N°56 | La Nuit

Virginie Martin-Lavaud

Le temps des monstres

La nuit, l’espace-temps du calme et du silence, que certains utilisent pour créer et pour travailler tandis que la majorité des hommes plonge dans le sommeil. La nuit, l’espace-temps de l’incertain, lorsque les sens sont troublés par la difficulté à voir et à identifier l’environnement.

Si donc, pour beaucoup, la nuit est un temps de repos, ce temps de vie auquel pensées et corps s’abandonnent en un ailleurs, elle est paradoxalement rarement sans activité puisque le dormeur lui-même produit des rêves et des scenarii qui, parfois, le surprennent et le réveillent. Cette activité onirique intéressa le neurologue et psychanalyste Sigmund Freud, lui inspirant L’Interprétation des rêves, un ouvrage analysant ses propres productions qu’il ne cessa de compléter et de renseigner pendant plus de trente ans (1899-1929). Il avait remarqué que les rêves contenaient des images et des pensées interdites, érotiques parfois, des désirs redoutés. La violence des affects liés à ces images orienta son attention vers la mythologie et ses récits, ouvrant la scène aux monstres, loups-garous et fantômes.

D’autres avant Freud, artistes, écrivains et même astrologues, s’étaient intéressés aux images et aux significations des songes. Ainsi le peintre Francisco de Goya qui, sous l’un de ses dessins à l’eau-forte sur lequel on peut voir un homme assis en habits, endormi, entouré de chauves-souris menaçantes, écrivit : « Le sommeil de la raison engendre des monstres1. » Si la raison est un argument qui s’oppose à l’insouciance, la connaissance en est un autre, dont l’objet vise à s’opposer à l’incertain.

  • L’incertain

En soi, l’incertain renvoie à une catégorie du savoir qui confronte à la non-maîtrise, au fait de ne pas pouvoir tout mesurer et identifier. Il se distingue de l’inconnu, dont l’objet vise à imaginer ce qui n’est pas.

L’incertain cherche à trancher entre le vraisemblable et le non-entendable de la raison. Il introduit la statistique et la mesure de l’événement, et est fondamentalement humain, à l’inverse des réseaux numériques et des robots conçus par des programmes de calculs et de probabilités pour répondre sans hésitation. Ainsi, alors qu’il revenait autrefois aux augures et aux astrologues de créer un récit sur le vraisemblable, ce sont aujourd’hui les calculs de probabilités qui instrumentalisent nos hésitations, se chargeant de nous rassurer ou de nous alerter au gré des mots-clés.

L’incertain est donc une part du mesurable de notre réalité, part avec laquelle certains jouent pour en effrayer d’autres. Prenons en exemple la figure du loup-garou. Les adultes et adolescents savent que le risque d’en rencontrer un dans la réalité est faible, tandis que les enfants plus jeunes n’en sont pas convaincus. Ils n’en sont pas convaincus parce que leur degré d’analyse de l’invraisemblable ne s’est pas suffisamment confronté à l’expérience et à la preuve.

C’est la raison pour laquelle monstres, fantômes et loups-garous sont des productions esthétiques et des créations qui témoignent de la non-maîtrise de la réalité. Rencontrer un loup-garou dans un jeu vidéo, un rêve ou une fiction vise à produire de l’inquiétant pour précisément effrayer et résonner avec la part de non-maîtrisable du savoir, part que l’on nomme inquiétante étrangeté2. Certes, la question de l’identification de la forme au regard des connaissances est ici essentielle. C’est pourquoi la nuit est un espace-temps particulier. Identifier par nuit noire une forme sans outils technologiques est pour un humain un exercice aux résultats incertains.

  • La nuit, espace-temps du tout possible et allégorie de l’inconnu

Pourtant, cette vie inconsciente propre au sommeil de nos nuits est bien celle qui alimente nos espoirs et nos doutes, nos fictions et nos réponses, confrontés que nous sommes aux inconnus de notre destin. Ainsi Victor Hugo, dans son roman Les Travailleurs de la mer, écrit que « l’inconnu dispose du prodige, et il s’en sert pour composer le monstre », pour illustrer ces moments de doute où « l’insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve il sort des êtres »3.

Il ne fait aucun doute que, transposé dans le vocabulaire de notre temps, « le prodige » est ici synonyme d’inconscient, tandis que « les obscures fixations du rêve » sont pour leur part l’ombilic, ce qui n’est pas formulable, nommé « réel » en psychopathologie. Cette catégorie, le réel, désigne le reste à jamais insaisissable et informulable de la pensée4. La définition que Victor Hugo donne de l’inconnu possède le mérite de suggérer que peut exister dans la réalité une force psychique qui dépasse de loin la seule dimension imaginaire, une force qui puise ses fondements dans le symbolique, dans un savoir inconscient, façonné par l’existence d’ombres provenant de la part d’inconnu en soi-même. C’est justement cette force qui donne forme aux monstres de nos nuits.

Cette propriété de mise en forme de l’inconnu, de « pousse à la forme », Roger Caillois l’avait également isolée dans son essai sur l’imaginaire5. Il la qualifie d’expression d’un au-delà de la représentation, de figuration de ce qui n’a jamais été vu ou connu, ou bien encore de tentative d’anticipation de la forme dite « chose » parce qu’elle est difficilement identifiable et qu’elle échappe à la nomination. Sans analyse, les contenus de pensée inconscients provoquent de l’angoisse parce qu’ils suggèrent des liens puissants entre insaisissable, perte et jouissance ; des liens qui, selon la structure psychique du sujet, produisent des motifs d’inquiétudes et d’inconnus dont on trouve trace dans l’esthétique des monstres et fantômes.

Précisons ici que les monstres sont avant tout des êtres formels donnant à voir des étrangetés subies par le corps, tandis que les fantômes, par contraste, concernent l’esprit et effacent la forme. Ces maniements formels témoignent tous deux de ce qui nous surprend, de ce que nous peinons à intégrer à nos réalités, à nos expériences, ce que nous appelons traumatismes.

  • Les monstres, des figurations de l’impensable

Esthétiquement, le monstre est créé à partir de trois traitements formels : la métamorphose, l’altération avec ajout ou amputation d’éléments corporels et la déformation.

Ce faisant, le monstre appartient à une catégorie de l’esthétique originale, car il fait le lien entre la forme imaginée et le biologique, confrontant les créatures à la réalité. C’est pourquoi les créatures monstrueuses permettent de rendre compte à la fois de l’inadéquation de l’image dans le miroir et de l’inadéquation de la représentation de la forme corporelle au regard du savoir acquis par l’observation. Cette inadéquation est généralement une formalisation de la pulsion de mort, car que ce soit dans nos rêves, dans l’histoire de la peinture, dans les récits mythologiques, l’apparition du monstre permet de formaliser ce qui n’a pas d’explication logique afin de proposer une forme au non-familier et au surnaturel. En usant du hors-norme et donc du singulier, le monstre formalise ce qui est inhumain et donc, par contraste, définit l’humain6. Il permet de préciser la catégorie logique du général. Nous avons à cet égard avancé l’idée que c’est parce que le signifiant « monstre » est un tenant lieu du représentant de la représentation qu’il est toujours singulier et original pour celui qui le crée et le définit à lui-même7.

La nuit, en accueillant nos rêves, ouvre un espace à tous les possibles, un espace qui devient angoissant parce qu’il met en images des motifs sans réponse comme notre origine, la jouissance et la mort. Les images et les formes données à nos inconnus sont donc des illustrations des productions nées de l’absence de mots, de vécus traumatiques, de confrontation à l’insu.

Remarquons que de tout temps, imaginer l’inconnu a été une préoccupation des lettrés et hommes de science, qui s’exprima dans l’art avec plus ou moins de succès. En témoignent, par exemple, les bêtes de la terre et de la mer, lion et dragon à sept têtes et huit cornes, dans le texte de l’Apocalypse de saint Jean, miroirs esthétiques des angoisses et symboles des inquiétudes des premiers chrétiens. Tel l’était également le Léviathan dans les récits apocryphes du livre de Baruch, horrible monstre marin surgit lors du cinquième jour de la Création en même temps que Béhémoth, créature gigantesque régnant sur les terres.

Le médiéviste Jean Céard remarque que « le Moyen Âge n’a jamais réussi à définir un vocabulaire de ces choses que les Grecs nommaient paradoxales »8. Ces choses sont l’écho formel dont on peut observer la diversité sur les tuffeaux sculptés des monuments religieux et royaux. Ce n’est qu’à la Renaissance que certaines critiques seront émises quant au flou et à la fantaisie des représentations de monstres. Pierre Belon, scientifique du xvie siècle, reprochera ainsi à Ambroise Paré, chirurgien auteur d’un recueil intitulé Des monstres et prodiges9, et à André Thevet, religieux et grand voyageur, auteur d’une Cosmographie universelle (1575), leur manque d’objectivité. « D’un auteur à l’autre, le nombre de ces races augmente ou décroît ; leurs noms subissent les plus surprenantes modifications, leurs traits particuliers se séparent, se combinent, se transforment à plaisir. De telles libertés ont des raisons évidentes : l’Antiquité, d’abord, n’a pas transmis une liste unique, ensuite l’incertitude des traditions manuscrites, parfois les pièges des abréviations paléographiques ont pu rendre certains noms méconnaissables, enfin l’interprétation trop libre de certains termes grecs, à une époque où la connaissance de cette langue est très déficiente, a pu suffire à faire naître de nouvelles races10. »

De fait, aux xiie, xiiie et xive siècles, seuls les récits des voyageurs et des commerçants servaient de supports à l’élaboration de la connaissance. La volonté de surprendre était telle que certains n’hésitaient pas à utiliser leur propre imaginaire pour créer des compositions originales, remplies de monstres et autres créatures extraordinaires, destinées à captiver le non-voyageur, mais également à traduire la surprise de celui qui, témoin oculaire de tant de nouveautés, ne pouvait en croire ses yeux.

Comme le souligne Jurgis Baltrušaitis, il semble à la lecture des récits des explorateurs que les créatures décrites étaient d’autant plus extraordinaires que l’était la portée du souvenir sur le narrateur : « La mappa mundi, imprégnée de conventions et de structures fabuleuses, est, avant tout, une géographie des fables qu’elle amoncelle sur toute son étendue. Les merveilles et les curiosités du monde en constituent le principal objet11. » « La faune, les monstres de la terre et de la mer sont, eux aussi, abondamment représentés. Les peuples anormaux de Solin et de Pline (Blemmyes, moniculi, hermaphrodites...) s’alignent dans une bande étroite longeant l’Afrique et l’Asie, du côté de l’Océan, comme sur la marge d’un manuscrit12. »

Ce modèle de représentation du monde lié en partie à l’ouverture du Moyen Âge aux mondes islamiques et orientaux était donc fort riche13. Les liens, pour la plupart commerciaux, permirent nombre d’échanges qui influencèrent les représentations de l’inconnu, et ce, à partir du xiie siècle, dans toute l’Europe occidentale. En utilisant et en exploitant les formes nouvelles découvertes lors de ces voyages, les Européens rapportèrent de fait de nombreux monstres, dragons, licornes, cynocéphales (hommes à tête de chien), sciapodes (hommes à une seule jambe), dont certains nous sont devenus familiers.

La prise de conscience de la distorsion subie par l’objet d’étude viendra remettre en cause les connaissances acquises à cette période et jeter le doute sur toutes les tentatives précédentes de représentation du monde. Ces critiques concernant le pouvoir sans limite de l’imagination seront par la suite reformulées par Descartes et lui serviront à construire sa métaphysique14. S’endormir sur des balivernes n’était en effet pas du goût des philosophes et scientifiques du xviie siècle, qui, au contraire de leurs aînés, vont faire preuve d’une rigueur et d’une logique naturaliste, créant la tératologie, science répertoriant les anomalies du vivant pour les classer par catégorie15.

  • Conclusion

La nuit, espace-temps de l’oubli de soi de la conscience, offre un espace qui n’a rien à voir avec la science et la raison. L’accueil de la surprise, de ce qui ne va pas de soi, est souvent synonyme de ce qui n’est pas clairement identifiable, de ce qui angoisse. Si les enfants font parfois de mauvais rêves dans lesquels des formes menaçantes les brutalisent, faisant entendre leurs contradictions pulsionnelles, la formalisation de ces angoisses sous forme de monstres et de créatures menaçantes en est une expression bien naturelle. Dans l’histoire des idées, nous avons illustré pourquoi le terme « monstre » était utilisé pour décrire ce qui n’avait pas de logique ou de correspondance avec le connu. Aujourd’hui encore, lorsque des scientifiques sont surpris par ce qu’ils découvrent, tels les astrophysiciens ou mathématiciens, la nomination de la forme inconnue est désignée par cette terminologie16.


1Eau-forte n° 43 dans la série des quatre-vingts gravures dites Les Caprices, publiées en 1799 : El sueño de la razón produce monstruos.

2S. Freud, L’Inquiétante étrangeté, 1919

3V. Hugo, Les Travailleurs de la mer [1866], in Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont, vol. iii, 1985, p. 278.

4J. Lacan, L’Éthique de la psychanalyse, séminaire vii, Paris, Le Seuil, 1986, p. 85.

5R. Caillois, La Pieuvre, Paris, La Table ronde, 1973.

6V. Martin-Lavaud, « Le monstre, une altération esthétique pour penser l’humain », Topique n° 122, 2013/1, pp. 83-91.

7V. Martin-Lavaud, Le Monstre dans la vie psychique de l’enfant, Paris, Érès, 2009.

8J. Céard, La Nature et les Prodiges, Genève, Droz, 1996, p. 40.

9Ambroise Paré publie, en 1573, Des monstres tant terrestres que marins, ouvrage devenu par la suite Des monstres et prodiges, puis inclus dans l’édition des Œuvres parue en 1575, augmentée en 1579, puis en 1585. En 1582, une traduction latine paraît à Paris, qui assure le rayonnement international de l’œuvre de Paré.

10J. Céard, op. cit., p. 44.

11J. Baltrušaitis, Réveils et Prodiges, Paris, Flammarion, 1988, p. 254.

12Ibid., p. 258.

13J. Baltrušaitis, Le Moyen Âge fantastique, Paris, Flammarion, 1981.

14« C’est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique, l’astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées, sont fort douteuses et incertaines » (Descartes, Méditations métaphysiques, Paris, Flammarion, 1979, p. 71).

15Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et son fils Isidore.

16« Les vrais “monstres” mathématiques ne naissent qu’au xxe siècle, au cours de deux révolutions successives contre Euclide. […] Ces nouvelles structures étaient considérées par les mathématiciens de l’époque comme “pathologiques”, comme des “monstres” apparentés à la peinture cubiste et à la musique atonale qui bouleversaient les canons du goût artistique vers la même époque. Les mathématiciens qui créèrent ces monstres les considéraient comme importants parce qu’ils démontraient que le monde des mathématiques pures inclut une richesse de possibilités allant bien au-delà des structures simples qu’ils voyaient dans la nature » (B. Mandelbro, « Des monstres de Cantor et de Peano à la géométrie fractale de la nature », Penser les mathématiques, Paris, Le Seuil, 1982, pp. 231-233).

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