Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°31 | Violence totale

Brice Erbland

Le processus homicide

Analyse empirique de l’acte de tuer

Tuer un être humain est un acte répugnant qui laisse dans l’âme de celui qui le commet une marque indélébile. Cette marque prend la forme d’une réaction émotionnelle plus ou moins forte, qui survient de façon aléatoire et parfois répétitive. Mais comment connaître à l’avance la manière dont on va réagir ?

Il y a deux façons d’analyser une réaction émotionnelle à un type d’événement donné : soumettre plusieurs individus à une situation identique ou soumettre un individu à un panel de situations assez large. C’est cette dernière méthode que j’ai appliquée inconsciemment lors de l’analyse à froid de mes expériences de combat en Afghanistan et en Libye. À bord d’un hélicoptère d’attaque Tigre, j’ai ouvert le feu à de nombreuses reprises, dans des situations tactiques très variées, et ai été amené à commettre plusieurs dizaines d’homicides. En comparant les réactions émotionnelles et les données environnementales de ces tirs, j’ai dressé une cartographie générique du tir à tuer, décrivant l’intensité des conséquences psychologiques en fonction du type de tir. Le résultat de cette analyse est restreint aux seules conséquences émotionnelles d’un tir contre un ennemi identifié comme tel ; sont écartés les cas de tir fratricide (tirfrat) et ceux touchant des civils (Civilian Casualty : civcas), qui mèneraient forcément à des traumatismes psychologiques voire à l’inaptitude instantanée au combat.

Pour éviter d’en arriver là, il faut éluder les travers et les tentations auxquels est soumis le combattant. Pour cela, il faut d’abord les connaître et savoir comment les combattre. Une fois le tir effectué, il est ensuite possible d’anticiper la nature de la réaction émotionnelle en exploitant une cartographie générique. Enfin, pour assurer une bonne gestion émotionnelle de l’« après », trois remèdes différents peuvent être nécessaires. Se dessine donc un processus dans la gestion psychologique de l’homicide, de la préparation mentale à sa « digestion », en passant par sa réalisation.

  • Les pièges psychologiques du combattant

Quatre « dangers » guettent le soldat en opérations et peuvent l’amener à faire des erreurs de jugement où à sombrer dans un état psychologique négatif. Ils participent à la déshumanisation du sujet qui y succombe et favorisent donc les décisions hâtives qui mènent aux erreurs de tir. Ces dangers sont le sentiment de vengeance, l’addiction à la destruction, la distanciation et la soumission à l’autorité.

  • La vengeance

Quel sentiment plus humain que celui de vengeance ? Comment le refouler lorsqu’un camarade tombe à ses côtés, que l’on voit des enfants souffrir, que l’ennemi emploie des méthodes lâches et cruelles ?

« Afghanistan. Nous revenons d’une évacuation sanitaire. Ou, plus précisément, nous venons de rapporter le sac mortuaire d’un soldat français mort dans l’explosion d’un engin explosif improvisé. Il avait, à la tête d’un convoi, détecté le piège au bord de la route. Après avoir fait stopper le convoi, il était retourné voir l’engin. C’est à ce moment que les insurgés, comprenant que leur piège était découvert, ont fait sauter la charge. Elle était prévue pour détruire un véhicule. Le sac mortuaire ne pèse plus que quelques kilos. La soute de l’hélicoptère est pleine de sang. Il faut nettoyer tout ça. C’est alors que l’on est rappelé pour un décollage en urgence : une compagnie de soldats français est au contact, elle a besoin d’un appui-feu. Nous décollons rapidement, avec une seule idée en tête : venger le camarade qui vient de mourir. »

S’il décuple la hargne au combat, le sentiment de vengeance réduit fortement le discernement dans l’action, qualité essentielle dans une guerre de contre-insurrection au milieu de la population. Animé par la loi du Talion, le soldat va chercher à tuer à tout prix pour apaiser sa souffrance, pour renforcer l’image de force de son unité ébranlée par une perte. C’est là le meilleur raccourci vers le civcas, car le soldat voudra voir des ennemis partout.

  • L’addiction à la destruction

Servir un système d’armes aussi performant que le Tigre est grisant. Il procure un sentiment de puissance et d’invulnérabilité. Lorsque l’on enchaîne les missions d’attaque avec succès, que l’on neutralise sans cesse des véhicules de combat, on glisse petit à petit dans une véritable dépendance à l’acte de destruction, comme un enfant qui prendrait plaisir à écraser des fourmis. J’en ai pris conscience au cours des combats que j’ai menés en Libye, lors d’une pause de plusieurs jours. En parlant avec mon ailier, nous nous sommes rendu compte que le simple acte d’appuyer sur la détente et de voir un véhicule exploser nous manquait.

Le seul fait d’en prendre conscience permet de s’en détacher, à condition d’être émotionnellement stable. Mais le plus inquiétant est que cette addiction peut revenir sous la forme d’un réflexe, stimulé par un contexte particulier.

« Afghanistan, un an après la Libye. Je rentre d’une mission de nuit qui a été calme. Nous volons vers Kaboul. Comme toujours, j’observe le terrain alentour avec ma caméra thermique pour sécuriser notre trajectoire. Soudain, j’aperçois une habitation afghane. Elle est assez imposante, de forme cubique, et plusieurs pick-up sont garés devant. Je me retrouve instantanément en Libye. Tout est similaire : les conditions de vol (nuit très sombre), mes équipements (gilet pare-balles avec armement et équipements de survie complets), ce que je vois dans le viseur (ressemblance avec le terrain libyen où la plupart des cibles étaient des pick-up armés). Ma main se place automatiquement sur le dispositif de mise à feu, l’index a déjà relevé la sûreté qui protège la détente. Je ressens une très forte envie d’ouvrir le feu, de revoir à nouveau des véhicules exploser sous mes obus. Bien entendu, la raison réprouve très facilement cette envie. Mais le fait de l’avoir ressentie m’effraie : je suis encore sous l’emprise de cette addiction. »

  • La distanciation

Les systèmes d’armes modernes permettent d’ouvrir le feu au travers d’un viseur thermique. La complexité du système d’armes et la vision indirecte (au travers d’un écran) du champ de bataille peuvent engendrer un phénomène de distanciation par rapport à la réalité, qui veut que le tireur ne considère plus vraiment la cible comme un être humain. Il accomplit un acte technique. Si ce travers reste toujours possible, il est largement atténué en fonction de la proximité de la cible.

Le général Benoît Royal décrit le risque de distanciation comme étant celui de semer la mort sans risquer sa vie1. On peut étendre cette notion à l’impression de ne pas risquer sa vie tout en étant proche de la menace. Il se produit alors un effacement de la perception du danger. Le tireur voudra toujours améliorer la vue de sa cible et aura donc tendance à s’approcher plus que nécessaire. En Libye, ayant détecté un char T72 dans une palmeraie, j’ai amené mon Tigre à moins de deux cents mètres de lui sans me rendre compte de la proximité devenue dangereuse. Lorsque j’ai ouvert le feu, mon pilote s’est rendu compte de la faible distance et m’a fait part de son mécontentement légitime.

  • La soumission à l’autorité

Sous couvert de soumission à l’autorité peut s’opérer un décrochage moral, qui mène à la réalisation d’actes cruels et immoraux. C’est l’effet Lucifer décrit par le docteur Patrick Clervoy dans son livre éponyme2 et dans ce numéro d’Inflexions. Le soldat doit donc avoir la force morale, lorsqu’une cible humaine est dans son viseur, de se détacher du fort contexte hiérarchique de notre institution pour analyser le bien-fondé de son acte. En Afghanistan, un équipage de Tigre a été confronté à une telle situation. Envoyés par l’état-major de brigade vers un compound pour y éliminer un chef insurgé, les pilotes n’observent que des femmes qui en sortent. En échange radio direct avec l’état-major, ils apprennent que la chaîne renseignement assure que le chef insurgé se déguise en femme et qu’ils ont l’autorisation d’ouvrir le feu. À bord du Tigre, le tireur prend un peu de recul et se rend compte qu’il n’a pas du tout la même perception de la situation. Pour lui, ce ne sont que des civils et il ne tire pas.

  • Le bouclier moral

Le soldat en opération obéit à des règles d’engagement qui fixent un cadre très précis à l’ouverture du feu. Mais ces règles ne couvrent pas toute l’étendue des situations tactiques complexes auxquelles il peut être confronté, tout simplement parce que c’est impossible. C’est alors la conscience, l’intelligence humaine, l’instinct du soldat qui prennent le relais. Après le respect de ces règles, le seul bouclier valable face aux quatre travers psychologiques est moral, ce « fonds propre, intellectuel et moral, dans lequel on puisera quasiment d’instinct, en conscience, à l’heure où les repères viennent à manquer »3.

« Afghanistan. J’escorte deux hélicoptères de transport. Nous volons sur des hauteurs désertes, pour plus de sûreté. Soudain, le pilote d’un des hélicoptères lourds annonce à la radio “tireur rpg à nos 3 heures !” tout en esquivant de sa trajectoire. Mon pilote place immédiatement le Tigre en direction de deux hommes qui courent dans les rochers. Lorsqu’ils apparaissent dans mon viseur, ils sont penchés vers le sol rocailleux et se relèvent en levant les mains en l’air. Mon canon est dirigé vers eux. Ils sont seuls à des kilomètres à la ronde, ce ne peut-être qu’eux. Les règles d’engagement m’autorisent à ouvrir le feu. Mais je ne peux pas tirer sur des hommes qui lèvent les mains en l’air. Je désengage mon canon et nous poursuivons notre route. »

Connaître et éviter ces travers psychologiques ne garantit tout de même pas l’absence d’émotion lors d’un tir à tuer. Cet acte n’est jamais anodin et entraînera toujours une réaction, plus ou moins forte et plus ou moins subie suivant les conditions de sa réalisation.

  • Cartographie du tir à tuer

D’un point de vue général, aucun tir entraînant la mort d’un être humain pris pour cible ne laisse totalement indifférent. Mais j’ai pris conscience qu’outre la stabilité émotionnelle du tireur, la réaction psychologique dépendait essentiellement de deux facteurs : le niveau coercitif de l’action et la vision du résultat du tir.

Une des spécificités du tir en hélicoptère d’attaque est la relative invulnérabilité considérée, à tort ou à raison, par le tireur. Dès lors, contrairement au fantassin qui a toujours conscience de son exposition aux tirs adverses, il est possible d’ouvrir le feu de manière « confortable », c’est-à-dire sans se sentir directement menacé. En effet, d’une part, le fracas du combat est lissé par le bruit propre de l’hélicoptère et, d’autre part, la perception des munitions ennemies tirées est quasiment impossible de jour. Il peut donc y avoir une rupture dans la sensation de réciprocité du danger. Apparaît alors une échelle de niveau coercitif qui classe le tir dans la perception du contexte tactique : soit l’ouverture du feu est réalisée pour protéger quelqu’un (soi-même, un soldat allié, un civil…), en réaction à une offensive ennemie, soit l’action est purement offensive, c’est-à-dire que personne ne semble être en danger immédiat hormis l’ennemi visé, qui peut d’ailleurs être surpris par l’attaque.

Une autre spécificité est la qualité de la vision du champ de bataille, dans son ensemble par la hauteur de vue et la capacité de mouvement sans contrainte, et dans le détail grâce aux systèmes de visées optique et thermique. Une seconde échelle apparaît alors pour classer le tir à tuer : la vision du résultat du tir. Soit l’effet des munitions est invisible, parce que la cible est sous les arbres par exemple, soit la séquence de tir est pleinement vue et vécue parce que le terrain est dégagé ou que l’on est particulièrement proche. La réaction émotionnelle suite à un tir à tuer peut alors être cartographiée selon le niveau coercitif du tir et la vision de son effet.

  • Défense et effet invisible

« Afghanistan. Je suis envoyé dans une vallée reculée où aucune troupe alliée n’est présente. Une milice afghane locale est prise à partie par des insurgés installés sur les hauteurs avoisinantes. Arrivé sur zone, je n’ai pas de visuel direct sur les insurgés. Guidé par les Afghans sur la zone où l’ennemi se cache, nous ouvrons le feu afin de déclencher sa réaction. Les insurgés ripostent, dévoilant leur véritable position. En réalité, nous ne voyons que des flashs crépiter parmi les rochers, nous ne distinguons pas directement les hommes. Nous ouvrons le feu de façon plus soutenue. Le calme est revenu et nous rentrons sans avoir pu voir directement nos ennemis. Le lendemain, j’apprends par la chaîne renseignement que notre tir s’est soldé par treize insurgés tués. »

J’assimile l’information quasiment sans réaction. À vrai dire, j’ai même peine à y croire. Dans mon compte rendu, j’avais indiqué la forte possibilité de quelques blessés ennemis. Mais de là à avoir tué treize personnes… Je ne les voyais pas, cachés derrière les rochers. Il est vrai que les obus du Tigre ont une efficacité antipersonnel accrue lorsqu’ils explosent contre de la roche. De toute façon, nous avions protégé la milice afghane. La page est rapidement tournée et je n’y pense plus.

  • Défense et effet visible

« Libye. Nous attaquons Syrte cette nuit, afin de faire sauter le verrou à l’entrée de la ville et permettre aux rebelles de s’en emparer. Après l’infiltration maritime, nous passons la côte en direction de notre premier point de contrôle, sur l’axe principal menant à Syrte, pour débuter notre reconnaissance offensive. Des troupes ennemies sont présentes sur le point en question. J’aborde la position par l’ouest en observant chaque véhicule, tandis que mon ailier contourne la zone à l’est en faisant de même. J’aperçois soudain un canon antiaérien, au moment où son servant s’installe sur le siège et actionne la tourelle, cherchant à viser mon ailier. Ma réaction est immédiate : j’ouvre le feu. Je vois les obus voler vers la position et s’abattre en explosant. Juste avant qu’un voile de poussière ne cache la position, je vois un obus frapper directement le servant, qui s’écroule sur son siège. »

La vision est crue et brutale ; je ne peux m’empêcher d’imaginer le sort du malheureux appliqué à moi-même. Mais le malaise est vite effacé par la nécessité du tir : il fallait à tout prix protéger mon ailier qui était visé par le canon antiaérien.

  • Attaque et effet invisible

« Libye. Nous attaquons le dernier bastion fidèle au colonel Kadhafi, retranché dans la ville de Bani Walid. Après un intense combat dans les faubourgs nord, nous nous reportons à l’est où nous pensons que des unités contrôlent le wadi (rivière) qui donne accès à la ville. Arrivés sur zone, nous sommes pris à partie par une compagnie d’infanterie habilement déployée dans un grand champ arboré. Nous ne voyons que très peu de combattants ennemis à cause des arbres, mais nous percevons le crépitement lumineux typique des ouvertures du feu. L’échange de tirs dure quelques minutes, durant lesquelles nous appliquons des munitions (obus et roquettes) sur tout le champ, détruisant plusieurs véhicules. Nous repartons vers le sud de la ville. En quittant les lieux quelques dizaines de minutes plus tard, l’avion de reconnaissance qui survole la zone annonce qu’une cinquantaine de véhicules ont rejoint le champ où nous avons ouvert le feu et sont ensuite partis à vive allure vers l’hôpital. »

Ce tir est un cas d’offensive pure. Aucune troupe alliée au contact ; nous sommes les seuls à aborder la position dans le but d’attaquer. À cause des arbres, nous n’avons pas vu l’étendue du massacre, ce n’est que lorsque l’avion de reconnaissance annonce le nombre de véhicules partant pour l’hôpital que nous en prenons conscience. Aujourd’hui encore, j’ai une sensation de vertige à l’idée du nombre de blessés et de tués ce jour-là. Mais le malaise est conceptuel, car je n’ai pas en tête des images de morts à y associer.

  • Attaque et effet visible

« Afghanistan. Nous sommes dépêchés au fond de la vallée où nos troupes sont déployées pour l’opération de cette nuit. Une équipe de forces spéciales a annoncé l’arrivée probable de combattants dans un village attenant à leur position et un drone de surveillance a détecté les combattants qui quittaient les lieux. Ils ont emprunté une gorge profonde et sont porteurs d’armes lourdes. En arrivant sur les lieux, nous prenons contact visuel avec les cinq combattants qui se mettent à l’abri en nous entendant. À cause de la profondeur des gorges resserrées, je ne peux en voir que deux, qui se cachent sous un rocher. Je ne distingue que leurs jambes qui dépassent et l’arme lourde étendue entre eux deux. Les règles d’engagement sont respectées ; je reçois l’ordre d’ouvrir le feu. Lorsque le nuage de poussière retombe, je ne vois plus que des morceaux de chair partout sur les rochers. »

Ce tir est situé à l’extrémité de chaque échelle : il est purement offensif, sans réciprocité apparente du danger et avec une vision totale de l’effet des munitions. Quelques jours après le tir, j’ai subi ce qu’un psychologue diagnostiquera plus tard comme un « phénomène d’identification ». De manière particulièrement réaliste, j’ai revécu la scène durant plusieurs heures en étant à la place des insurgés. Je me voyais sous le rocher, je ressentais la peur, jusqu’à ce que je sente les obus frapper mes jambes. Puis l’hallucination reprenait, inlassablement.

Ces quatre exemples représentent en quelque sorte les quatre extrémités de la cartographie. En avançant dans les échelles de vision et de coercition, on peut donc anticiper une réaction émotionnelle de plus en plus forte. L’anticipation n’annule pas pour autant le phénomène de réaction psychologique. Même si elle permet de mieux l’accepter, il faut encore savoir le gérer.

  • Gestion émotionnelle de l’« après »

Il existe trois remèdes à une tension émotionnelle suite à un tir à tuer, qui correspondent à un traitement humain, savant et, enfin, spirituel. Ces trois remèdes sont complémentaires et traitent respectivement à court, moyen et long terme. Mais suivant l’intensité de la réaction psychologique de l’homicide, tous ne sont pas forcément nécessaires.

Imaginons un jeune enfant qui fait une chute et s’écorche les genoux. Sa première réaction après la douleur et l’effroi de la vue du sang sera de rechercher un adulte pour lui montrer la blessure. Ce premier remède, la recherche de l’échange humain, permet d’apaiser les craintes initiales. En parlant entre eux, les soldats qui ont vécu des situations similaires se rendent compte qu’ils ont tous les mêmes réactions face aux situations difficiles. Cette prise de conscience rassure, car elle élimine la sensation de faiblesse morale, l’impression de ne pas supporter les situations difficiles aussi bien que les autres.

Après avoir montré sa blessure, l’enfant voudra être soigné. Il faudra désinfecter la plaie et poser un pansement. C’est le deuxième remède, le traitement savant. Pour le soldat, cela correspond à un entretien avec un psychologue, nécessaire pour mieux comprendre la réaction émotionnelle qui a pu survenir. Après le quatrième tir, j’ai été rassuré d’entendre que mon hallucination était tout à fait banale. Mettre des termes sur une réaction que l’on ne s’explique pas permet de l’accepter et de tourner la page. Mais dans certains cas, et de manière générale, cela ne suffit pas encore.

Avant de repartir, l’enfant cherchera le réconfort des bras parentaux. Ce câlin est le dernier remède, d’ordre spirituel. Ce n’est que dans la foi que j’ai paradoxalement trouvé la force d’accepter tous mes homicides et c’est elle également qui renforce mon bouclier moral.

  • Une généralisation possible ?

Comme indiqué en introduction, cette analyse est le fruit de l’expérience d’un seul individu confronté à un panel de situations différentes. On pourrait donc croire que la cartographie ici dressée ne s’applique qu’aux tirs effectués à partir d’un hélicoptère de combat. Je pense au contraire qu’elle est pertinente pour n’importe quel combattant, avec peut-être un coefficient réducteur ou amplificateur selon la sensibilité ou la stabilité émotionnelle de chacun. Bien entendu, des filtres seraient à appliquer selon les spécialités. Un fantassin, hormis le cas spécifique du tireur d’élite, ne pourrait atteindre l’extrémité de l’échelle de coercition : il n’attaquera jamais un ennemi sans perception de réciprocité du danger. Un artilleur, lui, ne parviendrait jamais à l’extrémité de l’échelle de vision : on lui indiquera l’effet de son tir sans qu’il ne puisse jamais le voir. Cette analyse est donc une théorie particulière qui n’attend que la confrontation à d’autres témoignages pour devenir une théorie générale.

1 Benoît Royal, L’Éthique du soldat français, Paris, Economica, 3e éd., 2014.

2 Patrick Clervoy, L’Effet Lucifer. Des bourreaux ordinaires, Paris, cnrs éditions, 2013.

3 Jean-René Bachelet, « La formation des militaires à l’éthique dans le métier des armes », Droits fondamentaux n° 6, 2006.

Kakanj 1992 : les sapeurs déco... | J.-L. Cotard
Y. Andruétan | Quand tuer blesse