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N°18 | Partir

Emmanuelle Diolot

Celles qui restent

« Plus inconnue que le soldat inconnu, sa femme. »

« J’ai fait le choix d’épouser un militaire… » Combien de fois cette phrase a été prononcée au cours des différents entretiens menés pour découvrir et essayer de comprendre un monde inconnu ou mal connu : celui de femmes dont le mari, soldat, est parti en opération extérieure (opex). Inconnu car rares sont ceux qui en parlent vraiment, malgré la curiosité récente de quelques journalistes. Peu d’entre eux décrivent cet élément du monde militaire que certains nomment la « base arrière »1. Ainsi, nombreuses sont celles qui, pour justifier leur situation, ont répété à maintes reprises cette phrase sur un ton neutre, revendicatif, ou désenchanté, comme pour s’excuser pour certaines, comme pour se différencier des autres types d’épouses pour d’autres. « Avoir choisi » d’épouser un militaire leur semble donc être structurant dans leur vie2. La raison essentielle réside dans les départs inhérents à cette profession. Les articles de ce dossier thématique ont montré le lien entre le statut de militaire et son aboutissement même dans la situation de combat, c’est-à-dire, désormais, essentiellement l’opération extérieure.

Le militaire est donc par définition quelqu’un qui part. Par opposition, leurs épouses sont « celles qui restent ». Tout un ensemble de questions se posent à leur sujet : leur vie pendant le temps de l’opex ; l’homogénéité ou non de leurs réactions ; leur perception du fait de rester ; leur gestion de l’opération extérieure, du moment du départ – période de l’absence physique du militaire qui, quelques jours auparavant était encore présent au foyer, auprès des enfants, voire qui prenait une certaine place dans le lit conjugal – jusqu’à son retour.

Cette période, loin d’être neutre pour ces femmes, met en jeu leur rapport à elles-mêmes et à l’autre à travers non seulement la peur de l’inconnu et du danger de la mission (et donc de la mort potentielle), mais aussi la gestion de l’absence, du quotidien, de l’image de soi.

  • Les temps forts

De l’annonce du départ jusqu’au retour de mission, « celles qui restent » traversent généralement quatre étapes a minima. Celles-ci sont plus ou moins fortement vécues en fonction de l’âge, de l’expérience, du type d’opex, mais aussi de l’expérience conjugale et familiale. Ainsi, une jeune épouse dont le mari part pour la première fois ne vivra pas cette épreuve comme une mère de famille qui connaît « sa » cinquième opération extérieure. Le type d’opération, mais aussi l’appréhension du danger et de l’inconnu qui est liée, influencent également leur perception. Reprenant les propos de certaines femmes rencontrées : « Il y a les opex et il y a l’Afghanistan. » L’histoire personnelle de chacune et leur moment de vie jouent également un rôle dans ce « partir ». Une jeune femme qui vient de quitter son activité professionnelle pour se consacrer à son foyer pourra ressentir plus fortement l’absence de son conjoint car elle est privée de cet autre environnement social exutoire.

  • Le départ ou le paradoxe du soulagement

Paradoxalement, les premiers jours après le départ, « celles qui restent » peuvent être à la fois tristes et soulagées. Tristes que leur époux soit parti, mais en même temps soulagées qu’il soit enfin parti, car durant les quelques semaines qui précèdent la mission, celui-ci n’est généralement déjà plus présent mentalement. Le temps de la préparation, plus ou moins exigeant en fonction de l’opération extérieure, l’amène, qu’il soit officier ou militaire du rang, à penser de plus en plus à son engagement futur et à délaisser en partie son foyer. Il peut être difficile pour son épouse de le déranger alors que le quotidien est toujours présent. La famille aussi. Une certaine tension peut alors s’installer, ce qui fait du départ une sorte de soulagement car, enfin, la situation retrouve une sorte de « normalité » : l’époux n’est plus dans l’entre-deux, sa famille non plus.

  • L’installation de la mission ou les réaménagements du quotidien

En fonction de l’« expérience » de celles qui restent, les premières semaines comportent des aménagements plus ou moins importants. Aménagement du territoire, aménagement du rythme de vie afin de se substituer au père désormais absent. Il faut aussi trouver un rythme pour communiquer, passer du contact réel à un contact virtuel. Savoir aussi ce que l’on peut dire et ce qu’il faut taire.

Durant les mois de préparation, les épouses peuvent consentir à des concessions sur la gestion du foyer, sur la place des objets du quotidien. Certaines reportent des petits travaux d’intérieur et profitent de l’absence de leur conjoint pour, par exemple, installer quelques meubles, dont, de toute façon, il ne se serait pas occupé avant, tellement préoccupé par sa mise en condition. En fonction de leur expérience, de la composition de la famille, de l’activité professionnelle et de la durée de la mission, des aménagements de rythme plus ou moins importants sont réalisés.

  • Le dernier mois de l’opex ou l’appréhension du retour

En situation d’opération extérieure de longue durée, le dernier mois peut comporter quelques « dangers » ou des changements d’attitude : des habitudes ont été prises par la « base arrière », des concessions, peut-être durement consenties, ont été faites et l’imminence du retour peut être génératrice, si ce n’est d’une angoisse, tout au moins d’une tension. Certaines se demandent si chacun retrouvera sa place en tant que parents, en tant qu’époux. D’autres s’inquiètent de l’obligation de consentir à nouveau à une présence adulte, à une autre autorité, à un autre rythme, dans sa vie intime, une sorte de limitation à la liberté personnelle telle que celle vécue pendant plusieurs mois. Pour d’autres, enfin, cette imminence du retour peut exacerber certains problèmes ressentis au sein du couple, et donc être un accélérateur de choix et, potentiellement, une source de rupture. Certaines commencent déjà à imaginer, à planifier les premières semaines : week-end sans les enfants, moments pour soi, seule, reprise de certaines activités.

  • L’après-mission ou le difficile retour à la normale

Tout comme la mission ne commence pas au moment du départ, elle ne se termine pas le jour du retour. Une phase d’adaptation, plus ou moins longue, plus ou moins éprouvante existe durant laquelle « celles qui sont restées » jouent un rôle important. Certaines sont tellement soulagées de ne plus être seules avec les enfants qu’elles souhaitent assez rapidement prendre « quelques jours de vacances entre filles ». Elles sont également là pour aider leur époux à se réadapter à leur quotidien. C’est le moment de la confrontation de leurs aspirations personnelles avec celles de « celui qui est parti », qui a peut-être idéalisé ce qu’il laissait au foyer. L’enjeu sera alors dans la rencontre entre cet idéal et la réalité du quotidien.

  • Les épreuves pour « celles qui restent »

Toutes ces étapes sont autant d’épreuves que vivent « celles qui restent ».

Tout d’abord, la perception de la temporalité, différente entre les deux univers, pose quelques soucis de communication et d’appréhension des problèmes « urgents ». « Celles qui restent » sont également des êtres aimants dont l’éloignement de l’époux est, pour certaines, source de manque. Un manque qui peut être amplifié par le problème de l’immédiateté liée aux nouveaux outils de communication qui génère un besoin d’être « comme à la maison » et donc de pouvoir discuter assez régulièrement. Ce besoin peut aller jusqu’à s’obliger à être disponible, à réguler sa journée pour être là « au cas où il appellerait ; on ne sait vraiment jamais quand il peut le faire ». Certaines, donc, attendent et… restent à la maison aussi souvent qu’elles le peuvent, allant jusqu’à regarder leur téléphone pour être sûres de ne manquer aucun appel. Elles sont également avides de nouvelles, d’informations, à l’affût de tout signe, via la presse ou la communauté militaire notamment. Ce qui peut ne pas être compris par l’autre partie qui, elle, est « dans l’action » risque de générer quelques frictions plus ou moins importantes lors des échanges téléphoniques.

  • Le paradoxe de l’entre-deux ou quelques « petits » effets sur le couple

Pour « celles qui restent », l’entre-deux est vécu durant la mission. Elles sont alors confrontées aux avantages et aux inconvénients de la mère célibataire, qu’elles cumulent avec ceux attachés au statut de mère mariée. Elles ne sont ni vraiment épaulées par le père ni totalement livrées à elles-mêmes. Elles doivent, plus qu’à l’accoutumée, s’occuper de la logistique, qu’elles soient femmes actives ou non. La différence de statut étant pour certaines si infime, que l’un des effets engendrés pourra être la prise de décision d’une éventuelle séparation en cas de problèmes au sein du couple. Elles sont déjà habituées à tout gérer, ou quasiment tout gérer, au foyer ! Si, à leurs yeux, le couple n’a plus de raison d’être, la mission sera suivie d’une rupture; la fin d’un entre-deux.

  • Petit jeu de dupes au quotidien

Certaines théories présentent le couple comme fonctionnant à partir de ce que l’on peut nommer le dialogue conjugal. Celui-ci, à travers les réaménagements entre le « moi » de chacun en vue d’une création d’un « nous » tiers, nécessite un certain mode de communication, avec ses petits riens, ses redites, avec des fonctions phatiques. L’opex met en question cette reproduction du dialogue conjugal – comment le couple se perpétue et à travers quels espaces ? – qui laisse une marque difficilement rattrapable pour certains. Plus les opérations extérieures se succéderont, plus ce dialogue conjugal sera remis en question ou consolidé, d’autant plus que s’installe plus ou moins consciemment une sorte de jeu de dupes au quotidien à travers des petits ou gros mensonges, des dénis, des oublis. « Tout le monde se ment » pour différentes raisons : pour gérer la peur du danger, de l’accident, pour éviter d’inquiéter l’autre inutilement sur les problèmes du quotidien de la « base arrière » ou sur les accidents survenus sur le terrain. Ces mensonges peuvent prendre la forme d’omission d’un accident domestique plus ou moins grave, d’une querelle avec l’un des enfants, d’une grave maladie. Mensonges perçus comme nécessaires par certaines. Tel un acte magique, elles conçoivent le fait de ne pas dire, comme le moyen de ne pas déstabiliser leur époux, de ne pas le rendre vulnérable sur le terrain et donc d’éviter un éventuel accident. Ne pas dire, mentir, sur l’« ici », permettrait de protéger « là-bas », quelle que soit la réalité de cette croyance.

Ceux qui partent mentent aussi. Dans un même type de croyance. Le point critique sera lors de la « révélation » des secrets, de leur acceptation ou non. Chacun vit cette étape selon son mode de valeurs, mais jamais la « découverte » des mensonges ne laisse neutre le dialogue conjugal.

  • La double peine des femmes

Cette double peine consiste dans le fait que les épouses sont rarement mises en avant lors des opérations. En particulier lors du retour : alors que leur époux reçoit médailles et autres félicitations, elles n’ont généralement droit à aucun égard alors qu’elles ont également survécu à leur mission. Dans une société ayant pour valeurs l’épanouissement individuel et l’estime de soi – les femmes de soldat sont des femmes intégrées à part entière dans leur temps –, la sensation de rejet peut être brutale et les rancœurs pourront se développer, fragilisant la structure familiale.

Si on souhaite qu’à leur retour de mission les soldats ne fassent pas l’objet d’une profonde amertume, alors qu’ils ont déjà leur « après-mission » à gérer, il convient de donner une juste reconnaissance à ce que leurs épouses ont réalisé durant leur absence. Les mettre davantage en avant, faciliter leur quotidien, écouter leurs attentes. Car leurs aspirations individuelles ne diffèrent en rien de celles des femmes de leur temps. Elles sont tout autant aux prises à des choix quant à leur vie de femme, de mère et d’épouse. Certes, ce qui se trame dans la sphère privée est affaire individuelle, mais l’institution militaire a des devoirs envers ses soldats et leur environnement familial afin de garantir leur stabilité et leur épanouissement, favorisant ainsi l’adhésion maximale aux besoins de la mission.

1 Nous noterons le petit guide Partir en mission réalisé par le service de santé des armées, qui a pour objectif d’aider les familles tout au long de la mission.

2 Nous ne reviendrons pas sur les origines du « choix », la littérature tant sociologique que psychologique étant assez prolifique sur ce sujet. Un seul constat : pour elles, il ne s’agit nullement d’un « hasard » mais bien d’un « choix », un engagement fort ayant du sens.

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