N°17 | Hommes et femmes, frères d’armes ?

Sandrine Attia

Aller au-delà des idées reçues

Alors que le sujet fait l’objet d’une littérature abondante chez nos homologues anglo-saxons, les études françaises portant sur la relation entre les femmes et la chose militaire brillent malheureusement par leur rareté. Néanmoins, de plus en plus d’éminents sociologues et historiens se penchent sur la question afin d’apporter quelques clés de compréhension à ce phénomène.

À l’inverse, s’interroger sur l’évolution des spécificités du métier des armes à l’épreuve de la mixité, comme le propose ce numéro d’Inflexions, est une démarche originale qui revêt un caractère nouveau et inexploré. Originale, car cette approche rompt avec les questions généralement posées sur le lien entre femmes et armées, et se démarque des études traditionnelles centrées sur l’analyse de l’intégration des femmes au sein de celles-ci et les effets de leur carrière militaire sur leur situation personnelle. Mais originale surtout en ce sens que le choix sémantique adopté pour la formuler sous-tend d’emblée une partie de la réponse à la question qui, ainsi énoncée, semble suggérer que la mixité peut être, ou avoir été, une épreuve pour le métier des armes en ce qu’il a de plus spécifique.

Ce point pourrait de prime abord paraĂ®tre extrĂŞmement curieux quand on note que la majoritĂ© des Ă©tudes existantes sur les femmes dans l’armĂ©e dĂ©montrent souvent le contraire. Elles soulignent une intĂ©gration, harmonieuse certes, mais obtenue au prix de difficultĂ©s Ă  la fois personnelles, familiales et professionnelles. Le constat courant sur la mixitĂ© des armĂ©es insiste donc plutĂ´t sur les Ă©preuves Ă  surmonter pour s’intĂ©grer au mĂ©tier des armes. Il y a donc loin vers la thĂ©matique dont l’étude est proposĂ©e ici. La femme, la mixitĂ©, ou la fĂ©minisation comme on veut bien la nommer, serait-elle de nature Ă  infliger des meurtrissures aux spĂ©cificitĂ©s et aux fondements mĂŞmes du mĂ©tier des armes ? La question mĂ©rite effectivement d’être Ă©galement posĂ©e dans ce sens pour Ă©valuer la portĂ©e de ce phĂ©nomène.

Comme tout changement, la mixitĂ© a obligĂ© la DĂ©fense Ă  se poser des questions sur ses fondements et ses valeurs, a placĂ© l’institution – par la remise en cause qu’elle impliquait â€“ devant ses forces, ses faiblesses et ses contradictions. Mais loin de l’ébranler, elle a Ă©tĂ© un atout essentiel pour permettre au monde militaire de traverser avec succès ses rĂ©cents bouleversements structurels et opĂ©rationnels.

Cette annonce pourrait paraître ambitieuse alors que l’on considère couramment que c’est la féminisation qui a été l’un des bouleversements majeurs de notre époque. Or, en replaçant le phénomène de mixité dans son contexte historique et sociologique, et en l’étudiant également à l’aune des évolutions structurelles subies par les armées dans leur ensemble durant la même période, on pourra relativiser l’aspect révolutionnaire que l’on veut bien lui octroyer. Ceci posé, un aperçu, certes non exhaustif, des spécificités du métier des armes appliquées à la gent féminine, permettra, enfin, d’attester de façon objective, et sans féminisme exacerbé, de sa réelle contribution bénéfique à l’action de nos forces aujourd’hui.

Contrairement aux idĂ©es reçues, la fĂ©minisation des armĂ©es n’est pas un phĂ©nomène rĂ©cent mais un fait ancien et Ă©prouvĂ© dont les succès sont Ă  l’origine de son expansion. Le lecteur rompu Ă  l’histoire de France voudra bien se souvenir que, dĂ©jĂ , en 1429, une certaine Jeanne conduisit Ă  la suite de son Ă©tendard les armĂ©es de France Ă  la victoire aux portes d’OrlĂ©ans, Ă  Patay et sur la route de Reims. Son statut de sainte ne fait pas moins d’elle une femme, acceptĂ©e alors si ce n’est au rang de chef de guerre tout du moins de conseiller militaire par les plus hautes autoritĂ©s de l’État. Sans exhumer aussi loin nos cours d’histoire militaire, on se souviendra aussi que les rĂ©cits de la Grande ArmĂ©e sont Ă©maillĂ©s de tĂ©moignages sur le courage et l’engagement de plus de huit cents femmes enrĂ´lĂ©es comme simples dragons ou officiers de hussards, connues et reconnues, dont certaines dĂ©corĂ©es pour leurs faits d’armes par l’Empereur lui-mĂŞme. Elles servaient au sein des armĂ©es de NapolĂ©on Ă  visage dĂ©couvert ou de façon anonyme suite au dĂ©cret n° 804 du 3 mai 1793 pris par la Convention, dont l’article 11 avait prescrit que « les femmes servant actuellement dans les armĂ©es ser[aient] exclues du service militaire Â».

Plus proche de nous, la loi du 11 juillet 1938 relative Ă  l’organisation de la nation en temps de guerre prĂ©voyait l’appel aux femmes tant par engagement, mobilisation que rĂ©quisition1. Deux ans plus tard, en novembre 1940, le premier statut militaire pour les femmes Ă©tait crĂ©Ă© avec le corps des volontaires françaises libres. Ces dernières, aux cĂ´tĂ©s des auxiliaires fĂ©minines de l’armĂ©e de terre (afat), comme leurs consĹ“urs britanniques des Women Auxiliary Air Force (waaf), Auxiliary Territorial Service (ats) et Women’s Royal Navy Service (wrns), seront directement impliquĂ©es dans le conflit et, pour certaines d’entre elles, parachutĂ©es en France occupĂ©e afin de remplir des missions opĂ©rationnelles de premier plan dans l’organisation de la RĂ©sistance. Fort du succès de ces expĂ©riences, le dĂ©cret du 15 octobre 1951 portant statut du personnel des cadres militaires fĂ©minins permet, enfin, pour la première fois, aux femmes de s’enrĂ´ler en temps de paix.

L’histoire de la fĂ©minisation des armĂ©es et les conditions d’intĂ©gration des femmes s’accĂ©lèrent dans les annĂ©es 1970, comme le relève une Ă©tude du Conseil Ă©conomique et social2. La loi du 13 juillet 1972 portant statut gĂ©nĂ©ral des militaires, pionnière dans le reflet des avancĂ©es sociales de son Ă©poque, supprime les distinctions statutaires entre les deux sexes et permet, dans le principe, aux femmes d’accĂ©der Ă  tous les grades de la hiĂ©rarchie. Elle leur interdit cependant toujours les grandes Ă©coles militaires3 et conserve Ă©galement un système de quotas pour le recrutement au sein de nombreux domaines de spĂ©cialitĂ©. Il ne sera levĂ© que par le dĂ©cret du 16 fĂ©vrier 1998 ouvrant ainsi thĂ©oriquement la voie Ă  une pleine fĂ©minisation du mĂ©tier des armes4 et permettant au taux de celle-ci de progresser d’un niveau initialement limitĂ© Ă  5 % aux 14,72 % des effectifs5 que nous connaissons aujourd’hui.

En 2011, il convient de prendre du recul sur une Ă©volution parfois prĂ©sentĂ©e comme exponentielle, voire rĂ©volutionnaire. Certes, en cinquante ans, le taux de fĂ©minisation des armĂ©es est passĂ© d’un niveau presque infime Ă  un taux jugulĂ© Ă  5 %, puis Ă  un quasi-triplement en l’espace de dix ans ; mais « moins de 15 % Â» reste encore un chiffre trop marginal pour avoir pu faire chanceler sur ses bases une institution aussi ancienne, solide et Ă©prouvĂ©e que la DĂ©fense. MĂŞme si ce taux est en constante « douce augmentation Â» et demeure exemplaire au regard des avancĂ©es en la matière de nos partenaires occidentaux, il peut difficilement, par la faible proportion qu’il reprĂ©sente, ĂŞtre raisonnablement qualifiĂ© de bouleversement, surtout lorsque l’on constate que le lien entre femme et carrière militaire est un fait institutionnellement acquis depuis près d’un siècle.

La mixité doit être remise en perspective de façon dépassionnée et objective. Loin d’avoir touché les armées comme un raz de marée affluant à tous les niveaux de la hiérarchie et dans tous les domaines de spécialité, elle suit de façon naturelle, parfois en décalage mais aussi parfois de façon novatrice, l’évolution de la place de la femme dans la société civile. Elle correspond donc à une progression logique du métier des armes en cohérence avec l’évolution de la société au sein de laquelle il évolue.

Cette cohĂ©rence est visible Ă  la fois en termes d’évolution chronologique et structurelle. Dans une sociĂ©tĂ© oĂą le plafond de verre demeure une rĂ©alitĂ© pour 69 % des femmes cadres et dans laquelle 55 % des femmes ont le sentiment que leur(s) congĂ©(s) maternitĂ© a (ont) eu un effet nĂ©gatif sur leur progression de carrière, les problĂ©matiques Ă©voquĂ©es par leur place au sein des armĂ©es ne sont ni surprenantes ni isolĂ©es. Ainsi, comme leurs consĹ“urs du secteur civil qui ne sont que 8 % Ă  siĂ©ger au sein des conseils d’administration des cinq cents plus grandes entreprises françaises, les femmes reprĂ©sentent moins de 3 % du corps des officiers supĂ©rieurs. Plafond de verre, conventions sociales ou accès dĂ©calĂ© par rapport aux hommes Ă  l’enseignement supĂ©rieur : les causes de cette mince proportion sont nombreuses.

Cependant, en ce qui concerne la Défense, la représentation des femmes aux postes à responsabilité, notamment aux emplois supérieurs d’encadrement, est indéniablement appelée à progresser sensiblement dans les années à venir. Les quotas et restrictions d’emploi qui existaient jusqu’en 1998 contribuent en effet à expliquer la faible proportion de femmes dans des postes à responsabilité élevée. Il est donc nécessaire d’attendre que celles recrutées depuis 1998 atteignent l’âge et les qualifications permettant d’accéder à ces derniers pour juger de l’évolution réelle de la féminisation de la pyramide des grades6.

Ce reflet de la sociĂ©tĂ© civile dans la rĂ©partition hiĂ©rarchique se retrouve Ă©galement dans les domaines de spĂ©cialitĂ© oĂą les femmes exercent leur activitĂ©. Celles-ci composent 47 % de la population active française, avec une double polarisation vers les mĂ©tiers les moins qualifiĂ©s et le secteur tertiaire (filières sanitaire, sociale ou administrative)7. En parallèle, mĂŞme si cette rĂ©partition a longtemps Ă©tĂ© « forcĂ©e Â» par des quotas, on trouve Ă©galement aujourd’hui 31,93 % de femmes dans les mĂ©tiers d’exĂ©cution. Le bilan 2008 de la charte de l’égalitĂ© entre les hommes et les femmes rĂ©alisĂ© par le ministère de la DĂ©fense relève Ă©galement une fĂ©minisation hĂ©tĂ©rogène des spĂ©cialitĂ©s, davantage marquĂ©e dans les mĂ©tiers de soutien administratif, de gestion des ressources humaines et de santĂ©8. Ainsi, 56,2 % des femmes militaires occupent des emplois liĂ©s Ă  l’administration et Ă  la gestion des ressources humaines, et elles reprĂ©sentent 65,37 % des effectifs du service de santĂ©9.

En revanche, la DĂ©fense est plus novatrice et plus juste que bien des secteurs professionnels civils en ce qui concerne les statuts. LĂ  oĂą la loi n° 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut gĂ©nĂ©ral des militaires garantit l’égalitĂ© entre les sexes, y compris en matière de cursus et de rĂ©munĂ©ration, on compte des diffĂ©rences de salaires allant jusqu’à 32 % entre les hommes et les femmes titulaires d’un diplĂ´me du deuxième ou du troisième cycle employĂ©s dans le secteur civil. En 2006, Ă  d’autres niveaux de qualification, la rĂ©munĂ©ration brute totale moyenne des femmes Ă©tait infĂ©rieure de 27 % Ă  celle des hommes dans les entreprises de dix salariĂ©s et plus, alors que, quel que soit son grade, une femme militaire est rĂ©munĂ©rĂ©e de la mĂŞme façon que ses collègues masculins. De mĂŞme, si dans certaines entreprises on hĂ©site malheureusement Ă  promouvoir Ă  des postes de responsabilitĂ© une femme qui « risque Â» d’être indisponible pour cause de congĂ© maternitĂ©, les promotions au sein de la DĂ©fense sont liĂ©es au niveau de grade et de compĂ©tence de chacun.

Ce rappel historique et sociologique permet de relativiser l’évolution de la mixitĂ© dans les armĂ©es. Cette dernière, effectuĂ©e de façon progressive, amortie par des paliers successifs de vingt ans (annĂ©es 1950, 1970 et 1990) tient plus de l’évolution graduelle que de la vĂ©ritable rĂ©volution. En outre, les taux marginaux, voire symboliques, selon les propres termes du tableau de bord de la fĂ©minisation des armĂ©es (1,1 % dans la spĂ©cialitĂ© combat de l’infanterie, 2 % chez les fusiliers marins, 1,5 % dans les unitĂ©s de protection de l’armĂ©e de l’air ou encore 3 % dans les unitĂ©s de surveillance de la gendarmerie10), atteints dans de nombreuses spĂ©cialitĂ©s, viennent corroborer l’idĂ©e que la mixitĂ© ne peut pas ĂŞtre rĂ©ellement considĂ©rĂ©e comme un bouleversement pour les fondements mĂŞmes du mĂ©tier des armes.

Le raisonnement serait cependant incomplet si l’on ne s’interrogeait pas sur la nature même de ces fondements. Il ne s’agit pas ici d’étudier en détail, une par une, les spécificités du métier des armes, mais de voir en quoi celles-ci sont compatibles ou non avec la présence de femmes au sein des armées.

Dans une prĂ©face rĂ©digĂ©e pour Les Cahiers de Mars de dĂ©cembre 2009 consacrĂ©s aux spĂ©cificitĂ©s militaires, le gĂ©nĂ©ral d’armĂ©e Jean-Louis Georgelin, alors chef d’état-major des armĂ©es, rappelait que ces spĂ©cificitĂ©s Ă©taient inscrites dans le statut gĂ©nĂ©ral des militaires, et les diffĂ©renciait entre exigences, compĂ©tences et valeurs. La loi n° 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut gĂ©nĂ©ral des militaires prĂ©cise dans son article premier que « l’état militaire exige en toute circonstance esprit de sacrifice, pouvant aller jusqu’au sacrifice suprĂŞme, discipline, disponibilitĂ©, loyalisme et neutralitĂ© Â», exigences morales qui, s’il Ă©tait encore nĂ©cessaire de le prouver, ne souffrent pas de diffĂ©renciation entre les sexes. Les compĂ©tences, quant Ă  elles, grâce Ă  un creuset d’instruction initiale et de formation de spĂ©cialitĂ© commun aux hommes et aux femmes, sont acquises par chaque soldat de façon indiffĂ©renciĂ©e. Les valeurs, enfin, dĂ©terminent « une conception particulière des rapports sociaux et humains Â» faite d’altruisme, de dĂ©vouement, de fraternitĂ©, de rigueur et de force morale. En quoi ces valeurs que l’on attribuerait volontiers Ă  une infirmière, une Ă©ducatrice, une juge ou une policière ne pourraient-elles pas l’être Ă©galement Ă  une femme militaire, baignĂ©e de surcroĂ®t depuis le dĂ©but de sa formation dans une culture fondĂ©e sur un code d’honneur forgĂ© sur ces principes ?

Le charisme, l’exercice de l’autoritĂ©, indispensables au personnel d’encadrement, sont aussi des capacitĂ©s que l’on a tardĂ© Ă  reconnaĂ®tre aux femmes. Ainsi a-t-on pu noter que c’est l’accès aux grandes Ă©coles militaires, et par voie de consĂ©quence aux plus hauts postes hiĂ©rarchiques, qui leur a Ă©tĂ© octroyĂ© en dernier. Avec force patience, elles ont cependant montrĂ© que leur style de commandement diffĂ©rent, souvent plus empreint d’écoute et de psychologie, pouvait ĂŞtre tout aussi efficace et respectĂ© que celui plus « viril Â» des hommes.

Au-delà de ces spécificités morales, et afin d’être exhaustif, il convient de ne pas ignorer la question essentielle du monopole de la violence dévolu à nos armées et du corollaire de la force physique qui lui est souvent associé. Les derniers engagements ont montré de façon dramatique que la force physique pouvait encore de nos jours être le dernier recours du soldat face à la barbarie. L’exemple de l’Afghanistan montre un retour à des types d’engagement où le contact direct, la force physique et parfois même le corps à corps ont toute leur place.

Il est ainsi légitime de s’interroger sur la place des femmes dans ce type de combat. La question de la force physique justifie tout à fait les réticences que certains pourraient exprimer face à des cas de violence extrême. Sans dénier aux femmes leurs qualités réelles en matière de résistance physique, peu d’entre elles peuvent honnêtement affirmer pouvoir surmonter un combat à mains nues d’égale à égal avec un homme aguerri par l’entraînement. Afin de pallier cette différence, qu’il est illusoire de nier, c’est certainement le recours à de nouveaux types de formation, ainsi qu’une confiance dans les orientations proposées par l’encadrement de contact au cas par cas, qui devront guider les choix futurs en la matière.

Enfin, accepter de porter les armes de la nation est au centre de la vocation militaire, avec la double consĂ©quence que cela implique en termes de sacrifice de soi et de rĂ©solution Ă  prendre le cas Ă©chĂ©ant la vie d’autrui. C’est ici que la maxime souvent entendue revient Ă  l’esprit de chacun : « Une femme est faite pour donner la vie, pas pour tuer. Â» Ceux qui considèrent que la mixitĂ© porte atteinte aux spĂ©cificitĂ©s du mĂ©tier des armes pour ces « raisons-lĂ  Â» ne semblent pas ĂŞtre rĂ©ellement objectifs. Leur vision est faussĂ©e non seulement par une certaine symbolique de la fĂ©minitĂ© qui cacherait la capacitĂ© des femmes et les compĂ©tences qu’elles seraient susceptibles d’acquĂ©rir grâce Ă  une formation militaire d’excellent niveau, mais Ă©galement par une vision partielle et partiale du rĂ´le du soldat au xxie siècle.

En effet, si on peut considérer comme machiste et suranné de réduire les femmes à leurs simples capacités reproductrices, il est aussi anachronique et potentiellement dangereux d’assimiler leurs camarades masculins au rôle de simples machines à tuer. Dans le contexte large de l’ensemble des missions qui leur sont dévolues, la spécificité des forces armées n’est plus principalement l’emploi de la force virile individuelle en vue de terrasser l’ennemi, mais également la capacité à déployer avec endurance les compétences nécessaires à une action collective appuyée par l’usage d’une technologie de plus en plus avancée au profit de missions touchant également au maintien de la paix, à l’appui à l’action humanitaire ou au secours des populations. C’est dans ce contexte bien spécifique que la mixité des armées, loin d’ébranler les spécificités du métier des armes, prend toute sa valeur.

Plus que la féminisation, ce sont les bouleversements historiques, structurels et sociétaux ainsi que leurs effets induits qui ont bouleversé nos armées. La chute du mur de Berlin, l’effondrement du bloc de l’Est, les conflits issus de la décolonisation, les mutations vers une armée de projection, les opérations de maintien de la paix, les missions intérieures et la professionnalisation ont modifié à la fois les structures et entraîné les changements de mentalité que certains voudraient par facilité imputer à une minorité.

La discrimination sexiste est en effet l’arme du faible, rĂ©vĂ©latrice d’un manque de clairvoyance vis-Ă -vis de la rĂ©alitĂ©. Les parlementaires eux-mĂŞmes reconnaissent que la professionnalisation n’aurait pu se faire avec le mĂŞme succès sans l’apport quantitatif et surtout qualitatif du recrutement fĂ©minin11 (pour une mĂŞme gĂ©nĂ©ration, 70 % de filles ont le bac contre 59 % des garçons12, le niveau moyen d’études des femmes recrutĂ©es et le taux de sĂ©lection est supĂ©rieur Ă  celui des hommes dans la catĂ©gorie militaires du rang). RĂ©vĂ©latrice aussi d’un manque de confiance vis-Ă -vis des orientations retenues par les plus hautes autoritĂ©s de l’État au travers de la loi du 28 octobre 1997 sur la professionnalisation des armĂ©es ou encore du dĂ©cret du 16 fĂ©vrier 1998 supprimant les quotas. Certains pourraient bien sĂ»r rĂ©torquer que le choix de recruter des femmes relevait alors plus de la nĂ©cessitĂ© de trouver rapidement une main-d’œuvre abondante que d’une vĂ©ritable conviction mue par des considĂ©rations Ă©galitaires.

Femmes et mĂ©tier des armes, mariage d’amour ou de raison ? La polĂ©mique serait sans fin et il ne s’agit pas ici de dĂ©cortiquer la pertinence des choix de nos autoritĂ©s politiques. Toujours est-il que la professionnalisation n’aurait pu se faire dans les conditions et avec le succès qu’on lui connaĂ®t sans l’apport des recrutements fĂ©minins.

En effet, outre les effets bénéfiques sur le recrutement que nous venons d’évoquer, c’est tout un état d’esprit adapté au nouveau contexte de professionnalisation et à des missions différentes que les femmes ont contribué à forger aux côtés de leurs camarades masculins. Leur présence dans les armées a ainsi permis de renforcer le lien armée/nation dans une société que la fin de la conscription a éloignée du monde militaire et qui peine parfois à comprendre le rôle de l’armée et de ses engagements. Les contacts que les femmes militaires peuvent entretenir avec d’autres catégories de la population que leurs homologues masculins, mais aussi leur présence même au sein de l’institution, contribuent à permettre à chaque Français de se reconnaître plus facilement dans son armée lorsque celle-ci est le reflet des équilibres sociétaux qu’il côtoie au quotidien.

De mĂŞme, sans prĂ©somption aucune et d’expĂ©rience13, la prĂ©sence des femmes a Ă©galement permis aux armĂ©es d’obtenir une meilleure reconnaissance et des Ă©changes plus fluides avec le reste de la fonction publique. Leur prĂ©sence dans les diffĂ©rentes administrations de l’État Ă©tant chose acquise depuis longtemps, il n’était pas rare d’y constater des a priori nĂ©gatifs sur un milieu considĂ©rĂ© comme « macho Â» et « renfermĂ© Â». Le pas vers la mĂ©fiance et la rĂ©ticence Ă©tait vite franchi. Cette prĂ©sence a « rassurĂ© Â» les ministères les plus effrayĂ©s par la « virilitĂ© Â» de la « grande muette Â»14 Grâce Ă  des sensibilitĂ©s et Ă  des modes d’interaction diffĂ©rents, la DĂ©fense a pu se crĂ©er d’autres rĂ©seaux, contribuant Ă  enrichir les contacts quotidiens.

En parallèle d’efforts notables en matière de communication, l’ouverture des postes à responsabilité aux femmes a permis à l’armée de se départir de l’image de cercle fermé à la mentalité désuète qui lui collait à la peau. La place, le statut et les perspectives qui leur sont offerts ont été pour la Défense l’occasion de se montrer sous un jour, réel, empreint de modernité et d’ouverture d’esprit, lui permettant de tenir son rang aux côtés d’autres organismes de la fonction publique traditionnellement plus démonstratifs.

Au sein des armĂ©es, la prĂ©sence des femmes a Ă©galement entraĂ®nĂ© de nombreuses avancĂ©es. AvancĂ©es sociales tout d’abord, car les contraintes spĂ©cifiques des « mères Â» associĂ©es aux impĂ©ratifs de disponibilitĂ© ont amenĂ© la DĂ©fense Ă  repenser ses mesures de soutien vis-Ă -vis des « chargĂ©s de famille Â» dont leurs collègues masculins tirent Ă©galement aujourd’hui les bĂ©nĂ©fices. AvancĂ©es opĂ©rationnelles ensuite et surtout, grâce Ă  des qualitĂ©s reconnues qui ont enrichi les rapports humains et l’exercice du commandement. « Les femmes donnent une dimension nouvelle au mĂ©tier militaire. Leur style de commandement, et plus largement d’interaction professionnelle, est souvent diffĂ©rent de celui des collègues masculins, mais plus en phase avec l’évolution de la sociĂ©tĂ© et des besoins opĂ©rationnels. Elles apportent notamment d’incontestables qualitĂ©s en matière de relations humaines, prĂ©cieuses dans les nouveaux types d’engagement en opĂ©rations15. Â»

Leurs capacitĂ©s d’écoute et d’échange sont ainsi un atout considĂ©rable dans les missions qui impliquent de nombreux contacts avec les populations, en particulier sur des théâtres oĂą les traditions ou les usages religieux interdisent aux femmes tout Ă©change avec des hommes Ă©trangers Ă  la cellule familiale. Les liens qu’elles peuvent assurer avec les populations fĂ©minines locales apportent un appui d’une grande richesse Ă  leurs collègues masculins qui, sans elles, n’auraient accès qu’à 50 % de la population. Leur prĂ©sence et leur intĂ©gration au sein des forces sont aussi un atout de poids pour appuyer les valeurs d’égalitĂ© hommes femmes qui sont l’une des raisons d’être de notre engagement dans certaines rĂ©gions du monde.

Ainsi, loin d’avoir mis Ă  l’épreuve le mĂ©tier des armes, la fĂ©minisation l’a au contraire aidĂ© Ă  surmonter les bouleversements les plus importants auxquels les armĂ©es ont Ă©tĂ© confrontĂ©es. Comme toute remise en question, la mixitĂ© a renforcĂ© les fondements mĂŞmes de ce mĂ©tier en contribuant Ă  lui permettre de s’adapter au contexte dans lequel Ă©voluent les armĂ©es du xxie siècle.

Sans nier les difficultĂ©s, voire les combats menĂ©s par certaines de nos aĂ®nĂ©es pour « faire leur place Â» dans un milieu souvent hĂ©sitant, parfois rĂ©fractaire Ă  leur arrivĂ©e, il est temps de reconnaĂ®tre avec soulagement que la question de la mixitĂ© dans les armĂ©es n’est aujourd’hui plus une question et que, bien au contraire, la plus-value de l’engagement des femmes tend Ă  ĂŞtre de plus en plus reconnue.

La France bĂ©nĂ©ficie de l’armĂ©e la plus fĂ©minisĂ©e d’Europe, et ce mouvement s’inscrit pleinement dans les engagements internationaux auxquels elle a souscrit et qu’elle promeut. Au cours de la prĂ©sidence de l’Union europĂ©enne qu’elle a exercĂ©e au second semestre 2008, elle a fait de la lutte contre les violences Ă  l’égard des femmes ainsi que de la promotion de leur rĂ´le dans le règlement des conflits et la reconstruction post-conflit sa prioritĂ© en matière de droits de l’homme. Ă€ l’étĂ© 2010, elle a Ă©tabli un plan national d’action pour la mise en Ĺ“uvre des rĂ©solutions « femmes, paix et sĂ©curitĂ© Â» du Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations Unies16, dont l’objectif gĂ©nĂ©ral est d’œuvrer en faveur d’une participation directe et effective des femmes aux efforts de maintien de la paix et de la sĂ©curitĂ© ainsi qu’aux processus dĂ©cisionnels liĂ©s Ă  la consolidation de la paix et Ă  la reconstruction.

Si « le ministère de la DĂ©fense n’entend ni aujourd’hui ni demain mener de politique discriminatoire Â»17, et dans le respect total de cette dĂ©marche juste, saine et Ă©quilibrĂ©e qui affirme qu’« une discrimination positive n’est pas non plus souhaitable Â»18, la prise en compte de ces nouveaux engagements nĂ©cessite cependant de mener une rĂ©flexion sur la façon dont les armĂ©es peuvent dĂ©sormais « transformer l’essai Â» de la fĂ©minisation. Cette rĂ©flexion passera indubitablement par la poursuite des mesures visant Ă  faciliter les conditions d’exercice non pas des femmes mais des « chargĂ©s de famille Â», notamment le dĂ©veloppement des actions sociales en faveur de la petite enfance, mais Ă©galement et surtout par une analyse des domaines sous-fĂ©minisĂ©s dans lesquels les femmes seraient Ă  mĂŞme de donner la pleine mesure de leurs compĂ©tences. Cette analyse pourrait notamment Ă©valuer la pertinence de faire Ă©voluer l’information et la formation concernant ces filières pour permettre Ă  celles qui le souhaitent d’y accĂ©der avec des chances Ă©quitables.

Au même titre qu’il pourrait sembler pertinent d’employer plutôt des hommes pour certains types de missions, l’étape suivante, qui ferait du défi représenté par la mixité un double succès, sera indéniablement de déterminer comment la présence des femmes et les compétences spécifiques qui leur sont reconnues pourront être pleinement mises à profit et sciemment sollicitées pour le succès de nos armées dans le plein respect de nos spécificités militaires.

1 « La place des femmes dans la professionnalisation des armĂ©es Â», Avis et rapport du Conseil Ă©conomique et social, 2004.

2 Ibid.

3 L’accès aux grandes écoles ne sera ouvert aux femmes qu’en 1978 pour l’École de l’air, en 1983 pour l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et l’École militaire interarmes, en 1987 pour l’École des officiers de la gendarmerie nationale et en 1993 pour l’École navale et l’École du commissariat.

4 Les postes dans les escadrons de gendarmerie mobile (à l’exception des postes d’officiers ouverts aux femmes) et à bord des sous-marins demeurent réservés aux militaires masculins en raison des conditions particulières d’exercice.

5 30 septembre 2009, direction des ressources humaines du ministère de la DĂ©fense (drhmd).

6 Les armĂ©es ne comptent Ă  ce jour que 10,79 % d’officiers femmes alors que le taux de fĂ©minisation des candidats admis aux concours externes de recrutement d’officiers est aujourd’hui d’environ 31 %.

7 « Rapport prĂ©paratoire Ă  la concertation avec les partenaires sociaux sur l’égalitĂ© professionnelle entre les femmes et les hommes Â», Ă©tabli par Brigitte GrĂ©sy, membre de l’Inspection gĂ©nĂ©rale des affaires sociales, juillet 2009.

8 Bilan 2007 de la charte de l’égalité entre les hommes et les femmes.

9 « Place des femmes dans la professionnalisation des armĂ©es Â», Avis et rapport du Conseil Ă©conomique et social, 2004.

10 Tableau de bord de la fĂ©minisation des armĂ©es, 1er octobre 2008, drhmd.

11 « Place des femmes dans la professionnalisation des armĂ©es Â», Avis et rapport du Conseil Ă©conomique et social, 2004.

12 « Rapport prĂ©paratoire Ă  la concertation avec les partenaires sociaux sur l’égalitĂ© professionnelle entre les femmes et les hommes Â», Ă©tabli par Brigitte GrĂ©sy, membre de l’Inspection gĂ©nĂ©rale des affaires sociales, juillet 2009.

13 L’auteur a servi sept ans dans des affectations à caractère interministériel.

14 Il est à noter que cette expression est interprétée par de nombreux interlocuteurs comme une référence à un mutisme supposé de la Défense et non pas comprise dans son sens historique lié à l’octroi tardif du droit de vote (et donc d’expression citoyenne) aux militaires.

15 Audition de Michèle Alliot-Marie, ministre de la DĂ©fense, devant le Conseil Ă©conomique et social le 17 mars 2004 suite Ă  la journĂ©e de la femme et après la remise au Premier ministre de la charte de l’égalitĂ© entre les hommes et les femmes.

16 RĂ©solutions 1325, 1820, 1898 et 1889. Voir l’article d’Irène Eulriet, « l’onu, les femmes, la paix et la sĂ©curitĂ© Â», dans ce numĂ©ro d’Inflexions.

17 Audition de Michèle Alliot-Marie, ministre de la DĂ©fense, devant le Conseil Ă©conomique et social le 17 mars 2004.

18 Ibid.

Entre culture et nature | F. HĂ©ritier
M. Bertoldi | Ă€ la conquĂŞte des armes