Le fil Inflexions

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N°10 | Fait religieux et métier des armes

Jean-René Bachelet

Conclusion

Conclure, comme vous le savez, c’est résumer et ouvrir. En l’occurrence, résumer les riches interventions de fond que nous avons entendues serait un exercice réducteur, et donc potentiellement stérile, auquel je ne me livrerai pas. En revanche, quelle qu’ait été la richesse de cette journée, le sujet est d’une telle ampleur qu’un certain nombre de points ont été peu abordés, voire n’ont pas été évoqués alors qu’ils mériteraient de l’être. C’est dans cette perspective que je placerai ce propos de clôture.

Je ferai d’abord une observation préalable. Elle a trait au lien maintes fois réaffirmé entre le fait religieux, le sacré et le métier des armes. Tout le monde, je crois, a admis que le fait religieux et la question du sacré se posaient dans des conditions très particulières du fait du rapport des militaires à la mort.

Or, et les anciens présents dans cette salle, qu’ils soient militaires ou journalistes, ne me démentiront certainement pas, si on avait traité ce sujet il y a vingt-cinq ans – hypothèse d’école car cela n’aurait sans doute pas été possible –, je suis sûr que des voix se seraient élevées pour affirmer qu’il n’y avait pas de spécificité du métier des armes. Nous vivions en effet alors dans la parenthèse du temps de la guerre froide, avec des risques partagés aussi bien par les civils que par les militaires, alors même que la dissuasion nucléaire avait rendu l’affrontement guerrier virtuel. Aujourd’hui, nous sommes hélas revenus aux réalités de la condition humaine, donc des guerres réelles, et nul ne saurait disconvenir que la spécificité militaire, c’est bien un rapport à la mort, singulier et prégnant : la mort que l’on va risquer, mais surtout celle que l’on peut être conduit à donner. Voilà pourquoi la question du fait religieux et du sacré se pose pour les armées en des termes particuliers, ainsi que cela a été montré.

Venons-en maintenant aux points peu ou pas traités et qui méritent qu’on s’y attarde. Je veux d’abord revenir sur la question de la laïcité. Celle-ci s’impose, comme à tout un chacun, bien sûr, au nom d’une valeur essentielle qui est celle du respect de l’autre et des différences, condition d’une indispensable cohésion nationale. Mais il s’y ajoute, pour les militaires, une obligation. En effet, les armées détiennent de fait une capacité extravagante, celle que procure la force des armes qui leur sont confiées. Le pouvoir ainsi conféré est si considérable que l’on éprouve le besoin de le cantonner : obligation de porter un uniforme, interdiction de se syndiquer, de manifester… Une telle capacité, extravagante, je le répète, au regard du droit commun, ne va pas sans une nécessaire légitimité. Or, à ce jour, seule la nation donne cette légitimité à l’armée et celle-ci en est en quelque sorte la délégataire pour porter les armes et en faire usage si nécessaire.

On comprend bien, dès lors, que ce pouvoir et la légitimité qu’il réclame ne sauraient s’accommoder d’une représentation qui serait celle d’un groupe, d’une faction, d’un parti, d’une idéologie ou d’une secte. Ainsi s’impose, plus que pour tout autre corps de l’État, la laïcité des armées. C’est pourquoi, lorsque, parfois, de jeunes militaires, cela arrive, enfreignent les règles par des comportements ostentatoires, telle est la seule réponse à leur donner : ils portent alors atteinte au fondement même de leur engagement, le service de la France et de la nation.

Autre point. On a parlé de la mort, mais on n’a pas évoqué les blessés. Le général de Lapresle, présent dans cette salle, et que je salue avec une respectueuse amitié, connaît bien le sujet, lui qui était gouverneur des Invalides. Pour ceux qui ne le sauraient pas, les Invalides demeurent l’institution pour laquelle ils ont été créés voici plus de quatre siècles : un hôpital et une maison d’accueil pour les invalides de guerre. Or, aujourd’hui encore, ceux-ci existent, parfois très jeunes et très grièvement blessés, plus nombreux que les morts dont les obsèques solennelles sont relayées par les médias. On ne parle pourtant jamais d’eux. Ne pensez-vous pas que leur sort se rattache à la même problématique que celle qui est ici abordée ? Face à la mort, il existe ce qu’il faut bien appeler une liturgie, qu’elle soit laïque ou religieuse, pour aider au passage. Mais le grand blessé, lui, ne tourne jamais la page… Voilà un point qui, autant voire plus que l’autre, exige une réponse à la question du sens. Par ce biais aussi, le fait militaire aborde les rivages du religieux et du sacré.

Les trois autres points que je voudrais souligner sont plus techniques. Les armées ne sont pas étrangères aux phénomènes de société, c’est un truisme. Parmi ceux-ci, la virtualisation du réel, si j’ose hasarder cette expression, n’est pas des moindres. Le fait militaire en est affecté à deux degrés. Indirectement, quand les enfants, et pas seulement eux, passent leur temps à faire la guerre sur des jeux vidéo ou à en subir les images à la télévision. Directement car, aujourd’hui plus qu’hier, la majorité des militaires interviennent en opération par le biais d’écrans qui virtualisent totalement leur action. Virtualité, distanciation, déshumanisation, banalisation, notamment de la mort… Quelles conséquences cela peut-il avoir pour notre réflexion ? Voilà de quoi la prolonger.

Autre évolution en cours : la privatisation de la guerre. Tout commence par un propos de bon sens dans le libéralisme ambiant : pourquoi les armées continueraient-elles à assurer des fonctions qui seraient mieux remplies, et à moindre coût, par des organismes, éventuellement privés, dont c’est le métier ? Et l’on parle beaucoup aujourd’hui au ministère de la Défense de déport de fonctions. Mais, dans ce droit fil, outre-Atlantique, on va beaucoup plus loin. Ainsi fleurissent les sociétés militaires privées (smp) dont les compétences recouvrent aujourd’hui largement des fonctions jusque-là jugées strictement régaliennes. Elles sont notamment très largement à l’œuvre en Irak, avec les débordements que l’on connaît. L’action militaire peut-elle s’exercer dans une stricte logique économique ? Si tel devait être le cas, notre sujet n’a plus d’intérêt. Mais le retour au temps des condottieri constitue-t-il un progrès de civilisation ? Voilà encore de quoi prolonger la réflexion.

Enfin, il faut revenir sur une problématique qui a été posée à la fois par Monique Castillo et Danièle Hervieu-Léger, mais en des termes différents. C’est celle d’un nécessaire « grand dessein », d’essence il est vrai quasi sacrée, dans lequel, historiquement, la geste militaire puise l’essentiel de son inspiration. Or l’une le juge promis à disparition quand l’autre se contente de l’estimer problématique. Monique Castillo posait ainsi la question de la capacité à surmonter la désacralisation de la société postmoderne. C’est effectivement une question extrêmement importante. Mais il me semble qu’elle fait implicitement référence à une vision de l’armée à vrai dire datée : celle qui en fait le rempart de la « patrie », à la fois sacrée et menacée. Il est vrai que si la patrie, qu’on n’appelle d’ailleurs plus comme cela, n’est plus ni sacrée ni menacée, quelle légitimité et quelle inspiration reste-t-il pour l’armée ?

Voilà une question que nous n’avons pas éludée lorsque nous avons rédigé en 1999 L’Exercice du métier des armes dans l’armée de terre, fondements et principes. Pour la première fois de son histoire, la France ne se connaissait plus d’ennemi effectif ou potentiel susceptible de faire peser sur elle une « menace ». Or, jusque-là, non seulement la « menace » donnait une légitimité à la « défense », vocable miroir qui s’était imposé à la fin de la Seconde Guerre mondiale en lieu et place de la « guerre », mais elle était aussi très structurante pour les armées, qui s’organisaient en conséquence pour y faire face. Pour autant, le monde de paix brièvement rêvé par des esprits généreux après la « chute du mur » se révélait un monde de violences qui soulignait comme jamais l’impérieux besoin des armées. Nous sommes ainsi partis de l’évidence de ces violences, dont le spectacle est aujourd’hui largement relayé par les moyens de communication modernes. Chacun pouvait constater le caractère universel de l’horreur provoquée, au-delà de tous les relativismes, par ce qu’il faut bien appeler le Mal, l’existence objective du Mal, à travers ses expressions paroxysmiques : l’insoutenable massacre des innocents, hier les juifs, femmes et enfants à la porte du four crématoire, aujourd’hui le génocide rwandais.

Cette évidence s’imposait à tous. Elle réclamait qu’on y mette un terme. Elle révélait qu’au-delà des bonnes intentions, en dépit de l’humanisme qui imprègne les consciences, quelles que soient les injonctions des convictions religieuses, il est des seuils à partir desquels il n’est d’autre solution que l’usage de la force, c’est-à-dire la capacité à infliger la destruction et la mort. Ainsi se rappelaient la nature et la fonction des armées : au-delà du vocable réducteur de « défense », elles étaient détentrices de l’extravagante capacité de faire usage de cette force, à la mesure des violences à combattre.

Mais, dans le même temps, à travers le rejet de la violence se révélait aussi, en quelque sorte « en creux », une commune adhésion, plus ou moins consciente, plus ou moins explicite, à ce qu’il faut bien appeler des valeurs à vocation universelle : l’universalité de l’homme, le prix attaché à la vie, l’intégrité et la dignité de la personne humaine. Ainsi s’impose de plus en plus à l’humanité tout entière, et c’est l’un des aspects positifs de la mondialisation, une conscience de destin commun.

Dès lors se trouvait légitimé l’emploi de la force. Mais il s’en trouvait de surcroît nécessairement cantonné, car si la force devait être elle-même violence sans limites, surgissaient alors d’insupportables contradictions. Ainsi se réactivait la haute ambition multiséculaire de maîtrise de la force comme un grand idéal humaniste, venu des origines, souvent trahi, jamais démenti, au cœur de nos enjeux de civilisation, mais aussi de la complexité de la condition humaine. En effet, il ne fallait pas éluder une difficulté extrême : le caractère quasi sacré qui entoure cet idéal inspiré de ce que j’appellerai le « principe d’humanité » est redoutablement ambivalent ; pour peu que la sacralisation de la cause entraîne la diabolisation de l’adversaire, alors ressurgit la barbarie. C’est une constante historique, plus que jamais actuelle ; vous en connaissez les tristes exemples, notamment contemporains.

Je ne suis donc pas en accord avec Danièle Hervieu-Léger lorsqu’elle parle de la fin du « grand récit ». Qu’il réclame une reformulation, nul n’en doutera. Ce qui pose problème aujourd’hui, ce n’est pas une haute inspiration, je viens de tenter de la caractériser dans son expression la plus resserrée, mais son indispensable médiation, l’échelon intermédiaire qui jusqu’à présent incarnait cela, pour le meilleur et pour le pire : la nation, ou la patrie, telle qu’on la dénommait plus volontiers hier.

Ce matin, Dominique Alibert a bien montré, et c’est un parallèle intéressant même s’il ne faut pas le pousser trop loin, les analogies qui existent entre la fin de l’Empire romain puis de l’Empire carolingien et les Temps modernes avec cette période intermédiaire de chaos. Peut-être faudra-t-il en passer par là. J’ai cependant la conviction que le « grand récit » est toujours là, potentiellement. De toute façon, c’est l’ancien militaire qui parle, s’il n’y a pas de « grand récit », il y aura, si j’ose dire, un « petit récit ». En effet, un chef militaire digne de ce nom, qui veut que sa troupe se comporte comme il convient et remplisse sa mission, n’aura de cesse de la motiver, donc de lui camper une image d’elle-même et du sens de sa mission qui remplira cet office.

Je vois par ailleurs de multiples indices qui montrent que le pire n’est jamais certain ; je vois des enfants dans les écoles, dans les collèges et les lycées qui sont prêts à croire en ce grand dessein, pour peu qu’on le leur propose. Un dessein où il y a aussi place pour le politique. Les gens de ma génération se souviennent du retour du général de Gaulle au pouvoir. Dans les années qui précédaient, même les enfants que nous étions n’étaient pas fiers d’être Français. Souvenez-vous de cette époque où les présidents du Conseil se succédaient à un rythme effréné et dont la première démarche était le voyage à Washington pour y chercher des subsides. Souvenez-vous de l’accablement qui nous avait saisis à l’annonce de la chute de Diên Biên Phû. Et puis, en l’espace de quelques mois, le Général a redonné à la France à la fois une place signalée dans le concert des nations et la fierté d’elle-même. Il avait un « grand dessein », il en faisait le « grand récit », et ça marchait. Ne désespérons donc pas du politique…

Mais revenons-en au sacré et, plus particulièrement, à son ambivalence que j’ai esquissée précédemment. À travers les âges, de façon constante et sous de multiples formes, la barbarie dans l’action militaire ressurgit toujours lorsqu’il y a sacralisation de l’action et, en amont, sacralisation du but politique. En effet, s’il y a sacralisation, celui qui est porteur de ce but politique est porteur du Bien. Ceux qui s’opposent à lui sont alors forcément animés par le Mal et diabolisés, donc affectés d’un déni d’humanité. Le xxe siècle, autant et plus que les siècles antérieurs, a connu nombre de ces régressions barbares. Sacralisation de la race, c’est le nazisme ; sacralisation de la classe, c’est le marxisme. Est-ce un hasard si une certaine sacralisation des Droits de l’homme et de la démocratie telle qu’on la voit à l’œuvre de nos jours peut produire les mêmes effets ?

Tout cela est extraordinairement difficile, car pour autant, il n’est pas de troupe vaillante sans une puissante inspiration et sans l’usage, pour cela, de pratiques telles qu’une véritable liturgie laïque propre à conforter cette troupe et ses chefs dans son identité collective, dans sa cohésion, dans son inspiration, et donc dans son moral. Celui qui a la redoutable tâche d’orchestrer et de doser cette délicate et ambivalente alchimie, c’est le chef. C’est ce brave lieutenant de vingt-cinq ans à la tête de sa trentaine d’hommes, c’est ce capitaine de trente ans avec sa centaine d’hommes, et ce colonel avec son millier d’hommes. C’est dire à quel point le recrutement de nos chefs doit être de qualité, tout comme celle de la formation qui doit leur être dispensée et, en amont, le corpus documentaire, réglementaire et pédagogique sur laquelle s’appuie celle-ci.

En ce domaine, John Christopher Barry, en nous présentant le « credo » du soldat américain, nous a montré le caractère potentiellement délétère de tels outils conceptuels. Pour ce qui nous concerne, notre « code du soldat », traduction schématique de notre « grand récit », pour reprendre l’expression précédemment employée, est, quant à lui, en parfaite cohérence avec les principes esquissés ici, mais sans garantie de résultat car, dans les situations extrêmes qui sont le lot des soldats, là où il n’y a pas de bonne solution, seule, parfois, in fine, la conscience dicte les choix, dans l’expression d’une pleine liberté.

Au risque d’être encore plus schématique, en conclusion de ces riches débats, j’énoncerai la proposition suivante : l’action militaire, plus que tout autre activité humaine, a besoin de sens, comme d’un horizon sacré, et cet horizon sacré, c’est la cause de l’homme. Retenons qu’elle peut être infiniment mieux orchestrée qu’elle ne l’est, et que le pire n’est jamais certain.

Credo du soldat américain : ic... | J. Barry