N°23 | En revenir ?

HaĂŻm Korsia

Un nouveau départ ?

Le premier ingĂ©nieur gĂ©nĂ©ral maritime de l’histoire, appelĂ© NoĂ©, est convoquĂ© par Dieu qui lui dit : « Je vais dĂ©truire le monde. Il faut que tu construises un bateau dans lequel tu entreras toi avec tes garçons, ta femme avec leurs femmes Â», sous-entendu : pendant le temps du DĂ©luge, n’ayez pas de vie commune. NoĂ© respecte cela. Après le DĂ©luge, la colombe revient avec le rameau d’olivier et lĂ , Dieu dit Ă  NoĂ© : « Sors. Â» Et il prĂ©cise : « Toi et ta femme, tes fils et leurs femmes Â» ; sous-entendu : reprenez la vie commune. Or NoĂ© sort avec ses fils et sa femme avec les femmes de ses fils. Ils n’ont pas envie de reprendre cette vie commune. Moi, je traduis plutĂ´t : ils ont peur ; ils ont vu le monde dĂ©truit, l’humanitĂ© rĂ©duite Ă  nĂ©ant et leur seule angoisse est de refaire une humanitĂ© qui risquerait de subir la mĂŞme chose. On a pu observer le mĂŞme type de rĂ©action après la Seconde Guerre mondiale chez certains rescapĂ©s qui ont dĂ©cidĂ© de ne pas avoir d’enfants parce qu’ils ne voulaient pas risquer que ceux-ci subissent ce qu’ils avaient subi. Dieu dit alors Ă  NoĂ© : « Croissez et multipliez. Â» C’est explicite, mais NoĂ© ne comprend pas plus. Alors Dieu insiste. Et lĂ , NoĂ©, toujours selon ma thĂ©orie clinique, sombre dans des addictions : il plante une vigne et se saoule. Autrement dit, il fuit cette responsabilitĂ© de repeupler le monde et se cache derrière son impossibilitĂ© de faire. Il est incapable de comprendre ce qui s’est passĂ© et de l’insĂ©rer dans une histoire.

MĂŞme chose avec CaĂŻn, qui se revoit faire quelque chose d’inadmissible : tuer son frère. « L’œil Ă©tait dans la tombe et regardait CaĂŻn Â» : l’œil, c’est sa capacitĂ© Ă  visualiser qu’il a tuĂ© 25 % de l’humanitĂ©. C’est un traumatisme dont personne ne peut se sortir seul. Et la Bible dit : « Quiconque rencontrera CaĂŻn, il le lui racontera. Â» Car la seule façon que CaĂŻn ait de se sortir de cette impossibilitĂ© d’assumer son geste, c’est de le raconter, c’est-Ă -dire, Ă  mon avis, d’essayer de donner une signification Ă  cet acte insensĂ©, de l’insĂ©rer dans une histoire. Il ne s’agit pas d’arranger notre histoire, mais plutĂ´t de l’insĂ©rer dans une perspective. « Le matin tu te diras : “Qui me donnera un soir ?” Et le soir tu te diras : “Qui me donnera un matin ?” Â», affirme le DeutĂ©ronome. Le drame humain est de ne plus avoir de perspective, de ne plus arriver Ă  voir ce qui arrivera plus tard. J’ai ainsi toujours considĂ©rĂ© qu’avoir un carnet de rendez-vous rempli six mois Ă  l’avance Ă©tait un signe d’orgueil insupportable, comme si nous Ă©tions certains d’être prĂ©sents dans six mois… ou dans deux jours. Le psaume 68 dit : « Source de bĂ©nĂ©diction sois-tu Seigneur, jour après jour. Â» Peut-ĂŞtre parce que notre rĂ©elle capacitĂ© de projection dans le temps n’est que d’un jour. Au moins un jour, nous arrivons Ă  le visualiser ; celui qui ne parvient pas Ă  s’insĂ©rer dans une histoire qui va plus loin que vingt-quatre heures ne peut se comprendre au milieu des autres. Pour ce faire, il a besoin de projection, d’aller un peu plus loin. Cette idĂ©e est essentielle parce que quand on revient du combat, on laisse des choses sur le terrain, des idĂ©es, des idĂ©aux, des rĂŞves… On peut aussi avoir survalorisĂ© le moment vĂ©cu. Nos soldats ont ainsi tendance Ă  considĂ©rer que la seule vraie armĂ©e est celle qui est engagĂ©e en opĂ©rations extĂ©rieures. LĂ -bas, en Afghanistan par exemple, ils sont des hĂ©ros et quand ils reviennent, ils ne sont plus rien. Ils doivent accepter l’idĂ©e d’être moins que ce qu’ils ont Ă©tĂ©. C’est dur Ă  accepter moralement.

C’est pour cela que le dĂ©briefing est une nĂ©cessitĂ©. Or nous constatons que dès leur retour, les soldats partent en permission puis le boulot normal reprend. Ils ne racontent pas ce temps de vie alors qu’il est indispensable de le faire. Raconter, c’est la seule façon d’insĂ©rer ce passage, ce moment, ce temps, dans une histoire plus longue, de transformer ce qui Ă©tait une Ă©preuve en expĂ©rience. Les Juifs ont vĂ©cu un Ă©pisode terrifiant qui est l’esclavage en Égypte. Les chrĂ©tiens l’ont vĂ©cu eux aussi, puisqu’ils s’inscrivent dans la mĂŞme histoire ; la seule diffĂ©rence, c’est que nous, dans le judaĂŻsme, on ne veut pas l’oublier. Alors, tous les ans, Ă  Pâques, on ressort d’Égypte, c’est-Ă -dire qu’on se re-raconte l’histoire dans un temps qu’on appelle en hĂ©breu la « Hagada Â», qui veut dire littĂ©ralement le « racontage Â». C’est le sens profond d’un verset de la Bible : « Tu raconteras Ă  ton fils et aux enfants de tes enfants. Â» Car il faut raconter pour dire comment on a dĂ©passĂ© ce moment, comment nous avons transcendĂ© ce qui pourrait ĂŞtre un traumatisme incroyable, dĂ©finitif. Nous en sommes sortis comme Job. L’histoire de Job, ce n’est pas une horreur mais une horreur dominĂ©e, car il y a de l’espĂ©rance. Et c’est exactement ce qu’il nous faut faire pour nos militaires qui rentrent. Il faut insĂ©rer celui qui revient dans l’espĂ©rance pour que son retour soit un nouveau dĂ©part, quelque chose qu’on nomme une perspective.

Un verset de la fin du DeutĂ©ronome est extraordinaire : « BĂ©ni sois-tu quand tu viens et bĂ©ni sois-tu quand tu sors. Â» La logique aurait voulu que le verset soit : « BĂ©ni sois-tu quand tu sors et bĂ©ni sois-tu quand tu viens. Â» Mais non, c’est « bĂ©ni sois-tu quand tu viens Â» parce qu’on vient toujours de quelque part. On est dans l’insertion d’un long continuum du temps. On vient toujours de quelque part et après, seulement, on part. On le voit dans les aĂ©roports, les gens quittent toujours une histoire pour aller vers une autre histoire, heureuse ou moins heureuse, en tout cas il y a toujours ce temps oĂą on va vers quelque chose. Je crois que c’est important d’insĂ©rer le temps, mĂŞme un temps de souffrance, dans la construction d’une espĂ©rance. Ce n’est que comme cela que l’on peut donner du sens, construire du sens. Cela se fait aussi par la reconnaissance. Pour le militaire, la reconnaissance, ce sont aussi les dĂ©corations. C’est un sujet essentiel. Par l’attribution d’une dĂ©coration, l’institution et la nation reconnaissent que ce que ce soldat a accompli, mĂŞme si c’était son devoir, il l’a bien fait, il a risquĂ© beaucoup, a subi beaucoup. Il s’agit de donner du sens Ă  ce qu’il a fait car il l’a fait pour nous et en notre nom.

Je voudrais conclure en citant simplement deux versets, car, pour moi, tout le livre de la Bible explique que l’homme peut souffrir mais qu’il doit utiliser cette souffrance pour acquĂ©rir de l’expĂ©rience afin de pouvoir dominer une autre Ă©preuve. Un homme n’est en effet lui-mĂŞme que lorsqu’il est capable de surmonter les Ă©preuves qui lui montrent qu’il est Ă  la hauteur des espĂ©rances de Dieu. Premier verset, dans la Genèse : « Voici l’historicitĂ© de l’homme, voici le livre de l’histoire de l’homme. Â» Il s’agit de ne pas se prendre soi-mĂŞme pour le livre, de savoir que nous n’en sommes qu’une page et que nous avons la responsabilitĂ© d’ouvrir la page suivante. Second verset : « Souviens-toi, n’oublie pas. Â» Pourquoi cette rĂ©pĂ©tition ? Sans doute parce que se souvenir, c’est se rappeler ce qu’on a fait, alors que ne pas oublier, c’est tenir compte dans nos actions de ce qu’on a emmagasinĂ© comme expĂ©rience. Je crois que l’arrivĂ©e et le dĂ©part, le retour pour le dĂ©part, c’est cela, c’est construire un temps nouveau auquel nous ne sommes pas habituĂ©s, tout simplement parce que nous sommes bercĂ©s par le mythe de l’Iliade et l’OdyssĂ©e, oĂą le retour Ă©tait le but ultime alors qu’en rĂ©alitĂ©, le retour n’est que le dĂ©but d’une nouvelle histoire.

F. Paul | Ulysse : le retour compromis d...