Après la terre, la mer et les airs, l’espace est le quatrième milieu physique conquis par l’Homme. L’histoire de cette conquête est récente : le 4 octobre 1957, Spoutnik-1, le premier satellite artificiel, orbite au-dessus de nos têtes. Nous n’en avons pas l’image, juste le son : bip, bip. C’est donc par l’écoute et non par la vue que le grand public a suivi l’événement, même si l’objet a été photographié auparavant. À peine plus de dix ans plus tard, c’est l’Homme lui-même qui parcourt trois cent quatre-vingt mille kilomètres pour rejoindre le satellite naturel de la Terre, la Lune. Les images de ces « premiers pas » éminemment politiques subsistent dans l’esprit de tous, contemporains ou non de cet exploit. Elles montrent un paysage désertique au sol grisâtre sur fond de nuit noire, peu engageant au premier regard. Peu humain en somme.
L’espace est en effet un milieu hostile. Il est traversé de nombreux rayonnements nocifs (rayons X, gamma, ultraviolets, infrarouges) et subit de vertigineux écarts de températures (de 120 °C à – 180 °C). Il n’y a ni bruits ni odeurs ni végétaux ni animaux, mais il est en revanche peuplé d’autres objets spatiaux naturels tels que les météorites. C’est un milieu fluide1, où l’Homme ne peut ni vivre biologiquement ni faire société ; il n’y doit sa présence qu’à des « prothèses techniques »2 (combinaison de spationaute, station spatiale…). Et dans cet espace fluide, les lieux ne sont que théoriques, virtuels, mathématiques (orbites, points de Lagrange, par exemple) ; moins des lieux que des points de passage, des « routes célestes » que les puissances spatiales cherchent à maîtriser et à contrôler.
Si d’aucuns considèrent que l’Homme doit nécessairement quitter son berceau, la Terre, cette analogie typiquement humaine implique d’avoir réfléchi aux conséquences d’un tel exil. Déjà, dès la fin des années 1960, Gunther Anders3 s’interrogeait sur cette course en avant technologique en attirant l’attention sur le « décalage prométhéen »4 qu’elle implique : « Les deux puissances mammouths se battent pour la conquête de l’extraterrestre ? Certainement. Mais afin de triompher ici sur Terre. Les engagements sont grandioses ? Certainement. Mais leurs motivations sont médiocres. Le futur a déjà commencé ? Certainement. Mais au service du passé. Le moteur de l’extra-globalisation : la vanité nationale. Le moteur du centrifugisme : l’égocentrisme. Le moteur du prométhéisme : l’envie5. » Et sa première épouse, Hannah Arendt, a tenté de penser les conséquences pour l’Homme de la conquête spatiale, en mettant notamment en avant le fait qu’elle éloigne l’Homme de son expérience du sensible et du réel6. Malgré ces « mises en garde », notre espèce s’est rendue à de multiples reprises sur le sol sélène jusque dans les années 1970. Puis la Lune a perdu de son intérêt jusque dans les années 1990, et ce jusqu’au début du xxie siècle. En 2024, de nombreux projets ont pour but d’y retourner, d’y établir une présence humaine permanente7 et d’en exploiter les ressources in situ.
Mais avant de « conquérir » les corps célestes, l’Homme s’est approprié les orbites terrestres, de façon militaire avant d’être civile. Situées entre deux-cents et trente-six mille kilomètres du globe, elles existent par la présence des satellites artificiels, descendants de Spoutnik-1. La conquête militaire, ce « péché originel »8, a conditionné, et conditionne encore aujourd’hui, l’occupation de l’espace.
L’éventualité de combats dans l’espace a été envisagée dès la guerre froide – tests d’explosions nucléaires en orbite, tests de tirs de missiles anti-satellite (asat), armes à énergie dirigée, station spatiale équipée de canons… Une utilisation stratégique qui s’est étendue ensuite à une utilisation plus tactique et opérative. Aujourd’hui, plus aucune opération militaire occidentale ne se prépare et ne se réalise sans l’apport des capacités spatiales (position/navigation/temps ou pnt, télécommunications, observation, écoute, météorologie, connectivité).
La guerre russo-ukrainienne actuelle a révélé au grand public l’intérêt de l’utilisation des satellites. D’aucuns ont d’ailleurs considéré qu’il s’agissait là du « premier conflit spatial »9. En effet, les satellites sont indispensables à la conduite de la guerre, mais ils sont devenus de ce fait des cibles militaires. Cette dimension pose d’autant plus de problèmes qu’une grande majorité de ceux utilisés en temps de guerre sont des satellites commerciaux. Ainsi, il est utile de rappeler ici que le service spatial de connectivité ViaSat ka-sat qu’emploie l’armée ukrainienne a subi une attaque cyber une heure avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie10. Cette attaque a été menée sur les terminaux utilisateurs, au sol. Près de quarante mille d’entre eux, présents dans le monde, ont dû être remplacés car rendus inutilisables par cette attaque. Quant à l’armée ukrainienne, elle s’est tournée vers les satellites de la constellation Starlink de SpaceX. Il faut noter qu’en novembre 2021, la Russie a procédé à la destruction de l’un de ses satellites hors d’usage à l’aide d’un missile, ce qui peut être interprété a posteriori comme un signe annonciateur de la guerre à venir et comme une démonstration de force à des fins dissuasives pour qui souhaiterait s’opposer à ce conflit.
Si, selon certains auteurs, la conquête de la Lune éloigne l’Homme du réel, que dire de l’utilisation des applications spatiales au profit de nos activités sur Terre ? Elles sont devenues indispensables à nos modes de vie, à nos économies et à notre sécurité. À mesure que la dépendance des États aux technologies spatiales a augmenté, la vulnérabilité de ceux-ci a fait de même. Autant pour les aspects civils que militaires, nos sociétés peuvent aujourd’hui difficilement s’en passer.
Les risques (interférences et collisions pouvant alimenter une prolifération des débris orbitaux) et les menaces (actes intentionnellement hostiles) n’ont pas cessé avec la fin de la guerre froide. Le fait que l’espace soit un milieu difficile d’accès, une zone grise au sein de laquelle le droit est d’ailleurs jugé « libéral »11, favorise les comportements non responsables. De nos jours, les démonstrations de capacité en orbite sont interprétées par les acteurs spatiaux comme des illustrations de l’adage si vis pacem para bellum (« pour obtenir la paix, prépare la guerre ») et des opérations de découragement du potentiel adversaire. Certains États se sont ainsi dotés de capacités asat ou de « contre-espace »12. À ce jour, quatre États ont détruit l’un de leurs propres satellites en orbite à l’aide d’un missile : les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie. Ces destructions intentionnelles auraient provoqué au total la création de six mille huit cent cinquante débris dont trois mille quatre cent soixante-douze seraient toujours en orbite en 202313.
Au-delà de ces démonstrations de puissance, d’autres actions se développent. Elles sont interprétées comme le résultat de comportements jugés hostiles ou, à tout le moins, dangereux et irresponsables pour les autres objets se situant dans l’espace. À ce titre, les satellites capables de manœuvrer de manière agile, en se déplaçant sur une orbite, peuvent être particulièrement menaçants pour les autres capacités se trouvant à proximité. Les opérations en orbite géostationnaire (à trente-six mille kilomètres) de la Russie ont d’ailleurs déjà été dénoncées en 2018 par la ministre des Armées française de l’époque, Florence Parly14.
En orbite basse, la Russie a également développé un système de « poupées russes » : « Des satellites “mères” libèrent des petits sous-satellites “filles”, qui eux-mêmes éjectent à leur tour des choses qui ressemblent plus à des missiles et qui ne semblent pas vraiment inoffensifs15. »
Les manœuvres de rendez-vous et de proximité (Rendez-vous and Proximity Operation, rpo) entre satellites sont un autre sujet de préoccupation pour les États spatiaux. Les États-Unis dénoncent régulièrement les agissements de la Chine en la matière et vice versa. Par exemple, le satellite chinois Shijian-21 ou SJ-21, en janvier 2022, s’est emparé d’un satellite usagé pour le déplacer de trois mille kilomètres sur une orbite dite « orbite cimetière » (au-delà de l’orbite géostationnaire, donc au-delà des trente-six mille kilomètres), pour ensuite revenir vers sa position initiale16. Les usages faits de ce satellite, présenté par la Chine comme permettant la réduction des débris, peuvent inquiéter. Ce qui est avant tout reproché à la Chine est de réaliser ces opérations en orbite sans en informer les autres utilisateurs alors que l’échange d’informations et la coordination sont indispensables pour empêcher une possible collision. Les satellites américains Geosynchronous Space Situational Awareness Program (gssap) auraient également mené des opérations de proximité auprès de satellites, notamment, américains, russes et chinois17.
Même si l’existence de capacités, a minima considérées comme menaçantes par un tiers, n’est pas nouvelle, le contexte dans lequel elles se développent, lui, n’est pas le même que pendant la guerre froide. La réalité de l’occupation de l’espace est également rendue complexe à appréhender en raison de la multiplication des acteurs privés ces dernières années. Certains d’entre eux procèdent aujourd’hui, avec l’aide de leur puissance publique nationale, à une « occupation » orbitale et spectrale. Et bien que cette dernière soit interdite par le Traité de l’espace de 196718, la « ruée vers l’or » pour occuper l’orbite basse est en marche. Elle se réalise essentiellement par l’intermédiaire des méga-constellations composées de centaines voire de milliers de satellites. De plus, la multiplication des satellites à double usage19 augmente le risque d’incompréhension et de montée des tensions entre États.
Ainsi, tandis que la militarisation de l’espace, consubstantielle à sa conquête, n’est pas remise en cause aujourd’hui, la multiplication des comportements menaçants pousse de plus en plus d’États à engager des discussions internationales sur le sujet. Cela est d’autant plus crucial que le nombre de ceux capables de « voir » ce qui se passe dans l’espace est très limité. À cet égard, la France, dans sa stratégie spatiale de défense (ssd) publiée en 2019, considère qu’elle « continuera à s’investir pleinement, dans les instances multilatérales dédiées, pour une régulation pragmatique et efficace du milieu spatial, avec un effort particulier sur des normes de comportement afin de garantir la stabilité stratégique et éviter les possibilités de malentendus ou d’escalades »20. Cet engagement de la France sur les normes de comportement s’insère dans la nécessité de protection de ses intérêts et le besoin de décourager les actions déstabilisatrices21.
Il semble clair que les menaces spatiales d’aujourd’hui et de demain sont et seront en majorité des actions discrètes, non cinétiques, menées au sein de cette zone grise qui les favorise. Cette « retenue » dans les modes d’action est également dictée par un impératif agissant comme contrainte stratégique sur les États. En effet, le milieu spatial est peut-être le seul où tous se croisent, par l’intermédiaire de leurs systèmes spatiaux, qu’ils le veuillent ou non. Les actions de l’un ont des conséquences potentielles sur d’autres. Même ceux n’étant pas concernés au premier chef par un événement en orbite peuvent s’en offusquer en vue de leur utilisation prochaine de l’espace22. Cela agit comme une contrainte stratégique limitant les risques de guerre cinétique dans l’espace. Cette dernière produirait un nombre important de débris, eux-mêmes orbitant pour des centaines d’années sur les orbites terrestres qui nous sont si chères, obérant ainsi notre capacité à les utiliser.
Les menaces peuvent être classées selon leur degré de réversibilité. Ainsi, les lasers, le brouillage et les actions cyber sont des menaces réversibles, tandis que la désorbitation et les tirs asat sont considérés comme des menaces non réversibles23. La question centrale devient celle de l’attribution des attaques ou des actes hostiles, à l’instar du domaine cyber. Seules les puissances spatiales les plus performantes et les plus dotées en capacités de surveillance en sont et en seront capables. L’attribution donc, mais aussi la réponse à apporter à un acte hostile sont des sujets complexes. Celle-ci peut être « terrienne » (discussions diplomatiques bilatérales, dénonciation publique24, sanctions économiques…) ou « spatiale » (manœuvre de rapprochement en orbite, brouillage, voire démonstration de force cinétique). La palette des réponses aux menaces et attaques sur les intérêts spatiaux est grande.
La France, qui a fait le choix politique de ne pas développer de capacités de tir de missile asat, a pris acte de ces risques et de ces menaces. Or ceux-là ne peuvent être appréhendés sans « prothèse technique ». Alors comment faire la lumière sur cette zone grise ? Cet objectif est vital, car la France est une puissance spatiale et ce milieu constitue pour elle un centre de gravité ; « la supériorité spatiale est cruciale pour préserver la liberté d’action dans les autres milieux »25. Elle souhaite préserver sa liberté d’accès et d’action dans, depuis et vers l’espace. Pour ce faire, elle a développé le concept de « défense active », qui se réalise au travers du programme capacitaire Action et résilience spatiale (ares) dans le but de maîtriser l’espace. Ce programme comprend un démonstrateur en orbite géostationnaire (Yeux en orbite pour un démonstrateur agile, yoda), chargé de patrouiller et de protéger les intérêts spatiaux définis par la France. Ce programme sera suivi d’une capacité opérationnelle, Egide, qui prévoit la réalisation du successeur du réseau de surveillance spatiale français graves. Les capacités souveraines, patrimoniales de la France sont complétées par des coopérations avec ses alliés et partenaires, avec des partenaires de confiance commerciaux et par des achats de services. Ce n’est qu’à ce prix que la France peut surveiller l’espace et ses intérêts s’y trouvant. Il ne faut pas omettre également les intérêts spatiaux plus « visibles » se trouvant sur Terre (infrastructures spatiales au sol).
Ainsi, pour tenter de dissiper quelque peu le brouillard de la guerre en orbite, il est indispensable de se doter de moyens dans l’espace ou au sol capables de surveiller les mouvements des satellites d’intérêt. L’anticipation des actions hostiles dans l’espace est possible, mais demande une surveillance permanente. Aujourd’hui, la transparence du champ de bataille promise par la surveillance continue de notre Terre depuis l’espace ne trouve pas encore son équivalent en orbite. Les États-Unis souhaitent tendre vers cet objectif d’omniscience, tout en se préparant activement à y faire la guerre. La mécanique céleste imposera néanmoins toujours ses lois dans cet espace fluide si particulier. 
1L. Henninger, « Espaces fluides et espaces solides : nouvelle réalité stratégique ? », Revue défense nationale n° 753, octobre 2012.
2Ibid.
3G. Anders, Vue de la Lune. Réflexions sur les vols spatiaux, Genève, Éditions Héros-Limite, 2022.
4Entendu comme : « Le fait que notre faculté de production s’est détachée de ses liens avec toutes les autres facultés, qu’elle a devancé toutes les autres, et que les produits que nous réalisons nous-mêmes sont de ce fait “éloignés” de nous, […] ils fonctionnent “trop bien”, leur perfection est fabuleuse, leurs performances sont immenses. Ce qui est déficient, c’est plutôt nous-mêmes », ibid., p. 56.
5Ibid., p. 37.
6H. Arendt, La Crise de la culture, chapitre viii, « La conquête de l’espace et la dimension de l’Homme » [1961], Gallimard, « Folio essais », 1972, pp. 337-355.
7Plusieurs projets sont menés par les puissances spatiales. Deux principaux projets en coopération se développent actuellement : le programme Artémis, piloté par les États-Unis et auquel participe la France, et l’International Lunar Research Station (ilrs), piloté par la Chine.
8B. E. Bowen, Original Sin. Power, Technology and War in Outer Space, Hurst, 2022.
9D. T. Burbach, « Early Lessons from the Russia. Ukraine War as Space Conflict », 30/08/2022, https://www.atlanticcouncil.org/content-series/airpower-after-ukraine/early-lessons-from-the-russia-ukraine-war-as-a-space-conflict/
10Cette attaque a été attribuée officiellement à la Russie le 10 mai 2022 par les États-Unis et l’Union européenne.
11Stratégie spatiale de défense, ministère des Armées, p. 16.
12Pour un exposé exhaustif et à jour de ces capacités, « Global Counterspace Capabilities Report, An Open source Assessment », Secure World Foundation, 2023, https://swfound.org/counterspace/
13Ibid.
14Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des Armées, sur la défense spatiale, à Toulouse le 7 septembre 2018, https://www.vie-publique.fr/discours/206663-declaration-de-mme-florence-parly-ministre-des-armees-sur-la-defense-s
15Audition, à huis clos, du général de division aérienne Philippe Adam, commandant de l’espace, sur les enseignements du conflit ukrainien, « Compte rendu de la Commission de la défense nationale et des forces armées », Assemblée nationale, 14 décembre 2022.
16GeoPortal, powered by European Space Agency, https://www.eoportal.org/satellite-missions/shijian-21#mission-status
17Global Counterspace Capabilities Report, An Open source Assessment, Secure World Foundation, 2023,
https://swfound.org/counterspace/
18Article 2, Traité sur les principes régissant les activités des États en matière d’exploration et d’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, 27 janvier 1967.
19Les satellites à double usage sont définis par l’unidir comme des satellites conçus pour remplir des missions
« inoffensives » comme des services en orbite (ravitaillement…) ou le retrait de débris en orbite (active debris removal), mais qui peuvent être utilisés également d’une autre manière, qui porte alors atteinte à d’autres satellites. Voir J. West et A. Azcárate Ortega, « Space Dossier 7. Norms for Outer Space: A Small Step or a Giant Leap for
Policymaking? », unidir, Genève, 2022. https://doi.org/10.37559/WMD/22/Space/01
20Stratégie spatiale de défense, ministère des Armées, p. 29.
21A. Guitton, « Maîtriser le milieu spatial, une nécessité stratégique et opérationnelle », Revue défense nationale n° 835, 2020, p. 6.
22Certains États émergents, par exemple, sont très impliqués dans les discussions internationales concernant la réduction des menaces spatiales.
23Ph. Adam, Esprit Défense n° 9, automne 2023, p. 39.
24La pratique du name and shame est courante aux États-Unis.
25Ph. Adam, op. cit., p. 38.