Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°26 | Le patriotisme

Michel Goya
Sous le feu
La mort comme hypothèse de travail
Paris, Tallandier, 2014
Michel Goya, Sous le feu, Tallandier

Michel Goya nous immerge dès le début de son ouvrage dans un épisode bien connu des militaires, à Sarajevo au milieu des années 1990 : le lieutenant Heluin et sa section reçoivent l’ordre de reprendre le poste français situé près du pont de Verbanja. Ce chapitre introductif ne révèle pas encore le sujet du livre, mais il plonge le lecteur au milieu d’un combat moderne et récent, décrit avec sobriété mais aussi avec précision. Il sera alors difficile d’interrompre la lecture de ce livre où les nombreux exemples viennent étayer en permanence des idées assez rarement développées dans un essai destiné au grand public.

L’ouvrage a pour vocation de décortiquer la réalité du combat et surtout d’analyser le combattant, cet homme placé au milieu d’un monde déstructurant et agressif. L’auteur ne souhaite pas décrire ce héros qu’est le soldat quand il monte à l’assaut. Bien au contraire, il cherche à nous montrer la réalité des comportements dans des situations où surgit forcément la vérité des âmes. Après cette introduction consacrée à une description sans fard de la guerre à travers un exemple finalement intemporel, le colonel Michel Goya nous explique que la réalité du terrain est plus complexe que nous l’imaginons dans notre vision collective.

Le cheminement de l’ouvrage est scientifique et il s’appuie sur une explication thématique parfaitement construite et fondée sur la logique. Alors qu’il détaille la réalité des premiers combats, la place du courage, l’importance de l’expérience et bien d’autres traits du visage de la guerre, il ne manque jamais de resituer sa description du combat dans son contexte hors norme.

Le récit commence alors, aussi cynique qu’organisé autour de l’idée que quelques hommes font basculer le sort d’une bataille. La majorité des autres, la masse, ne fait que suivre, parfois d’assez loin, le mouvement général, sans aucune influence sur les combats en cours. Il décrit également très bien comment ce phénomène touche le fantassin comme le cavalier ou le pilote de chasse. Il précise bien que ces attitudes ne sont pas liées à l’époque, à l’armement ou au camp choisi dans la bataille. Les comportements observés sont tous assez semblables à travers les âges. L’évolution des technologies n’y changera finalement rien.

Au fil de son livre, Michel Goya nous révèle tout de même que la préparation à travers l’entraînement, la confiance en ses chefs et/ou en ses pairs sont des facteurs, entre autres, qui peuvent avoir une influence sur les résultats obtenus. De multiples critères jouent en effet un rôle qui peut être sensible dans l’obtention d’un résultat sur le terrain. La confiance précitée est un de ces critères, la maîtrise, les savoir-faire et l’expérience en sont d’autres.

L’auteur s’appuie en permanence sur des témoignages pour illustrer ses idées, ce qui est très agréable pour le lecteur. Il a étudié en profondeur de nombreux témoignages à travers une recherche historique d’une grande qualité. De nombreux extraits d’écrits récents, tirés des théâtres où l’armée française est ou était encore récemment engagée (Afghanistan, Mali) donnent une saveur particulière à la lecture. Par ailleurs, l’évocation d’événements antérieurs (Bosnie, Liban dans sa première phase) permet de faire un trait d’union entre la période contemporaine et l’histoire plus ancienne, notamment des deux guerres mondiales ou de la guerre de Corée. La référence fréquente aux armées étrangères, comme l’armée américaine, permet aussi de tirer des enseignements qui dépassent le seul cadre national. Michel Goya n’omet pas non plus d’évoquer le comportement de l’adversaire, de l’ennemi, ce qui complète parfaitement sa démonstration.

Enfin, il aborde dans une dernière partie les « reproches » qui peuvent être adressés aux chefs militaires et au monde politique. Il le fait à travers l’illustration d’exemples historiques (les mauvais choix), mais aussi en abordant, à travers une mise en garde, la prospective et les tendances qui pourraient remettre en cause la construction du bon soldat de demain. Cette démarche est courageuse de sa part. Elle rend aussi plus exhaustive sa brillante analyse.

Cet ouvrage d’une longueur adaptée se lit facilement et rapidement. Michel Goya est particulièrement crédible dans son témoignage pour trois raisons essentielles : il s’appuie sur une expérience personnelle réelle, riche et parfaitement décrite ; il a effectué un travail de recherche considérable qui lui permet de tirer des conclusions d’engagements différenciés dans les échelles du temps et d’intensité ; les témoignages sont nombreux, sobres et incontestables. Ce livre ne s’adresse pas uniquement à un public averti, connaisseur du monde militaire, mais aussi à une population civile éloignée des préoccupations de ce milieu, car il présente finalement l’homme face à une situation de stress, de crise, souvent poussée loin dans ses extrêmes.


Maurice Bedel | Journal de guerre