Celui qui dort à poings fermés ne garde de sa vie nocturne que le sentiment d’avoir bien dormi, d’être reposé, en forme pour le travail qui s’annonce. Sa nuit n’est qu’un faire-valoir du jour. Or la nuit ne se résume pas au temps du sommeil, ce que savent les guetteurs d’armes, les veilleurs d’âmes (les moines), les insomniaques, les parents de jeunes enfants, les fêtards, les pilotes de ligne, les boulangers et tant d’autres personnes qui, par choix, par mission ou par construction personnelle vivent la nuit, au sens d’expérimenter quelque chose avec intensité et non pas simplement de « durer » dans un temps plus ou moins mou.
En cherchant et en étudiant les mentions du sommeil depuis l’Odyssée jusqu’au début du xxe siècle, l’historien Robert Ekirch1 a montré que nos ancêtres n’avaient pas forcément pour mesure de la nuit le sommeil en une phase, ce bloc de six à huit heures d’affilées aujourd’hui recommandées. Au xviie siècle, par exemple, on dormait une première fois entre 21 h et 23 h, puis on veillait jusqu’à 1 h du matin. Durant ce temps d’éveil, chacun s’occupait selon sa fonction : les paysans surveillaient leur bétail, les croyants récitaient des prières, tandis que d’autres philosophaient, étudiaient et écrivaient – cette écriture nocturne a une qualité particulière, plus intense, plus concentrée, plus libre également. Ce moment calme permettait aussi de se rencontrer d’une autre façon, en particulier maris et femmes. On se recouchait ensuite jusqu’à l’aube. Aujourd’hui encore, les monastères sont souvent réglés par la prière de nuit qui, à l’origine, rompait la continuité du sommeil par une liturgie très longue (une à trois heures pour les chartreux). C’est l’arrivée de l’éclairage artificiel et du travail industriel imposant des horaires fixes qui a modifié ce rythme biphasique du sommeil de nos anciens.
- Le combat contre les ténèbres
Parmi les activités des noctambules, il convient de signaler le combat contre les ténèbres de toutes sortes : bandes armées, agresseurs de la rue, voleurs, mais aussi adversaires intérieurs et très redoutables. Ce sont les angoisses nocturnes, les peurs « spéciales » qui jaillissent inexplicablement dès que la tête touche l’oreiller, les émotions qui envahissent d’un coup le champ de la raison, les mélanges d’idées bizarres se bousculant dans le cerveau. Ce sont ces ennemis de la nuit, terreurs ou suspicions, cauchemars ou tentations, qui non seulement retardent le sommeil, mais perturbent ensuite le jeu du jour par la fatigue qu’ils occasionnent et par la défiance qu’ils éveillent à l’égard de l’autre. La nuit influe sur la journée plus qu’on ne le pense souvent : « l’aurore aux doigts de rose » des Grecs, en chassant les terreurs de la nuit, n’efface pas tout ce que celle-ci a injecté de poison. Le coup est passé, mais sa marque reste sur le visage de l’âme.
Nos chemins d’humanité ne peuvent pas contourner cette lutte réservée à la nuit. Pour parler en militaire ou en missionnaire, c’est une mission de guerre, de haute intensité, que nous indiquent nos traditions humanistes et spirituelles. Citons ici l’agonie (agonia en grec signifie « combat ») du Christ au cours de sa dernière prière, de nuit, à Gethsémani, avant son arrestation et, confiné dans la solitude absolue d’une citerne, sa lutte contre l’amertume, ce fruit accroché à la trahison et à l’abandon par ses amis.
- Nuits mystiques
Opposée mais liée à ce combat nocturne, l’obscurité offre aussi la splendeur des nuits mystiques, formatrices d’existences personnelles. L’ambivalence de la nuit éclate ici et il ne faut pas craindre la force du mot « mystique », entendu comme expérience des profondeurs. Quand l’obscurité s’installe, les formes et les couleurs s’esquivent aux yeux de la chair pour que ceux de l’esprit, qui ont cessé d’être éblouis par le visible, puissent fixer l’invisible. C’est que, entre les masses de matière qui saturent l’espace et les travaux de la journée qui concentrent notre attention, l’esprit au jour n’a plus guère d’occasion de percer ce qu’il y a entre les unes et les autres, entre les choses et les affaires. Alors, il profite de la nuit pour se glisser dans cette discrète distance où s’élabore une sorte de plénitude « élastique » (elle distend et concentre l’esprit), que seuls l’effacement de la clarté solaire et la durée des heures sombres révèlent au cœur.
Ces nuits d’hommes dilatés, ce sont, au désert, ces visions d’infini sous les cieux percés de milliers d’étoiles ; ce sont, à Paris, ces nuits interminables sur un lit expurgé de sommeil mais où naît une flamme intérieure, une alchimie vacillante de songes et de prières ; ce sont, en Afghanistan, ces nuits de garde tendues comme une corde de piano, au cours desquelles le silence effraie plus que les bruits, veilles ouvertes à des lueurs intérieures, sous la double pression de la responsabilité et de l’incertitude. Toutes sont favorables à celui qui se laisse prendre à la chance de l’obscurité, quelles que soient sa mission ou ses raisons, de telle façon qu’il sente palpiter en lui un « quelque chose » d’une altitude jusque-là inconnue.
Ainsi la nuit de ce soldat russe, tombé à Stalingrad en 1943 et dans la poche duquel on a retrouvé un bout de papier froissé : « M’entends-tu, Dieu ? Jamais encore dans ma vie je n’ai parlé avec Toi… Cette nuit peut-être je frapperai à ta porte… Me permettras-tu d’entrer chez toi ? Tiens, on dirait que je pleure… Tu vois ce qui m’arrive ! C’est que mes yeux se sont ouverts. Pardonne-moi, Dieu ! Je vais et sûrement je ne reviendrai pas… mais quelle merveille ! Maintenant, je n’ai plus peur de la mort. »
Ainsi la nuit de feu de Blaise Pascal, au cours de laquelle il vit cette expérience qu’il a jetée sur un bout de papier, le Mémorial du 23 novembre 1654, retrouvé à sa mort dans la doublure de son manteau. Un écrit d’une telle importance qu’il en fait immédiatement une copie qu’il joint à l’original, et qu’il coud et recoud dans son vêtement, au plus près de son cœur.
- Nuits fondatrices
À regarder les principales religions du monde, on constate l’effet prodigieux de la nuit. C’est la « nuit de l’éveil » du Bouddha : vers l’an 528 av. J.-C., après la terrible attaque de Mâra, Siddhârtha, alors âgé de trente-cinq ans, concentre ses forces spirituelles sur la question de la souffrance. Durant la première veille, il parcourt le cycle terrifiant de naissances et de renaissances ; lors de la deuxième, il contemple ses vies antérieures et celles des autres ; à la troisième, il connaît l’éveil (la bodhi) et acquiert les quatre nobles vérités. À l’aurore, il est devenu Bouddha, « l’éveillé », celui qui est sorti du sommeil au sens où même quand il dort, il est en fait éveillé, dans un rapport au monde transformé.
Pour l’Islam, c’est laylat al-qadr, « la nuit du destin » (juillet ou août 610), durant laquelle le Coran fut révélé au Prophète. Elle est célébrée chaque année à la fin du mois de Ramadan. Cette nuit est considérée comme bénie par les musulmans, qui doivent y faire des invocations, des prières, réciter le Coran et demander le pardon sincère pour les péchés commis. Ils se réfèrent à la sourate 97, dite « de la destinée » : « Et qui te dira ce qu’est la nuit d’Al-Qadr ? La nuit d’Al-Qadr est meilleure que mille mois. »
Les Juifs, quant à eux, célèbrent la nuit de la Pâque au cours de laquelle le peuple hébreu, poursuivi par Pharaon et ses chars, traversa la mer Rouge à pieds secs sous la conduite de Moïse. Cette nuit de la libération après le temps de l’esclavage doit rester le grand souvenir à même de raviver la foi du peuple. C’est pour cette fête que Jésus se rend à Jérusalem pour la dernière fois. Pour les chrétiens, la nuit de Pâques est celle de la résurrection du Christ. Elle fait l’objet d’une célébration très solennelle, la Vigile pascale (qui dure toute la nuit dans certaines communautés) où l’on chante à pleine voix l’Exultet, le cantique de louange à la nuit très sainte.
Mais, pour les chrétiens et pour beaucoup d’autres, Noël est une nuit fondatrice où l’on retrouve tous les éléments égrenés plus haut : les laborieux de la nuit, les bergers aux champs ; les voyageurs de la nuit, les mages derrière l’étoile ; la fécondité de la nuit, la naissance de l’enfant ; les combats contre les ténèbres, Hérode et le massacre des innocents ; le ciel en fusion avec les anges chantant la gloire de Dieu. Au cœur de cette nuit à Bethléem, s’enchaînent les surprises traversées d’éclairs prodigieux. Cette nuit de Noël résume ce que furent et ce que seront ces nuits du dépassement, ces nuits de dévoilement, ces nuits d’éblouissement par une lumière autre que celle de l’astre solaire, nuits pendant lesquelles, au terme d’âpres combats, l’homme s’éveille. 
1R. Ekirch, La Grande Transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits, Paris, Éditions Amsterdam, 2021.