N°56 | La Nuit

Nelly Butel  Ghada El Khoury

Tâtonnements

Nelly Butel : « La nuit va être longue. » Combien de fois avons-nous entendu cette phrase ? Elle est rarement annonciatrice d’un moment de réjouissance ! Dernièrement, c’est le maire d’une petite ville bretonne qui l’a prononcée : en prévision de la tempête Ciaràn, qui s’apprêtait à frapper, il avait fait, avec son équipe, tout ce qui était en son pouvoir pour protéger la commune et ses habitants du monstre qui, déjà, annonçait bruyamment sa venue. Il ne restait plus qu’à attendre. « Oui, affirma-t-il, les traits tirés, nous sommes prêts ; ou plutôt, nous sommes aussi prêts que possible. » Que pouvait-il faire ou dire de plus ? Rien. Alors il ne lui resta plus qu’à soupirer : « La nuit va être longue. »

Si la nuit nous semble longue parfois, c’est parce qu’elle revêt un caractère inexorable. Comme l’affirme Tish Harrison Warren, prêtre de l’église anglicane, de la même façon que le gardien de nuit ne sait pas qui, du matin ou du cambrioleur, surviendra en premier, nous aussi nous « attendons et nous veillons, sans savoir ce qui nous attend »1. Nous avons beau être prêts, nous ne savons jamais avec certitude si nous allons survivre à la nuit. « La nuit sera longue… »

Nous savons cependant, intuitivement, que cette circonstance particulière que nous nous apprêtons à vivre marquera un avant et un après dans notre vie. Car la nuit agit comme un révélateur. Et voici ce qu’elle nous amène à considérer et, même, à expérimenter dans notre chair : notre vulnérabilité d’être humain. Si, à la lumière du jour, nous avions cru possible de nous en sortir par toute sorte de raccourcis ou d’illusions, il se trouve un moment pendant lequel nous ne faisons plus que tâtonner, à la recherche de nos repères. Impossible de savoir combien de temps cette nuit va durer. Cela fait pleinement partie de l’expérience humaine de la vulnérabilité, telle que nous la vivons concrètement.

Ghada El Khoury : Annoncée, crainte, imprévisible, dangereuse, révélatrice de notre vulnérabilité, la nuit est tout cela et son contraire. Elle a appris à travers les âges à ne pas répondre à notre peur par la peur, à ne pas se laisser troubler par notre angoisse et à recueillir en elle toutes nos détresses pour en faire une œuvre de lumière. Nous voyons partout des traces de cette œuvre : sur chaque instant de la nuit se trouvent écrits, comme sur la page d’un livre, des rencontres, des rêves, des récits, des temps de silence et de repos, qui recréent les paroles et l’activité du lendemain. Et lorsque, comme il arrive souvent ces temps-ci, sur l’un de ces instants s’écrivent des horreurs, des mots destructeurs et des silences de mort, la nuit les garde en elle et les offre au temps comme une prière. Personne n’a jamais réussi à lui apprendre à fuir, personne non plus n’a pu lui imposer sa loi. La nuit ne sait pas fuir et elle n’a jamais refoulé l’une des horreurs dont elle a été témoin. La traverser, traverser l’instant d’une vie, tous ces instants, les lire avec d’autres à la lumière du jour de notre désir, ne peut nous laisser indemnes. À notre passage, les instants de la nuit secouent leurs ailes pour laisser tomber quelques lettres qui viennent nous coller à la peau pour nous dicter ainsi notre mission. Notre mission, nous la recevons de la nuit. Le jour en est juste le témoin.

Nelly Butel : Cette mission que nous recevons de la nuit ne ressemble à aucune de celles que nous avons connues jusqu’alors. Elle se révèle souvent rude et âpre. Si nous avions eu le choix, aurions-nous accepté de parcourir le chemin qu’elle nous oblige à emprunter ? Car nous ne voyons presque rien, nos repères sont déformés, et les aspérités de ce chemin inconnu blessent nos pieds. Cependant, à force de tâtonnements et d’interrogations, nous découvrons parfois, à notre grand étonnement, que nous nous sommes relevés et remis en marche. Sans que nous sachions comment, nos yeux se sont habitués à la pénombre : c’est encore la nuit, les obstacles autour de nous et les aspérités du chemin menacent toujours de nous blesser, pourtant, quelque chose a changé. Laissant glisser au bord de la route ces réponses qui, finalement, ne répondaient jamais à nos questions, peut-être nous sommes-nous appropriés ce que la nuit nous a d’abord imposé : un exercice de tolérance au mystère. Cela ne veut pas dire que la nuit sera moins pénible ou moins longue. Mais nous avons appris à « voir dans le noir »2.

Ghada El Khoury : J’aime bien ce lien que vous faites à la fin entre « voir » et « noir ». Je préfère m’arrêter sur ce qui s’ouvre là que de parler, excusez-moi, de « tolérance au mystère ». Il me semble que nous ne tolérons rien du tout, mais la nuit nous oblige en quelque sorte à sortir de cette manie que nous avons à confondre la lumière avec la conscience que nous avons de ce qui nous traverse et de ce que seraient les êtres et les choses. Autrement dit, nous mesurons le tout à l’aune de ce que nous sommes, ou plutôt de ce que nous croyons être. La nuit nous arrache des griffes de nos certitudes et nous livre au noir comme condition d’éveil au salut. Nous ne sommes pas sauvés par ce que nous savons et ce que nous pourrions maîtriser. Dans la nuit, dans le noir, il y a un voir qui n’est pas le nôtre, il y a un regard témoin de ce que nous sommes réellement, un regard qui, en se posant sur nous, nous donne à nous-mêmes et au monde, toujours d’une manière qui nous échappe, heureusement, parce que par nous-mêmes et à partir de nous-mêmes nous ne savons rien faire. J’ai l’impression de parler ici de la place des rencontres dans nos traversées, et de leur nécessité absolue au chemin de chacun et de chacune de nous.

Nelly Butel : J’aimerais rebondir sur ce que vous dites à propos de la place des rencontres dans nos traversées. C’est si important ! La traversée de la nuit, de notre nuit, peut nous sembler parfois un chemin très solitaire. Comme il n’existe pas deux nuits identiques, ce que nous vivons à chaque fois est unique, au point que l’on pourrait dire : chacun sa nuit ! Lorsqu’une personne que nous aimons souffre, nous nous sentons souvent impuissants, car nous aimerions pouvoir arpenter ce difficile chemin à sa place. C’est malheureusement impossible. Cependant, que nous arrive-t-il lorsque nous nous rendons compte que nos yeux s’habituent à la pénombre, lorsque nous commençons à voir dans le noir ? Nous discernons autour de nous toutes ces personnes qui tâtonnent elles aussi sur leur chemin. Nous les rejoignons, ou nous nous laissons rejoindre, et parfois elles deviennent nos compagnons de route…

Lorsque je parle de tolérance au mystère, je pense à l’un des sens particuliers de ce mot, qui rejoint l’idée de « supporter avec patience », en fait, c’est très proche de la notion « d’endurer ». C’est presque un premier pas vers l’acceptation, vers un lâcher-prise de ce qui, et ici je vous rejoins totalement, nous dépasse complètement… Mais je crois que, quand la nuit est très noire, ce timide premier pas, parfois, c’est tout ce que nous parvenons à vivre. Et il me semble, pour l’avoir expérimenté et avoir entendu tant de témoignages en ce sens, que c’est déjà quelque chose. Même lorsque la foi défaille (et déraille !), il y a de la place pour l’espérance. C’est pour cela que j’aime beaucoup ce que vous dites lorsque vous parlez de « ce voir qui, dans la nuit, n’est pas le nôtre ». Lorsque vous parlez de ce « regard témoin ». Cela me rappelle ces versets du psaume 139 : « Où aller loin de toi ? Où fuir loin de ta présence ? Si je monte dans les cieux, tu es là ; si je me couche parmi les morts, t’y voici ! Si j’emprunte les ailes de l’aurore pour m’établir au-delà des mers, même là ta main me guide, ta main droite me saisit. Si je dis “Que l’obscurité m’engloutisse, qu’autour de moi le jour se fasse nuit”, pour toi même l’obscurité n’est pas obscure, la nuit est claire comme le jour, les ténèbres sont comme la lumière3 ! »

Ghada El Khoury : Je comprends mieux ce que vous vouliez dire par « tolérance au mystère ». Permettez-moi de faire le lien entre cette expression, le psaume que vous citez et la notion de « protection », qui figurait déjà dans votre première intervention. La présence de l’autre, de l’aimé, est en elle-même le mystère ; se livrer à ce mystère, corps, âme et esprit, nous fait passer d’une protection à une autre. Il ne s’agit pas d’un passage comme un autre, d’un passage qui viendrait s’ajouter à d’autres, mais du passage propre à chacun qui, comme vous le dites, donne à la nuit de chacun(e) de nous son propre visage. Habiter le mystère de l’aimé et du chemin que nous avons à faire avec lui nous dépouille, nous vide d’un certain « moi », qui risquerait d’être obstacle à l’accomplissement de l’amour, détruit toutes nos fausses représentations de la réalité et, en collaboration avec le temps qu’il prend pour allié, nous révèle la force du présent et nous apprend à attendre sans attendre, à aimer sans aimer, à faire sans faire, à dire sans dire, parce que notre faire, notre dire, notre attente deviennent ceux d’un autre en nous, ceux de l’aimé, qui est « plus nous-mêmes que nous-mêmes », d’où la nuit.


1T. H. Warren, Prayer in the Night: For Those Who Work, or Watch or Weep, Downers Grove (Illinois), InterVarsity Press, 2021, p. 128.

2Ibid., p. 307.

3Psaumes 139, 7-12. Les extraits bibliques sont tirés de la traduction de la Bible nouvelle français courant (nfc), Paris, Bibli’O, 2019.

Nuits mystiques | L. Ravel