N°56 | La Nuit

Sandra Chenu-Godefroy

Écrire avec la lumière

J’aime photographier de nuit. Les racines grecques de ce verbe ne laissent pourtant aucune place au doute : issu de photos, « lumière, clarté », et de graphein, « écrire, dessiner », il signifie littéralement « écrire avec la lumière ». Or la nuit est précisément le temps où, en l’absence de l’astre solaire, il n’y en a pas, ou considérablement moins. Ces deux termes sont donc en opposition intrinsèque : comment, alors qu’elle est absente, pourrait-on utiliser la lumière pour écrire la nuit ?

Tâchons, pour tenter d’apaiser ce conflit sémantique, de ménager des nuances dans ces définitions. On verra que les hommes, depuis toujours, ont marqué leur présence et leur activité dans la nuit précisément en s’éclairant, et qu’il y a donc un réel intérêt, quand on veut documenter leur histoire, à les photographier de nuit. On ira chercher aussi, dans la biologie, la technologie et la physique certaines capacités particulières propres au matériel photographique ou à l’œil humain. Enfin, puisque ces deux dimensions ne sauraient éluder le statut d’art visuel de la photographie, on observera que l’obscurité nocturne est au photographe ce que la toile blanche est au peintre : un espace vierge pour créer. Pour soutenir mon propos de façon plus concrète et visuelle, je propose au lecteur, en regard des différentes notions abordées, quelques photos réalisées de nuit accompagnées de quelques commentaires destinés aux amateurs de photographie.

  • La lumière, témoin de l’activité humaine dans la nuit

« J’ai toujours dans les yeux l’image de ma première nuit de vol en Argentine.

Une nuit d’encre. Mais, dans ce néant, vaguement lumineuses comme des étoiles,

les lumières des hommes dans la plaine. Chaque étoile signifiait qu’en pleine nuit,

là en bas, on réfléchissait, on lisait, on poursuivait des confidences.

Chaque étoile, comme un fanal, signalait la présence d’une conscience humaine »

Antoine de Saint Exupéry (La Paix ou la guerre,

articles parus dans Paris soir, 1998)

La nuit, les lumières des hommes prennent le relais du Soleil. Malgré une luminosité globale moindre, celle-ci est focalisée de façon nettement plus juste avec l’intention du photographe qui souhaite documenter en images l’activité humaine. La plus modeste source de lumière que l’on peut observer est le témoin d’une vie, d’une action, même infime, qui se joue.

Pour ceux qui comme moi choisissent de travailler en immersion pour raconter de la façon la plus honnête possible le quotidien de ceux qu’ils suivent, faire l’impasse sur le travail de nuit serait une erreur. Peut-être même une faute déontologique qui laisserait croire qu’un équipage de secours n’est d’alerte qu’aux heures diurnes ou de bureau et passerait sous silence les astreintes de nuit, les missions commencées de jour et finies sous jumelles de vision nocturne, les départs à 2 h du matin. Il en est de même pour chacun des systèmes qui fonctionnent h24/j365 : la sentinelle prenant son tour de garde pour assurer la sécurité d’un bivouac ou d’un camp, l’équipe de nuit qui relaie celle de jour à l’hôpital, au commissariat… En faisant le choix de raconter par mes images l’engagement sur le long terme de ces hommes et de ces femmes, il n’y pas d’autre façon de faire que de veiller à conserver des traces, aussi, de l’autre moitié des vingt-quatre heures, celle de la nuit.

Mes années de pratique du reportage photographique me laissent penser que les images réalisées de nuit sont souvent plus authentiques que celles réalisées de jour. Sans doute parce qu’il s’agit d’un temps de moindre activité humaine. Les rares hommes éveillés le sont pour une bonne raison. « Assurer la mission et sa continuité » est souvent celle invoquée quand il s’agit de justifier la présence et l’activité de ces gens qui veillent au lieu de dormir.

La nuit offre un cadre plus propice à la relation photographe/photographié. La pression d’éventuels regards extérieurs est bien moindre ; continuer à photographier mes sujets la nuit après avoir déjà passé la journée à leurs côtés est souvent apprécié par ceux qui n’ont pas d’horaires de travail conventionnels. Et puis, « tant qu’à être là », autant tromper l’ennui ensemble. J’ai toujours le sourire en repensant aux nombreuses heures de discussions parfois insignifiantes, bassement pragmatiques, philosophiques ou complètement surréalistes auxquelles j’ai pu participer dans la pénombre d’un poste de garde, d’un véhicule à l’arrêt, d’une tour de contrôle… La nuit, les relations humaines s’établissent plus facilement, les langues se délient, et ces échanges sincères et spontanés permettent de poser les bases d’une possible relation de confiance future.

Quand ceux que j’observe m’ont acceptée et qu’ils se sont rassurés, la nuit me permet de réaliser, enfin, ce vieux rêve du photographe : être parfaitement invisible. En raison de la faible lumière ambiante, il suffit de s’écarter de quelques pas pour se tapir dans l’obscurité et être oublié. L’opérateur a alors la possibilité de capter les moments de vie de ses sujets, qui ont perdu la conscience d’être observés et de devoir « tenir un rôle » pour la caméra, les masques tombent et seule reste la simplicité du naturel.

Très jeune photographe, j’ai eu le privilège d’immortaliser les derniers vols du Super Frelon puis les dernières missions de la flottille 32f, en 2010, avant sa mise en sommeil. J’ai découvert alors, sur l’épaule d’un navigant, un patch figurant un hélicoptère goguenard et son radar caractéristique qui déclarait « Dormez en paix la 32f veille ». Dès lors, je n’ai eu d’autre obsession que de réussir à faire des photos de l’aéronef et de son équipage de nuit pour illustrer par l’image cette déclaration. Comme souvent, il m’a fallu attendre le dernier jour et la presque dernière heure de mon immersion, mais une mission urgente déclenchée au profit des plongeurs démineurs m’a permis de réaliser ces clichés sans lesquels mon reportage aurait été incomplet, et notamment celui-ci, pris dans le cockpit tandis que nous survolions le tarmac de la base aéronautique navale (ban) pour rentrer au hangar au milieu de la nuit. [Ref : 3210-04-3075 Flottille 32f avril 2010] Nikon d700 iso1600 1s f/2,8 14 mm.

  • La pénombre : atouts et limites techniques et biologiques

« Même si la photo ne rend pas visible l’invisible,

elle oblige à voir ce qui est habituellement non vu »

Serge Tisseron (Le Mystère de la chambre claire, 1996)

Photographier de nuit n’est pas chose aisée. Mais à dire vrai, voir de nuit n’est pas simple non plus. Les globes oculaires de l’homme, animal diurne, sont tapissés de deux types de récepteurs qui lui permettent de recevoir l’information visuelle : les cônes et les bâtonnets. Ils observent les luminances de notre environnement : la capacité de surfaces à émettre ou à réfléchir de la lumière (d’où leur unité de mesure : le candela par mètre carré cd/m²). Seuls les cônes sont sensibles à la couleur ; plus rapides et plus précis, ils sont concentrés au centre de l’œil sur une surface de quelques mm², la fovéa, offrant la meilleure qualité de vision. Tout autour sont disséminés les bâtonnets, monochromes, qui sont plus lents et renvoient une image moins nette. De jour, le balayage réflexe permanent de notre œil permet à notre cerveau de reconstituer en couleur l’image nette de ce qui nous entoure, les bâtonnets ayant pour fonction principale de nous faire deviner un mouvement en périphérie de notre champ de vision. Si on s’accorde pour admettre que l’œil humain accommodé a pour seuil de vision 10-6 cd/m² (la luminance d’un ciel de nuit étoilé sans lune est quant à elle de 10-4 cd/m²), les cônes ont quant à eux un seuil de sensibilité de l’ordre de 1 cd/m² (la luminance d’une route éclairée de nuit). En dessous de celui-ci, l’œil humain utilise sa seule vision périphérique, moins nette et monochrome. Ce qui n’est pas handicapant au quotidien : notre cerveau connaît bien la couleur des objets familiers, et à défaut de « voir » leur couleur, la « sait ».

L’appareil photo, lui, est bien plus homogène que la biologie. Sa surface sensible, un capteur en silicium, « transforme » les particules de lumière reçues, les photons, en électrons. Le dénombrement ultérieur de ces électrons permettra de créer informatiquement une carte de pixels, donc une image. Dans l’état actuel de la technologie, les capteurs en silicium ne « voient » pas en couleur de façon originelle ; une matrice de filtres colorés en rouge, en vert et en bleu (matrice de Bayer) est déposée à leur surface, qui permet par calcul de reconstituer la vision trichrome.

Pour enregistrer une image sur son capteur, le photographe ne dispose que de trois paramètres : la sensibilité iso, qui détermine la quantité de lumière nécessaire pour cette captation, et le doublet diaphragme/temps d’exposition, qui permet de moduler la quantité de lumière extérieure qui atteindra réellement le capteur photo. Au contraire de l’œil humain, le capteur numérique est capable d’accumulation : en présence d’une source infime de lumière, l’allongement significatif du temps d’exposition permet d’augmenter la quantité de photons qui laisseront leur empreinte sur le capteur et, virtuellement du moins, de « voir comme en plein jour » une scène éclairée par de timides étoiles.

Le photographe qui travaille de nuit est donc nécessairement un technicien. Il lui faut connaître et maîtriser les caractéristiques de son matériel, mais aussi les lois physiques et les règles relatives à l’exposition des surfaces sensibles. Le fait qu’il y ait considérablement moins de lumière disponible lui impose de choisir les paramètres à privilégier. Ces choix induisent des conséquences visibles sur l’image et ne peuvent donc pas être laissés à l’appréciation d’un « mode auto », aussi intelligent soit-il.

Le photographe de nuit retourne à l’essence de cet art, obligé, comme l’ont fait les pionniers en leur temps, de ne pas gaspiller la lumière. Il existe de nombreuses astuces et attitudes pour parvenir à dompter l’univers nocturne, et chaque opérateur choisit celles qui conviennent le mieux à sa sensibilité et à son expression. L’absence de solution idéale toute faite rend alors au métier toutes ses lettres de noblesse.

On peut malgré tout noter que les immenses progrès technologiques récents en matière de traitement du signal ont considérablement simplifié la réalisation de prises de vue nocturnes en numérique. Les photographes du xxie siècle bénéficient de conditions techniques nettement plus permissives que leurs prédécesseurs, ce qui a ouvert la possibilité de réaliser des photos et de conserver des traces d’univers et de moments qu’il était jusqu’alors impossible de capter (spéléologues en exploration, militaires progressant sous jumelles de vision nocturne). Pour autant, la photo de nuit est encore le domaine réservé des professionnels : d’un point de vue matériel, le grand public n’a pas accès aux capteurs de boîtiers professionnels et la technique de prise de vue ne s’improvise pas.

J’aime travailler avec des objectifs très lumineux à pleine ouverture. La vigilance sur la mise au point nécessaire du fait de la plage de netteté très courte permet, en contrepartie, d’exploiter des lumières ténues. En outre, quand le sujet bouge peu, la pratique régulière du tir à l’arc m’a appris à calmer ma respiration afin d’employer des temps de pose longs tout en restant assez stable pour réaliser une image nette. On peut observer le résultat, notamment sur cette image réalisée à la fin d’une journée de manifestation de « gilets jaunes » lyonnaise qui s’est poursuivie tard dans la nuit. Ce soir-là, le choix d’employer une focale fixe à son ouverture maximum m’a permis de limiter l’augmentation de la sensibilité iso employée tout en utilisant un temps de pose raisonnable. [Ref:1419-09-0675 egm 11/5 février 2019] Canon eos 5dmkIII iso1600 1/40s f/1,4 50 mm.

  • Un univers nocturne propice à la création

« Avez-vous jamais, vous qui me lisez,

vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme ? »

Junichirô Tanizaki (L’Éloge de l’ombre, 1933)

Dans son Éloge de l’ombre, l’écrivain japonais Junichirô Tanizaki détaille et analyse ce qui rend beau le manque de lumière des demeures nippones traditionnelles : il soutient que c’est précisément cet univers sombre et noir qui, par la moindre lumière ajoutée, permet de faire ressortir la beauté des reflets d’un objet en laque, en nacre ou en métal précieux. Que leurs matières et décors, que l’on jugerait trop clinquants à la lumière du jour, révèlent toute leur subtilité, drapés dans l’obscurité. La photographe que je suis ne peut que souscrire à cette analyse : puisque photographier c’est travailler avec la lumière, contrôler celle-ci permet de la faire apparaître ou disparaître selon sa volonté. Ainsi, la nuit offre à l’artiste une vaste toile noire, vierge et quasi infinie sur laquelle il pourra, en modulant la lumière, « dessiner », raconter et montrer ce qu’il souhaite. Un espace de liberté absolue.

Partant du principe que seul ce qui est éclairé apparaîtra sur l’image finale, le photographe a toute latitude pour faire disparaître certains éléments en masquant ou filtrant à volonté les sources lumineuses qui les éclairent. Et inversement, il peut diriger le regard du spectateur là où il l’a décidé en y portant plus de lumière, ou une lumière de plus belle qualité. Il peut enfin conjuguer ces deux effets et utiliser la lumière de façon indirecte pour faire deviner des profils caractéristiques en utilisant le principe des ombres chinoises. Dissimuler ou laisser voir… Quel meilleur terrain de jeu que la nuit pour qui veut s’approprier et dompter la lumière ?

Quant aux puristes qui objecteraient qu’ajouter de la lumière à une scène réelle est travestir la réalité, je signalerai qu’ajoutées ou non par le photographe, la nuit, hormis les faibles étoiles, les sources de lumière sont toutes artificielles. L’art de celui-ci ne consiste donc pas à ajouter de la lumière pour en avoir assez (le fameux mode automatique des appareils grand public qui, en deçà d’une certaine luminosité ambiante, déclenche l’ouverture du flash intégré pour ajouter indistinctement de la lumière à la scène), mais bel et bien à déterminer ce qu’il veut montrer, donc « mettre en lumière ». Alors son talent lui permettra d’ajouter ou de retirer de la lumière et de choisir ses réglages de façon à permettre au capteur photo de fixer une image fidèle à sa « vision ».

Démineur de la Sécurité civile dans les sous-sols historiques du musée du Déminage à Marly-le-Roi. Cette photo est un exemple de la liberté créative offerte par l’obscurité. Le musée n’est pas ouvert au public et ses galeries enterrées servent d’espace de conservation et de stockage pour des matériels divers et variés. Dans ces conditions, il m’était impossible de trouver une salle « nette » pour travailler. Laisser dans son obscurité naturelle la première partie de la pièce était un excellent moyen de ne pas avoir à passer plusieurs heures à la ranger. Et pour faire deviner ce lieu, utiliser une source d’éclairage puissante à l’arrière-plan m’a permis, par un jeu d’ombres chinoises, de suggérer les profils de munitions et les pierres chargées d’histoire de ce fort construit à la fin du xixe siècle. Enfin, puisque le sujet principal de cette photo était l’homme, le démineur, et qu’il me fallait préserver son identité, j’ai dissimulé trois petites sources lumineuses colorées dans le passage de porte afin de mettre en valeur sa silhouette et de laisser deviner sa tenue, ses gestes et son action. [Ref:1322-16-0026 gid juin 2022] Canon eos r5 iso1600 1/60s f/4 17 mm.

Je profite d’un moment en montagne pour relire cet article loin du tumulte de la société et des réseaux. Je vérifie son accessibilité à des regards néophytes, j’y cherche les dernières coquilles qui pourraient subsister… Il est bientôt 21 h, et si le soleil n’est pas encore couché, cela fait deux heures qu’il n’illumine ni ne réchauffe plus les berges encaissées du lac d’altitude où j’ai choisi de bivouaquer. Je me glisse dans ma tente tunnel pour quelques heures de sommeil récupérateur. Plus tard, au milieu de la nuit, je ressors de mon abri, emmitouflée chaudement pour supporter le vent frais. Je contemple le reflet de la Lune sur la surface délicatement striée de l’étendue d’eau à mes pieds, la voûte étoilée et les silhouettes déchirées des aiguilles rocheuses noires qui se détachent sur le ciel en fond de tableau… J’ai choisi de ne pas emporter d’appareil photo avec moi cette nuit-là. Je me lève, égoïstement, pour m’adonner au plaisir simple de la contemplation.

Et tandis que je regarde le vent iriser de bien des façons la surface du lac en contrebas, quelque chose de plus profond que ce qui précède m’apparaît subitement : photographier de jour, c’est capter l’instant ; photographier de nuit, c’est fixer le temps. Ce sont deux arts complètement différents, dans leur esprit plus que dans leur technique. En dehors du matériel qu’ils emploient, ils n’ont rien à voir.

Le jour, le photographe « augmente » la fraction de seconde qu’il a immortalisée lors de son déclenchement. En la fixant, en la figeant, il permet au spectateur de prendre le temps de regarder quelque chose de véritablement trop fugace pour l’œil humain. La nuit, il immortalise aussi une scène que l’œil humain ne peut pas percevoir, mais cette fois-ci pour une tout autre raison : l’image finale qu’il présente correspond alors à une somme de temps qui s’est écoulé et de lumière qui s’est additionnée, à une durée, un temps long ramassé en une seule image.

Dans les deux cas, le spectateur pense avoir la même chose sous les yeux : une photographie, le témoin en deux dimensions d’une parcelle de réalité sortie du flux du temps. Ces illusions visuelles sont pourtant le reflet de deux dynamiques opposées. Pourrait-on trouver meilleure illustration de la théorie quantique de la non-linéarité du temps ? Car le vrai pouvoir de la photographie n’a pas trait à la lumière mais au temps et, paradoxalement, c’est en photographiant de nuit, en l’absence de lumière, que ce paradigme est le plus frappant. Comme en physique quantique, on observe alors que le temps est une grandeur complexe, difficilement appréhendable. Qu’il s’écoule de manière non linéaire.

La théorie quantique et la photographie nocturne rompent notre relation habituelle au temps, bouleversent notre rapport au passé, interrogent la permanence du réel, de l’actuel. Elles ouvrent la porte d’un monde libéré du carcan temporel. Dans celui-ci, le photographe est maître des horloges : il a le pouvoir de figer le temps, mais aussi de faire se rencontrer des moments différents ; il collecte des traces et crée des possibles. « La vision scientifique et la vision poétique, loin de s’exclure, se rejoignent pour nous faire percevoir le monde dans sa véritable richesse », écrit Hubert Reeves.

Nuits parisiennes | J. Dupré la Tour
S. Cohn | Voyage au bout de ma nuit...