Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°39 | Dire

Philippe Vial

François Binoche, un officier de parole

« The French army is supposed to be the silent service, ‘la grande muette’ which obeys orders and carries out its allotted tasks. Yet many of its most famous officers have been those who were not afraid to speak out and to protest. General François Binoche was one of the most distinguished of those who were courageous in speech as well as in action1. » Les lignes par lesquelles commence la nécrologie publiée par un grand quotidien britannique au lendemain de la disparition de François Binoche résument parfaitement ce que fut le parcours de cet officier de parole. Car celui-ci s’exprima souvent au-delà de ce que son statut et la tradition militaires lui permettaient ; il le fit pour tenir parole au regard des convictions qui étaient les siennes comme officier et comme citoyen.

Cette double exigence structure son itinéraire à partir du refus fondateur de la défaite de 1940. Mais elle dépasse ce que donnent à voir les notices biographiques existantes, en premier lieu celle du site de l’Ordre de la Libération2. Car ses affectations en cabinet auprès d’Edmond Michelet et de Pierre Mendès France sont ignorées ou sous-évaluées. Son limogeage alors qu’il était chef de corps, dans le contexte dramatique du désastre de la rc 4, est occulté, tout comme sa mise en position de retraite, début août 1975. Idem pour son engagement politique à la Libération, puis à partir de la fin des années 1970, quand il devint à Nice l’une des figures de l’opposition à Jacques Médecin. À chaque fois, une même raison : dire ce qui doit l’être, que ce soit face à la hiérarchie ou devant ses concitoyens. Dire, parce que la parole est une autre déclinaison de l’action quand on est officier.

Une fidélité qui coûta cher à cet homme de caractère, mais qui donne une cohérence remarquable à son parcours et invite à le redécouvrir. Si les vertus dont il témoigne sont en effet celles de l’homme, en premier et en dernier lieu, son itinéraire est emblématique de celui d’une génération. Jeunes officiers frappés de plein fouet par l’effondrement de 1940, les Bollardière, Saint-Marc ou Binoche tireront du refus de la défaite une liberté qui s’exercera autant par la parole que dans l’action3.

François Binoche devient officier en intégrant Saint-Cyr au sein de la promotion Joffre (1930-1932). Il n’est pourtant pas issu d’une famille militaire : ses origines sont celles de la bourgeoisie d’affaire parisienne. Son grand-père paternel, disparu l’année de sa naissance, a fait partie des fondateurs de la Compagnie de navigation des chargeurs en 1872, rapidement devenue un acteur majeur du transport maritime4. Léon Binoche, son père, est un industriel spécialisé dans la fourniture de matériels pour usines. Mais le tableau est moins classique qu’il n’y paraît, car ce dernier s’est d’abord fait un nom dans le rugby avec le Racing Club de France5 ; il appartient également à l’équipe qui, en 1900, décroche la médaille d’or lors des Jeux olympiques de Paris. Le goût de l’exigence que cet engagement sportif de haut niveau a-t-il été transmis à son fils ? Peut-il éclairer le choix que fera le jeune François de préparer le concours d’entrée à Saint-Cyr ? Ou sa demande de servir dans la Légion étrangère en 1934 ? Ses racines brésiliennes peuvent à ce point être également évoquées… Un temps président de la chambre de commerce de Rio de Janeiro, son grand-père paternel avait en effet pris femme dans son pays d’accueil.

Une chose est certaine : rejoindre la Légion est pour le jeune officier le moyen de quitter la métropole, après une première affectation sur la ligne Maginot. Une mutation qui lui permet probablement d’échapper à une forme de monotonie en servant sur les confins algéro-marocains où la pacification n’est pas encore achevée. Quand la guerre éclate, le lieutenant Binoche est versé dans une unité constituée pour l’occasion, le 11e régiment étranger d’infanterie (rei)6. Au printemps 1940, celui-ci combat sans relâche et sans esprit de recul. Le 22 juin, quand les survivants sont faits prisonniers, ils ne sont plus qu’environ sept cents sur près de trois mille hommes montés en ligne. Épuisé, François Binoche doit d’abord récupérer. Mais, dès le 1er août, il s’échappe du lycée Poincaré, à Nancy, où il a été interné.

Ce refus immédiat de la défaite est confirmé par une première tentative pour rallier la France libre. Le jeune vétéran se fabrique un faux ordre de mission et rejoint le Maroc. Une fois sur place, il ne cache rien de ses opinions et, dès septembre, il est recruté par Claude Guérin et Alexandre Ter Sarkissoff, deux officiers amis, venus de Londres, légionnaires comme lui. Ils sont envoyés par André Dewavrin, alias Passy, le chef des renseignements de la France libre, « pour prolonger l’action supposée réussie au Sénégal »7. Mais, trahie par un agent double, la mission échoue. François Binoche est arrêté le 2 novembre 1940 à Meknès. En prison, il rencontre, Pierre Mendès France, incarcéré depuis la fin août, avec qui il est transféré à Clermont-Ferrand. Plus tard, dans la prison de Gannat, il fera la connaissance de Claude Hettier de Boislambert, capturé lors de l’affaire de Dakar. Faute de preuves, le lieutenant Binoche est finalement acquitté, fin avril 1941, par la cour martiale de Gannat, après avoir été interné pendant six mois.

Dès le début, il a ainsi fait partie de ceux qui ont dit non : non à la défaite, non à Vichy. Un choix qui ne va pas se démentir par la suite. Affecté au 5e régiment d’infanterie à Saint-Étienne, il rejoint en parallèle, en 1942, le réseau Mithridate. Organisé dès l’armistice à la demande du mi6 britannique, ce réseau est rattaché depuis le début de l’année au service de renseignement de la France libre, le Bureau central de renseignements et d’action (bcra). En janvier 1943, François Binoche intègre le réseau Gallia, qui va devenir le plus important relai du bcra en zone sud. L’année suivante, il est nommé chef de secteur, puis chef d’état-major des Forces françaises de l’intérieur (ffi) de l’Ardèche.

Au moment du débarquement de Normandie, il commande le secteur du maquis de Lamastre, dans le nord du département, avec le grade de chef de bataillon. Lors des combats du Cheylard, le 5 juillet 1944, il est grièvement blessé par un obus allemand et amputé du bras droit. Moins visible, mais également traumatisante, est la perte simultanée de l’audition du même côté. Pour autant, quelques jours plus tard, le capitaine Binoche reprend la lutte. Après que le département ait été libéré, début septembre, le chef ffi intègre la 5e db. Avec elle, il participe à partir de novembre 1944 à la bataille d’Alsace. Désigné début 1945 pour l’École d’état-major à Paris, qui vient de rouvrir, c’est là qu’il fête la victoire. Entre-temps, il a été fait compagnon de la Libération par décret du 7 mars.

La fin de la guerre est marquée par une nouvelle étape dans l’affirmation de sa parole. Elle se nourrit du contexte nouveau créé par la restauration des droits politiques des militaires de carrière. L’ordonnance du 17 août 1945 leur rend en effet le droit de vote, mais aussi d’éligibilité suspendus par la IIIe République8. François Binoche saisit l’opportunité et se présente aux élections à l’Assemblée constituante. Il est tête de liste mrp dans ce département de l’Ardèche où il s’est illustré et où il dispose d’une indéniable notoriété. S’est-il trop reposé sur elle ? Manque-t-il tout simplement d’expérience politique ? Selon les souvenirs de son fils, il ne semble guère avoir fait campagne... Si son résultat n’a rien de déshonorable, avec plus de 15 % des suffrages dans un contexte de très forte participation, il n’est cependant pas élu9. On ignore malheureusement combien d’autres militaires ont choisi, comme lui, de tenter leur chance dans l’arène politique. Contrairement à ce qui prévaudra par la suite, la profession des candidats n’est en effet pas indiquée dans les documents déposés à l’Assemblée nationale10. Le geste n’en est pas moins pionnier… François Binoche est ainsi l’un des premiers officiers d’active à se présenter à une élection, en France, au xxe siècle.

Cet engagement est naturellement à relier à son affectation, début 1946, au cabinet du ministre des Armées, le mrp Edmond Michelet, nommé fin novembre à ce poste. Pas seulement en raison d’une commune affiliation partisane, qui a probablement joué sans être officiellement admise. Mais plus encore parce qu’ils sont tous les deux reconnus par les communistes, dont le poids est alors considérable, et ont l’expérience du travail avec eux. Or, au sein du cabinet, Binoche s’est vu confier une responsabilité éminente : il est à la tête du service des homologations des grades de la Résistance et des décorations pour faits de résistance. Si ses titres en la matière sont indéniables, lui assurant une forte légitimité, cette responsabilité n’en est pas moins sensible. À sa manière, le jeune officier supérieur doit dire la justice, une première qui en annonce d’autres.

Promu lieutenant-colonel, sans doute alors le plus jeune de l’armée française, il est nommé à l’automne chef de corps du Groupement des compagnies portées de Légion étrangère du Maroc. Stationnée à Agadir, cette unité nouvellement créée – Binoche en dessinera l’insigne – constitue la grande unité de la Légion au royaume chérifien11. Il en assure le commandement pendant trois ans, laissant le souvenir d’un chef charismatique. Une caractéristique qui compte sans doute parmi les raisons justifiant sa nomination à la tête du 5e rei en novembre 1949.

Régiment de tradition de la Légion au Tonkin, « le grand 5 » avait disparu dans la tourmente du coup de force japonais, en mars 194512. Binoche est désigné pour le recréer, mission de confiance s’il en est, qui témoigne de l’estime dont il bénéficie alors. D’autant que le général de division Marcel Alessandri, qui commande les forces terrestres du Tonkin, en a été le chef de corps au début de la Seconde Guerre mondiale, puis en a intégré les éléments subsistants dans la colonne qui portait son nom et qui a réussi à gagner la Chine en mai 1945. Cinq ans plus tard, le 12 mars 1950, c’est lui qui préside à Haiphong la cérémonie marquant la reconstitution officielle de l’unité à laquelle est confié le contrôle du secteur stratégique entre la frontière sino-tonkinoise et le delta.

Pourtant, le crédit dont jouit Binoche va brutalement s’effondrer à l’automne, à l’issue du désastre de la route coloniale n° 4 (rc 4)13. Est-ce parce que l’un de ses bataillons a eu la charge de couvrir l’évacuation de Lang Son ? Est-ce parce que la Légion a payé un lourd tribut dans cette tragédie, où six mille hommes ont disparu, tués ou prisonniers14 ? Ou, plus encore, parce qu’il est resté un résistant dans l’âme ? Lors d’une réunion d’état-major à Haiphong, présidée par le général de corps d’armée Marcel Carpentier, le brillant lieutenant-colonel, proposé au printemps pour être promu colonel à titre exceptionnel, n’hésite pas à mettre violemment en cause le commandant en chef du corps expéditionnaire. Pire, au mépris de la chaîne hiérarchique et des principes les plus élémentaires du statut militaire, il rédige un rapport qu’il envoie au président de la République, Vincent Auriol !

Un an plus tard, dans une lettre adressée à Pierre Mendès France, il détaillera les raisons qui l’ont conduit à cette « grave altercation » avec le commandant en chef. Il indiquera lui avoir « reproché son manque de caractère dans la conduite des opérations de Cao Bang et son absence de courage civique dans sa façon de ne pas mettre le gouvernement en face des réalités du Vietminh »15. Plus loin, après avoir évoqué un récent discours de Mendès, il précisera un peu plus les choses : « Certes il est dur pour un patriote comme vous d’envisager publiquement la fin de la campagne en Indochine sans avoir assuré la stabilité de ce pays. Concevez qu’il était pénible pour moi, militaire de carrière, légionnaire par surcroît, de m’adresser au commandant en chef et de lui dire qu’il aurait peut-être un jour un compte à rendre du sang et des milliards engloutis dans cette aventure sans issue et devenue par surcroît sans intérêt pour le pays. »

Sa mise en cause des responsabilités du général Carpentier, fondée, est partagée au plus haut niveau, en premier lieu par le ministre des États associés, Jean Letourneau, et par le nouveau commandant en chef, le général d’armée Jean de Lattre de Tassigny16. Pourtant, François Binoche ne devra qu’à ses états de service pendant la guerre de ne pas tout perdre. Il est renvoyé sur le champ en métropole, son état de santé dégradé permettant d’habiller la sanction en rapatriement sanitaire. De fait, il lui faudra un an pour recouvrer ses forces, une période à l’issue de laquelle il sera nommé, lui l’ancien chef de corps du 5e rei, commandant en second du 6e régiment de tirailleurs marocains. Logique, la mesure n’en est pas moins humiliante et le commandant supérieur des troupes au Maroc, le général de corps d’armée Raymond Duval, va rapidement la rapporter. Binoche est alors placé à la tête du Service d’entraînement du personnel de réserve, un poste qui n’a rien de prestigieux, mais où il dépend directement du commandant supérieur.

Le lieutenant-colonel a eu le malheur de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. C’est un limogeage qui ne dit pas son nom, un limogeage inversé en réalité puisque l’officier général défaillant a été, lui, mis hors de cause par le rapport officiel du général d’armée Alphonse Juin. Pendant trois ans, Binoche va se morfondre dans un poste placard. Comment s’étonner que lorsqu’est connue la nouvelle du retour de Mendès aux affaires, son ancien compagnon de captivité saisisse l’opportunité et lui dise sa disponibilité pour travailler avec lui ? Une démarche peu banale pour un officier de carrière… néanmoins rapidement suivie d’effets. En septembre 1954, il rallie Matignon comme chargé de mission, une affectation alors totalement inédite pour un officier. Près de dix ans après sa première expérience, il rejoint de nouveau le monde des cabinets ministériels. Il existe néanmoins une différence majeure avec son expérience à la Libération : il n’intègre pas un cabinet militaire. Le chef du gouvernement n’en dispose pas encore, contrairement à ce qui prévaudra sous la Ve République. Si, avant 1938, Clemenceau ou Daladier ont fait exception, ils le devaient au fait qu’ils étaient également ministre de la Guerre. Binoche est ainsi un militaire isolé, presque « hors sol ». Pour être circonstancielle, sa nomination préfigure néanmoins à certains égards l’évolution structurelle qui interviendra cinq ans plus tard. Durant la brève expérience mendésiste, il est en effet l’expert militaire du cabinet et un conseiller écouté du chef de gouvernement17.

Ce passage à Matignon relance sa carrière. À l’issue, Binoche reçoit ses galons de colonel et le commandement du secteur de Baden-Baden, siège du quartier général des Forces françaises en Allemagne. Le purgatoire a définitivement pris fin, en témoigne sa nomination, en juin 1958, comme directeur-adjoint du cabinet d’Edmond Michelet, ministre des Anciens Combattants et Victimes de guerre. Si elle témoigne du fait que sa carrière reste hors des sentiers battus, la suite démontre que celle-ci est désormais ascendante. L’année suivante, il est en effet auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (ihedn) puis, au premier semestre 1960, du Centre des hautes études militaires (chem). Alors qu’il n’est pas breveté, cette double formation le prépare clairement à accéder aux plus hauts emplois. De fait, Binoche est nommé en septembre 1960 commandant adjoint de la Zone Nord Alger.

En dépit d’un climat très en faveur de l’Algérie française, il ne cache pas ses opinions libérales18. Elles ne facilitent pas son insertion au sein du commandement... Ce qui n’est pas sans rapport avec la nouvelle affectation qui lui est donnée dès février 1961 comme commandant adjoint de la 7e division légère blindée stationnée dans la Zone Sud-Est Constantine. Quand éclate le putsch, le 21 avril, une nouvelle fois il dit non. Il réussit à éviter d’être arrêté et s’oppose énergiquement à la sédition en cours. Ce choix, combiné à son statut de compagnon de la Libération et de grand invalide expliquent qu’il soit nommé membre de la Cour militaire de justice en juin 1962. Cette juridiction d’exception, dont les jugements sont sans appel, est créée pour en remplacer une autre, le Haut Tribunal militaire institué au lendemain du putsch afin d’en juger les auteurs. Mais elle n’a pas condamné à mort le général d’armée Raoul Salan, à la fureur du président de la République, qui a donc décidé de la supprimer.

Sollicité par Pierre Messmer, le ministre des Armées, qu’il connaît depuis la guerre, Binoche ne se dérobe pas : il en sera d’ailleurs plus tard personnellement remercié par de Gaulle. Au Fort-Neuf de Vincennes, il fait partie des juges qui, le 30 juin 1962, condamnent à mort le chef des commandos Delta de l’oas, l’ex-lieutenant Roger Degueldre. Il en va de même le 14 mars 1963 pour les principaux responsables de l’attentat du Petit Clamart, en premier lieu l’ingénieur en chef de l’air Jean Bastien-Thiry. Commis le 22 août 1962, cet attentat, a manqué couter la vie au chef de l’État et à son épouse19. Général de brigade cette année-là, Binoche reçoit le commandement du groupe de subdivisions d’Orléans, puis est nommé en 1964 gouverneur militaire du secteur français de Berlin. Dans ce poste prestigieux, il est rapidement promu général de division.

À son retour, à l’automne 1967, il prend le commandement de la division territoriale de Toulouse. Sa carrière militaire semble alors avoir pris un tour plus tranquille. Elle se termine cependant par un ultime à-coup. En 1969, alors qu’il est encore à dix-huit mois de la limite d’âge de son grade, il demande à être placé en deuxième section. Un choix qui s’enracine dans l’absence de perspectives. Binoche sait en effet qu’il n’obtiendra ni sa quatrième étoile ni le commandement espéré de la région militaire de Bordeaux. Pire, c’est un officier plus jeune qui lui sera préféré et sous les ordres duquel il sera placé… Alors qu’il a clairement exprimé ses attentes, en particulier lors d’un entretien avec Michel Debré, ministre de la Défense depuis le mois de juin, celui-ci fait la sourde oreille. Déçu, amer face à ce qu’il considère comme un manque flagrant de reconnaissance, Binoche préfère devancer l’heure du départ, manière discrète mais bien réelle de dire son mécontentement. Il quitte le service actif en mai 1970.

Cérémonie de départ du général de division François Binoche, gouverneur militaire
du secteur français, Quartier Napoléon, Berlin, 10 octobre 1967 (collection particulière).

À l’été 1975, il fait pourtant de nouveau parler de lui. À l’origine, un article publié en juillet dans L’Appel, « cahier mensuel de fidélité au général de Gaulle », selon la définition qu’en donnera l’ancien Résistant20. Il s’y livre à une violente critique du rapprochement franco-allemand en se réclamant de ses anciennes fonctions de gouverneur militaire de Berlin. Le symbole est fort. Il écrit notamment que l’attitude de l’Allemagne à l’égard de la France est « restée immuable de Bismarck à nos jours ». Et il dénonce la soumission de cette dernière dans laquelle il voit « un effroyable retour en arrière ». Les souvenirs de l’Occupation rodent… Une analyse que François Binoche reprend dans une « libre opinion » publiée le 26 juillet par Le Monde, qui donne un écho nouveau à ses positions. D’autant que, entre-temps, les journalistes allemands en poste à Paris ont sollicité la réaction du ministre de la Défense…

À la veille de se rendre à Bonn en visite officielle, en particulier pour y évoquer la mise en service des missiles tactiques nucléaires Pluton, le président de la République s’émeut de l’affaire. En dépit de la trêve estivale, le Conseil supérieur de l’armée de terre est convoqué en urgence par le ministre de la Défense, le gaulliste Yvon Bourges. La mise en position de retraite du général Binoche est décidée, entérinée le 6 août par le Conseil des ministres21. Il « a manqué, par ses écrits, à l’obligation de réserve qui s’impose aux officiers généraux, même dans le cadre de la 2e section », souligne le ministre lors d’une conférence de presse. « Ce qu’il a écrit, en faisant notamment état de ses anciennes fonctions de commandant en chef français à Berlin, était de nature à compromettre les relations franco-allemandes régies par le traité de 1963, œuvre du général de Gaulle et du chancelier Adenauer. » « Rien que ça… », commentera ironiquement Le Nouvel Observateur. Et de conclure, avec justesse : « La mesure augure mal en tout cas de la libéralisation promise du statut des officiers22. »

Dans un courrier adressé au Monde le 8 août, Binoche s’insurge : « Mais plutôt que de réprimander les serviteurs loyaux et expérimentés de la patrie, qu’on ait au moins la franchise de dire sans ambages à la nation française ce qui l’attend, et où la mènera demain comme hier l’esprit de renoncement et d’abdication nationales. » De fait, la mesure est infâmante pour un officier dont la loyauté républicaine a été inébranlable aux moments les plus dramatiques de l’histoire nationale. Sa mise au pas symbolique fait écho à celles dont sont victimes, à la même époque, le vice-amiral d’escadre Antoine Sanguinetti et le général de brigade Jacques Pâris de Bollardière. Elle ne le fera pas taire : un mois plus tard, c’est l’International Herald Tribune qui accueille un nouveau texte de François Binoche sur le thème du danger allemand.

Cette sanction disproportionnée a sans doute agi comme un déclic. Trente ans après, François Binoche renoue avec l’engagement politique qui avait été brièvement le sien à la Libération. Mais cette fois sous les couleurs du gaullisme de gauche, dont il va devenir l’un des responsables nationaux, en particulier au sein de l’Union des gaullistes de progrès constituée en mai 1977. Deux mois plus tôt, il s’est présenté de nouveau à des élections : il était candidat aux municipales sur une liste d’opposition à Nice, où désormais il réside et où règne Jacques Médecin. L’année suivante, il défie directement celui-ci dans la 2e circonscription des Alpes maritimes, lors des législatives. Soutenu par les communistes, l’ancien général se présente comme candidat de l’union « de tous les électeurs républicains et démocrates sans distinction de parti, mais décidés à battre le maire de Nice et son entourage ». En conséquence, avertit le candidat, « si je suis élu, je siègerai à l’Assemblée nationale aux côtés des “non-inscrits”, me réservant de voter en toute liberté selon mes profondes convictions »23. Une annonce en cohérence avec la personnalité comme avec le parcours de celui qui milite « pour une politique d’indépendance nationale et de progrès social ». Il ne franchit pas le second tour, mais obtient 15 % des voix et une très honorable troisième place devant le candidat du rpr24. Au plan national, c’est l’un des deux meilleurs résultats obtenus par les gaullistes de gauche.

Loin de n’être qu’un feu de paille, cet engagement va s’inscrire dans la durée. Pendant une douzaine d’années, François Binoche va devenir l’une des figures de l’opposition municipale avec Max Cavaglione, un expert-comptable retraité, issu comme lui de la Résistance, et l’ancien bâtonnier Pierre Joselet. Dès le début des années 1980, Max Cavaglione « identifie le mécanisme qui permet aux amis du maire de transformer l’argent public en fonds privés par le biais d’associations paramunicipales », résume Hervé Gattegno. « La suite est une longue bataille de procédure qui vaudra aux trois septuagénaires les injures du “roi Jacques” en plein conseil municipal (où ils siègent avec les socialistes) et un surnom sur la Promenade des Anglais : les “pépés flingueurs”25. » D’autres élus doivent bien sûr être cités, en premier lieu les députés socialistes Max Gallo et Jean-Hugues Colonna – ce dernier auteur de la plainte qui emportera Médecin en 1990. Mais François Binoche, s’il n’a pas eu le rôle central de Cavaglione, a néanmoins fait partie de ceux qui ont porté l’effort dans la durée. En une époque où beaucoup ont préféré se taire, avec quelques autres il a choisi de dire haut et fort son refus de la corruption26.

Cet engagement local se double initialement d’un autre, au plan national, qui va se révéler plus limité dans le temps. En décembre 1976, François Binoche rejoint le Comité d’action contre l’hégémonie germano-américaine en Europe. Il figure parmi les membres fondateurs, aux côtés de son camarade le général Jacques Pâris de Bollardière, du communiste dissident Maurice Kriegel-Valrimont, mais aussi de figures de la gauche intellectuelle comme Claude Bourdet, Georges Montaron ou Jean-Paul Sartre. Ce comité se manifeste en particulier à l’occasion des premières élections au Parlement européen au suffrage universel. « Dans un placard publicitaire publié dans Le Monde des 20-21 mai 1979, le comité s’en prend à l’Europe du chômage et du capital ainsi qu’à l’Europe de la guerre, de la supranationalité, de la répression et du conservatisme27. » La charge est violente contre la République fédérale d’Allemagne (rfa), dans le prolongement des articles publiés par François Binoche en 1975.

Plus largement, l’ancien général devient un supporter déclaré de l’Union de la gauche, en une époque où sa sœur, Antoinette, est engagée au sein de la majorité présidentielle28. Ancienne ambulancière au sein de la 2e db, elle est depuis 1968 maire du XVIIIe arrondissement de Paris, et la première femme à occuper une responsabilité de ce type. Alors qu’elle fait campagne en faveur de Jacques Chirac, puis de Michel d’Ornano, son frère est l’un des intervenants lors du grand meeting unitaire organisé à l’occasion des municipales, Porte de Pantin, le 18 mars 197729. Au nom des gaullistes de gauche, il y rappelle les combats communs lors de la Seconde Guerre mondiale, avant que Robert Fabre, Georges Marchais et François Mitterrand ne prennent à leur tour la parole. Et, quatre ans plus tard, l’ancien collaborateur de Pierre Mendès France appellera sans surprise à voter pour le candidat socialiste entre les deux tours de l’élection présidentielle30.

Pourtant, la victoire de François Mitterrand va rapidement se traduire par une déconvenue amère pour le général. Fidèle à une promesse de campagne, le nouveau chef de l’État engage le processus pour tourner définitivement la page du coup de force de 1961 en réintégrant les généraux factieux dans le cadre de réserve. Une perspective qui n’est pas sans susciter l’opposition de nombreux parlementaires socialistes. Au terme d’un débat houleux à l’Assemblée, qui a contraint le Premier ministre à engager la responsabilité du gouvernement, la loi d’amnistie est néanmoins votée le 23 octobre 198231. Alors même que François Binoche, Antoine Sanguinetti et Jacques Pâris de Bollardière, tous trois engagés contre la tentative de putsch, demeurent en position de retraite.

Dans un texte publié au lendemain du débat parlementaire, Binoche fera part de son indignation : « Quelles mesures a-t-on prévues pour les cadres, officiers et sous-officiers de carrière, loyaux envers le gouvernement et qui, avant ou après l’appel du général de Gaulle, entravèrent l’action des putschistes, bloquant les rouages et les services du commandement et s’assurant du contrôle des troupes dont ils s’estimaient responsables ? Non seulement leur attitude et leur courage ne furent en aucun cas l’objet d’une quelconque récompense, ce qui n’aurait été que justice, mais ils furent soumis à toutes sortes de vilenies et de vexations ayant pour but final leur départ de l’armée32. » C’est finalement Charles Hernu qui, l’année suivante, prit un arrêté discret pour réintégrer les trois officiers généraux dans la deuxième section, les en informant personnellement par téléphone33. Une mesure qui, si elle apportait enfin la réparation attendue, resta probablement incomplète aux yeux d’un homme qui avait effectivement cher payé tout au long de sa carrière sa liberté de parole, y compris en s’opposant aux opinions dominantes du moment.

L’histoire complète de cet itinéraire reste à écrire. La synthèse ici présentée ne prétendait que lever le voile en redonnant une cohérence d’ensemble à un parcours méconnu et souvent présenté de manière tronquée. Au-delà des péripéties dramatiques dont il fut émaillé, cet itinéraire est en effet marqué d’une profonde unité. Durant toute sa vie, François Binoche n’a jamais hésité à dire les choses, en premier lieu comme officier, mais aussi en tant que citoyen. Cette double dimension relève d’une exigence sans doute existentielle chez cet homme. Dire, c’est-à-dire parler, et parler pour tenir parole, rester fidèle aux convictions qui fondent une vie et justifient le choix fait de la risquer, de manière permanente, en embrassant la carrière d’officier.

Mais quand la tradition fait de l’obéissance silencieuse l’ultime de la fidélité aux valeurs militaires, François Binoche choisit la rupture. L’individu s’inscrit ainsi dans une génération, celle de 1940. L’effondrement inédit du pays, de ses forces armées en premier lieu, a bouleversé les règles, y compris pour les militaires. Face à l’insupportable, on ne peut que s’insurger et dire non, quel qu’en soit le prix. « Certes nos opinions ne sont pas “conformistes” », écrira François Binoche à Pierre Mendès France le 1er novembre 1951. « On nous dira que nous ne tenons pas compte des contingences du moment… Ne nous a-t-on pas déjà répété ce genre d’argument lorsque, fin 1940 et début 1941, nous voisinions à Casablanca puis à Clermont ? Qu’est-il resté des “contingences” de cette époque ? »

Cette dynamique va traverser le reste de la carrière de François Binoche, que ce soit face au haut commandement en Indochine, aux partisans de l’Algérie française ou à ceux qui ne veulent pas voir la permanence du danger allemand. Des choix clivants qui passent en premier lieu par l’engagement physique. François Binoche est un soldat qui ne se paye pas de mots, laissant une partie de son intégrité dans les combats de la Libération, échappant aussi bien aux Allemands à l’été 1940 qu’aux factieux d’avril 1961.

Pour autant, l’officier va aller également, de manière croissante, sur le terrain de la parole. Aux côtés d’Edmond Michelet comme de Pierre Mendès France, il devient conseiller direct des responsables politiques, avant de descendre lui-même dans l’arène, une première fois à l’automne 1945, de manière durable après la rupture de 1975. Une expérience indissociable de sa carrière d’officier : c’est elle qui apporte à l’homo novus la légitimité nécessaire pour se présenter devant les électeurs. Surtout, l’engagement politique est le prolongement de l’engagement militaire, au nom d’une fidélité aux valeurs qui exige de dépasser les frontières habituelles d’un officier de carrière : oser mettre en cause les chefs défaillants, s’engager dans l’action clandestine, travailler aux côtés de politiques, y compris en les sollicitant, et enfin se présenter devant les électeurs. Repousser les limites pour rester dans la fidélité à ce que l’on croit, à ce qu’il faut être. Dire, parler… pour rester de parole.

François Binoche n’est pas seul. D’autres officiers de sa génération ont fait à leur manière un choix identique. Certains ont suivi un chemin parallèle, comme Jacques Pâris de Bollardière. D’autres ont pris des options opposées, au moment de la guerre d’Algérie en particulier : Hélie Denoix de Saint-Marc, par exemple. Dans leur diversité, ces parcours donnent la mesure du bouleversement induit dans les consciences militaires par l940. En refusant radicalement la défaite et en choisissant de le dire publiquement pour inventer une nouvelle légitimité politique, Charles de Gaulle a durablement rebattu les cartes de l’obéissance militaire. L’onde de choc s’est prolongée à l’échelle de la vie du jeune lieutenant qu’était François Binoche. Dans sa singularité, son parcours est celui d’une génération.

1 D. Johnson, “Obituary: General Francois Binoche” The Independent, Tuesday 27 May 1997.

2 “François Binoche ”, https://www.ordredelaliberation.fr/fr/les-compagnons/1021/francois-binoche (consulté le 30 avril 2018).

3 Cette synthèse n’aurait pu être réalisée sans le témoignage et la disponibilité du fils de François Binoche, le professeur Jacques Binoche (entretiens septembre 2012 et juin 2018) ; qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

4 « L’arbre des Binoche. La période Chargeurs réunis », https://larbredesbinoche.wordpress.com/les-chargeurs-et-melusine/. (consulté le 16 juin 2018).

5 « L’arbre des Binoche. Léon, 1878-1962 », https://larbredesbinoche.wordpress.com/leon-1875/ (consulté le 16 juin 2018).

6 « Histoire : le 11e rei dans la Bataille de France en 1940 », http://www.legionetrangere.fr/index.php/livres/79-infos-fsale/719-histoire-le-11e-r-e-i-dans-la-bataille-de-france-en-1940 (consulté le 18 juin 2018).

7 « Après la mise à la retraite du général Binoche, une mise au point sur son action dans la Résistance », Le Monde, 9 août 1975, p. 7.

8 « Ordonnance n° 45-1839 du 7 août 1945 relative à l’électorat et à l’éligibilité des militaires », jorf, 19 août 1945, p. 5157. B. Quaglierini, Le Militaire : entre citoyen, agent public et soldat, thèse de droit public, D. Costa (dir.), université d’Avignon et des pays de Vaucluse, 2017, p. 114.

9 Sa liste arrive en quatrième position, devançant les radicaux, mais derrière la droite modérée, les communistes et les socialistes, qui se partagent les quatre sièges à pourvoir. Tableau des élections à l’Assemblée nationale constituante du 21 octobre 1945 dressé aux Archives de la Chambre des députés, Paris, Imprimerie de l’anc, 1946, p. 42.

10 À titre de comparaison, vingt-neuf officiers seront candidats aux élections constituantes du 2 juin 1946 et trente-sept aux législatives du 10 novembre ; quatre seulement seront élus à chaque fois. É. Duhamel, « De l’épée à la toge.
Les officiers au Palais Bourbon de 1945 à 1962 », in O. Forcade, É. Duhamel et Ph. Vial (dir.), Militaires en République.
Les officiers, le pouvoir et la vie publique en France,
1870-1962, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 371.

11 G. Monnet, « Groupement des compagnies portées de Légion étrangères du Maroc », in P.-J. Olin de Longueuil,
Les Compagnies montées et la cavalerie de la Légion étrangère en Afrique du Nord, pp. 83-87.

12 J.-P. Mahuault, Légionnaires et Bâtisseurs. Le grand « 5 » (1883-2000), Paris, L’Harmattan, 2006.

13 I. Cadeau, La Guerre d’Indochine. De l’Indochine française aux adieux à Saigon, 1940-1956, Paris, Tallandier, 2015, pp. 269-319.

14 Sur sept mille quatre cent engagés… I. Cadeau, op. cit., p. 303.

15 Lettre manuscrite du lieutenant-colonel François Binoche à Pierre Mendès France, 1er novembre 1951, Archives municipales de Louviers, pmf-55.

16 I. Cadeau, op. cit., pp. 304, 310-311, pp. 322 et p. 565.

17 Ph. Vial, « Le lieutenant-colonel François Binoche, un conseiller militaire pour Pierre Mendès France ? », Revue d’histoire diplomatique, 4, 2014, pp. 337-344.

18 J. Planchais, « Un non-conformiste », Le Monde, 8 août 1875.

19 J.-N. Jeanneney, Un attentat. Petit-Clamart, 22 août 1962, Paris, Le Seuil, 2016.

20 F. Binoche, « Un retour en arrière », Le Monde, 26 juillet 1975.

21 « Auteur de plusieurs articles sur l’attitude de l’Allemagne, le général François Binoche est mis d’office à la retraite », Le Monde, 8 août 1975, p. 5.

22 « Un général au trou », Le Nouvel Observateur, 11 août 1975, p. 27. Une analyse convergente avec celle de Jean Planchais qui dénoncera « un geste d’autorité maladroit et brutal, au moment même où l’on parle de soulever un peu le couvercle qui pèse sur le droit d’expression des militaires » (« Silence dans les rangs ! », Le Monde, 8 août 1975).

23 Profession de foi du candidat, archives électorales du cevipof Sciences Po, https://archive.org/details/EL102L197803006021PFPdfmasterocr (consulté le 20 juin 2018).

24 A. Lancelot, « L’interprétation sociologique des résultats électoraux. L’exemple des élections françaises de 1974 à 1979 », Les Cahiers du cevipof, 51, septembre 2009, pp. 24-25.

25 H. Gattegno, « Le poison de Médecin », Le Nouvel Observateur, 9 mai 1991, p. 54.

26 R. Charvin, « Les obstacles à la mort d’une dynastie : la résistible chute de Jacques Médecin », Cahiers de la Méditerranée, 62, 2001, pp. 153-174.

27 H. Ménudier, « L’antigermanisme et la campagne française pour l’élection du Parlement européen », Études internationales vol. 11, 1, 1980, p. 122.

28 « La “bataille” pour la mairie de Paris. Les va-et-vient de la majorité », Le Monde, 24 février 1977.

29 Ch. Batardy, Le Programme commun de gouvernement. Pour une histoire programmatique du politique (1972-1977), thèse d’histoire, L. Jalabert (dir.), université de Nantes, 2016, vol. 1, pp. 254-255.

30 « Les gaullistes de la Résistance avec François Mitterrand », L’Unité, 9 mai 1981.

31 J. Guisnel, Les Généraux. Enquête sur le pouvoir militaire en France, Paris, La Découverte, 1990, pp. 66-78.

32 F. Binoche, « À sens unique », Le Monde, 28 octobre 1982.

33 Guisnel, op. cit.

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