« Ils s’instruisent pour vaincre. » La devise de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr accompagne les élèves-officiers de l’armée de terre depuis plus de deux siècles, tant et si bien qu’elle finit par y passer un peu inaperçue. Elle est pourtant inscrite sur l’insigne de l’école, mais celui-ci est très vite oublié au profit des insignes de promotion, qui envahissent l’espace des locaux aussi bien que les esprits. Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête un instant, d’autant plus lorsqu’on est en charge de la fameuse instruction permettant de vaincre ! À la tête d’un bataillon de saint-cyriens, je ne suis pas à proprement parler responsable de toute l’instruction qui est délivrée aux élèves-officiers, mais je suis en charge entre autres, avec mon équipe de cadres, de l’entraînement sur le terrain et de ce qui ne peut réellement être décrit dans un inventaire de formation : l’éducation au savoir-être militaire. C’est pourtant dans cet aspect essentiel et difficilement normalisable que se trouve selon moi l’enseignement de l’esprit permettant d’aller jusqu’au bout et de vaincre.
Avec mes deux adjoints, l’un en charge de la discipline générale et des projets de promotion, l’autre des activités d’instruction, nous avons tenté de répondre à cette épineuse question. Car il est clair que si la réponse était évidente, la recette serait déjà bien connue.
- Générosité d’âme
Une première approche nous a pourtant paru assez claire en ce qu’elle tient dans l’expression de l’objectif fixé par le questionnement : aller jusqu’au bout et vaincre. Pour atteindre cet objectif, encore faut-il en avoir la culture, s’être projeté dans la possibilité d’aller « jusqu’au bout », développer une volonté de gagner de tous les instants. Cette culture n’est pas forcément naturelle, et peu de personnes en sont dotées d’emblée. Inculquer cette façon d’être est donc primordial pour forger nos futurs officiers à cette culture de la victoire. Les persuader que, comme le disait le capitaine de Cathelineau, cette dernière appartient à celui qui tient dans le dernier quart d’heure. Pour cela, la scolarité à Saint-Cyr offre de multiples occasions de nourrir cette culture de la victoire, de différentes façons. Nous pouvons d’ailleurs les classer par ordre d’importance dans l’éducation du saint-cyrien.
En premier lieu se tient ce qui relève du « sacré » dans la scolarité de Saint-Cyr : la transmission des traditions – « Les traditions sont une part de notre âme de soldat et de notre esprit guerrier », écrivait le général Bosser en introduction du « livre kaki » Aux sources de l’esprit guerrier. Elle offre l’opportunité pour chaque jeune élève-officier de s’inscrire dans une histoire, de prendre le pas d’aînés qui ont fait le même choix de vie que lui et qui lui donnent l’exemple de sacrifices et de combats qui firent leur grandeur, d’être finalement transcendé pour l’aider à se dépasser.
Les réflexions menées entre élèves-officiers lors du parcours de transmission de traditions contribuent à donner du sens à tout sacrifice, à tout engagement en vue de la victoire, au service de la France. Elles permettent de se préparer intellectuellement à aller « jusqu’au bout », c’est-à-dire à donner sa vie et celles de ses hommes, si nécessaire, pour des causes plus grandes que soi, mais aussi donner la mort. Pour un jeune Français s’engageant dans la carrière des armes, ces réflexions sont absolument fondamentales afin de se préparer aux chocs futurs. Et le fait qu’elles soient menées dans un parcours s’achevant par la remise du grand uniforme et l’atteinte du statut de saint-cyrien les rend d’autant plus marquantes.
Ces transmissions de traditions sont également l’occasion d’une édification du groupe, du sens collectif. C’est par l’histoire et les racines communes que la force collective se construit. Celle-ci, associée à l’acceptation de l’idée de subordonner sa vie à quelque chose qui la dépasse, est le moteur véritable du courage au combat. Et s’il est souvent reproché aux traditions militaires de ne mettre en avant que des défaites par le biais de fêtes d’armes célébrant des sacrifices (Camerone et Bazeilles en premier lieu), n’oublions pas que les deux plus grandes traditions de Saint-Cyr se trouvent être celles du Triomphe et de la victoire d’Austerlitz !
Vient ensuite l’indispensable : le cœur, l’attitude, l’être profond, qui ne peut se révéler que dans la difficulté, dans l’adversité. Cette disposition du cœur et de l’esprit qui accueille les difficultés avec le sourire et est naturellement disposée au don de soi est en effet indispensable au chef militaire qui prétend atteindre la victoire. Bien entendu, les élèves-
officiers arrivent à l’incorporation avec cette générosité d’âme déjà inscrite en eux. Mais la plupart ne la soupçonnent même pas, n’en imaginent pas la profondeur. Il nous revient alors de la révéler. Pour cela, il n’existe pas beaucoup d’autres moyens que de tremper les caractères.
L’inconfort et l’incertitude qui marquent sans cesse la vie des premiers mois de la formation et de nombreuses séquences durant les trois ans de scolarité en sont un premier procédé. À force de surprises et de variations d’emploi du temps, l’élève-officier développe une capacité d’adaptation et apprend à surmonter le découragement ou la paralysie intellectuelle.
L’aguerrissement, ensuite, parachève l’œuvre par la nécessité du dépassement de soi et par la révélation des caractères profonds de chacun. Cet aguerrissement revêt de multiples formes : la rusticité d’une vie en campagne prolongée quelles que soient les conditions météo, un entraînement physique de plus en plus exigeant au fil des mois et des stages spécifiques à certains milieux ou à certains savoir-faire (stage parachutiste, brevet d’aguerrissement montagne, stage de survie en forêt équatoriale, monitorat commando). Lors de ces rendez-vous, les élèves-officiers doivent faire preuve, dans la durée, d’un mental très solide et d’une volonté à toute épreuve. Au-delà du bénéfice de l’entraînement conduit durant ces séquences, ces dernières représentent ensuite un repère, un référentiel de souffrance endurée et de dépassement de soi, qui permettent une plus grande assurance face à la difficulté. « On en a vu d’autres ! », peut-on se dire après de tels rendez-vous.
Vaincre, c’est d’abord gagner contre soi-même, s’oublier et se dépasser. En trempant les caractères par l’exigence de la formation et par l’aguerrissement, on forge les élèves-officiers à gagner contre eux-mêmes et à développer une saine confiance en leur capacité à dépasser n’importe quelle épreuve. Car pour vaincre et aller jusqu’au bout, il faut également du courage. La vertu de courage, représentation ultime de cette disposition de cœur et d’esprit abordée plus haut, s’acquiert par des habitus, des multitudes de petits courages quotidiens. On ne gravit pas la côte ennemie tous les matins ; en revanche, on doit se lever tôt, faire preuve de rigueur malgré la fatigue, se forcer à suivre les nombreux cours académiques malgré une baisse de motivation, affirmer ses convictions et savoir les défendre, faire preuve de volontariat même pour les missions les plus ingrates. Ce sont ces petits courages physiques, intellectuels et moraux du quotidien qui permettent également de forger cette vertu qu’est le courage1.
Au sacré et à l’indispensable, il ne faut pas oublier d’ajouter le nécessaire : le savoir-faire. Nul ne peut prétendre achever une œuvre s’il ne maîtrise pas ses outils. Il en est de même en tactique. Acquérir des compétences en matière d’armement, de communications, de schémas et procédés tactiques, d'analyse de l’ennemi, d'emploi des différentes armes, est nécessaire au chef militaire. Le plus ardu demeure de maintenir ces savoir-faire sans cesse à niveau, et de faire comprendre à chacun comment ces outils se complètent et se choisissent au bon moment pour permettre la victoire.
À cette « science » de la guerre, on peut ajouter l’« art ». De nombreuses définitions ont tenté de différencier ces deux approches. On pourrait ici arguer que l’art de la guerre, c’est d’être capable de se mettre à la place de son ennemi pour le comprendre et le contrer. D’où l’importance de forcer les élèves-officiers à faire cet exercice dans leur réflexion tactique, afin d’avoir en permanence un affrontement de volontés dans l’entraînement. Nous tentons ainsi, à chaque phase d’instruction sur le terrain, d’entretenir tous les savoir-faire techniques dans un environnement tactique, face à un ennemi qui manœuvre réellement.
Ainsi, par ces trois étapes de formation, le sacré des traditions qui inculquent le fondement de l’engagement, l’indispensable allant du cœur qui surpasse toutes les difficultés et la nécessaire maîtrise de leur métier, les élèves-officiers sont déjà suffisamment équipés pour prétendre être capables de vaincre.
- Humilité et amour
Une autre approche du problème nous a semblé être intéressante, en ce qu’elle s’écarte des notions évidentes abordées précédemment. C’est celle de l’humilité et de l’amour, deux concepts à première vue très éloignés du sujet. En effet, ces deux vertus ne sont pas nécessaires à la victoire ; on a déjà vu des chefs militaires au cœur sec et aux chevilles enflées gagner des batailles. Mais elles apportent de nombreuses qualités qui, mises bout à bout, sont favorables à la victoire.
L’humilité, tout d’abord. Apprendre à vaincre, c’est d’abord apprendre à faire vaincre son chef en remplissant sa mission coûte que coûte. Le chef militaire, à tous niveaux, qui ne considère que son action propre sans respecter l’objectif supérieur ou la manœuvre collective ne donnera que des coups d’épée dans l’eau. Vaincre seul dans son fuseau n’est pas gage d’une victoire collective. Il faut donc faire comprendre aux élèves-officiers que la recherche de gloire à tout prix ne fait pas le bon chef militaire. La quête du coup de feu pour obtenir une médaille est très rarement compatible avec la manœuvre du niveau supérieur. En revanche, la recherche permanente d’atteinte de l’objectif fixé par son chef, de lui obtenir des opportunités, de conquérir pour lui une liberté d’action par le respect de l’esprit de sa mission, voilà ce que l’humilité du chef tactique peut apporter pour la victoire.
Apprendre également à concourir à la victoire, quel que soit son rôle : tout le monde n’est pas destiné à l’action principale, à vaincre directement contre l’ennemi. Beaucoup n’ont que des rôles secondaires à jouer, parfois moins reluisants qu’espéré, souvent peu reconnus par leurs pairs ou encore oubliés par l’Histoire. Mais ces petits rôles peuvent être essentiels à la manœuvre et donc à la victoire. Éduquer à servir, quelle que soit sa place, quelle que soit sa déception de ne pas avoir la mission principale, est gage de succès. Car si peu de personnes participent directement à la victoire, beaucoup peuvent l’empêcher par inertie ou par petitesse intellectuelle. Nous recherchons donc à donner à nos élèves le goût du service pour le bien commun, non pas pour se servir personnellement, et chaque jour pour la peine qui lui suffit.
L’humilité, c’est également faire preuve d’honnêteté envers soi-même. Il est impératif que les élèves-officiers forgent une idée juste de leurs capacités, ni en présumant trop d’eux-mêmes ni en se rabaissant inutilement ou en se laissant impressionner par les « forts en gueule ». Nous leur devons de leur dire la vérité pour cela, même si elle est parfois dure à entendre. Nous devons les éduquer à ne pas jouer un rôle, mais à oser assumer leur personnalité, à en reconnaître les qualités et les défauts, afin de travailler à combler ces derniers. En étant honnête avec soi-même, on sait également prendre la bonne place. Enseigner et comprendre quelle est la place du chef, selon le contexte et selon le moment, est également essentiel si l’on veut vaincre.
L’amour, ensuite. On peut vaincre parce que l’unité va conquérir « la crête d’après » pour son chef, pour l’amour de son chef, pour le regard de son chef. Cette dimension d’abandon pour une personne que l’on admire et en qui on a confiance peut transformer l’efficacité d’un subordonné ou d’une unité. Pour cela, il faut que le chef soit crédible, compétent, qu’il aime ses hommes et se donne entièrement pour eux. C’est un amour à double sens, qui exige énormément du chef. Cet amour est transcendantal, parce qu’il dépasse la vie même de son subordonné. Il est bien entendu essentiellement teinté de confiance mutuelle, gagnée lorsque l’officier cherche à servir, ose aimer ses hommes sans faux-semblant, et assume son commandement.
Je répète souvent à mes élèves-officiers que le chef doit à la fois assumer les ordres qu’il donne, quelles qu’en soient les conséquences, et les erreurs de ses subordonnés, même s’il n’en est pas directement responsable. Malheureusement, je n’ai pas trouvé de solution originale pour leur enseigner la potentielle puissance de cette confiance et de cet amour. Seul l’exemple d’un tel commandement peut le leur inculquer. Je n’ai pas la prétention d’être à ce niveau, mais j’ai tout de même noté qu’en deux années de scolarité à Saint-Cyr, nous sommes progressivement sortis de la relation d’instructeur à élève pour entrer dans une relation de chef à subordonné telle que j’ai pu la connaître en unité opérationnelle. La considération que mes cadres et moi portons envers les élèves-officiers leur fait, j’en suis persuadé, prendre confiance en eux.
De la même façon, leur apprendre que le chef doit donner de sa personne dans les moments de flottement pour insuffler de l’énergie à l’unité s’inculque par l’exemple. Être présent dans les phases difficiles de la scolarité, les encourager lorsque l’abattement guette, permettra je l’espère de faire leur l’antienne du maréchal Leclerc qui est d’une nécessité absolue à toute victoire : « Ne me dites pas que c’est impossible ! »
- Impétuosité et insouciance
Enfin, une dernière approche de la question, très décalée, nous a fait sortir des sentiers normés de la victoire pour nous faire nous demander si vaincre n’exigeait finalement pas l’anormalité.
La victoire contient très souvent une part de mystère ou de providence. On ne peut pas totalement normaliser la façon dont on peut vaincre. Comment en effet différencier ce qui tient de l’audace, de la chance ou de la folie ? Ce qui est certain, c’est que le chef tactique trop « discipliné », c’est-à-dire manquant de prise d’initiative, ne saura pas exploiter les opportunités. Celui trop « normal » se fera surprendre par un chef tactique plus original en face. C’est pourtant dans ces saisies d’opportunités que se trouve bien souvent le chemin de la victoire. L’esprit cyrard de débrouille, de provocation, d’impétuosité, d’exploitation des failles est parfaitement adapté à cette prise d’initiative que l’on pourrait juger un peu folle.
Pour vaincre, il faut donc tolérer l’atypique. Celui qui outrepasse les normes, les procédures, les habitudes. Celui dont l’insouciance se rit des difficultés annoncées. En cela, c’est un peu mes saint-cyriens qui m’ont donné la leçon. Quatre de mes sous-lieutenants sont venus me voir récemment, car ils voulaient réaliser une expédition sur les traces de l’aventurier Raymond Maufrais, disparu sur le sentier des Émerillons en 1950. Ces quinze dernières années, trois expéditions ont tenté de traverser la Guyane d’ouest en est, de Maripasoula à Camopi, comme Raymond Maufrais. Toutes ont été un échec. Et mes quatre sous-lieutenants, sans expérience autre qu’un stage de survie en forêt équatoriale, ont réussi. Ils l’ont fait en vingt et un jours, certes difficiles ; en pirogue, à pied et en kayak gonflable, avec le concours du 9e rima. Ils ont posé une plaque en hommage à l’aventurier français sur le lieu de sa disparition. Alors que tout indiquait une difficulté extrême pour ce projet, ils se sont lancés avec toute la fougue de leur jeunesse et toute l’insouciance de ceux pour qui aucun obstacle n’est insurmontable.
Ce que l’on peut leur inculquer, en revanche, c’est le danger de la procédure. On observe dans nos armées, surtout depuis l’Afghanistan, une tendance croissante à utiliser en tout temps et en tout lieu les procédures au combat. Cette influence toute otanienne a quelque chose de pratique en ce qu’elle permet une interopérabilité efficace. En revanche, par son aspect de check-list ou de recette toute faite, elle met un terme à toute réflexion ou innovation. La manœuvre, clé de toute victoire parce qu’elle se crée par rapport à l’ennemi et au terrain du moment, s’oppose à la procédure, construite par rapport aux capacités d’un matériel et qui demeure la même quel que soit le contexte. J’encourage donc régulièrement mes élèves-officiers à se méfier des procédures au combat, afin qu’ils ne brident par leur réflexion.
Enfin, il ne faut pas minimiser l’importance de l’humour2 ! « Allez-y gaiement » a-t-on envie de leur dire sans cesse. L’humour est à n’en pas douter la marque extérieure de cette disposition d’esprit prête à surmonter toutes les difficultés. Il faut donc le laisser s’exprimer, tout en l’éduquant afin qu’il ne se transforme pas en un mauvais esprit qui, par son aspect critique permanent, en deviendrait un frein au courage et à la victoire.
Générosité d’âme, humilité, amour, impétuosité et insouciance, voilà donc les principales qualités que l’on inculque ou que l’on encourage dans cette scolarité atypique qu’est celle de Saint-Cyr, afin d’enseigner l’esprit permettant d’aller jusqu’au bout et de vaincre. Et j’ose croire qu’au jour de la conquête, pétris d’éthique et riches de leur culture d’histoire militaire, ils sauront atteindre la victoire sans humilier l’ennemi, afin d’éviter d’inscrire la revanche dans les esprits vaincus. 