Mardi, 1 h du matin. Kévin sort de son premier sommeil et arrive un peu embrumé pour relever Mattéo. Dehors, la pluie gifle par rafales la fenêtre du standard. Sur le canal Saint-Martin, le brouillard, poussé par le vent d’automne, laisse filer les ombres d’un couple pressé glissant vers Stalingrad. Kévin est sapeur-pompier de Paris, affecté au centre de secours Château-Landon, quai de Valmy. Mattéo, le caporal, est stationnaire, c’est-à-dire chef du standard pendant vingt-quatre heures et, à ce titre, en charge de faire partir les secours, d’écouter les canaux radio du groupement et de rendre compte de tout événement au sergent de jour. Il vient de terminer la première veillée (22 h 30-1 h 00) ; c’est au tour de Kévin d’assurer la deuxième, de 1 h à 4 h, le cœur de la nuit, d’être la sentinelle de la « nuit profonde ». Hormis deux ambulances en intervention, l’une pour une personne en état d’ébriété à la gare du Nord et l’autre pour un malaise à domicile, le centre est plongé dans le sommeil. Les canaux radio du groupement diffusent les messages laconiques des véhicules de secours dans un silence morne parfois entrecoupé de bruits lointains, sirènes de police, chantiers nocturnes ou derniers autobus.
Kévin, bien qu’un peu stressé d’être responsable du standard alors que tout le monde ou presque est endormi, aime ce moment calme où le Paris vibrionnant des touristes, des familles, des patrons et des employés fait place à un autre Paris, plus secret, plus violent sans doute, plus licencieux aussi, seulement connu de quelques initiés, notamment les services publics, hôpitaux, police et pompiers. Il a découvert cette facette de la capitale lors de ses premières gardes et a l’impression d’appartenir au club restreint de ceux qui savent ce qu’il y a vraiment dans l’obscurité désinhibée de la Ville lumière. Parfois, sa famille et sa fiancée cherchent à savoir ce qu’il fait la nuit, alors il leur raconte un peu mais reste évasif. Il n’est pas nécessaire de tout dire. Cette nuit-là, il a trois heures devant lui pour travailler sa remise à niveau avant la formation qui lui permettra d’accéder au grade de caporal. Trois heures qui devraient être paisibles, seulement entrecoupées de quelques départs ; nous sommes un mardi, en novembre, un moment habituellement calme pour les sapeurs-pompiers.
En début de semaine, la nuit sur la voie publique est calme, hormis près des gares ou des hubs de métro. Une impression de province. Seuls quelques travailleurs de l’ombre, livreurs, cuisiniers, conducteurs de bus, rentrent chez eux ou arrivent dans l’arrondissement pour prendre leur service. Une nuit d’hommes modestes, ouvriers, migrants ou vagabonds, qui habitent en Seine-Saint-Denis ou qui squattent chez des marchands de sommeil dans les xviiie ou xixe arrondissements. Dans les habitations, la solitude nocturne génère parfois de l’anxiété, de la déprime, et les requérants appellent presque autant pour avoir quelqu’un à qui parler que pour obtenir un secours d’« urgence ». Quelques provinciaux, inquiets ou contrits, composent aussi le 18 pour leurs parents âgés, restés à Paris, parfois tombés du lit ou simplement ne répondant pas à leurs appels. L’hiver, les bourgeois, bien au sec dans leur appartement haussmannien et dégoulinant de bonne conscience, appellent les secours pour les sdf gisant au pied de leurs immeubles. Lorsque l’ambulance arrive, elle ne trouve qu’un pauvre clochard, seul, dormant dans la chaleur d’un Castelpif (vin bon marché) et d’une grille de métro, les restes d’un repas fourni par l’ordre de Malte à ses côtés, et refusant catégoriquement d’être transporté aux urgences de Lariboisière ou de Bichat. Sans détresse sanitaire avérée, il convient de respecter sa liberté. Le lendemain matin, le bourgeois, furieux contre les pompiers, le retrouvera au pied de son immeuble pour l’oublier quelques minutes plus tard, pris dans le tourbillon de la journée parisienne.
Kévin sort son règlement sur le service intérieur et révise les différentes missions des sous-officiers dans les compagnies. Aujourd’hui, il lui faut apprendre le rôle de l’adjudant de compagnie, du sous-officier administratif et du chef de remise. C’est un chef de remise, justement, qui lui a dit qu’à Paris il n’existe pas de Blue Monday comme aux États-Unis, ce fameux troisième lundi de janvier qui, paraît-il, voit une hausse des dépressions et des suicides. Certes, de novembre à février les suicides sont plus nombreux, mais pas de pic manifeste. Bref, rien de particulier à attendre cette nuit-là, si ce n’est de bien maîtriser les différentes missions des sous-officiers en compagnie.
Rien de semblable aux nuits des week-ends élargis, du jeudi soir au dimanche soir, où Paris est bruyant et agité, en proie aux ébriétés, bagarres, overdoses, sorties de boîte et accidents graves de la circulation, livrée à une plus grande mixité sexuelle et sociale. Parfois, les pompiers, opérateurs du 18 et premiers acteurs de la chaîne de secours, ont toutes les peines du monde à comprendre les requérants qui appellent, la voix pâteuse, pour des détresses psychologiques, des drames sociaux, des prises de stupéfiants ou des agressions de toute nature (règlements de comptes, vols…) avec des armes variées (couteau, machette, mais aussi outils, marteau, pince, clé anglaise, pied-de-biche, visseuse pneumatique et autres tournevis, ou même matériel de jardinage, pelle, pioche, râteau, ou de montagne, mousquetons et piolets). Entre sdf, les bagarres sont fréquentes, souvent à coups de bouteilles cassées.
Quelques rues, qui abritent nombre de bars et de cafés, sont particulièrement animées. C’est le cas des quartiers de la Goutte d’or ou de la Chapelle, dans le xviiie arrondissement, de certaines artères du xie, dont la célèbre rue de Lappe, la bien nommée « rue de la soif », qui ne désemplit pas de la nuit, ou du Quartier latin les soirs d’examens. Les ambulances y circulent lentement, car piétons ou cyclistes y ont des comportements erratiques. Mais en dehors de ces rues, lors des longs week-ends, les véhicules de secours peuvent enfin rouler vite dans un Paris libéré des bouchons, en restant vigilants car certains conducteurs, fatigués ou alcoolisés, peuvent ne pas entendre la sirène des pompiers ou confondre le gyrophare avec des enseignes lumineuses et autres éclairages publicitaires.
C’est la nuit que se produisent les accidents de circulation les plus dramatiques, souvent avec des victimes incarcérées. Des accidents spectaculaires, mais dont les traces sont rapidement gommées par les services publics. Il est toujours étrange de passer trois jours plus tard sur le lieu d’un accident dont il ne reste rien de visible, et de se rappeler la mort d’un conducteur ou d’un passager, mort déjà engloutie dans l’oubli de la ville. La vitalité du jour efface les drames de la nuit. Parfois cependant, dans ses nuits de veille, Kévin se demande si, à la longue, tous ces morts ne forment pas une litanie de drames dangereuse pour son équilibre mental. Il en a parlé avec des camarades qui ont fait la moue. Il se console en se disant que son cas n’est rien par rapport aux médecins des services de soins palliatifs.
Soudain, l’adjudant-chef déboule au standard. C’est un homme lunatique, parfois agréable mais le plus souvent pénible, qui fait régulièrement des insomnies – les sous-officiers du centre disent qu’il dort du sommeil de l’injuste. Il jette un œil rapide pour vérifier que tout est conforme, grommelle un « bon courage » à contre-cœur et sort aussi vite qu’il est entré. Kévin regarde le calendrier pour s’assurer que ce n’est pas la pleine lune. Car les nuits de pleine lune sont compliquées avec l’adjudant-chef. Elles sont compliquées en général. Tout semble amplifié, dilaté : les maternités sont sur le qui-vive, les suicides, angoisses et querelles multipliés. Même les prostituées n’aiment pas travailler ces soirs-là, car, disent-elles, leurs clients deviennent tordus ; sauf ordre des souteneurs, le business s’arrête et la pudeur reprend ses droits du côté des deux bois, de Strasbourg-Saint-Denis ou de la porte Saint-Martin.
Pendant un quart d’heure, aucun message à la radio. Kévin appuie sur le commutateur pour vérifier qu’elle fonctionne bien ; le bip-bip le rassure. Un tel silence n’existe pas les nuits d’été où les messages se succèdent en embouteillage. De mai à septembre, les Parisiens restent tard dehors et les interventions sont nombreuses. Difficile d’en vouloir à ces habitants des quartiers populaires de préférer la tiédeur un peu moite des jardins publics et des bords de canal à la torpeur étouffante de leurs minuscules appartements. Jusqu’à 1 h du matin, des gamins de sept ans traînassent dans les arrière-cours du xe arrondissement, excités de fatigue et de l’indifférence de leurs parents. Si en plus, il y a une finale de Coupe d’Europe ou de Coupe d’Afrique des nations, c’est tendu : les fan-zones mobilisent beaucoup de secouristes, et le quai de Valmy lui-même, en milieu de nuit, se transforme en repaire de jeunes gens moitié avinés, moitié drogués, au milieu desquels les engins d’incendie ont du mal à se frayer un passage. Régulièrement, des personnes ivres ou agressées, ou les deux, chutent dans le canal. Dans le meilleur des cas, un témoin sobre et courageux plonge à leur rescousse, mais il arrive aussi que de très saouls se prennent pour des sauveteurs et le bilan s’aggrave. Difficile pour les pompiers arrivés sur les lieux de comprendre ce qu’il s’est passé et de plonger au bon endroit pour récupérer les corps.
Une première ambulance revient à la caserne. Elle a transporté Momo, l’un des clochards de la gare du Nord, à l’hôpital. Saoul une fois encore, il va passer le reste de la nuit au sec dans le couloir des urgences de Lariboisière. C’est un habitué. Quand le centre est appelé à 3 h du matin pour secourir une personne en état d’ébriété à l’angle du boulevard de Denain et de la rue de Dunkerque, il y a une chance sur deux que ce soit pour Momo. La grande crainte des pompiers est de passer à côté d’une vraie souffrance masquée par le pouvoir anesthésiant de l’alcool. Alors il faut sortir dans le froid, se pencher sur lui pour lui parler, prendre son pouls sous son manteau fourmillant de vermine, dans un mélange d’odeurs d’alcool, de vomi, d’urine et de cigarette ; cela demande un effort considérable. Kévin se souvient que le capitaine lui a parlé du courage de 3 h du matin : à cette heure-là, le vrai courage, ce n’est pas de partir à l’assaut d’un feu d’entrepôt ou de cage d’escalier, mais d’aller avec détermination et professionnalisme au chevet de Momo dans l’indifférence générale des riverains, d’aller avec empathie au chevet de Momo qui pue et qui ne remerciera même pas ; vous transporterez Momo à Lariboisière et Alexandra, l’infirmière des urgences, celle qui est venue l’été dernier au bal des pompiers et qui vous a presque fait oublier votre fiancée et les autres, vous fera la gueule.
Certaines nuits sont identifiées comme très particulières : celle de la Saint-Sylvestre bien entendu, mais aussi celles des 13 et 14 juillet et, dans une moindre mesure, celle d’Halloween. Les anciens ont raconté à Kévin leur plaisir d’être de garde ces nuits-là, riches de promesses d’interventions un peu exceptionnelles. Aujourd’hui, les violences urbaines à ces dates emblématiques ont beaucoup diminué grâce à la mise en place de polices municipales et de vidéoprotection. Mais parfois de telles fièvres jaillissent à nouveau, comme en 1995, en 2005 et, plus récemment, en juin 2023, après la mort d’un adolescent à Nanterre. Kévin a été envoyé avec son camion à Pantin pour renforcer le secteur pendant plusieurs jours, ou plutôt plusieurs nuits, car les affrontements avec la police commençaient souvent vers 23 h et duraient jusqu’à 4 h du matin, heure à laquelle les émeutiers partaient dormir pour mieux recommencer la nuit suivante. Afin d’être capable de durer, le capitaine avait mis en place le « service dimanche », c’est-à-dire du repos dans la journée avec une sieste obligatoire l’après-midi.
Kévin a aimé monter la garde à Pantin, partir pour éteindre des dizaines de feux sur la voie publique, certes avec la crainte d’être pris à partie par les émeutiers, mais surtout avec l’adrénaline de vivre des situations dangereuses au cœur de l’actualité. Son camion a été la cible de cocktails Molotov, a essuyé des tirs de mortier et des jets de pavés, mais le sergent-chef a bien commandé et personne n’a été grièvement blessé. La brigade a éteint plus de quatre mille sept cents incendies en six nuits, essentiellement des feux de voitures et de poubelles. Il a raconté les événements à sa fiancée en enjolivant un peu son action et en accroissant le danger : la tendre admiration mêlée d’inquiétude, mais aussi d’un zeste imperceptible de désir dans les yeux d’Émilie l’a convaincu qu’il avait trouvé les mots justes. C’était plus valorisant que le relevage d’un gros barbu impotent ou que le transport à l’hôpital d’une adolescente en crise de tétanie…
L’évocation de ces souvenirs du mois de juin ne le font pas avancer dans ses révisions. Il en est à la seizième page de son manuel, le service de jour et cette sentence à connaître par cœur : « Nul ne peut se prévaloir de son absence au rassemblement quotidien pour excuser son ignorance d’une consigne ou d’un ordre lu à ce moment. » Alors qu’il tourne la page, il entend sur les ondes que les engins de Saint-Denis partent pour un feu d’entrepôt à Villetaneuse. Il est 3 h 15. À la radio, le sous-officier de l’état-major informe le chef de garde de Saint-Denis qu’il s’agit probablement d’un feu important et que les casernes d’Aubervilliers et de Pierrefitte sont appelées en renfort.
La nuit, tout peut prendre une tournure dramatique. Les attentats de novembre 2015 ont débuté un peu avant 22 h ; Paris était calme et tous les services publics étaient en mode allégé. Heureusement, nombre de pompiers logent dans les quatre-vingts centres de secours de la brigade, y compris dans les quartiers sensibles, et les cadres de repos, dès qu’ils ont eu connaissance de la tragédie, sont venus renforcer les équipes de garde. Les médecins ont été nombreux à armer des ambulances supplémentaires. La nuit a été exceptionnelle de violence barbare d’un côté, d’engagement et de courage de l’autre. Au matin du 14 novembre, la brigade était groggy.
Entre minuit et 4 h, c’est l’heure des grands feux, les plus dangereux, les plus meurtriers. Dans les immeubles ils peuvent être dramatiques. En raison du sommeil profond des habitants, ils sont souvent découverts tard, déjà bien développés, et dans leur hébétude certains résidents fuient en laissant ouvertes les portes de l’appartement embrasé, permettant ainsi une propagation à la cage d’escalier. Les fumées montent alors rapidement dans les étages et ceux qui, dans la panique, empruntent cette issue meurent intoxiqués. Dans les immeubles anciens la colonne de gaz passe dans la cage d’escalier et peut s’enflammer d’un coup, ce qui rend les opérations de secours encore plus délicates. Les tragédies de la rue du Roi-Doré, de la rue de Provence et de la rue Myrha ont marqué les esprits. Mattéo a raconté à Kévin le feu de la rue Erlanger où malgré les efforts des pompiers et les risques considérables pris par les équipes qui ont sauvé soixante-quatre personnes, dix autres ont péri dans cet incendie criminel.
Ces grands feux nécessitent un envoi important de moyens, souvent dès la prise d’appel, car l’opérateur 18 en pressent la gravité. En mobilisant immédiatement un plus grand nombre d’engins pompes, de grandes échelles, de médecins, on anticipe les demandes de renfort. Les pompiers du 18 restent même souvent au téléphone avec des requérants barricadés dans leurs appartements, jusqu’à ce qu’ils soient certains qu’ils sont pris en charge par les secours et hors de danger. Lors de ces grands feux, le silence de la nuit est éventré par les sirènes des pompiers, de la police et du samu. Mattéo a dit à Kévin la fierté d’arriver dans les premiers, de procéder à l’extinction de l’incendie et d’aider les blessés, en pyjama, complètement démunis et affolés. La fierté de voir qu’en pleine nuit on arrive à ordonner le chaos en agissant avec intelligence, en appliquant les règlements et en exécutant les ordres avec discipline. Cela a demandé beaucoup de courage à certains, mais dans la fièvre de l’instant et la concentration sur l’action, ils n’en ont pas eu conscience. Mattéo a dit la fierté, mais aussi la tristesse et la désolation, d’arriver trop tard pour certaines victimes, en particulier pour les plus jeunes.
D’autres feux moins spectaculaires surviennent aussi la nuit, allumés par des cigarettes mal éteintes, des bougies ou des courts-circuits. Limités dans leur extension, ils n’en sont pas moins assassins, non pas en raison de leur virulence, mais des fumées sournoises, sans témoin, qui empoisonnent mortellement les personnes âgées et les handicapés, incapables de se mouvoir rapidement.
Il est 3 h 24. Les pompiers de Saint-Denis arrivent à Villetaneuse. Trois minutes plus tard, la radio crépite : « Renfort incendie ! » C’est donc bien un grand feu ! Plus d’une centaine de pompiers va être dépêchée sur les lieux. Le système d’information opérationnel a sélectionné les engins partant dans le renfort ; le camion de Kévin est retenu. L’imprimante crache l’ordre de départ. Kévin réveille l’équipage ainsi que Mattéo qui reprend son poste au standard. Deux minutes plus tard, le fourgon file vers la porte de la Chapelle, toutes sirènes hurlantes. Le chef de garde, un lieutenant, rappelle les consignes de sécurité tout en calmant un peu les ardeurs du conducteur et en scrutant le nord à la recherche d’un éventuel panache. Kévin termine de s’équiper dans le camion ; il est concentré, mais surtout fondamentalement heureux dans la nuit parisienne.