Dans l’éditorial de Combat du 8 août 1945, au surlendemain de la frappe nucléaire sur Hiroshima, Albert Camus écrivait : « On nous apprend […] au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. […] La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. » Dès les premiers jours est posée la question du rapport de cette nouvelle arme à l’éthique, identifiée dans ce cas à la philosophie morale, qui renvoie à la réflexion permettant la distinction entre le bien et le mal, et à l’établissement des règles de conduite à adopter.
Ce qui caractérise l’arme nucléaire, c’est sa puissance extrême, au-delà de tout ce qui a pu être inventé jusque-là. Que faire, du point de vue éthique, de cette « arme absolue », ouvrant la possibilité d’une guerre d’anéantissement en signant la fin potentielle de l’humanité entière ? Près de quatre-vingts ans plus tard, alors que la guerre en Ukraine a remis la dialectique nucléaire au cœur de nos préoccupations, la réflexion est plus que jamais nécessaire.
Un bref tour d’horizon d’Internet atteste que cette réflexion vient facilement s’échouer sur les bancs d’un pacifisme absolu, s’appuyant sur une immoralité de principe de la guerre, cette dernière étant par nature opposée à la morale. Le désarmement total et immédiat est ici conçu comme la clef de voûte d’un monde définitivement pacifié. L’actualité montre toutefois que les disciples du désarmement inconditionnel risquent de se présenter nus face aux dangers du monde. Le destin de l’Ukraine, qui a renoncé aux mille cinq cents têtes nucléaires russes stationnées sur son territoire sous couvert du memorandum de Budapest en 1994, invite au réalisme.
À l’opposé, certains cherchent à épuiser la réflexion éthique en promulguant une amoralité de principe : la morale ne peut penser la guerre, puisque celle-ci est en dehors du champ de la morale. En suivant ce raisonnement, l’arme nucléaire n’est ni bonne ni mauvaise, elle est. On ne pourra pas la désinventer, c’est une certitude. Au regard de la situation géopolitique actuelle, on prend peu de risque en affirmant que dans vingt ans il y aura toujours des armes nucléaires. Par ailleurs, force est de constater que le mécanisme de dissuasion, qui s’appuie sur la puissance inédite de l’arme, a joué un rôle fondamental dans la période de stabilité que nous connaissons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais, additionnées au postulat d’amoralité, ces conséquences positives assèchent également le débat.
Le questionnement éthique butte enfin, et paradoxalement, sur la licéité de la dissuasion nucléaire fondée sur le droit à la légitime défense ouvert par la Charte des Nations unies et confirmé par l’avis rendu en 1996 par la Cour internationale de justice. Mais le droit n’est pas la morale, bien que l’un et l’autre s’inspirent mutuellement. L’écrasement de l’un par l’autre peut avoir un effet nocif : le droit, les règlements et procédures sont de puissants anesthésiants des consciences, en gelant la réflexion sur la base d’un trop rapide « c’est légal, donc c’est légitime ».
Or, il y a un chenal entre les hauts fonds de l’abolitionnisme béat et ceux du conséquentialisme cynique. En 2024 comme hier, trouver ce chemin est une nécessité. À la fois pour ne pas laisser le champ libre à des réflexions univoques, mais également parce qu’il existe un enjeu d’acceptabilité. Certes, en France, le débat relatif à la dissuasion nucléaire ne prend pas, tant cette dernière fait l’objet d’un certain consensus. Il n’est pas question de souffler sur des braises éteintes. Mais, comme le souligne Joseph Nye, « nous sommes tous dans nos démocraties des cibles, des victimes et des participants à la dissuasion nucléaire »1. Une réflexion est donc nécessaire, plus encore pour les générations à venir qui, selon toute vraisemblance, placeront l’impératif de justice et la nécessité de préserver le monde devant le besoin sécuritaire.
- La réflexion éthique accompagne le contexte stratégique
Cet accompagnement de l’histoire par l’éthique a été continu depuis août 1945 et peut être divisé en trois grandes périodes, comme le souligne Nicolas Roche dans Pourquoi la dissuasion ?.
Le premier temps est celui de la peur et des apprentissages : l’humanité prend conscience de la radicalité nouvelle de cette arme. En 1946, les États-Unis tentent de préserver leur monopole et proposent sa mise sous contrôle international dans le plan Baruch élaboré suite au rapport Lilienthal-Acheson. Un projet rapidement caduque puisque les Soviétiques lancent un programme nucléaire. La doctrine de la destruction mutuelle assurée conduit à une course aux armements, qui trouve son apogée dans la crise des missiles de Cuba en octobre 1962. L’équilibre de la terreur est en place. Face à cela, les objections morales ne manquent pas : l’ouvrage One World or None est publié dès 1946 et l’association Campaign for nuclear disarmament, qui entend « résister au mal moral que représentent les armes nucléaires »2, organise un premier rassemblement public en 1958 en Grande-Bretagne. De son côté, l’Église catholique réfléchit aux conditions d’une acceptabilité morale. Le concile Vatican ii, qui s’achève le 8 décembre 1965, affirme clairement que « tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières et de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même »3.
Centrée sur la crise des euromissiles (1977-1987), la deuxième période voit l’absolutisation du pacifisme et des objections morales. Pour protester contre l’installation des fusées Pershing et ss-20 en Europe, d’importantes manifestations ont lieu, particulièrement aux Pays-Bas et en Allemagne. Dans cette crise, l’instrumentalisation de l’opposition morale à l’arme nucléaire a pesé sur le contexte stratégique, en imposant à l’otan la négociation en plus de la modernisation des Pershing.
La troisième période commence avec la chute du bloc soviétique à la fin des années 1990. La menace totalitaire contre laquelle elles étaient dirigées disparaissant, les armes nucléaires semblent avoir perdu de leur intérêt en Occident. Dans le même temps apparaît la crainte d’une convergence entre terrorisme et armes nucléaires par la potentielle dispersion des armes de l’ancien bloc soviétique. L’opposition morale à la dissuasion n’est donc plus fondée sur la crainte d’un anéantissement, mais sur le « sentiment que le rapport risques/bénéfices de la dissuasion est devenu très négatif »4. Dans ce contexte, l’impulsion donnée par le discours de Prague du président Obama en 2009, doublée d’une volonté de bénéficier des dividendes de la paix, impose l’idée que la dissuasion est une tromperie : « Le raisonnement moral prend le pas sur l’intérêt stratégique5. »
- Les limites du raisonnement conséquentialiste
Le xxie siècle naissant va toutefois porter un coup d’arrêt assez net aux illusions de paix éternelle et de croissance infinie. Cette nouvelle période confirme au fait nucléaire son rôle de levier stratégique : « Il apparaît clairement qu’aucun des États nucléaires n’a objectivement intérêt à atteindre un objectif global zéro6. » Le fait nucléaire va donc perdurer dans le monde qui s’ouvre à nous, ce qui conforte l’idée qu’une réflexion éthique est nécessaire.
Le premier réflexe est de tenter une justification morale de la dissuasion par ses conséquences positives. En effet, la logique de dissuasion limite le niveau de violence entre États. Le graphe suivant vient chiffrer ce postulat : l’entrée dans l’ère du nucléaire est corrélée à une nette diminution des victimes de guerre. C’est la « voûte » du nucléaire : la crainte d’une guerre destructive pour l’humanité limite le seuil de violence des conflits. Comme l’écrit Raymond Aron, « c’est la possibilité de la violence illimitée qui, sans même que la menace en soit proférée, restreint la violence effective »7.

Wartime fatalities percentage of world population
Source : dod historical office Nuclear Posture Review, Washington, 2018
L’efficacité de la dissuasion nucléaire ainsi prouvée tend à la rendre bonne, et par là éthiquement acceptable. Toutefois, l’état de paix qui en résulte est très imparfait. Il ne s’agit pas de l’harmonie globale et permanente entre les États, mais plutôt d’une paix par défaut, en creux, par absence de guerre. Cet état est donc par essence insatisfaisant et instable. Le choix d’une paix, ou du moins d’une limitation de la violence, fondée sur la dissuasion nucléaire, s’apparente, in fine, au choix du moindre mal, dont Hannah Arendt rappelle que « la faiblesse de l’argument a toujours été que ceux qui le choisissent oublient très vite qu’ils ont choisi le mal »8.
- Jus ad bellum, jus in bello et théorie du double effet
Après cette approche par les conséquences, tentons d’aborder l’opposition apparente entre éthique et dissuasion sous l’angle du droit à la guerre, le jus ad bellum, théorisé successivement par saint Augustin dans La Cité de Dieu (ve siècle), saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique (xiiie siècle) et enfin Grotius dans De jure belli ac pacis (1625). La tradition chrétienne conditionne le recours à la violence entre États à l’accomplissement des critères suivants : juste cause, dernier recours, chances raisonnables de succès, déclaration publique par une autorité légitime, intention droite et proportionnalité.
Sans tous les reprendre, attardons-nous sur les critères les plus touchés par la singularité de la dissuasion nucléaire. Pour ce qui concerne l’autorité légitime, la critique porte parfois sur l’immoralité supposée de la solitude du dirigeant dans la décision ultime. En effet, la nécessité d’une réponse quasi immédiate en cas d’atteinte des intérêts vitaux ne laisse pas le temps à la recherche d’un consensus. À cela deux réponses : d’une part, le décideur tire sa légitimité de son élection, à tout le moins dans les démocraties ; d’autre part, une décision solitaire n’est pas forcément moins légitime qu’une décision collective. L’histoire fourmille d’exemples pour lesquels la dimension collective n’immunise pas moralement. Et la collégialité ne fait bien souvent que révéler une convergence de points de vue9.
La proportionnalité de la riposte peut aussi poser question, puisque « c’est l’ampleur disproportionnée des représailles qui doit dissuader le conflit »10. Cette contradiction apparente est toutefois résolue par le fait que, dans le concept de dissuasion, une frappe nucléaire est subordonnée à l’atteinte des intérêts vitaux. Ces conséquences extrêmes auraient probablement comme répercussion la mise en cause de l’existence de la nation, de sa souveraineté ou de la liberté du peuple. C’est ce qu’a confirmé l’avis de la Cour internationale de justice (cij) de 1996 : on ne peut pas exclure que des circonstances soient si graves que même l’emploi de l’arme nucléaire serait proportionné. Le général Gallois, théoricien de la dissuasion française, le résumait ainsi : « La force de la frappe est proportionnée à l’enjeu de ce qu’elle défend », c’est-à-dire la souveraineté nationale.
En suivant ce raisonnement, la dissuasion semble donc compatible avec les principes de moralité de recours à la guerre. Poussons-le et étudions maintenant non plus la dissuasion, mais un éventuel emploi de l’arme nucléaire au filtre du droit dans la guerre, le jus in bello, et plus particulièrement la problématique de la distinction combattant/non-combattant. Dans ce cas, ce n’est pas l’arme en soi qui est indiscriminante, mais l’usage qui pourrait en être fait. En effet, la différenciation est contextuelle et liée à ce qui est ciblé. Par ailleurs, elle dépend de l’arme elle-même, de sa puissance et de sa précision. Si l’on imaginait une frappe nucléaire sur une flotte militaire au milieu d’un océan, cet emploi serait complètement sélectif puisqu’il n’atteindrait que les hommes et les moyens ciblés. En outre, certaines armes conventionnelles sont plus puissantes que les plus petites armes nucléaires. Une frappe conventionnelle indiscriminante de type carpet bombing (« tapis de bombes » ou bombardement de saturation) sur une ville aurait des conséquences humanitaires immédiates bien plus désastreuses qu’une frappe nucléaire ponctuelle au milieu d’un désert par exemple.
La somme de ces arguments démontre que l’arme nucléaire n’est pas par elle-même indiscriminante ; tout dépend du type et des circonstances éventuelles d’emploi. Mais ce raisonnement présente une faiblesse. Le cœur de la dialectique de dissuasion est bien de créer la possibilité d’un dommage inacceptable et donc de faire peser une menace si forte qu’elle ne peut être complètement discriminante. Ce qui fonde la dissuasion, c’est « la nécessité de concevoir l’impensable »11. La dialectique qui consiste à vouloir envisager des cas d’emploi discriminants et proportionnés entre donc en contradiction avec le principe d’une dissuasion par représailles.
Pour finir, revenons au critère de l’intention droite : est-il moral de faire ou de planifier un acte immoral ? Les spécificités de l’arme nucléaire rendent la question délicate. Le stratège britannique Michael Quinlan12 tente d’appliquer la théorie du double effet : lorsque je suis agressé, si ma vie est menacée je peux tuer mon agresseur pour me protéger ; la mort de celui-ci est secondaire et subordonnée au gain principal qui est ma survie. Dans le cas de la dissuasion, le fait que mon arsenal nucléaire fasse renoncer l’adversaire à ses intentions hostiles et permette ainsi de préserver la souveraineté de la nation rend ce principe acceptable. Mais il existe là aussi une objection. Dans cette théorie, la conséquence néfaste doit être secondaire, tant quantitativement que qualitativement, par rapport au bénéfice qui est principal. Or, dans le cas de la dissuasion, les victimes potentielles ne sont plus l’effet secondaire, mais l’effet principal ; c’est ce qui permet de dissuader l’adversaire d’attaquer.
- Atténuer l’immoralité ?
Alors comment résoudre ce paradoxe de la dissuasion, qui « n’est rationnelle que pour autant qu’elle repose sur une menace dont la mise à exécution serait le comble de l’irrationalité »13. S’il n’est pas possible de démontrer positivement la moralité de la dissuasion, la solution est de tenter la définition de principes normatifs permettant d’en cadrer l’immoralité.
Le premier principe pourrait être d’affirmer, en suivant Nicolas Roche, que « l’arme nucléaire ne peut être que de dissuasion ». L’emploi d’une telle arme sur le champ de bataille resterait un pari dont il est difficile de garantir qu’il sera gagnant. La rupture, même locale, du tabou qui stabilise le monde depuis près de quatre-vingts ans ouvrirait une brèche à l’avenir incertain. Or, le caractère tactique d’une arme nucléaire n’est pas qu’une affaire de portée et de puissance. Little Boy et Fat Man, larguées sur Hiroshima et Nagasaki, sont des bombes lisses14 de faible puissance, qui ont pourtant eu un retentissement stratégique inégalé. De même, le Bulletin of the Atomic Scientists de 2019 constate que « les armes nucléaires françaises aéroportées ont des caractéristiques qui sont similaires à certaines armes nucléaires tactiques russes »15, alors que la doctrine nucléaire française n’envisage en aucun cas un emploi tactique de l’arme. Au-delà de leurs caractéristiques techniques, c’est donc bien la doctrine d’emploi qui rend ces armes stratégiques. Partant du constat du danger d’un glissement vers l’emploi, le premier critère normatif vise donc à conserver à l’arme nucléaire son statut stratégique.
En deuxième lieu, il apparaît que le principe d’une dissuasion nucléaire ne peut être que transitoire et s’inscrire dans un processus de désarmement. Cet effort nécessaire de limitation des armements vise à empêcher l’escalade et à refuser la dérive vers l’hégémonie. Il n’y aura pas de victoire nucléaire. C’est ce que souligne Benoît XVI : « Dans une guerre nucléaire, il n’y aurait pas de vainqueurs, mais seulement des victimes16. » L’objectif de l’humanité est d’atteindre un monde définitivement pacifié, libéré de la menace des armes. Dans ce domaine, le monde des abolitionnistes s’oppose à celui des gradualistes. Les tenants du Traité d’interdiction absolue des armes nucléaires (tian) veulent brusquer les principes du Traité de non-prolifération (tnp), dont le sixième chapitre impose un désarmement de « bonne foi ». Toute la difficulté consiste à objectiver la sincérité de celle-ci. Dans l’attente de l’unification utopique de l’humanité sous les mêmes principes moraux, ce désarmement ne peut être que collectif et s’inscrire dans le temps long afin de ne pas aboutir à une déstabilisation pire que l’état imparfait actuel. Il faut donc poursuivre l’objectif d’un désarmement commun, tout en défendant la possession de l’arme et le principe de la dissuasion tant que l’état du monde l’imposera.
Troisième étape : quel lien entre dissuasion et démocratie ? Cette forme de gouvernement n’est pas en soi un gage de moralité. Les études de psychologie sociale des années 1970 ont nommé cela « l’effet Lucifer » : dans certaines conditions, toute démocratie libérale bon teint peut sombrer dans les pires abjections. N’étant pas une protection, le principe démocratique peut même de prime abord apparaître comme un frein à la mise en place d’une dissuasion nucléaire robuste : compte tenu de l’effort national que cela impose, un régime politique fort aurait plus de facilité à la développer et à en entretenir les moyens. Aussi, lorsque les biographes rapportent que le président Giscard d’Estaing aurait dit « tant que je serai président, on ne se servira jamais de cette saloperie »17, la dissuasion ne peut être qu’affaiblie. Alors, que peut apporter la démocratie à l’éthique de la dissuasion ? C’est justement en ouvrant un espace de réflexion et d’expression que celle-ci peut moralement être cadrée. Le bulletin de vote du citoyen fonde l’autorité légitime, créant ainsi un équilibre entre décision individuelle et délibération collective. La possibilité d’un débat offre enfin des garanties éthiques, en permettant d’éviter une dérive conduisant à un emploi non maîtrisé.
Descendons maintenant à l’échelon de mise en œuvre. Les armées sont responsables de la crédibilité opérationnelle de la dissuasion. Elles sont à ce titre en première ligne pour répondre aux opposants à l’arme nucléaire, dont l’une des objections majeures est le risque d’accident dont les conséquences seraient désastreuses. La réponse s’appuie sur l’exemplarité de la mise en œuvre et du contrôle. Au quotidien, cette exemplarité repose sur l’engagement et le professionnalisme de chaque marin ou aviateur. Il ne s’agit pas de mots ou d’incantations, mais d’années de savoir-faire, de dévouement, d’actes ordinaires au service d’une œuvre extraordinaire. Au-delà des mots, comme le souligne l’amiral d’Arbonneau, sous-marinier fameux et ancien commandant de la Force océanique stratégique (fost), « la crédibilité de la dissuasion ne se décrète pas, elle se construit dans la durée, dans la persévérance, dans l’obstination, dans l’endurance. Elle est tout le contraire de la velléité »18.
Enfin, tant pour le militaire que pour le citoyen, la complexité de la question impose une prise de position personnelle. De même que la crédibilité de la dissuasion ne se décrète pas, l’éthique ne s’improvise pas mais se construit patiemment et évolue au gré des réflexions, de l’expérience et des rencontres. Cela vaut tout particulièrement pour celles et ceux qui sont engagés dans la conception ou la mise en œuvre des forces nucléaires. Comme le souligne Tocqueville, la nature démocratique de nos institutions autorise la réflexion dans le peuple comme dans les armées : « L’esprit général de la nation pénètre l’esprit particulier de l’armée19. » Pour le sujet qui nous intéresse ici, « poser le débat n’est pas perdre foi »20, mais permet au contraire de se forger une conviction. Le sujet est tout sauf anodin, il est légitime d’y réfléchir. Et c’est même nécessaire, puisque c’est cette réflexion qui permet de fonder la conviction intime que, le cas échéant, l’arme sera mise en œuvre. La crédibilité de la dissuasion repose, entre autres, sur ce positionnement personnel, ce qui impose d’avoir les idées claires sur sa détermination à agir, le jour du départ en patrouille.
- En guise de conclusion
Au milieu du xxe siècle, le progrès technique a abouti à une nouvelle forme de guerre, la guerre absolue, s’appuyant sur deux propriétés fondamentales de l’arme nucléaire, relevées dès 1963 par le général Beaufre : éliminer le rapport entre la puissance et la masse (une seule mission aérienne larguant une seule bombe suffit à détruire une ville entière), et ne plus être astreint en termes de liberté de mouvement grâce à la mobilité totale offerte par les avions, les sous-marins et les missiles.
Comme le souligne le général de La Motte, « l’éthique précède, accompagne et suit l’action. Elle est à la fois le facteur d’équilibre et la condition de l’évolution. Fruit de l’expérience passée, elle est indispensable pour l’action à venir »21. Les principes exposés ci-dessus n’affaiblissent pas le concept, mais au contraire le renforcent en permettant au citoyen, comme au militaire, de se construire une conviction éthique propre.
Pour revenir au propos de Camus cité en introduction, ce débat vaut pour l’arme nucléaire, mais plus largement pour toutes les découvertes et les progrès techniques que nous offre la science : quelle « utilisation intelligente » veut-on en faire ? L’arme nucléaire est un exemple qui montre que les progrès scientifiques ne peuvent pas être en dehors du champ de l’éthique, que celle-ci se doit d’accompagner la technique. Il s’agit là d’une matière instable, dont les conclusions ne peuvent être définitives. Ce qui caractérise l’homme n’est pas sa perfection, mais bien sa perfectibilité, sa capacité à se renouveler dans la recherche du bien commun. « Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme », dit Pascal.
Quel discours sera audible dans vingt ou trente ans ? Bien présomptueux celui qui aujourd’hui répondrait dans le détail à cette question. Toutefois, deux constantes perdureront probablement. D’une part, la réflexion éthique sera toujours plus centrale : face à l’arme nucléaire, l’humanité vit son unité, dans la mesure où cette menace dépasse les États ; il n’existe pas d’« exonération de principe par principe »22 de réflexion. Le questionnement éthique se poursuivra donc et dépassera les critères religieux, politiques ou de nationalité. D’autre part, il existe une continuité dans cette réflexion, chaque étape se nourrissant de la précédente face à une donne stratégique nouvelle. Les éléments proposés dans cet article constituent un modeste apport à cette continuité.
La guerre en Ukraine et l’effet cumulatif des désordres internationaux nous rappellent chaque jour que la liberté n’est pas une rente mais un combat, ce que trente ans d’illusion de dividendes de la paix et de croyance en la « fin de l’Histoire »23 ont eu tendance à nous faire oublier. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour préserver notre souveraineté, c’est-à-dire notre capacité à vivre librement en société ? La « charge éthique » induite par la possession de l’arme nucléaire est peut-être une partie de ce prix. 
1J. Nye, Nuclear Ethics, New York, The Free Press, 1986.
2« Resist the moral evil which nuclear weapons represented », The History of cnd, https://cnduk.org/who/the-history-of-cnd/
3Paul VI, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et Spes, Rome, 1965.
4N. Roche, Pourquoi la dissuasion ?, Paris, puf, 2017, p. 493.
5N. Roche, « Peut-on réconcilier armes nucléaires et morale kantienne ? », discours à l’Institut, 2019.
6P. Vandier, La Dissuasion au troisième âge du nucléaire, Monaco, Éditions du Rocher, 2018, p. 51.
7Cité dans P. Vandier, op. cit., p. 76.
8H. Arendt, Responsabilité et Jugement, Paris, Payot, 2005.
9En 2003, quarante-sept pays se sont engagés aux côtés des États-Unis dans la guerre en Irak.
10N. Roche, Pourquoi la dissuasion ?, op. cit., p. 493.
11T. de Champchesnel, « Quel rôle pour les armes nucléaires après la nouvelle revue de posture américaine ? », Note de recherche 57, irsem, juin 2018, p. 8.
12M. Quinlan, Thinking about Nuclear Weapons: Principles, Problems, Prospects, Oxford University Press, 2009.
13E. Bastié, « Interview de Jean-Baptiste Dupuy », Figarovox, 28 novembre 2019.
14Ces bombes ne disposaient d’aucun système de propulsion ou de guidage.
15Cité par O. Zajec, « “Some other Kinds of Controlled General War.” Deux ans après la Nuclear Posture Review américaine de 2018, quel débat sur l’emploi des armes nucléaires tactiques ? », Pensée stratégique, Institut d’étude de stratégie et de défense, faculté de droit, université Jean-Moulin-Lyon-iii, 2020, p. 11.
16Benoît XVI, Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix, Rome, 1er janvier 2006.
17« Le journaliste François Caviglioli a cité cette formule entendue par une amie de Giscard », dans https://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/valery-giscard-d-estaing-et-cette-saloperie-de-bombe-atomique-03-12-2020-2404122_53.php
18T. d’Arbonneau, « Actualité et avenir de la dissuasion nucléaire », Revue de la défense nationale, septembre 2004.
19A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique [1835-1840], Paris, Gallimard, « Folio Histoire », p. 370.
20J.-L. Lozier, intervention au colloque « Démocratie(s) et dissuasion », Bibliothèque nationale de France, 13 octobre 2022.
21B. Royal, L’Éthique du soldat français. La conviction d’humanité, Paris, Economica, 2011, p. 175.
22N. Roche, « Peut-on réconcilier armes nucléaires et morale kantienne ? », op. cit.
23F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992, 452 p.