N°55 | Vaincre

Daniel Rivet

Vaincre ou rallier les marocains : le dilemme de la France au temps de la conquête

Lorsque, après l’entente cordiale réalisée en 1904 avec l’Angleterre, la question marocaine passe au premier plan des préoccupations politiques françaises, la France coloniale se dispute sur la méthode à employer pour absorber ce dernier gros morceau de l’empire que la IIIe République est en train de fonder. Faut-il, par une politique des tribus, croquées l’une après l’autre, recourir exclusivement à la manière forte des militaires, ou bien procéder par en haut, en satellisant l’État marocain, comme le soutiennent les diplomates et les financiers ? Dans la première approche, on mise sur toutes les forces de dissolution réduisant le Maroc à n’être qu’un agrégat de pays désunis (pour paraphraser Mirabeau en 1789). Dans la seconde, on prend appui sur le sultan et sur son appareillage étatique encore embryonnaire en s’inspirant du protectorat tunisien réalisé en 1881. Partisans de l’administration directe par l’armée et tenants du contrôle par en haut des autorités marocaines clivent en deux le parti colonial en ce début du xxe siècle.

Dès que l’armée française débarque à Casablanca en 1907 et s’empare de la région d’Oujda à l’est du pays, la résistance des Marocains se radicalise et sa virulence prend à contre-pied les militaires comme les diplomates. Si bien que la querelle d’école rejaillit et se transporte au sein même de l’armée d’occupation : faut-il appliquer au Maroc les recettes de la guerre soudanaise ? C’est-à-dire tracer une ligne d’étapes à partir d’une base de départ, un raid allant du connu à l’inconnu le long d’un fil jalonné par des postes afin de capturer le chef africain incarnant la résistance, et ce sans se préoccuper d’obtenir le ralliement des populations ; la colonne vit sur le pays et suscite la fuite des villageois, dont souvent les cases et les récoltes sont incendiées au passage. C’est ce que réalise le capitaine Gouraud en 1898, lorsque, avec deux cent soixante-dix hommes il s’empare par surprise de l’almamy (grand imâm) Samory et de ses deux mille sofas (soldats armés et rétribués). Et c’est ce que préconise le colonel Mangin en 1914 pour venir à bout des montagnards du Maroc central : renoncer à la méthode des petits paquets1 et conclure en deux ans la reddition de l’ennemi en s’appuyant sur cinquante mille hommes, dont vingt mille Sénégalais (la fameuse « force noire »).

Cette manière de faire implique que la colonne fonce sur l’ennemi et l’asphyxie en pratiquant la terre brûlée. Elle n’a pas la faveur des milieux républicains acquis à l’idée coloniale, qui ont été épouvantés par la sanglante expédition des capitaines Voulet et Chanoine, deux soldats perdus au Tchad, atteints de « soudanite aigüe » (folie meurtrière) en 18992. Eugène Étienne, le mentor oranais des coloniaux, et le Comité du Maroc, un lobby colonial au bras long à Paris, optent donc pour un protectorat à la tunisienne. Les officiers de l’armée d’Afrique, dont le général Lyautey, commandant la division d’Oran, poursuivent à l’encontre une politique de grignotage des confins algéro-marocains.

Seulement le Maroc n’est pas la Tunisie, une régence avec à sa tête un bey héréditaire gouvernant une province semi-autonome de l’État ottoman. C’est un empire dont, certes, le sultan n’exerce pas son autorité partout, mais qui, de la Méditerranée à la mouvance saharienne, dispose d’un réseau d’influences (notables alignant un capital guerrier, chefs de confréries religieuses…) lui permettant de tenir d’en haut la société tout entière. Et puis, ce n’est pas un corridor de basses plaines steppiques comme la Tunisie. Plus encore, il comporte une forte composante berbère ancrée dans la montagne omniprésente, du Rif à l’Anti-Atlas. Le sultan dispose d’un makhzen (appareil étatique), qui négocie et maintient la société à l’état d’équilibre précaire plutôt qu’il ne commande et n’impose. Bref, cet empire n’a rien d’un État-nation et cela ni les officiers venus du Soudan ni les officiers d’Afrique imbus du modèle de l’Algérie ne le conçoivent. Le commandant Verlet-Hanus, premier chef du Service de renseignement, formule ce credo sans détour dès 1908 : « Les indigènes ne nous demandent qu’une chose pour être heureux, c’est qu’on leur supprime leurs sultans, leurs caïds, leurs cheikhs qui ne font que les sucer jusqu’à la moelle3. »

Et de fait, la saisie du Maroc s’opère d’abord de manière convulsive et chaotique. Le général Drude en 1907, puis le général d’Amade en 1908 avancent à tâtons en Chaouïa, l’arrière-pays de Casablanca, à coups de colonnes destructrices qui tournoient à l’aveuglette et ravagent une riche région céréalière et moutonnière. Au printemps 1911, le général Monier édifie une ligne d’étapes entre Rabat et Fès, qui se déroule comme un ruban filiforme exposé aux rezzous (attaques surprises) des tribus. Il est vrai que le traité du protectorat n’est imposé au sultan Moulay Hafid que le 30 mars 1912, ce qui interdit jusqu’alors l’élaboration d’une politique d’ensemble. Si bien qu’entre 1907 et 1912, il y a un hiatus entre les militaires qui font la guerre et les diplomates qui entravent le souverain indécis, les Allemands qui renoncent à agir au Maroc (traité du 4 novembre 1911) et les Espagnols qui, à la convention du 27 novembre 1912, se résignent à n’y jouer qu’un second rôle – ils exercent une sorte de protectorat bis étriqué au nord (le Rif et ses bordures littorales) et dans le sud désertique (le Rio de Oro), cependant que Tanger devient une ville internationale désarmée en face de Gibraltar, l’une des places fortes de la route des Indes britanniques.

Une fois le sultan changé, le 13 août 1912 – Moulay Youssef, jugé plus docile, remplace Moulay Hafid, son frère aîné –, le général Lyautey, premier Résident général, rompt avec son passé oranais et s’engage dans une pratique du protectorat fondée sur la régénération de l’autorité du souverain protégé (c’est-à-dire captif avec des ménagements) et de son makhzen. Cette « politique indigène » implique en premier lieu de sauvegarder l’islam, dont le sultan, d’origine chérifienne, est le porte-parole et le symbole.

Sur le plan militaire, Lyautey applique son programme de réalisation de la « tache d’huile », une autre façon de faire la guerre apprise sous le commandement du colonel Gallieni au Haut-Tonkin en 1894 et expérimentée dans le Sud-Oranais à partir de 1903. Cette méthode va à l’encontre de celle des « Soudanais ». Le rebelle n’est pas un ennemi, mais un adversaire qu’il s’agit de convertir en collaborateur. Cela implique trois phases dans le déroulement de ce processus d’apprivoisement de l’indigène réfractaire au dispositif de « pacification », toujours ajusté aux circonstances historiques et à la configuration sociogéographique.

La première de ces phases est celle de la préparation, où intervient l’art de faire et le sens du contact des officiers du Service de renseignement : ils seront deux cent cinquante entre 1914 et les années 1950 à constituer ce corps d’élite, tous passés par le cours de préparation aux affaires indigènes, qui comporte un volet d’apprentissage substantiel aux langues parlées au Maroc et aux sciences sociales. Ce qu’ils proposent aux populations irrédentes, c’est la soumission au sultan, l’armée coloniale n’étant qu’un instrument au service du makhzen : elles ne se rendent pas à un chef militaire colonial, mais se soumettent à la personne du souverain et se rangent du côté de son makhzen, c’est-à-dire se rallient à la légitimité chérifienne, porteuse d’un État encore incomplet mais en voie d’achèvement grâce au protectorat.

Le colonel Berriau, qui dirige ce corps d’élite, affirme que c’est par le biais de ce procédé, qui tient du stratagème et peut-être du simulacre, que les « insoumis […] trouvent un moyen de sauver la face, de se mettre en règle vis-à-vis de leur conscience, et de tolérer notre présence et notre contrôle »4. On prépare ainsi un « bond en avant » sur le terrain par ce long travail qui combine l’étude de la carte, l’appel à la connaissance ethnographique et le contact oral afin de « gratter », « causer », trouver la fissure où s’infiltrer dans le « boc de la dissidence », comme le stipule souvent Lyautey5.

Après cette phase préparatoire, l’armée intervient pour occuper le terrain en force. C’est l’affaire des « groupes mobiles », qui comptent de trois à quatre mille hommes. On s’éloigne de la guerre à la Bugeaud en Algérie avec ses carrés à la manière des légions romaines et ses colonnes incendiaires qui ravagent le terrain parcouru. Le groupe mobile coordonne l’action des troupes françaises (Légion, tirailleurs nord-africains et sénégalais, artilleurs, aviateurs et sapeurs franco-gaulois), des goumiers levés en tribu par les officiers de renseignement et des partisans ralliés par les grands chefs indigènes. Il ne comprend que des engagés, pas des soldats-citoyens : c’est une armée de professionnels, non de conscrits. Le camion et l’avion, œil de l’artillerie, le mulet et le chameau sont associés dans des manœuvres polycentriques auxquelles il est prescrit de ne jamais s’emballer pour exploiter un succès local et de toujours garder le fil avec la perspective d’ensemble dessinée par Lyautey. L’objectif guerrier reste donc subordonné à des paramètres où prime le politique.

Intervient en dernier lieu la phase qui aura besoin de temps pour s’implanter dans la société dont l’armée d’occupation s’empare : la construction d’un substratum humain de sujets ralliés à la personne du sultan et non d’indigènes terrassés par la France coloniale. Écoles et dispensaires complètent les postes institués et créent une armature pour soutenir le processus par endosmose de civilisation. Les postes sont la plus petite pièce de l’échiquier où s’opère le processus de territorialisation du pays à la façon d’une pyramide. Chacun d’eux s’inscrit dans un cercle qui se fond dans un territoire découpé parmi six grandes régions, dont trois resteront, jusqu’au terme du protectorat, des zones militaires où les civils demeurent des subalternes.

Reste à évaluer si cette manière de pratiquer la guerre est un succès. De 1912 à 1914, Lyautey réussit à réoccuper le bilâd el-makhzen, c’est-à-dire le Maroc des plaines atlantiques et des steppes orientales, et à l’élargir par l’ouverture du couloir de Taza, un isthme qui coupait le territoire en deux et exposait sa partie orientale à glisser dans l’orbite algérienne. Le Résident général est activement épaulé par deux hommes de guerre éprouvés par leur expérience au Soudan : le général Gouraud et le colonel Mangin. C’est Gouraud qui, à la tête de la région de Fès, bat durement la campagne alentour en 1912 et vient à bout des tribus insurgées contre le rûmî (le romain, c’est-à-dire l’envahisseur chrétien) et le « sultan des Français » (Moulay Youssef). Gouraud réussit également à opérer la jonction à Taza avec le corps expéditionnaire venu de la région d’Oujda. Il passe pour le second le plus talentueux de Lyautey, qu’il remplacera durant le passage éclair de ce dernier au ministère de la Guerre fin 1916-début 19176. Le colonel Mangin, lui, est, au début du protectorat, l’étoile qui monte, ce qui indispose Lyautey qui ne supporte pas son indépendance. Il réussit pourtant sa première affaire en écrasant les contingents mal armés et mal commandés du contre-sultan Ahmed el-Hiba à la bataille de Sidi bou Othman près de Marrakech, le 6 septembre 1912. Ce coup de main audacieux, conduit loin de ses bases, débarrasse le protectorat d’une alternative dynastique menaçant les Alaouites, la lignée régnante depuis le xviie siècle. Mais Mangin échoue à défaire le vieux caïd Moha ou Saïd dans la montagne au-dessus de Kasba Tadla, ce qui offre à Lyautey l’occasion rêvée de le débarquer du Maroc.

Pourtant, la conviction que l’on peut venir à bout de la résistance tribale en capturant son chef quasi féodal perdure chez nombre d’officiers des troupes coloniales qui ont hérité de l’infanterie de marine. Le colonel Laverdure s’imaginera pouvoir réduire ainsi le valeureux caïd Moha ou Hamou près de Khenifra en pays zaïan (une grande confédération berbère et cavalière du Moyen-Atlas) ; sa colonne sera anéantie le 17 novembre 1914 – on compte plus de sept cents pertes du côté colonial. En 1919, le colonel Doury, qui commande le territoire de Boudenib dans le sud-est du pays, livre une guerre de chasse à courre au chef insurgé, le chérif N’ifrouten, et essuie plusieurs revers sanglants faute de préparation politique.

Durant la Grande Guerre, la méthode Lyautey tient bon alors que, d’emblée, trente mille de ses hommes, parmi les meilleurs, doivent être reversés à la troupe en métropole. Mais les territoriaux et les grands blessés du front qui viennent au Maroc en convalescence sont bien plus que des soldats de fortune au rendement douteux. Parce qu’ils apportent un capital d’expérience professionnelle et humaine, et que la plupart traitent les Marocains comme des êtres humains non inférieurs, ils contribuent à dynamiser la « conquête pacifique ». La réduction du pays d’abord chloroformée par la guerre en Europe repart. Et, en juillet 1917, Lyautey parvient à crever le bloc de dissidence du Maroc central en rouvrant l’axe de Boudenib à Meknès passant par le Moyen-Atlas, entrouvert seulement depuis le xviie siècle du fait de l’insoumission des tribus berbères au pouvoir central.

En 1919, Lyautey doit faire le gros dos face à une nouvelle bourrasque qui s’abat sur tous les « fronts actifs »7. Au nord, on assiste au dernier sursaut d’Abdelmalek, l’un des fils de l’émir Abdelkader, qui fut l’un des agents du jihâd ottoman équipé et financé par Berlin. Au sud-est (le Tafilalt) se dresse le chérif N’Ifrouten, vite éclipsé par Belgacem N’Gadi, un condottiere infatigable de la guerre de course camouflée en guerre sainte.

En 1920, il programme la soumission du Maroc central, épine berbère plantée dans le Maroc des Français. Il maintient en fronts « passifs » la zone qui remonte à partir de l’Ouergha en direction du Rif, où les Espagnols ne parviennent pas à prendre pied au-delà du préside (poste fortifié) de Melilla, ainsi que le sud tout entier livré à l’arbitraire et au bon plaisir des grands caïds : le Glaoui, le Goundafi et le M’Touggi. Ceux-ci neutralisent la rébellion hibiste qui sommeille dans l’Anti-Atlas et contiennent à force de harkas (expéditions guerrières dans le Maroc d’avant 1912) les tribus du Haut-Atlas oriental. Les plus guerrières d’entre elles poursuivent leur jihâd jusqu’au bout sans se soumettre à un sultan qu’ils s’imaginent prisonnier des Français et qu’ils rejettent au nom de leurs libertés cantonales de montagnards, à la manière suisse du temps de Guillaume Tell. Lyautey promeut pour seul « front actif » la montagne berbère, mais il finit par se rabattre sur des objectifs limités : résoudre le problème de la « tache de Taza » où les Aït Tserrouchen du djebel Tichchoukt, enflammés par Sidi Raho, un marabout (homme saint en islam) indomptable, représentent un obstacle infranchissable, et s’emparer de la région de Ksiba, qui commande le château d’eau du Moyen-Atlas irriguant les plaines atlantiques.

Le plan de Lyautey est mis en route en 1921 et doit se dérouler en trois ans. Mais en 1923, la résistance dans le Tichchoukt ne désarme pas. Et la victoire éclatante, inespérée, providentielle du chef rifain Abdelkrim, remportée sur un corps d’armée espagnol à Anoual en juillet 1921, a pour effet de suspendre, en 1923, l’application du plan pour en finir avec la conquête du « Maroc utile ». Lyautey perçoit que l’émir du Rif est une doublure de Mustapha Kemal, le ghazi, le vainqueur des Grecs en 1922. Il projette d’endiguer sa poussée vers le sud par la création d’une poussière de postes tenus par des sous-officiers français et une poignée de tirailleurs sénégalais, et quelques plateformes fortifiées, comme le fort de Bibane, qui sera le Douaumont de la guerre du Rif. Dans le même temps, il contrarie l’accès des Rifains au grenier à blé de la vallée de l’Ouergha par une politique de blocus qu’il entrouvre selon la conjoncture.

Mais cette politique indigène intensive s’avère inefficace lorsqu’Abdelkrim lance sa puissante offensive en direction de Fès et de Taza au printemps 1925. L’armée coloniale a été réduite après-guerre de près de vingt mille hommes : elle est passée de quatre-vingt-dix mille à soixante-dix mille, dont trente-cinq mille s’épuisent à coups de marches forcées pour stopper les harkas8 de l’émir. Celles-ci sont en fait des tribus de la zone française à nouveau entrées en dissidence et encadrées par les regulares, soldats professionnels, soldés et équipés en armes à feu modernes récupérées sur les Espagnols. En août 1925, Taza est menacé. Lyautey envisage de l’évacuer, contre l’avis du colonel Noguès – qui sera Résident général de 1936 à 1943. Le Maroc tout entier retient son souffle.

Le rétablissement militaire a lieu lorsque Pétain prend la relève de Lyautey et qu’affluent les troupes de conscrits venus de métropole : on dénombre cent cinquante mille hommes en septembre 1925, plus du double de l’effectif dont disposait Lyautey en mars. Pétain préconise une autre approche que celle du « maréchal de l’islam », qui démissionne avec hauteur en octobre. Elle consiste à faire une guerre divisionnaire à l’instar de celle de 1914-1918, avec un grand renfort de matériel lourd. De fait, l’émir se rend le 27 mai 1926, écrasé dans son pays des Beni Ouriaghel par un déluge de feu : aviation de bombardement, artillerie lourde, automitrailleuses et chars légers. Lyautey condamne ce transport en Afrique de la guerre européenne et réprouve ses effets destructeurs. Après lui, ce sont ses lieutenants, notamment les généraux Giraud et Catroux en 1933, qui poursuivront, avec ses procédés, la réduction du Maroc rebelle au sultan et à la puissance protectrice.

Le niveau de base de la conscience patriote et religieuse des Marocains, qui avait atteint un paroxysme en 1912, retombe, sauf en 1925, l’« année du Rifain », comme on dit au Maroc. Ce sont des morceaux épars de tribus qui se rendent les uns après les autres dans le Haut-Atlas oriental (Aït Haddidou, Aït Sokhman) et dans le djebel Sagho plus au sud (Aït Atta, Aït Morghad). La résistance de ces pâtres armés de fusils à tir rapide est acharnée, galvanisée par des marabouts millénaristes et par les femmes, dont certaines tiennent l’emploi dévolu aux Amazones d’antan. Exceptée la bataille du Bou Gafer, livrée du 13 février au 25 mars 1933 par deux groupes mobiles aux Aït Atta de l’amghar (chef berbère coopté par ses pairs) Assou ou Basslam, c’est la méthode Lyautey qui prévaut : grignotage à la suite de pourparlers où triomphe l’art des officiers des Affaires indigènes à exploiter la culture locale du baroud. N’est-ce pas au sein des tribus qui résistèrent le plus longtemps que ces officiers recruteront la plupart des goumiers et nombre de tirailleurs qui libèreront la France de Marseille à Strasbourg en 1944 ? À l’inverse, le mouvement national marocain puisera ses manifestants dans les vieilles médinas et les villes neuves du littoral atlantique, comme dans les campagnes percutées par la colonisation rurale.

L’armée d’Afrique promue par Lyautey demeurera au Maroc comme une survivance de l’Ancien Régime jusqu’au dernier Résident général, Boyer de La Tour, un ancien des Affaires indigènes ayant trouvé femme au pays des Aït Tserrouchen et commandé le premier groupement de tabors marocains (gtm) de la Tunisie au Danube. Le Maroc fait figure de réserve de « bons Berbères » commandés par une phalange d’officiers souvent d’origine aristocrate.

C’est dans ce fond rural et montagnard que la monarchie renaissante, après 1956, trouvera une alternative contre la plèbe grossissante des villes qui s’insurge à Casablanca en mars 1965. Les quinze mille goumiers subsistants constitueront l’ossature première des Forces armées royales (far), avec la collaboration d’officiers français promus au rang de conseillers. D’une certaine manière, la continuité est saisissante entre l’armée d’Afrique et la première armée royale. L’histoire de l’armée française au Maroc ne se clôt pas avec le retour en gloire, le 16 novembre 1955, du sultan Sidi Mohammed Ben Youssef déposé le 20 août 1953 et exilé à Madagascar. Il n’y a pas de ligne brisée départageant un « avant » et un « après ». Pour le grand profit de la monarchie, c’est la solution de continuité qui s’est imposée.


1La méthode des petits paquets consiste à proportionner au minimum l’importance du corps numérique d’occupation pour s’épargner la critique du Parlement et ne pas effaroucher l’opinion en métropole.

2La mission, lancée en janvier 1899 depuis le Sénégal, consistait à atteindre le Tchad et le fleuve Niger puis à opérer la jonction sur le lac Tchad avec deux autres missions parties l’une d’Algérie et l’autre du Moyen-Congo, et parachever ainsi la conquête de l’empire français d’Afrique. Alors qu’elle devait être accompagnée de la signature de traités avec les chefs indigènes locaux, elle se transforma en colonne infernale, massacrant la population sur son passage.

3Lettre de Verlet-Hanus à sa mère, 13 août 1908, rapportée dans Un officier d’Afrique. Le commandant Verlet-Hanus, Paris, J. Peyronnet, 1930, p. 157.

4Colonel Berriau, L’Officier de renseignement au Maroc, p. 10, cité par D. Rivet, Lyautey et l’institution du protectorat français, 1912-1925, t. 1, Paris, L’Harmattan, 1988.

5Voir ses directives et ses programmes d’action militaire dans Lyautey l’Africain. Textes et lettres du maréchal Lyautey, 4 tomes, Paris, Plon, 1953-1957.

6J. d’Andurain, Le Général Gouraud. Un destin hors du commun, de l’Afrique au Levant, Paris, Perrin, 2022.

7Les « fronts actifs » sont ceux où la Résidence générale escompte une progression et dispose ses groupes mobiles. Les « fronts passifs », quant à eux, se limitent à marquer les territoires passés au makhzen par des postes de tirailleurs et des réseaux de barbelés.

8Troupe levée par une autorité politique ou religieuse.

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