. PĂ©nĂ©lope l’a sans aucun doute reconnu, mais elle a besoin d’une preuve qu’au-delĂ  des changements quelque chose demeure de ce qu’il Ă©tait. Ce qui les liera Ă  nouveau, ce sera un souvenir commun et intime. Le deuil de toutes ces annĂ©es devient possible par la reconnaissance commune des Ă©poux. Partir ou revenir participe donc de la mĂŞme confrontation Ă  l’étrangetĂ© : quand on part Ă  travers la nouveautĂ© et quand on rentre Ă  travers le changement.

  • « Fuir ! LĂ -bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
    D’être parmi l’écume inconnue et les cieux6 ! Â»

Tout voyage est une fuite. Fuite du quotidien, fuite de soi. L’exotisme n’est qu’un leurre et doit pour exister être constamment renouvelé au risque d’une fuite en avant. On ne part pas non plus sans risque. Dans une civilisation qui promeut les loisirs et sacralise le voyage, on oublie que celui-ci est un risque. Un risque physique, mais aussi un risque identitaire. Le voyage transforme. Les militaires le savent peut-être plus que d’autres, car un départ n’est pas pour eux une fête et l’exotisme recèle la possibilité d’une menace.

Si la rencontre avec l’étrange, qu’il soit inquiĂ©tant ou non, offre une possibilitĂ© de transformation et invite au deuil de ce qui fut, refuser l’ouverture Ă  l’autre recèle un danger encore plus grand. On se bat d’abord pour ses proches. Or comment se battre dans un pays que l’on ne connaĂ®t pas, pire, que l’on n’aime pas ? Il est alors difficile de donner du sens Ă  la mission.

Il est frappant de voir comment dans ses films les héros de Schoendoerffer embrassent l’étrange, que ce soit dans la figure de l’exotisme ou celle de l’Autre. Certains d’ailleurs finissent par s’y dissoudre. Mais il y a une véritable ouverture à l’autre qui n’est pas une menace, au contraire.

Pour conclure, je soupçonne beaucoup de militaires d’aimer les opex pour la joie de rentrer. Après un séjour difficile, le soulagement de revenir au pays avec tous ses camarades indemnes est une joie. Plus tard, il y a le plaisir de raconter ses campagnes passées. La nostalgie n’est pas seulement la douleur causée par un retour foncièrement impossible. C’est une maladie très militaire et paradoxale, car elle apporte du plaisir et de la douleur. La souffrance est de se remémorer ce qui fut et ne sera plus. Le plaisir est dans les retrouvailles avec ce petit surcroît d’être, ce moment où on était un peu plus vivant.

1 Adrien Jaulmes, Amérak, Paris, Éditions des équateurs, 2009.

2 Cet acronyme désigne ces magasins réservés aux militaires sur les bases américaines et où on trouve de tout.

3 LittĂ©ralement : l’être-lĂ , dĂ©signe le mode de prĂ©sence au monde, la façon dont nous existons essentiellement.

4 Joachim Du Bellay.

5 « Raconter la guerre Ă  l’heure de Youtube Â», in François Cochet (dir.), L’ExpĂ©rience combattante xixe-xxie siècle, Paris, Riveneuve Ă©ditions, 2014.

6 MallarmĂ©, « Brise marine Â».

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