Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°22 | Courage !

Emmanuel Goffi

Expression libre

« Par-delà l’obéissance et le culte de la discipline, […] le soldat,
garant de l’indépendance nationale, est d’abord un homme libre. »

Général Éric de La Maisonneuve (Le Métier de soldat)

Il existe un vieil adage dans les armées qui affirme que « réfléchir, c’est commencer à désobéir ». Adage mainte fois illustré par la célèbre phrase du maréchal Lyautey qui déplorait de constater que « lorsque les talons claquent, les cerveaux se ferment », soulignant ainsi le lien étroit entre obéissance et liberté d’esprit, la seconde fortement contrainte par la première. Les contraintes sur la liberté d’esprit des militaires sont particulièrement marquées dans le domaine philosophique, où la pensée abstraite est susceptible de conduire à des raisonnements pouvant ébranler le fragile édifice de la hiérarchie et, le cas échéant, conduire à la désobéissance. Contrairement aux armées anglo-saxonnes, et en particulier l’armée américaine, la réflexion philosophique est absente du paysage militaire français. On trouve certes, ça et là, quelques écrits amorçant une réflexion sur le sens à donner au métier des armes dans un monde marqué par la dilution des valeurs1, mais cela n’est sûrement pas suffisant.

Pourtant, contrairement à l’affirmation de Jean-Hugues Matelly qui considère qu’« il n’existe guère de place pour une nouvelle dynamique de réflexions intellectuelles militaires »2, nous pensons que la réflexion intellectuelle est possible. S’il est vrai que la liberté d’esprit est contrainte par certains textes normatifs, il est également vrai qu’elle n’est pas proscrite. En contrepartie, le poids de la culture militaire pèse sur la latitude donnée aux militaires en matière de réflexion et d’expression d’opinions philosophiques.

Dans un système où l’efficience est un objectif de chaque instant, où chaque décision peut avoir de lourdes conséquences, il est évident que la rigueur et la discipline doivent être la règle. Mais, comme le souligne le général de La Maisonneuve, « la soumission aux règles, l’exécution des ordres sont l’alphabet du soldat ; mais avec les lettres, il faut savoir composer »3. Rien, en effet, n’interdit ni n’empêche de concilier discipline et réflexion. Dans une armée professionnelle, où chaque militaire est formé pour devenir un spécialiste et un conseiller de la hiérarchie, il n’y aurait rien de plus pénalisant qu’une sclérose intellectuelle généralisée. C’est ce que semblait souligner Alain Juppé, alors ministre de la Défense, lorsqu’il appelait les stagiaires du Collège interarmées de défense à « sortir des voies ordinaires pour mener une réflexion originale et audacieuse », seule garante de l’efficacité future des forces armées4.

Cet appel interroge dans une institution où l’originalité de la réflexion doit s’inscrire dans un cadre contraint et où la libre-pensée peut s’avérer pénalisante. S’il est indéniable que de nombreux progrès ont été faits en matière de liberté d’esprit au sein des armées françaises, il n’en demeure pas moins que la crainte traditionnelle de déplaire à l’autorité et de risquer une sanction reste tenace. Comment alors articuler devoir d’obéissance et liberté d’esprit dans une institution où réfléchir est encore trop souvent considéré comme un début de désobéissance ?

Michel Foucault nous offre une réponse qui mériterait d’être étudiée plus avant dans les armées : le « jeu parrèsiastique » exigeant le courage de « dire la vérité » en dépit des risques, associé au « courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend »5. Mais, pour entrer dans ce schéma, encore faut-il se sortir du conformisme ambiant pour laisser s’exprimer la liberté d’esprit nécessaire à tout débat constructif.

  • La liberté d’esprit comme philosophie

Le domaine de l’éthique est symptomatique des limites imposées par certains chefs à leurs subordonnés en matière de réflexion philosophique. Aujourd’hui, si la matière est largement citée, il apparaît qu’elle relève plus de l’exercice rhétorique et de l’outil de communication que d’une véritable conviction concernant son intérêt. La philosophie en général et l’éthique en particulier offrent en effet de nombreux outils de contestation de l’ordre établi. De fait, limiter la réflexion en la matière à sa portion congrue, c’est-à-dire à une éthique low cost fondée sur une interprétation très superficielle de la déontologie kantienne, permet de circonscrire la liberté d’esprit et d’éviter d’éventuelles tentations de désobéissance.

Cependant, elle inscrit la pensée dans un cadre laissant à croire qu’un comportement éthique consiste simplement à appliquer le Code du soldat. Loin s’en faut ! Emmanuel Kant n’a jamais postulé l’idée qu’un comportement moral consiste à appliquer une règle imposée. Il souligne d’ailleurs la différence fondamentale entre agir « conformément au devoir », c’est-à-dire « par inclination », et agir « par devoir », c’est-à-dire selon « une volonté bonne », la seconde seule ayant une valeur morale6. En d’autres termes, appliquer le Code du soldat ne serait pas pour Kant considéré comme un gage de moralité. Selon lui, l’acte moral est celui qui respecte l’impératif catégorique : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle7. » C’est là que la liberté d’esprit intervient. Faire son devoir consiste à définir de manière rationnelle et autonome les lois que je m’applique à moi-même en vertu de l’impératif catégorique. Plus encore, il affirme que l’autonomie est le « principe suprême de moralité »8. On ne peut, en effet, envisager l’autonomie sans liberté d’esprit. Mais comment envisager la liberté d’esprit dans un système contraint ?

Car le système est contraint. Il l’est pour de multiples raisons qui n’entrent pas dans le périmètre de cet article et dont l’efficacité est certainement la principale. Mais contraint ne veut pas dire réfractaire. À y regarder de plus près, les restrictions en matière de liberté d’esprit relèvent plus de la pratique et des acquis culturels, tant « les vieilles préventions restent vivaces contre ceux qui s’expriment et tentent de faire évoluer le système »9, que des normes en vigueur. Les textes normatifs n’interdisent nullement de s’exprimer. La liberté d’esprit n’est en rien interdite. Comme tous les droits et toutes les libertés, elle est limitée, encadrée, mais autorisée10. Chacun demeure libre d’exprimer ses opinions. Encore faut-il en avoir le courage ! Car dans les armées, la liberté d’esprit est indissociable des risques encourus. Mais ces risques, « perdre quelque argent, avantage ou situation »11, ne sont pas inhérents au cadre normatif du système. Ils sont la résultante d’interprétations diverses et variées faites soit par des exégètes des règlements militaires qui profitent du manque de précision de ces derniers pour imposer leurs propres vues, soit par les militaires eux-mêmes souvent trop timorés pour prendre le risque de déplaire. Il suffit de regarder l’article L4121-2 du Code de la défense pour comprendre que si rien n’est formellement proscrit, la formulation reste suffisamment imprécise pour permettre des interprétations diverses et variées. Bref, au-delà des restrictions réglementaires, il faut avoir le courage de ses opinions pour mériter sa liberté d’esprit, parfois au prix de risques plus ou moins grands. En matière de liberté d’esprit, comme dans d’autres domaines, il paraît un peu trop facile de se retrancher derrière une supposée interdiction imposée par le « système ».

Pour John Stuart Mill, la liberté de conscience est la « région propre de la liberté humaine » et est pratiquement indissociable de « la liberté d’exprimer et de publier ses opinions »12. Pour autant, il faut souligner que Mill insiste sur le fait que « les intérêts permanents de l’homme […] autorisent la sujétion de la spontanéité individuelle à un contrôle extérieur uniquement pour les actions de chacun qui touchent l’intérêt d’autrui ». Autrement dit, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, selon le célèbre proverbe. Mais cet axiome ne peut ni ne doit justifier toutes les restrictions. Il doit être limité aux actions portant préjudice à la communauté de manière avérée. Il faut donc s’abstenir, toujours selon Mill, d’« imposer silence à l’expression d’une opinion », car « cela revient à voler l’humanité ». Pour le philosophe, l’expression d’une opinion permet non seulement de modifier ou d’infirmer une vérité, mais elle permet également, le cas échéant, de la confirmer. Seul le débat fondé sur l’échange permet d’éclairer la vérité pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, l’utilité étant « le critère absolu dans toutes les questions éthiques », et la liberté d’esprit étant nécessaire au « bien-être intellectuel de l’humanité ». Il est quelque peu inquiétant de constater que ces considérations datant du milieu du xixe siècle doivent être rappelées près de deux siècles plus tard.

S’il paraît évident que seul le débat, quand bien même il se situerait hors « des voies ordinaires », est générateur de progrès, il paraît aujourd’hui indispensable de favoriser la réflexion. Celle-ci ne peut avoir lieu que dans un cadre où la liberté, si chère à Mill, favorise la naissance de ce que Nietzsche appelle l’« esprit libre » (Freigeist) et qu’il définit comme étant « celui qui pense autrement qu’on ne l’attend de lui à cause de son origine, de ses relations, de sa situation et de son emploi ou à cause des vues régnantes du temps »13.

Même époque, autre philosophe, Friedrich Nietzsche considère que cet esprit libre n’est possible qu’en rejetant le dogmatisme aveugle prétendant à la recherche d’une vérité objective et qu’il doit s’appuyer sur la connaissance fondée non seulement sur les acquis du passé mais également sur l’expérience personnelle14. Il faut donc se défaire de cette « oligarchie de l’esprit » qui enferme la pensée dans des modèles préfabriqués pour oser penser la nouveauté. Mais, nous dit Nietzsche, cela n’est pas sans danger. Cette « volonté de se déterminer soi-même, […] cette volonté du libre vouloir » est « une maladie qui peut détruire l’homme ».

C’est à l’intersection de la théorie et de la pratique que le général de Gaulle tutoie les philosophes. L’« homme de caractère » auquel il faisait allusion dans Le Fil de l’épée15 n’est pas si éloigné de l’« esprit libre » de Nietzsche. En fait, tous deux visent à la liberté d’esprit et nécessitent du courage.

La liberté se mérite. Les militaires doivent s’en convaincre et trouver leur place dans les débats philosophiques. La liberté d’esprit est le corollaire de la curiosité intellectuelle et de la capacité de réflexion. Elle est le résultat d’une démarche personnelle qui consiste avant tout à acquérir de la connaissance puis à la mobiliser au service d’une analyse. Certes, il serait hasardeux de postuler que « savoir, c’est être libre », mais il le serait encore plus d’affirmer que la liberté peut se concevoir sans savoir ni autonomie de pensée. La réflexion intellectuelle est une expression de la liberté qui ne nécessite pas forcément l’aval de tiers, mais requiert en contrepartie le courage de faire face aux conséquences d’une telle liberté car « le courage n’est pas une attitude en face de l’autre, mais à l’égard de soi »16.

  • Le courage pour vertu

Le courage est tout sauf évident. Si le conformisme est particulièrement marqué dans les sociétés humaines17, il est certain qu’il l’est encore plus au sein de l’institution militaire. La psychologie sociale et la sociologie ont démontré à plusieurs reprises le poids de l’environnement sociétal sur le comportement des individus, ainsi que la propension de l’être humain à la soumission, que ce soit à l’avis général ou à celui d’une autorité perçue comme légitime. Parmi ces démonstrations, la plus célèbre reste l’expérience de Milgram. Conduite à l’université de Yale en 1963, elle montrait que la soumission à l’autorité concernait 65 % des sujets naïfs dans le cadre d’une expérience visant à délivrer des chocs électriques de plus en plus importants à un sujet complice18. L’expérience montrait notamment que la seule absence physique de l’autorité, représentée alors par un scientifique, permettait de faire tomber ce chiffre à 20,5 %.

Ces travaux avaient été initiés à la suite des questionnements d’Hannah Arendt sur le comportement des responsables nazis et leur rôle dans les atrocités commises par le IIIe Reich. On pourrait postuler l’idée que cette soumission, cet « état agentique » qui fait qu’un individu abdique le contrôle qu’il a sur lui-même pour se placer sous celui d’une personne « d’un statut plus élevé », est d’un autre âge, d’un autre contexte. Pourtant, récemment, Le Jeu de la mort, une émission télévisée diffusée sur France 2 et reprenant pour partie le protocole de Milgram, a prouvé que 81 % des individus acceptaient d’aller jusqu’au choc final de 460 volts19. Certains des sujets admettront même avoir été « bêtes et disciplinés », soulignant leur obéissance aveugle à un tiers perçu comme autorité légitime. La grande majorité d’entre eux n’avait pas eu le courage de s’opposer à l’autorité et avait abdiqué son autonomie de pensée.

Comment ne pas s’interroger sur les résultats qu’obtiendrait une expérience similaire conduite au sein des armées, où « les militaires doivent obéissance aux ordres de leurs supérieurs »20 ? Certains objecteront que le militaire « ne doit pas exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal »21. Or la question ne concerne pas la légalité de l’acte, mais sa moralité. En outre, il serait hypocrite d’affirmer que tous les militaires connaissent suffisamment le droit pour juger de la licéité d’un ordre. Il le serait encore plus, eu égard aux expériences mentionnées précédemment, d’affirmer qu’ils s’opposeraient, le cas échéant, à l’autorité.

Si la soumission à l’autorité est si prégnante dans nos sociétés, c’est que notre environnement nous y prépare depuis notre plus tendre enfance. Des parents aux supérieurs hiérarchiques (civils ou militaires), en passant par les enseignants et les représentants de la force publique ou toutes autres autorités présentées comme légitimes, tous nous apprennent que l’obéissance est la clé de voûte de la discipline et de la vie en société. En ce qui concerne l’institution militaire, cet apprentissage de l’obéissance est indiscutablement nécessaire à l’efficacité du système. Pour autant, il ne saurait être question de choisir entre liberté et discipline comme « force principale des armées »22. Les deux ne sont ni antinomiques ni incompatibles : en aucun cas la discipline n’implique un renoncement à la liberté d’esprit. C’est ce que nous rappellent les contractualistes lorsqu’ils affirment que renoncer à une partie de sa liberté assure la liberté, partant du principe que le contrat social permet que « chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant »23.

Nulle question de se départir de sa liberté donc, mais au contraire trouver, et l’exercice est délicat, un subtil équilibre entre trop et pas assez de liberté. Jean-Jacques Rousseau nous rappelle que « renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs » et qu’une « telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme ». Avec le pacte social, écrit-il, « on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a ». Il en va de même avec la liberté d’esprit. La liberté est donc duale : il y a celle que l’on nous donne et celle que l’on prend. Malheureusement, il semble que cette dualité soit souvent oubliée. La liberté d’esprit est soit refusée au motif qu’elle peut porter préjudice au système, soit abdiquée par les individus eux-mêmes en raison des potentialités de sanction. Sur le ring de la liberté d’esprit, les boxeurs s’observent mais ne se frappent pas. Le combat n’a pas lieu. Le match n’avance pas !

Il faut donc de la volonté et du courage pour porter le premier coup. De la volonté et du courage pour brider strictement la liberté d’esprit, mais encore plus pour revendiquer le droit à cette liberté. En 1932, le général de Gaulle appelait de ses vœux l’« homme de caractère », capable de prendre ses responsabilités et de dire « Non » lorsque la situation l’exige. Non pas que l’illustre général ait voulu enjoindre les militaires à désobéir. Loin de là. Il les invitait plus exactement à obéir intelligemment et marquait ainsi une « rupture dans le principe d’obéissance passive »24. Position assumée avec son départ pour l’Angleterre et qui valut au futur président de la République une condamnation à mort par contumace, la dégradation militaire et la confiscation de ses biens. Quatre-vingts ans ont passé depuis la parution du Fil de l’épée et, chaque 18 juin, tous les militaires se réunissent pour célébrer l’appel du Général, montrant ainsi la valeur qu’ils accordent à cette « insubordination légitime », à cette liberté d’esprit qui caractérisait le chef de la France libre. Pour autant, la leçon ne semble pas avoir été apprise et la culture d’obéissance soulignée par Alphonse Juin en 196425 reste tenace, comme le souligne Céline Bryon-Portet. C’est que le courage n’est pas acquis à la naissance. Exprimer « des idées nouvelles ou contraires à celles communément admises par l’institution » malgré les risques de sanction, requiert de la force de caractère.

Dans un système très marqué par le poids des valeurs, il en est une qui ne peut être évitée dans les armées : le courage. Notion complexe, comme le montre l’indécision de Socrate sur le sujet dans le Lachès. Partie de la vertu pour Platon, le courage est selon Aristote une « vertu par laquelle on est capable d’accomplir de belles actions dans les dangers »26. S’il peut se décliner de multiples manières, il en est une que l’on oublie souvent dans les armées : le courage de penser hors des cadres et d’exprimer sa pensée qu’elles qu’en soient les conséquences pour soi. Le général de La Maisonneuve souligne pertinemment que « la première opinion qui nous arrive quand on nous interroge à l’improviste sur une chose n’est d’ordinaire pas la nôtre, mais seulement l’opinion courante, qui appartient à notre caste, notre situation, notre origine : les opinions propres émergent rarement à la surface »27. Constat tragique pour une armée de métier formant des spécialistes dont il est légitime d’attendre qu’ils conseillent la hiérarchie.

Pour que le système avance, il faut qu’il accepte la critique. Il faut également qu’existe une volonté réelle de voir naître une armée composée d’« hommes de caractère » ayant le courage de « dire la vérité sans rien en cacher »28. Ce courage s’inscrit, pour Foucault, dans un « jeu parrèsiastique » consistant à associer « le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense » au « courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend »29. Ce courage de la vérité, la parrêsia, est, selon lui, « une attitude, une manière d’être qui s’apparente à la vertu, une manière de faire. […] Mais c’est aussi un rôle, rôle utile, précieux, indispensable pour la cité et les individus ». Exprimer ses opinions, oser s’opposer au conformisme en dépit des risques, implique donc une forme de courage non seulement à l’égard des sanctions possibles, mais également à l’égard de la relation avec celui qui reçoit cette opinion. Dire « Non » a forcément un prix ? À ce titre, on retrouve derrière l’abstraction philosophique l’empirisme de Milgram qui, dans la même veine, soulignait que la désobéissance « n’implique pas simplement le refus d’exécuter un ordre particulier de l’expérimentateur mais une reformulation de la relation entre le sujet et l’autorité ». Mais le parrèsiaste, nous dit Foucault, n’est pas celui qui dit tout et n’importe quoi. La parrêsia, c’est le « “tout dire” mais indexé à la vérité », elle-même entendue, comme l’opinion personnelle du parrèsiaste.

  • Conclusion

Foucault et Nietzsche sont certainement deux des philosophes qui mériteraient d’être étudiés par les militaires pour voir naître des hommes de caractère capables d’exprimer des opinions innovantes. Si les armées françaises veulent éviter la sclérose intellectuelle et s’adapter aux évolutions de la société, il leur faut favoriser la réflexion quand bien même celle-ci serait parfois déstabilisante. À cette fin, il est clair que la liberté d’esprit doit être favorisée. Elle seule permet de penser hors des cadres. Certes, elle aboutira parfois à des impasses, mais même de ces impasses pourront être tirées des leçons qui enrichiront le débat. Il peut paraître surprenant de parler de courage dans une institution où cette vertu est souvent abordée sous l’angle de la violence physique, pourtant la liberté d’esprit sans courage de l’exprimer n’est que peu utile. Aller contre l’opinion générale et refuser le conformisme n’a rien d’évident et nécessite indiscutablement du courage, mais l’esprit libre et le parrèsiaste sont les seuls garants du progrès intellectuel.

1 Voir à ce titre les travaux du général Bachelet ou du général de La Maisonneuve, ou encore du professeur Henri Hude.

2 Jean-Hugues Matelly, « L’incertaine liberté critique du militaire », L’Actualité juridique droit administratif n° 39, 2005, pp. 2156-2161.

3 Éric de La Maisonneuve, Le Métier de soldat, Paris, Economica, 2002, p. 15.

4 Alain Juppé, allocution prononcée le 20 janvier 2011 à l’occasion du baptême de la 18e promotion du Collège interarmées de défense.

5 Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France (1983-1984), Paris, Le Seuil/Gallimard, 2009, p. 14.

6 Emmanuel Kant (1792), Fondements de la métaphysique des mœurs, première section.

7 Ibid., deuxième section.

8 Ibid., deuxième et troisième sections.

9 Maisonneuve, op. cit. p. 16.

10 Art. L4121-1 du Code de la défense.

11 Matelly, op. cit.

12 John Stuart Mill, De la liberté, édition électronique à partir de la traduction de Laurence Lenglet, p. 13. Disponible sur Internet à http://credo-multimedia.com/Bib_num/E-books/de_la_liberte.pdf

13 Friedrich Nietzsche (1878), Humain trop humain (Première partie), Paris, Mercure de France, V, p. 225, p. 250.

14 Ibid. V, p. 292, p. 314.

15 Charles de Gaulle (1932°, Le Fil de l’épée, Paris, Perrin, 2010, pp. 69-118.

16 Emmanuel Levinas, Liberté et Commandement, Paris, LGF/Le Livre de Poche, 1994, p. 45.

17 Voir à ce sujet les travaux de Solomon Asch.

18 Stanley Milgram (1974), Obedience to Authority: An Experimental View, New York, Perennial Classics, 2004, p. 35.

19 Christophe Nick, Le Jeu de la mort. Jusqu’où va la télé, France 2, 17 mars 2010.

20 Article L4122-1 du Code de la défense.

21 Article D4122-3 du Code de la défense.

22 Matelly, op. cit.

23 Jean-Jacques Rousseau (1762), Du contrat social ou principes du droit politique, édition électronique réalisée par Jean-Marie Tremblay, 2002, I, 1.6, p. 14. Disponible sur internet à : http://classiques.uqac.ca/classiques/Rousseau_ii/contrat_social/Contrat_social.pdf

24 Céline Bryon-Portet, « Du devoir de soumission au devoir de désobéissance ? Le dilemme militaire », Res Militaris, vol. 1, n° 1, autumn/automne 2010, p. 5. Disponible sur Internet à resmilitaris.net/index.php ?ID=1012368

25 Alphonse Juin, Trois siècles d’obéissance militaire (1650-1963), Sceaux, L’esprit du Livre, 2009.

26 Aristote, Rhétorique, Livre premier, IX : VIII.

27 Maisonneuve, op. cit., p. 16.

28 Foucault, op. cit., p. 11.

29 Ibid., p. 14.

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