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N°39 | Dire

Jacques Tournier

Pour un débat collectif renouvelé sur les questions de défense

Depuis plusieurs années, le plaidoyer en faveur d’un débat plus ouvert, donc plus riche, sur les questions de défense revient régulièrement sur le devant de la scène et, avec lui, le souhait de voir les militaires s’exprimer davantage dans ce domaine qui les concerne particulièrement. Mais le caractère quelque peu répétitif qui s’attache à la formulation de ce vœu semble témoigner que celui-ci peine à être suivi d’effets. Imputer cet apparent blocage, comme d’aucuns y inclinent, aux difficultés qu’éprouveraient nos militaires d’active à trouver le bon équilibre entre les possibilités de prise de parole qui leur sont offertes et le droit de réserve auquel ils sont tenus paraît être un moyen commode de se défausser d’un problème dont les causes doivent, semble-t-il, être recherchées ailleurs et, de fait, bien plus en amont. Car l’encouragement à nourrir un débat suppose à tout le moins qu’il y ait bien un débat et que celui-ci soit suffisamment explicite pour susciter l’envie d’y participer. Sans quoi, il n’est guère d’intérêt, pour qui aurait à faire valoir des idées un tant soit peu originales ou novatrices, de s’y engager, avec les risques qu’implique ce type d’exposition publique. Si l’on se range à cette assertion, il paraît donc nécessaire de s’interroger sur ce qu’il en est, aujourd’hui en France, du débat collectif sur la défense, et sur le cadre dans lequel s’inscrit la confrontation des grands enjeux dont celle-ci est l’objet. Une telle analyse semble être le préalable indispensable à toute réflexion visant à identifier les leviers sur lesquels s’appuyer pour susciter les envies de prendre part à ce débat et, par-là même, lui conférer un tour plus dynamique.

  • Les enjeux et le champ d’un débat sur la défense :
    l’exemple américain

Comme chacun le sait, le sujet de la défense n’est pas une fin en soi : il participe de la problématique plus générale des rapports qu’un pays entretient avec le reste du monde, des enjeux auxquels il y est confronté, ou encore au rôle qu’il aspire à y jouer. Dans cette perspective, la défense est à la fois l’une des dimensions et l’un des outils de la stratégie plus ou moins élaborée qu’il poursuit pour perpétuer son existence et accomplir ses objectifs politiques au sein d’un environnement international régi pour l’essentiel par des intérêts et des jeux de puissance.

Le souci d’assurer l’intégrité de leur territoire et la sécurité de leur population comme de développer des relations pacifiques voire fructueuses avec leur voisinage détermine, pour tous les États-nations, le ressort élémentaire et le plus immédiat de cette stratégie. Mais, au-delà, l’identité singulière de chacun d’eux, la place que la disposition des choses aussi bien que l’histoire leur ont donnée d’occuper parmi les autres peuples, voire la vocation dont ils se sentent porteurs leur ouvrent, sur la scène internationale, un champ d’action plus ou moins extensif, dont il leur appartient de fixer les lignes directrices en fonction de leurs potentialités et de leurs ambitions. Et si, en l’espèce, le choix des possibles est largement conditionné par les réalités propres de chaque pays et la mécanique des rapports de force dans laquelle toute stratégie extérieure est vouée à s’insérer, il n’en reste pas moins que des options différentes peuvent se présenter ou, à tout le moins, des variations autour de ce qui peut apparaître comme la voie que les nécessités de l’époque commandent sans doute d’emprunter.

Tel est, par nature, l’objet du processus d’élaboration conceptuelle qui doit permettre d’arrêter une stratégie nationale visant à optimiser les effets qu’un pays entend retirer des multiples facettes à travers lesquelles se déploient ses interactions avec le reste du monde. Et dans les sociétés régies par des institutions démocratiques, ce processus est en principe appelé à donner lieu à un débat collectif, permanent ou du moins régulier, aux fins d’inspirer les choix appropriés qu’il appartient en définitive au pouvoir politique de former et de mettre en œuvre.

La qualité de cette réflexion collective et, par conséquent, la pertinence de la stratégie qui en résulte ne peuvent que gagner à être alimentées par une véritable confrontation de points de vue divers ou originaux, mais surtout fortement charpentés, fruits d’un vrai travail intellectuel frotté, de préférence, aux réalités de l’expérience concrète, et conférant par là même à leurs auteurs un crédit qui les rend légitimes à intervenir dans un domaine touchant à une dimension essentielle du destin collectif. À cet égard, et nonobstant l’appréciation que l’on peut porter sur leur politique extérieure globale, les Américains offrent un exemple remarquable de ce que peut être un débat stratégique ouvert et de très haut niveau, centré sur la seule question qui vaut légitimement à leurs yeux : comment assurer la sécurité des États-Unis tout en perpétuant leur prépondérance ou leur leadership dans le monde ?

Il est en effet patent que, de longue date, ce domaine de la « grande stratégie » mobilise outre-Atlantique un vivier d’intellectuels et d’experts qui, pour la plupart, n’en sont pas moins également des praticiens de la politique étrangère et de défense – leurs parcours alternent des postes dans les universités prestigieuses, les fondations ou les think tanks richement dotés avec l’exercice de responsabilités dans les sphères de l’administration ou du gouvernement. À travers des articles parus dans des revues de très haute tenue, des tribunes dans les médias et des livres dont certains sont de véritables best-sellers, l’abondante littérature produite par ces personnalités témoigne d’approches très différentes qui, renvoyant généralement à des courants traditionnels de pensée antagoniques1, nourrissent de ce fait un débat constant dans lequel chaque administration présidentielle puise les données de la stratégie qu’elle entend promouvoir sur la scène internationale.

Cette dialectique très ouverte dont, aux États-Unis, la pensée stratégique est l’objet constitue de surcroît le creuset propice à l’activation d’une réflexion également très libre sur les questions de défense. Car, de fait, les différentes configurations auxquelles les uns et les autres proposent de conformer la politique de puissance américaine ont évidemment des effets sur le profilage de la posture générale de défense et, partant, sur celui de l’outil militaire, lesquels sont, par voie de conséquence, parties intégrantes des termes du débat.

De surcroît, force est de constater que, dans le domaine des capacités opérationnelles, l’expansion permanente du champ des possibles, qui résulte de la course à la domination technologique, constitue, de son côté, un formidable moteur de réflexion concourant à nourrir le questionnement sur la défense. La production continue d’innovations, dont certaines sont susceptibles de provoquer de véritables ruptures, ne laisse pas, en effet, de stimuler le besoin d’explorer les perspectives de transformation et les opportunités qu’elles portent en germe, dans l’optique de garantir aux États-Unis de conserver la supériorité sur tout ennemi potentiel et de rester maîtres de l’évolution globale de la conflictualité, au plan stratégique comme au plan tactique. Sollicitant les réflexions prospectives sur la guerre du futur, l’invention de concepts opérationnels inédits ou l’élaboration de doctrines novatrices en termes d’organisation, la dynamique de changement insufflée par la cadence rapide des avancées technologiques prête donc également à un foisonnement de travaux et de publications auquel ne manquent pas de contribuer des officiers des armées, notamment dans le cadre de collaborations nouées avec le monde académique et les think tanks.

Ainsi, loin de se confiner à un petit cercle de spécialistes ou d’être inhibée par le spectre d’une censure qui en contraint les possibilités d’expression2, l’évocation des problématiques intéressant la défense fait, outre-Atlantique, partie intégrante du débat démocratique. Que ce soit dans le registre de la « grande stratégie » ou au niveau des enjeux tactiques, opérationnels ou organisationnels, la multiplicité des thèses, des points de vue et des opinions diffusés dans l’espace public constitue sans aucun doute le terreau intellectuel approprié sur lequel trouvent à s’appuyer les développements continus de la puissance militaire américaine : non seulement cette libre circulation des idées concourt à l’information des citoyens et, ce faisant, favorise l’obtention de leur soutien aux investissements budgétaires massifs que les États-Unis y consacrent, mais elle se traduit également par l’imprégnation du milieu des décideurs politiques d’une culture probablement inégalée dans les autres pays s’agissant des sujets de défense.

  • La problématique française :
    le consensus sacralisé et l’empreinte des institutions

Ce détour par les États-Unis offre l’intérêt de pouvoir porter un regard distancié sur la place que les questions de défense occupent dans le débat public français, et plus encore sur la topographie des parties prenantes qui concourent à le faire exister et déterminent par là même sa configuration spécifique. Or, d’emblée, il paraît sur ce point incontestable que la façon dont les problématiques de défense sont appréhendées et traitées demeure, encore aujourd’hui, profondément marqués par le poids de l’héritage légué par le général de Gaulle, et ceci à un double titre : d’une part, au plan des idées et des concepts, et, d’autre part, quant aux conditions institutionnelles qui régissent la définition de la politique nationale de défense et les modalités de sa mise en œuvre.

Après la période de flottements et d’indéterminations qui, dans ce domaine, a caractérisé l’action de la IVe République, le premier président de la Ve s’est employé à asseoir la politique extérieure de la France sur des principes d’autant plus clairs, cohérents et pertinents qu’ils relevaient d’orientations stratégiques dûment réfléchies et parfaitement adaptées à la perspective, pour la France, de tirer le meilleur parti de la réalité de sa situation dans le monde. Or, pour l’essentiel, le nouveau cours ainsi imprimé à l’action de la France sur la scène internationale était le fruit du long travail personnel de maturation intellectuelle et de l’immense expérience qui avaient contribué à faire du général de Gaulle une figure politique hors norme. En l’espèce, seuls ses discours, ses commentaires lors de ses conférences de presse, ses lettres ou les documents dont il était l’inspirateur direct valaient formulation de la stratégie de la France et des éléments de doctrine s’y rattachant3.

En outre, les circonstances troublées qui ont présidé au retour du Général à la tête du pays, l’instauration d’un président de la République dont procédait désormais l’autorité de l’État et l’accès de la France à l’arme nucléaire dans le contexte de la guerre froide ont débouché sur une concentration, dans les mains du chef de l’État, de l’élaboration et de la conduite de la politique extérieure et de défense4. Dès lors, compte tenu du magistère souverain que, non sans raison, le général de Gaulle entendait assumer sur ces questions et qu’il n’a pas manqué d’exercer, le pli a été pris d’en réserver l’évocation et le traitement à la sphère de l’exécutif, circonscrite en l’espèce à un cercle étroit et confidentiel de responsables politiques, administratifs et militaires qui n’en référaient qu’au seul chef de l’État.

De ce fait, les conditions ont donc été longtemps peu favorables – c’est le moins que l’on puisse dire – à l’expression de points de vue individuels sur les enjeux stratégiques et les problématiques de défense spécifiques à notre pays. À une exception près, cependant, et qui n’est pas des moindres compte tenu de la qualité des travaux qui ont alors été publiés : la novation majeure que la possession de l’arme atomique a alors représentée pour l’économie globale de la défense française et, plus encore, la complexité de l’équation présidant à l’exercice de la dissuasion nucléaire ont suscité un incontestable regain de la pensée militaire sur les sujets de théorie stratégiques, dont portent notamment témoignage les écrits fondateurs des « quatre généraux de l’Apocalypse »5.

Pour le reste, jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, le débat collectif sur les questions de défense s’est essentiellement réduit à des querelles politiques de principe, alimentées par les forces d’opposition qui s’employaient à critiquer la ligne gaullienne d’affirmation rigoureuse de la souveraineté nationale. Deux points de fixation cristallisaient les attaques dont les gouvernements de l’époque étaient régulièrement l’objet : d’une part, la relation avec les États-Unis, en réaction contre la prise de distance qu’avait opérée le général de Gaulle, dont la décision de quitter le commandement intégré de l’otan constituait l’une des manifestations les plus tangibles, d’autre part, le refus de l’arme nucléaire, pour des motifs où se mêlaient justifications morales, positions idéologiques et considérations politiciennes.

François Mitterrand ayant immédiatement endossé l’héritage stratégique du Général lors de son élection à la tête de l’État, les principes de la politique extérieure et de défense instaurés par le fondateur de la Ve République ont pu être considérés dorénavant comme faisant l’objet d’un consensus national qui n’appelait plus guère de discussion. Et de fait, hormis quelques polémiques publiques liées à des circonstances ponctuelles, notamment la participation de nos forces à la première guerre du Golfe (2 août 1990-28 février 1991) ou la suspension du service militaire en contrepartie de la professionnalisation des armées (1997), les orientations stratégiques de la France et leurs déclinaisons en matière de défense paraissaient relever d’une doxa intangible. En outre, la domination militaire et technologique exercée sans partage par l’Occident après l’effondrement de l’Union soviétique venait confirmer la pertinence de ces choix et conforter le rôle qu’entendait jouer la France en tant que protagoniste actif de la paix dans le monde.

Dans ce contexte où la sécurité collective ne semblait plus dorénavant devoir être affectée que par des crises locales dont le traitement incombait aux États-Unis et à leurs alliés, la perspective de forger de nouvelles doctrines stratégiques de portée globale ne s’imposait pas comme une nécessité. En revanche, l’élan de modernisation que la professionnalisation des armées et l’arrivée de nouvelles générations de systèmes d’arme aux performances remarquables imprimaient à notre outil de défense mobilisait l’essentiel du travail de réflexion sur des sujets à dominante technico-opérationnelle6 qu’inspiraient les concepts développés par les Américains autour de la thématique de la « révolution dans les affaires militaires ». En outre, l’impulsion donnée en 1998 par les accords de Saint-Malo à l’émergence d’une Europe de la défense et les multiples initiatives qui en résultaient fournissaient la matière propice à une littérature abondante, la nouveauté du sujet aiguisant d’autant plus les appétences à écrire des articles ou des ouvrages que celui-ci était somme toute peu engageant pour les auteurs qui s’y risquaient.

  • Le retour des incertitudes :
    le besoin d’une réflexion renouvelée

Paradoxalement, ni l’attentat du 11 septembre 2001 ni la multiplication des opérations extérieures qui n’ont cessé de s’enchaîner de façon continue à compter de cette date n’ont eu pour effet de réintroduire les questions stratégiques et militaires parmi les sujets majeurs du débat public français, avant que les événements dramatiques de 2015 ne viennent les remettre sur le devant de la scène. Durant toute cette période, leur évocation a continué, pour l’essentiel, de demeurer cantonnée dans les sphères institutionnelles et bureaucratiques où s’élabore la politique qu’il revient au chef de l’État d’arrêter, et que les administrations qui y ont concouru – le Quai d’Orsay et le ministère de la Défense à titre principal – ont la charge de mettre en application. En outre, le fait est que le fonctionnement relativement endogène et à bien des égards étanche de cette communauté circonscrite d’acteurs ne prête guère à l’expression de points de vue hétérodoxes, voire discordants. Et ce d’autant plus que, faute d’avoir été incité à se développer en interne aussi bien que de façon indépendante dans les universités ou les think tanks7, le vivier des prétendants à l’exercice de cette fonction de proposition n’a pas été en mesure de vraiment s’étoffer. Il n’est dès lors pas étonnant que l’initiative de prendre la parole hors des catégories convenues reste l’apanage de quelques rares individualités bénéficiant, du fait des responsabilités qu’elles ont pu jadis assumer dans ce domaine, d’un crédit personnel qui les rend légitimes à le faire.

Pour des raisons que l’on inclinerait à imputer à la sacralisation dogmatique dont l’héritage du général de Gaulle8 a fait l’objet, cette conjoncture s’est progressivement traduite par une fissuration subreptice de la cohérence qui avait jusqu’alors été maintenue entre l’énoncé quasi immuable des ambitions stratégiques de la France et la détermination adéquate des moyens dont celles-ci impliquaient de disposer, ainsi que les initiatives et actions en découlant sur la scène internationale. Certes, des critiques ont commencé à voir le jour à propos de la baisse continue des crédits budgétaires alloués à la défense et, sur un mode aussi discret qu’éphémère, de la décision prise en 2007 de réintégrer les structures de commandement intégré de l’otan9. Mais, au-delà, il n’y a guère eu de voix qui se soient élevées pour souligner les interrogations et les apories que portait en germe la poursuite des tendances à l’œuvre, voire pour suggérer de reconsidérer la posture de la France et l’économie globale de son outil de défense dans la perspective d’en raffermir les orientations sous-jacentes.

Outre l’intérêt qu’elle présente de lever le voile sur ce sujet, la controverse qui s’est récemment ouverte autour de la question portant sur le fait de savoir si la France ne s’était pas au bout du compte écartée du cadre défini par la politique « gaullo-mitterrandienne »10 témoigne à tout le moins que la clarté des repères d’antan s’est quelque peu estompée. Il est vrai que les évolutions complexes, sinon désordonnées auxquelles est à nouveau sujet l’environnement international ne facilitent guère, pour un pays de la taille de la France aux prises, de surcroît, avec de nombreux facteurs de fragilisation interne, la détermination d’une stratégie extérieure aux lignes de force raffermies et, partant, rendues à leur netteté.

Pour autant, tel paraît être précisément le défi que les circonstances de l’époque nous invitent à relever dans l’optique de conserver notre capacité à peser sur la marche du monde. Car dès lors qu’au sein de ce dernier notre poids relatif ne cesse mécaniquement de décroître, la maximisation de nos avantages comparatifs en termes de puissance et d’influence, qui constitue la voie étroite sur laquelle nous sommes contraints d’avancer, implique de remettre de façon régulière sur le métier notre référentiel stratégique et la configuration des leviers d’action et des outils correspondants.

Force est de constater que nous peinons néanmoins à satisfaire pleinement à cette exigence, faute en particulier d’avoir laissé se déployer, à tous les niveaux, la palette appropriée de concepts inédits et d’options alternatives dans laquelle puiser pour susciter des réflexions plus ouvertes, plus audacieuses, et offrir ainsi aux décideurs publics les moyens de retremper les ressorts de notre politique extérieure et de défense. En ce sens, il est vraisemblable que nous payions aujourd’hui les effets combinés de l’atonie persistante du débat collectif sur ces sujets et des multiples freins longtemps opposés à son développement, de la relégation à la portion congrue des travaux et des recherches dans le domaine pourtant essentiel de la prospective, et enfin de la réticence des responsables politiques et administratifs à véritablement engager la remise à jour substantielle d’une matrice stratégique qui tend à être toujours plus extensive à force d’agréger les priorités, et dont la pression des intérêts spécifiques ou le poids des habitudes de pensée rigidifient les cadres de modélisation qui en conditionnent les déclinaisons concrètes.

  • Nécessité et perspectives :
    créer les conditions d’un débat plus ouvert

Les principes fondateurs qui constituent le socle immuable de notre politique extérieure et de défense – souveraineté, autonomie de décision et d’action, volonté d’être un acteur influent sur la scène internationale – n’en laissent pas moins le champ très libre à la formulation des objectifs et, encore plus, des voies et des moyens par lesquels elle se concrétise, et en particulier sur le plan militaire. Sans doute les incertitudes stratégiques auxquelles renvoient, d’une part, un contexte géopolitique international dont tout laisse à penser qu’il est entré dans une phase majeure de recomposition et, d’autre part, l’évolution accélérée des technologies dont la portée sur les conditions futures de la guerre demeure à ce stade largement indéterminée invitent-elles plus que jamais à considérer l’investissement intellectuel sur ces domaines comme relevant d’une priorité à laquelle il devient impérieux de déférer.

Plutôt que d’escompter l’intervention d’un génie providentiel capable, à l’instar de ce que fit jadis le général de Gaulle, d’embrasser ces questions dans toutes leurs dimensions et d’y apporter des réponses éclairant durablement l’avenir, il paraît plus judicieux de parier sur les vertus de l’intelligence collective pour relever ce défi. De ce point de vue, maints signaux semblent indiquer que ces sujets commencent à éveiller davantage l’attention des jeunes11, à susciter un nombre croissant de créations de chaires universitaires, de travaux de recherche ou de colloques, et à être désormais considérés comme porteurs d’audience par les médias et le secteur de l’édition. Il est vrai que l’inquiétude provoquée par la visibilité accrue d’une violence armée dont nous avions eu tendance à occulter la réalité persistante, les interrogations que nourrissent l’accumulation des tensions sur la scène internationale et les abcès de crises dévastatrices dont nul n’entrevoit l’issue, mais aussi les questionnements que soulèvent l’apparition de formes inédites de conflictualité auxquelles les bouleversements technologiques ne sont pas étrangers constituent sans conteste autant de motifs justifiant ce regain d’intérêt.

Il convient dès lors de former l’espoir que ces premiers frémissements prennent progressivement de l’ampleur et soient ainsi annonciateurs d’un mouvement conduisant la communauté académique et les milieux intellectuels à jouer un rôle significativement accru dans la réflexion commune sur les questions stratégiques et de défense. Encore faut-il en encourager plus avant les développements, en suscitant, par tous les moyens appropriés, le foisonnement et le maillage des foyers pluridisciplinaires de compétences ad hoc, de telle manière à densifier le terreau propice à l’émergence de penseurs talentueux, aux vues novatrices et dont la voix contribuera à donner corps à un débat véritablement collectif.

Si cette évolution en vient de la sorte à se consolider, on peut augurer que la perspective qu’elle dessine ne manquera pas de produire des effets stimulants sur le travail d’élaboration doctrinale mené dans les sphères institutionnelles, et qu’elle aura de surcroît pour effet d’inciter encore plus à s’exprimer celles et ceux qui, en leur sein, aspirent à prendre la parole sur ces sujets. Mais surtout, il y a lieu de penser que celle-ci sera de nature à favoriser une bien meilleure appropriation collective d’enjeux cruciaux pour la nation, dont il n’est jamais inutile de rappeler qu’ils la concernent tout entière. Car non seulement la multiplication et l’ouverture des points de vue qui en résulteront devraient puissamment contribuer à renforcer la sensibilisation des responsables politiques sur ces domaines, ainsi que leur capacité à dialoguer avec les administrations civiles et militaires qui leur sont subordonnées. Mais il ne fait pas de doute qu’à travers la plus large diffusion d’informations et l’écho suscité par les échanges auxquels il donnera lieu, l’émergence d’un débat plus ouvert sera aussi le levier efficace d’un soutien plus explicite des Françaises et des Français à la politique extérieure et de défense arrêtée par les pouvoirs publics et, partant, d’un consentement toujours mieux éclairé aux efforts qu’elle implique.

1 Voir les « isolationnistes » versus les « interventionnistes », ou les « idéalistes » versus les « réalistes ».

2 Cette assertion excluant, évidemment, tout ce qui a trait aux sujets classifiés.

3 Le premier Livre blanc sur la défense, c’est-à-dire le premier document institutionnel procédant d’une réflexion collective destinée à expliciter la doctrine de la France, ne sera élaboré qu’en 1972.

4 Qui résulte principalement des dispositions combinées des articles 5 § 2, 15 et 52 de la Constitution de 1958.

5 Charles Ailleret, André Beaufre, Pierre-Marie Gallois et Lucien Poirier.

6 Dont l’élaboration du PP30 (Plan prospectif à trente ans) a sans doute été la manifestation la plus aboutie.

7 Outre le fait que leur taille demeure relativement modeste, le fonctionnement de la plupart des think tanks français qui œuvrent dans le domaine de la défense repose largement sur des financements publics, ce qui ne constitue pas une condition optimale d’expression pluraliste ; quant au monde universitaire, la répugnance qu’il a longtemps cultivée à l’endroit des questions de défense n’a guère favorisé le développement des recherches et l’éclosion des talents dans ce domaine.

8 Ce qui paraît pour le moins singulier s’agissant de la référence à un homme qui non seulement n’a cessé de dénoncer « l’esprit de doctrine » et de rappeler que « les réalités commandent la politique », mais a témoigné, tout au long de sa vie publique, de sa capacité à accorder ses actes à ce type de propos.

9 Le rapport d’Hubert Védrine de mars 2013 ayant permis de remiser les interrogations subsistantes sur la pertinence de cette réintégration.

10 Voir J. Vaïsse, « Le passé d’un oxymore », Esprit n° 439, décembre 2017 ; D. Vernet, « Le consensus gaullo-mitterrandien en question », 7 janvier 2018, https://www.boulevard-exterieur.com ; D. Bauchard, C. Connan, J-C. Cousseran, B.  Miyet, « Le débat sur la politique étrangère française : l’avenir d’un oxymore », 7 janvier 2018, https://www.boulevard-exterieur.com ; H. Védrine, P. Boniface et C. Lequesne, « La Politique étrangère de la France en débat », Esprit n° 442, mars 2018.

11 Dont, du fait de la suspension du service militaire, le rapport avec la défense procède principalement d’une approche cognitive à laquelle pourvoient l’information diffusée par les médias sur ce sujet ou les formations spécifiques qui sont susceptibles de leur être dispensées – ce qui invite à s’interroger sur le rôle que peuvent jouer l’Éducation nationale et l’enseignement supérieur pour renforcer leur sensibilisation dans ce domaine essentiel de l’apprentissage de la citoyenneté.

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