Pour le soldat, la victoire est l’objectif unique de sa préparation et de son engagement. Elle se caractérise par la destruction de l’ennemi, le drapeau planté sur le poste de commandement (pc) de celui-ci, la protection des frontières et de la population, l’atteinte des buts de guerre. Elle est la première étape du processus de sortie de crise avant que les actions politiques et économiques prennent le relais et assurent la paix. À défaut, le soldat se retrouve incapable de résoudre un conflit et il est vite désigné comme perdant sinon coupable du chaos. Au cours de sa carrière, il peut rencontrer plusieurs formes de victoire : celle des armes et celle des dossiers invisibles. Si la première est la plus emblématique, l’étape finale de son action, elle n’est possible que si la planification et le fonctionnement organique sont assurés dans le silence des casernes et des états-majors, que si l’adhésion des hommes est solide autour de leurs chefs.
Dix ans après la victoire remportée par la force Serval, il est temps de revisiter cette campagne et les facteurs de succès, de montrer la force du collectif, de mentionner d’autres victoires, plus éloignées des champs de bataille, mais primordiales pour l’avenir, pour voir loin et ne pas subir.
À la mi-janvier 2013, les unités Guépard1 de la 3e brigade mécanisée étaient projetées au Mali, renforcées par les autres brigades pour former la brigade Serval, un véritable concentré d’armée de terre, composé d’unités aéromobiles, parachutistes, blindées, à pied, d’appui et de soutien de tous types pour combattre au Sahel sur de grands espaces. S’ensuivirent quatre mois de projection sans préavis, la libération d’un pays bien plus grand que la France et la destruction des repères djihadistes sur quatre fronts (Tombouctou, Gao, Ménaka et l’Adrar) en simultané pendant deux mois de combats ininterrompus. Six mois plus tard, victorieux, les hommes et les femmes de Serval défilaient sur les Champs-Élysées aux côtés de leurs camarades africains, des marins et des aviateurs, frères d’armes de combats acharnés sous le soleil brûlant du Sahel.
À quelques semaines de l’élection d’un nouveau président malien, le défilé du 14 juillet 2013 fut celui de la victoire sur l’obscurantisme, de la fin de l’oppression des populations du Nord-Mali, du soulagement des pays limitrophes, du succès remporté par une armée projetée sans interruption depuis plus de trente ans, depuis la guerre du Golfe. Ce jour-là, les unités défilèrent au son des Africains, tous bérets confondus, en treillis sable sans fioritures à l’exception de leur insigne de brigade portant l’inscription « Un seul but, la victoire » ; jour de victoire et jour de dissolution de cette grande unité de circonstance.
Pour tous, cette campagne éclair restera un moment extraordinaire, une expérience humaine et opérationnelle exceptionnelle que rien ne saurait ternir. Revenir sur les raisons de cette victoire militaire nécessite de s’intéresser à la conduite des opérations, mais aussi à la préparation des unités, tant il est vrai qu’une victoire se remporte avant le début des combats. Elle est le résultat d’une préparation individuelle et collective intensive, d’un entraînement adapté et exigeant, d’une sélection sans complaisance, d’une cohésion indispensable, fruit d’une confiance mutuelle et d’une expérience opérationnelle partagée.
2012 fut pour la 3e brigade l’année de la préparation, une suite ininterrompue d’exercices en camps de manœuvre, de tirs, de terrains libres en Haute-Loire, de déploiements de pc à l’initiative de la brigade avec l’appui des forces terrestres, en privilégiant les grands espaces et l’autonomie des unités. Pour tous, il s’agissait d’être prêts, de ne pas être surpris, sans savoir ni le lieu ni l’heure, avec comme seule assurance qu’une projection majeure n’avait jamais été réalisée.
« Hasards heureux » diront plus tard les capitaines, les exercices de préparation n’auraient pas pu être mieux ciblés. Les deux compagnies de véhicules blindés de combat d’infanterie (vbci) du 92e régiment d’infanterie (ri), juste rentrées du centre d’entraînement en zone urbaine (cenzub) et d’une mission en Afghanistan, seront engagées en combat urbain à Gao à plusieurs reprises et détruiront les groupes djihadistes sans pertes dans leurs rangs. « Mon général, le cenzub a été notre meilleure protection », me dira un caporal-chef rentrant du marché de Gao en feu. L’escadron du 1er régiment d’infanterie de marine (rima), qui, peu de temps avant, avait rejoint le camp de Canjuers par les petites routes après deux semaines de terrain libre à l’est du Puy-en-Velay, était celui à qui j’ordonnai de prendre Tessalit, à cinq cents kilomètres de Gao, sans cartes et seulement accompagné de quelques guides touaregs. « C’est comme en terrain libre mon capitaine, mais avec l’ennemi et le soleil en plus. » Moments de complicité et de grande confiance entre chefs, moments inoubliables forgés à l’entraînement. La préparation opérationnelle conditionne le succès des armes.
Moins visible et moins reconnu, mais tout aussi primordial, fut le professionnalisme des transmetteurs, des états-majors, des maintenanciers, des hommes de l’ombre, artisans de la victoire. Loin des pc fixes d’Afghanistan, la compagnie de transmissions s’était entraînée plusieurs mois pour permettre à l’état-major brigade d’effectuer des bascules de postes de commandement, des mouvements de grande ampleur, des solutions de commandement à plusieurs pc sans rupture, cas de figure non conforme en 2012.
Hasard heureux, paris judicieux, cette victoire fut celle de la préparation, de la cohésion des chefs et des unités tendues vers cette alerte improbable, conscients qu’il était interdit de ne pas être prêts, qu’il n’y aurait pas de séance de rattrapage le jour du départ.
La victoire n’est pas la propriété d’un homme, mais celle d’une équipe soudée. Elle s’obtient par la capacité à dialoguer, à choisir le bon mode d’action défini avec la participation de tous, décidé par un chef, mis en œuvre avec la discipline intellectuelle de l’équipe une fois les ordres donnés. La confiance entre soldats ne se décrète pas, elle se mérite et se gagne avec le temps, souvent au feu. C’est celle d’une compagnie de Bisons2 partageant son bivouac avec la batterie d’artilleurs d’Afrique qui, quelques mois plus tôt, en Kapisa, l’avait sauvée d’une embuscade grâce à des tirs précis ; celle des mécaniciens qui passent leurs nuits sous la pluie à réparer les blindés en terrain libre et qui viennent annoncer à quatre heures du matin, les mains sales, les yeux tirés mais avec le sourire : « Ils partiront avec tous leurs chars ; le dernier est sorti de l’atelier. »
En opération, comme en état-major, la victoire appartient à ceux qui fédèrent, qui unissent et qui savent tirer le meilleur de chacun sans corporatisme. Chacun est fier de son arme, de son régiment, de sa compagnie, tous unis et dépendants des autres au combat : pas de raid blindé sans logisticiens et mécaniciens ; pas d’assaut d’infanterie sans appui d’artillerie, d’hélicoptères armés ; pas de franchissement sans sapeurs. Issue de quasiment toutes les grandes unités de l’armée de terre, la brigade Serval se retrouva vite unie dans l’adversité et le brouillard de la guerre des premiers jours, unie au moment d’encaisser ses pertes et de poursuivre dans l’incertitude sous forte contrainte logistique et climatique. Jamais les paras n’ont autant aimé les blindés et les artilleurs en appui, les Gaulois3 les pilotes d’hélicoptères les dégageant au canon, tous tendus vers la nécessité de vaincre, de remplir leurs missions, de ne pas décevoir.
Sur le terrain, la guerre est avant tout une affaire d’hommes et d’équipements, un affrontement de deux volontés, des capacités et des doctrines différentes. Les principales raisons du succès de 2013 sont connues. Les unités se sont battues comme elles s’étaient entraînées, en respectant les principes du combat interarmes et interarmées sans chercher à s’affranchir de la doctrine. « Pas un pas sans liaison, sans renseignement, sans appui, sans logistique », avait-on l’habitude de rappeler pour tenter de ne rien oublier, et sans faire d’impasse sur l’appui feu, le ravitaillement en eau, les évacuations sanitaires prioritaires, et alors même que le « système D » permettait de continuer d’avancer et de combattre.
Les équipements ont tenu : les vbci climatisés, les caesar4, les Tigre5, les moyens satellitaires pour les plus modernes, mais aussi les vieux blindés (vab, amx 10 rc) en limite d’endurance. En seconde semaine de combats dans la vallée de l’Amattetaï, il ne restait plus que quatre blindés opérationnels sur dix face aux djihadistes, juste assez pour détruire les résistances, et faire la jonction avec les légionnaires parachutistes et les forces tchadiennes. Pourtant, certaines capacités firent défaut : les drones tactiques et les moyens de soutien de l’homme pour assurer un minimum d’hygiène et éviter les épidémies. Les soldats ont combattu dans des conditions extrêmes de chaleur, de fatigue et de rusticité, animés par des forces morales intactes et tendus vers la victoire. Au fil des semaines, ils ont défendu leurs emprises assiégées et conquis les vallées brûlantes de l’Adrar et du « Grand Gao ».
Cette campagne éclair, faite d’imprévus, de raids, de coups durs, fut celle du soldat français courageux et combatif, endurant et généreux. Pour le commandant de brigade que je fus, cette victoire fut l’aboutissement d’une vie tournée vers les hommes, les opérations et les capacités. Elle confirma dans les faits le rôle central du chef, le bien-fondé de principes pertinents et éprouvés du commandement en situation de crise, enseignés et surtout acquis et enrichis au fil du temps par l’expérience et le bon sens. Au quotidien, il s’agissait de commander, de comprendre, de rassurer, de garder le cap et de s’en tenir à l’essentiel, à l’esprit, à la mission, à l’application de ces principes.
Lorsqu’une brigade est étirée sur mille kilomètres en combattant dans des espaces lacunaires, ravitaillée par des convois livrés à eux-mêmes, il devient impératif de privilégier l’esprit plus que la lettre, de faire confiance aux subordonnés tout en restant exigeant, en évitant l’entrisme qui tire le chef vers le bas alors même qu’il doit fixer le cap, anticiper et préparer le temps d’après. Plus que jamais en pareilles circonstances, il est important de pouvoir compter sur son équipe, son chef d’état-major, ses adjoints, ses chefs de groupement tactique interarmes (gtia), ses capitaines ; important de fédérer, de garder un lien privilégié de proximité et de confiance ; important d’être transparent et d’expliquer les objectifs fixés, de parler vrai, en un mot, de commander avec sa tête, son cœur et ses tripes.
En période difficile, les masques tombent et les hommes ne suivent que ceux en qui ils ont confiance, ceux qui les aiment et qui partagent les mêmes conditions de vie et de combat, ceux qui fédèrent, donnent l’exemple et signent des ordres réalisables. En situation de crise, le rôle des chefs devient primordial. À eux d’absorber le stress et de diffuser la sérénité ; à eux de ne pas exporter leurs doutes, leurs peurs. La victoire remportée par Serval fut celle de l’avant, celle du capitaine isolé avec son escadron à Tombouctou, dont l’emprise était régulièrement attaquée de nuit, terminant sa mission avec un seul chef de peloton valide sur quatre – les trois autres, blessés, ont été évacués – ; celle de son camarade de Tessalit dépassant le premier blindé en flammes et poursuivant la mission de reconnaissance de la vallée de Terz avec le reste de son escadron. Cette victoire fut celle des chefs de section, de peloton, d’escadrille qui ont tiré leurs hommes malgré les pertes, les blessés. À terre, Serval fut une victoire collective.
En complément de l’exemplarité dans le commandement, les succès tactiques furent rendus possibles par le respect des principes appris en école, l’application des règles, sans tomber dans la tentation de s’en abstraire grisé par les premiers succès. Avant et pendant l’opération, la brigade se fixa un certain nombre de principes, gages de bon fonctionnement : pas d’impasse dans la conception mais de l’audace dans la réalisation, la décentralisation dans l’exécution, la responsabilisation des subordonnés. L’audace, ce fut le contournement des positions djihadistes par les paras et légionnaires du gtia4 dans l’Adrar, la prise nocturne de l’île de Kadji sur le Niger par les plongeurs et les kayaks du 31e régiment du génie (rg). La subsidiarité : la boucle courte donnée aux colonels pour les tirs d’artillerie et les appuis hélicoptères et avions. Au-delà de ces recettes, des forces morales et des capacités engagées, cette victoire au sol peut s’expliquer par d’autres facteurs plus intimes qui ne font pourtant l’objet d’aucun cours : la mise à profit de l’expérience, la connaissance de l’Histoire, la part laissée à l’intuition et le facteur chance.
N’en déplaise à ceux qui auraient souhaité aller plus loin, plus vite, la réalité du combat est un compromis permanent. Le choix d’attendre une parfaite coordination avec les Tchadiens avant l’attaque commune dans l’Adrar, le refus d’héliporter une section sur l’itinéraire de repli des djihadistes ont été autant de décisions de commandement de niveau brigade qui permirent d’éviter des pertes inutiles inévitables en cas de prise de risques disproportionnés au vu des enjeux attendus. L’expérience accumulée sur d’autres théâtres, la mise en garde d’un père grièvement blessé en Algérie pour avoir été positionné un « piton trop loin » avec sa section ont été d’autres références utiles pour sentir et décider jusqu’où aller.
Le 14 juillet 2023, les premières unités scorpion6 descendent les Champs-Élysées, dix ans après le défilé de la brigade Serval, marquant une autre victoire, celle des états-majors, de nos ingénieurs et de nos industriels. Les victoires tactiques se gagnent aussi en amont par la volonté, la vision des équipes responsables de préparer l’avenir dans le temps long. Si Serval restera l’exemple d’une victoire de grande unité plus qu’un fait d’armes ponctuel, elle ne doit pas faire oublier l’engagement quotidien des états-majors pour adapter les armées aux changements de cap, aux nouvelles menaces et fournir aux forces les hommes et les équipements dont elles ont besoin.
Moins valorisantes mais tout aussi essentielles, les victoires du temps de paix sont des succès collectifs qui nécessitent de manœuvrer, de persuader, d’argumenter pour obtenir les moyens adaptés aux missions, aux attentes des soldats. Obtenir un niveau de recrutement attractif, de préparation opérationnelle suffisant, maintenir un soutien adapté, prévoir les armes de demain et leur doctrine d’emploi sont autant de combats que conduisent nos officiers au fil des exercices budgétaires et d’une comitologie complexe dans un contexte de forte concurrence. Ces officiers et leurs chefs, totalement investis dans leurs dossiers, n’ont pas les honneurs du communiqué. Ils ont la satisfaction de servir les forces, de préparer l’armée de demain. Invisibles pour la troupe, leurs combats sont à l’origine des victoires capacitaires et organiques.
Restreindre la victoire au seul volet opérationnel, à l’exemple de Serval, serait donc injuste. Concevoir scorpion au sein d’une petite équipe, définir l’évolution du combat futur et conduire une transformation capacitaire majeure ont été des victoires invisibles mais déterminantes pour les forces. Avoir obtenu l’accélération de la production des équipements à l’aube de la loi de programmation militaire (lpm) 2019-2025 fut pour l’état-major de l’armée de terre (emat) un vrai succès collectif conduit avec l’état-major des armées (ema), la Direction générale de l’armement (dga) et les industriels concernés. Avancer de quatre ans le plan hébergement avec la Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives (dpma) afin d’améliorer les conditions de vie des soldats mal logés restera une victoire pour les mineurs de fond en charge du dossier. Certes, ces victoires ne remplissent pas les livres d’histoire, mais elles sont essentielles pour nos armées, pour nos soldats. Elles se gagnent en silence et sont l’œuvre d’hommes, d’équipes totalement investis pour leur armée, plus que pour leur avenir propre.
Au final, la victoire présente la caractéristique d’être une œuvre collective, celle d’une équipe soudée, commandée, préparée, unie et motivée, qui sait encaisser les mauvais coups, suivre des chefs décidés et visionnaires, respecter des principes intangibles, tenir le cap et manœuvrer pour faire aboutir un dossier, pour battre l’ennemi et ne jamais subir. Lorsqu’il s’agit de la vie des hommes et de la nation, l’important n’est pas de participer mais bien de vaincre. 
1Le dispositif Guépard prévoit que cinq mille cinq cents hommes tenus en alerte, par périodes de six mois, puissent être mobilisés et déployés, par échelons successifs, dans un délai de douze heures à neuf jours.
2Surnom des soldats du 126e ri basé à Brive-la-Gaillarde.
3Surnom des soldats du 92e ri basé à Clermont-Ferrand.
4Le camion équipé d’un système d’artillerie (caesar) est un canon de 155 mm, long de 52 calibres, soit un peu plus de huit mètres, monté sur la plateforme arrière d’un camion.
5Le Tigre est un hélicoptère de reconnaissance et d’attaque.
6Lancé en 2014, le programme Synergie du contact renforcée par la polyvalence et l’info-valorisation (scorpion) vise à renouveler les principaux véhicules blindés médians en y associant des capacités de combat collaboratif (postes Contact, système d’information).