N°56 | La Nuit

Gilles Haberey

Veillée d’armes

Afghanistan, été 2012. Depuis plusieurs semaines, comme nous le craignions, les insurgés ont multiplié les attaques le long de la Highway 7, la route qui relie Kaboul à Jalalabad. Dans notre zone d’action, cette route traverse la Koh-e-Safi, un massif montagneux orienté nord-sud au relief particulièrement escarpé. Les taliban ont pour habitude de descendre de ces hauteurs en longeant une petite vallée perpendiculaire pour atteindre le village de Gogamunda, un regroupement de maisons misérables aux abords desquelles ils placent des engins explosifs ou déclenchent des embuscades, de nuit, avant de se replier vers le nord. Le nombre de soldats et de policiers afghans tués augmente de semaine en semaine. Le 4 juillet, l’un des convois du bataillon logistique français tombe dans une embuscade, en début de nuit. Sur les trente-six véhicules qui le composent, quinze sont directement touchés avec plus d’une cinquantaine d’impacts relevés. Manifestement, l’ennemi est passé à un niveau de violence supérieur et la mécanique générale de notre désengagement est menacée.

Une réunion « de crise » se tient le soir suivant au poste de commandement (pc) du bataillon Wild Geese1 avec le général Barakatullah, chef de la 3e brigade afghane, et le colonel Hussein, commandant le Kandak2 31. La décision est prise de conduire une opération baptisée Black Stork. Il s’agit, pour les Français, d’appuyer la reconnaissance de la vallée allant de Gogamunda à Dahane Kuh, un village situé quinze kilomètres au nord, menée par l’armée afghane, ainsi que la fouille des villages de Kotagay, Senjalay et Dahane Kuh. Pour ce qui est du dispositif des Wild Geese, le bataillon agira en étroite coordination avec les forces spéciales et les hélicoptères du bataillon Mousquetaire en entrée de vallée et sur les hauteurs. Cela fait plusieurs années que la coalition n’a pas mis les pieds dans ce coupe-gorge. La date de l’opération est fixée au 8 juillet.

Entre le 5 au soir et le 8 juillet, le temps est compté pour préparer l’action. Je dispose néanmoins d’une équipe particulièrement solide derrière mon chef opérations, le lieutenant-colonel R. Les sections de combat sont aguerries après plusieurs dizaines d’actions de combat, dont certaines particulièrement rudes. Les procédures de coordination sont bien assimilées. Chacun connaît son rôle, et la mécanique d’élaboration des ordres et des répétitions est parfaitement rodée. Le général Hautecloque-Raysz a validé l’économie générale de la manœuvre et m’a accordé, une fois de plus, sa confiance : il m’appuiera avec tous ses moyens. Je peux dormir sur mes deux oreilles. Et pourtant…

  • La veillée du corps

« Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci »3

Une fois les ordres donnés et répercutés, vient le temps de l’attente, pesante. Chacun souhaite que l’action débute au plus vite pour s’assurer que la manœuvre tactique pensée et déclinée jusque dans le moindre détail va fonctionner. Le soldat, mieux que quiconque, sait que la guerre est toute en contingence. J’attends le sommeil avec hâte, mais l’obscurité n’aide pas toujours à dormir. Quel paradoxe ! La nuit est le temps du repos du corps, mais également celui de l’exacerbation des sens. Le moindre bruit résonne sur notre piton de Tora, étroitement surveillé par des sentinelles qui savent que, dans les années 1980, cette position a été prise de nuit aux Soviétiques par des combattants afghans qui étaient parvenus à s’infiltrer. Tous avaient été massacrés. Je n’arrive pas à dormir. Je décide donc de faire le tour du camp : je vais voir l’officier de quart qui suit les opérations d’une autre unité ainsi que chaque sentinelle pour partager un café et échanger quelques mots. La nuit est propice aux impressions, aux sentiments partagés, aux confidences. Elle est le moment où les hommes et les bêtes se rapprochent, à la recherche de la chaleur ou de la sécurité. Même paisible, elle reste toujours inquiétante au travers de ce que l’esprit devine et de ce que les yeux ne voient pas.

  • La veillée d’âme

« Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

Planant sous les rideaux inconnus du remords,

Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

Toi qui sur le néant en sais plus que les morts »4

Je reviens dans ma chambre pour m’allonger, en prenant soin de relire les ordres d’opération une dernière fois. J’ai participé à leur élaboration, je les ai validés, je les ai présentés à mon chef : ils ne devraient plus avoir de secret pour moi et pourtant je les relis, comme si je cherchais une coquille, une incohérence, une énormité dissimulée entre deux croquis ou paragraphes. Je ne trouve rien, ce qui ne me rassure pas totalement. Le sommeil, doucement mais sûrement, finalement s’impose. Le silence et la nuit font bon ménage, en règle générale. Il se remplit de nos seules pensées qui résonnent dans l’obscurité sans murs…

La sonnerie du réveil rompt le paisible équilibre qui s’était progressivement installé. Le temps de s’habiller, de se laver et de se raser, sac sur le dos et famas pendant le long de sa sangle, j’ouvre la porte du corimec5. Dehors, la nuit est toujours aussi épaisse. Il est 2 h 30. J’ai choisi une nuit sans lune pour conduire cette opération, de sorte que nos moyens de vision nocturne nous confèrent leur plein avantage face aux taliban qui en sont également équipés pour les avoir pris ou achetés à des soldats réguliers afghans, mais de manière plus sporadique et avec des équipements moins modernes.

  • La veillée d’armes

« Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées,

Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,

Éveillons au hasard les échos de ta vie,

Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,

Et que ce soit un rêve, et le premier venu »6

La fob7 est une véritable ruche, silencieuse, où chacun sait ce qu’il a à faire. Il s’agit de notre trente-sixième opération. Ni éclat de voix ni bruit incongru, comme si la nuit invitait chacun à respecter le sommeil et le repos de ceux qui ne partiront pas au matin. Je repasse au centre opérationnel ; l’adjoint du bureau opération et instruction (boi), le chef de bataillon W, est déjà à son affaire. Les traits sont tirés mais, malgré le sérieux de l’action, les sourires sont là et se veulent rassurants, parfaite incarnation du calme des vieilles troupes. Nous prenons un café pour nous réchauffer, car en altitude la nuit est plutôt fraîche.

Je le salue avant de rejoindre mon véhicule de commandement. Mes gardes du corps sont là. Un nouveau café m’attend, tendu par le sergent-chef M. Il a déjà fait une mission en Afghanistan et en est revenu poly-criblé. À sa demande et malgré l’avis des médecins, je l’ai pris avec moi pour cette nouvelle mission ; lors d’une embuscade à Anjiran, il m’a sauvé la vie en me tirant à lui au moment où s’écrasait une rafale de kalachnikov.

Les contrôles radio, brefs, précis, ont été effectués. Les capitaines commandants d’unité et les officiers opération sont autour de moi : je rappelle quelques points de coordination. Ils les connaissent et ils sont presque superflus, mais cela m’assure que tout le monde est bien réveillé. En particulier, j’insiste sur l’importance de conserver les distances : dans l’obscurité, les hommes ont tendance à se regrouper et forment alors une cible plus repérable. Est-ce la recherche de présence, comme une sécurité, ou le besoin animal de chaleur dans le froid de la nuit ? Dans le noir, chacun cherche un repère, pour se rassurer sans doute…

Un dernier tour de parole à chacun, je les salue d’un « en avant » que j’espère tout aussi martial que cordial et j’embarque. Comme toujours, je sors la tête du véhicule pour me placer en position de gunner arrière. Mes gardes du corps ont horreur de ça, je le sais. Mais j’ai besoin de voir le terrain, de sentir les choses. Cela tombe bien, il est 3 h 30 lorsque les premiers véhicules sortent du camp et on ne voit rien. Un geste respectueux et amical des sentinelles à l’entrée en voyant passer le véhicule de l’avant blindé (vab) de Brennus8. Nous quittons le royaume des lumières artificielles.

  • La veillée des sens

« C’est très long, quand on ne voit même pas la fumée de sa pipe,
quand l’homme qui est tout près n’est plus qu’une masse d’ombre indistincte,
quand la tranchée pleine d’hommes s’enfonce dans la nuit, et se tait »
9

À l’extérieur, nous sommes plongés dans une obscurité à couper au couteau, et seul le bruit des moteurs et des pneus sur la piste caillouteuse rompt le calme : j’ai imposé un silence radio total pendant la mise en place. On ne sait jamais.

Le passage des gorges qui dominent la Highway 7 rend l’atmosphère encore plus pesante : elles nous cachent le murmure des étoiles. Je remets mes jumelles de vision de nuit pour essayer de distinguer quelque chose. Je me souviens qu’à Montpellier, pour clore les débats inquiets sur la manière de réorganiser les dispositifs de nuit des jeunes lieutenants que nous étions, notre instructeur, le capitaine F, aimait à rappeler, avec un sens incontestable de la formule, que « la nuit c’est comme le jour, sauf qu’on n’y voit rien ». Ce bon mot, qui n’appelait d’ailleurs aucune question supplémentaire, tenait du dogme tactique.

Un petit détachement dépasse Gogamunda pour donner l’impression que nous allons à Kaboul. Les forces spéciales nous envoient un message : l’entrée est claire. Avec leurs homologues afghans, les commandos ont pris le village quarante-cinq minutes avant notre arrivée. Ils ont fait des prisonniers et désamorcé plusieurs engins explosifs. Du bel ouvrage, millimétré, comme toujours. Le temps de nous saluer et nous entrons dans la vallée : la 2e compagnie doit prendre le contrôle des lignes de crête ouest et est pour éviter toute embuscade. Malgré une charge de quarante kilos en moyenne et l’absence de lumière, les Gorilles battent des records pour progresser. Et pourtant, la nuit est si noire que j’imagine aisément mes hommes butter sur une ornière, un trou, un simple caillou. Ils sont désormais au sommet.

Enfin l’aube se lève. Le combat peut commencer. La veillée d’âme est terminée. « Le mal dont j’ai souffert s’est enfui comme un rêve. / Je n’en puis comparer le lointain souvenir / Qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève, / Et qu’avec la rosée on voit s’évanouir10. » Je donne l’ordre d’avancer. Nous sommes entrés dans le temps de l’action…

1Littéralement « Les oies sauvages ». Le 92e régiment d’infanterie, qui constitue le cœur du bataillon, est l’héritier des unités irlandaises qui se sont mises au service de la France au xviie siècle.

2Bataillon.

3Ch. Baudelaire, « Recueillement », Les Fleurs du mal, 1857.

4S. Mallarmé, « Angoisse », Poésies, 1899.

5Bâtiment préfabriqué servant au logement.

6A. de Musset, « La nuit de mai », Poésies nouvelles, 1835.

7Forward Operational Base ou « base opérationnelle avancée ».

8Mon nom de code en procédure radio. Ce chef gaulois originaire de Sens a vaincu les Romains et pris leur capitale en 390 av. J.-C.. Selon Tite-Live, on lui doit le célèbre « Malheur aux vaincus ! ».

9M. Genevoix, Ceux de 14, Paris, Flammarion, 1950.

10A. de Musset, « La nuit d’octobre », Poésies nouvelles, 1835.

Une nuit à troie | M. Goya
B. Erbland | Combattre dans le vert