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Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°11 | Cultures militaires, culture du militaire

John Christopher Barry

États-Unis : fièvre obsidioniale et agressivité messianique

« Nos frontières aujourd’hui sont sur tous les continents. »

John F. Kennedy, 1960

En ces temps de crise du modèle politique et économique américain, il peut sembler hardi de définir la culture stratégique des États-Unis comme si elle était encore un facteur pérenne et invariable qui continuerait à déterminer les attitudes et les comportements politico-militaires. En pleine déroute financière, et face à une défaite stratégique majeure en Irak et probable en Afghanistan, l’Amérique, pays pragmatique par excellence, a le privilège des nations puissantes de pouvoir faire volte-face et bouleverser sa culture stratégique afin de mieux servir ses intérêts. Il serait donc imprudent d’exagérer la résistance d’une élite dirigeante à remodeler sa culture stratégique face à des événements traumatiques et à des défaites. Il suffit, pour en avoir la preuve, de constater comment le dogme idolâtré du marché autorégulateur qui a dominé la politique américaine pendant trente ans a été remisé en quelques semaines sur l’étagère des croyances périmées.

La notion de culture stratégique privilégie souvent une vision idéalisée des sociétés perçues comme stables, homogènes et exemptes de conflits internes. Une sorte d’« essentialisme »1 où l’identité stratégique d’une société possède nécessairement une série de caractéristiques tangibles et immuables qui déterminent définitivement sa nature et la différencient clairement d’autres identités stratégiques. Mais, pour être opératoire, cette notion ne peut se permettre d’occulter l’hétérogénéité des sociétés ainsi que les intérêts contradictoires du champ social et politique qui les traversent. Car, sans ce souci d’intégrer la culture stratégique dans un tout social complexe et conflictuel, l’approche « culturaliste » ne serait alors qu’un simple récit de valeurs, flottant au-dessus de la société, agissant comme un deus ex machina sur les pensées et les agissements de ses acteurs. Elle trouverait vite ses limites.

Prenons l’exemple de la décision américaine d’envahir l’Irak en 2003 avec des boots on the ground (« troupes au sol »). Une décision politique qui rompt avec le trait jusque-là dominant de la culture stratégique américaine : la faveur donnée à la punition à distance avec des systèmes d’armes stand-off aérosatellitaires. L’approche culturaliste peut en effet apporter un éclairage sur la manière dont les dirigeants américains envisagent les opérations militaires et le pourquoi de leurs illusions d’une victoire facile qui a précipité leur défaite. Mais la décision politique d’envahir l’Irak dépasse le simple paradigme culturel et nous engage aussi à analyser les intérêts qu’elle sert et dessert, les enjeux de la politique intérieure américaine, les clivages de la classe dirigeante, la contre-révolution conservatrice, les difficultés économiques, un capitalisme devenu prédateur et militarisé…

Et pourtant, comment nier qu’il y a bien un American way of war, tout comme il y a un American way of life ? Une tendance lourde que j’ai analysée dans mon article « Vaincre l’ennemi ou le détruire ? Aspects religieux du nouveau credo du soldat américain » (Inflexions n° 9), dans lequel je décris le singulier rapport américain à la violence comme un rapport vertueux qui transforme la guerre en châtiment : « Dans le fond, la vision américaine de la guerre est celle d’un combat moral dont la seule issue acceptable est la destruction de l’ennemi ou sa capitulation sans conditions dans une bataille décisive, tel le jugement dernier. En langage profane, cette approche militaire américaine est de type policier et non militaro-politique. On arrête et on punit le criminel, il n’y a pas d’exception à l’application de la loi. Tout compromis avec les contrevenants, qu’ils soient insurgés, États voyous, terroristes, serait une défaite. L’approche américaine est de l’ordre de l’expédition punitive et destructrice, alors que la guerre est de l’ordre de la négociation politique, c’est-à-dire de la politique par d’autres moyens. »

  • La culture stratégique comme discours de légitimation

La notion de culture stratégique est un concept fuyant et difficile à cerner. Deux dangers le guettent. Ou il est trop extensif au point qu’il englobe tout, comme une sorte d’éther contextuel, et devient sans valeur efficiente. Ou, au contraire, il est trop restreint, réifiant la culture en facteur causal autonome censé déterminer les comportements, comme si le comportement n’était pas également constitutif de la culture. Un dualisme intenable.

Bien que je ne partage pas son approche scientiste, j’utiliserai la définition du concept de culture stratégique proposée par Alastair Johnston : « Un système intégré de symboles (par exemple, des structures argumentatives, des langues, des analogies, des métaphores) qui interviennent pour établir de grandes orientations stratégiques durables, en formulant des concepts autour du rôle et de l’efficacité de la force militaire dans les affaires politiques interétatiques, et donnant à ces concepts une aura de vérité purement factuelle de telle sorte que les préférences stratégiques paraissent exceptionnellement réalistes et efficaces2. »

Avant d’être un concept explicatif des comportements militaro-politiques, la culture stratégique, par l’intermédiaire d’« un système intégré de symboles », est d’abord un discours. Mais c’est un discours avec une visée. Comme l’a pertinemment souligné Robert Cox, « toute théorie [ou discours] est toujours pour quelqu’un et pour quelque chose ». Et cette visée est d’être un argumentaire réaliste et efficace afin d’affirmer des orientations stratégiques durables. En d’autres mots, c’est un discours de légitimation de « préférences stratégiques ».

Je me propose d’analyser une des métaphores dont a été friand Donald Rumsfeld, l’ancien secrétaire à la Défense (2001-2006), pour illustrer la politique des États-Unis dans ce domaine. Lors d’une conférence qu’il donna à la National Defense University en 2002, il utilisa une analogie avec les cambriolages afin d’expliquer le changement de paradigme d’une politique de défense définie par la menace du temps de l’Union soviétique (threat based strategy) à une politique capacitaire (capacities based strategy) post-guerre froide axée sur les vulnérabilités. « C’est comme avoir affaire avec les cambrioleurs. Vous ne pouvez pas savoir qui veut entrer par effraction chez vous, ou quand ils essayeront, mais vous savez qu’ils essayeront. Vous savez qu’ils tenteront de forcer votre serrure, et que vous avez besoin d’un bon et solide verrou sur votre porte d’entrée. Vous savez qu’ils pourraient essayer d’entrer par une fenêtre, et que vous avez besoin d’un bon système d’alarme. Vous savez qu’il est préférable de les arrêter avant qu’ils ne pénètrent chez vous, et que vous avez besoin d’une force de police qui patrouille le quartier et d’interdire la présence des méchants dans les rues. Il en va de même pour notre défense nationale. Au lieu de composer nos forces armées selon des plans de guerre pour lutter contre tel ou tel pays, nous avons besoin d’examiner nos vulnérabilités, […] puis de façonner nos forces armées en conséquence pour prévenir et vaincre les menaces3. »

Comment contredire ce sens commun qui prône la mise en place de mesures raisonnables pour protéger les biens et les personnes ? Quoi de plus légitime ? Ces mesures s’imposent comme « exceptionnellement réalistes et efficaces », ainsi que le caractérisera Johnston pour décrire un discours stratégique dominant. Comme le soulignent Peter Berger et Thomas Luckmann, la « légitimation explique l’ordre institutionnel en imputant une validité cognitive aux politiques suivies et justifie l’ordre institutionnel en donnant une dignité normative à ses impératifs pratiques. […] La légitimation a tout à la fois un élément cognitif et normatif. Elle explique ce qu’il faut ou ne faut pas faire, mais avant tout pourquoi il en est ainsi »4. En lui donnant cette aura de vérité, comme l’a bien caractérisé Johnston dans sa définition de la culture stratégique, Rumsfeld valide et légitime le paradigme stratégique américain et le projet politique qu’il sert.

Il s’agira de décrypter les présupposés de l’analogie faite par Rumsfeld entre la sécurité urbaine et la politique de défense du pays. Et de démêler sens commun et bon sens afin de déconstruire ce « réalisme efficace » dont il se targue pour légitimer la politique en place. Le sens commun doit être entendu comme la pensée unique, ou idéologie dominante, qui s’impose comme un prêt-à-penser incontestable, à la différence du bon sens qui se distingue par son caractère rationnel et non sophistique.

  • De la peur à l’analogie

Reprenons la démarche de Rumsfeld dans le détail. Il commence par décrire l’expérience commune des habitants des grandes villes américaines, la violence et l’angoisse qu’elles suscitent, la peur du désordre. Nous ne serions pas entourés de voisins mais d’étrangers menaçants, sans identités propres. La figure du cambrioleur violant l’espace privé incarne toutes ces menaces. Cette vie urbaine que Rumsfeld met en scène s’apparente au bellum omnium contra omnes (« la guerre de tous contre tous ») de Hobbes, que nombre d’Américains vivent de façon obsédante. L’efficacité du propos se fonde sur ce point de départ : l’individu isolé / atomisé de la société libérale soumis à toutes les menaces et à toutes les peurs5.

Pour renforcer son argument, Rumsfeld s’appuie ensuite sur une vérité quasi ontologique : la phobie du contact avec l’étranger. Au seuil de notre espace intime. Celui de nos foyers. « Il n’est rien que l’homme redoute davantage que le contact de l’inconnu. […] Partout l’homme esquive le contact insolite. La nuit, […] l’effroi d’un contact inattendu peut s’intensifier en panique. […] Toutes les distances que les hommes ont créées autour d’eux sont dictées par cette phobie du contact. On se verrouille dans des maisons où personne ne peut entrer, il n’est qu’en elles que l’on se sente à peu près en sécurité6. »

Première mesure évidente : renforcer les points d’entrée de sa maison, cadenas, serrures, portes, fenêtres. Mais ces protections ont leurs limites. Elles n’empêchent ni les tentatives d’effractions ni le risque toujours présent que certaines aboutissent. La vulnérabilité de notre espace intime persiste. La proximité avec la menace est palpable. Quoi de plus évident et de plus justifié que le souhait d’élargir le périmètre de sécurité au voisinage grâce à des patrouilles dans les rues afin d’arrêter l’intrus bien avant qu’il puisse violer notre espace privé ? La légitimité de ces mesures prônées par Rumsfeld se nourrit d’une tradition ancienne chez le citoyen américain : l’autodéfense et la surveillance du voisinage, avalisé par le droit constitutionnel de porter des armes et par le caractère sacré du désir d’être en sécurité chez soi (2e et 4e amendements).

Parvenu à ce point de sa conférence, Rumsfeld, après avoir ferré l’auditeur avec des arguments « réalistes et efficaces », passe sans crier gare à une autre réalité. De la rue qu’il faut pacifier, il glisse à la sécurité du pays. Il procède ainsi à une projection à l’échelle du monde de la violence et de la ségrégation urbaine, assimilant la sécurité des villes américaines à la défense du pays, également menacé.

La peur urbaine rejoint ainsi la peur suscitée par les ennemis des États-Unis et les désordres du monde. Et bien que sans rival stratégique depuis la chute du communisme soviétique, l’Amérique se sent vulnérable. Du fait de son statut d’hyperpuissance unique et globale, elle estime focaliser sur elle toutes les menaces du monde. « Malgré nos avantages stratégiques, nous sommes vulnérables aux défis qui vont d’attaques venant de l’extérieur aux menaces indirectes constituées par les agressions et les effets dangereux de l’instabilité. Certains ennemis chercheront à terroriser notre population et à détruire notre mode de vie, d’autres essaieront […] de limiter notre liberté d’action dans le monde […] et de dominer des régions clés7. »

L’imagination fondée sur la peur permet de donner de la vraisemblance à l’analogie faite par Rumsfeld entre la maison assiégée et la défense du pays. Ce qui fait lien entre les deux réalités, les deux échelles, c’est la peur qui télescope, par l’imagination, deux réalités distinctes, deux menaces à l’étiologie différente. La peur quotidienne du milieu urbain ressemble à l’image du pays menacé par des forces extérieures.

Parce que nous imaginons qu’une chose ressemble à une autre, nous attribuons à ces deux réalités distinctes les mêmes causes et les mêmes réponses nécessaires8. L’imagination, nourrie par la peur, est la médiation qui permet de faire passer l’analogie, c’est-à-dire le passage d’une réalité à une autre, et à les considérer comme semblables en nature, tout juste différentes en échelle.

En assimilant les ennemis des États-Unis à des cambrioleurs, Rumsfeld brouille aussi une différence essentielle entre la violence policière et la violence guerrière. À considérer l’adversaire comme un délinquant, on s’interdit de le considérer comme un sujet politique avec qui, un jour, on fera la paix. Il n’y a pas de reconnaissance d’un sujet collectif avec qui l’on interagit ; il existe seulement des groupes d’individus malfaisants qu’il faut éliminer. À défaut de penser l’adversaire comme un sujet politique, on s’« enfonce dans l’empirisme tactique et la pure destruction »9. On réprime, on détruit, on élimine les méchants. La finalité politique de la guerre, la paix, se transforme en simple face-à-face entre sauvagerie et civilisation.

La peur est un facteur de légitimation très puissant dont Rumsfeld ne se prive pas pour justifier sa politique. Le citoyen terrifié n’est pas très différent de l’enfant de Hobbes qui « doit obéir à celui qui préserve sa vie : en effet, cette préservation étant la fin en vue de laquelle on s’assujettit à autrui, tout homme est censé promettre obéissance à celui qui a le pouvoir de le sauver ou de le perdre ».

  • D’une patrouille de quartier à une garnison planétaire

« L’Amérique est une nation en guerre. […] Ce n’est pas un simple état d’urgence ou une crise passagère. C’est notre nouvelle réalité, […] un avenir de conflits incessants, de combats quotidiens, […] où la paix sera désormais l’exception. » Ainsi s’exprime en 2004 le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Schoomaker, pour décrire cette nouvelle réalité de guerre permanente sans ennemi désigné à laquelle doit désormais faire face l’Amérique10. Pour lui et pour les autorités politiques de Washington, la survie des valeurs et des fondements de l’Amérique est en jeu. « Les menaces sont devenues protéiformes et la guerre menée à distance insuffisante. […] Contre certains ennemis, réseaux terroristes, États voyous ou mouvements insurrectionnels, la dissuasion n’a plus prise. Le combat doit être désormais engagé chez l’ennemi, car la simple punition exercée à distance ne suffit pas. Avec ces adversaires, la seule façon d’assurer la victoire est de mettre des troupes au sol, de s’imposer sur son territoire et de les détruire11. »

Comme pour son foyer qu’il faut protéger en patrouillant les rues, l’Amérique doit sans cesse élargir son périmètre de sécurité mais à l’échelle du globe. Les limites du territoire n’offrant plus les frontières nécessaires pour assurer la sécurité du pays, le monde entier devient la première ligne de défense de celui-ci12. Déployées dans sept cent soixante et une bases militaires comme des enclaves souveraines vivant en autarcie dans cent trente pays, les troupes américaines renouent avec le mythe de la conquête de l’Ouest. « Ces forces doivent être prêtes, avec les plus aiguisés des savoir-faire militaires. […] Elles sont la cavalerie de la nouvelle frontière américaine13. »

Ce périmètre de sécurité, vite identifié comme une nouvelle frontière, renvoie à l’un des mythes fondateur des États-Unis où la liberté est identifiée à l’open frontier qu’il faut sans cesse repousser mais aussi défendre. « La frontière est la crête de la vague, le point de rencontre entre la sauvagerie et la civilisation14. » Et face à des « adversaires qui cherchent par tous les moyens à nous détruire15 », seule une capacité militaire susceptible de répondre à tous les cas de figures – de la guerre conventionnelle à la lutte antiterroriste et contre-insurrectionnelle – peut assurer cet enjeu existentiel, sécuritaire. « Pour gagner cette guerre, nous devons fusionner tous nos moyens de puissance pour mener une campagne déterminée et acharnée pour vaincre les ennemis qui défient notre mode de vie16. »

Le budget militaire américain représente dorénavant à lui seul plus de la moitié des dépenses militaires dans le monde. Il est six fois supérieur à celui de la Russie. Les investissements réalisés dans ce domaine par les États voyous le plus souvent cités (Cuba, Iran, Libye, Corée-du-Nord, Soudan, Syrie), additionnés à ceux de la Russie et de la Chine, équivalent seulement à 34 % des dépenses américaines. Aucune puissance ne peut rivaliser avec les États-Unis, encore moins représenter une menace. Après la disparition de l’Union soviétique, il est difficile de parler de la rationalité militaire de tels budgets.

« Nous allons vous faire la pire chose qu’il soit. Nous allons vous débarrasser de votre ennemi », dira en 1991 Georgi Arbatov, ancien conseiller de Gorbatchev, après la chute du régime soviétique. Comment, en effet, construire une légitimité politique intérieure pour un tel budget s’il n’existe plus d’ennemi stratégique crédible ? Le communisme était parfait. C’était un adversaire à prétention universelle et mondiale. Mais avec la disparition de l’Empire soviétique en 1989, le complexe militaro-industriel fut obligé de se construire une nouvelle menace, une nouvelle légitimité. Pour Colin Powell, alors chef d’état-major des armées (1989-1993), la situation était embarrassante pour qui voulait justifier les crédits militaires auprès du Congrès. « Je suis à cours de démons, je suis à cours de méchants17. » C’est là que le changement en faveur d’une politique capacitaire plutôt que définie par la menace prend tout son sens.

Dès 1990, les prémices d’une nouvelle politique furent posées pour convaincre le Congrès de reconduire les budgets de la guerre froide : les besoins militaires ne seraient plus déterminés par les menaces connues, disparition de l’Union soviétique oblige, mais par une nouvelle variété de défis virtuels, identifiés ou non.

La vertu de ce changement de paradigme, qui trouvera sa formulation la plus aboutie dans le Quadrennial Defense Review Report (qdr) de 2001, est que la recension des vulnérabilités n’a pas de limite et permet une spirale sans fin des dépenses militaires. Avec le danger d’ouvrir la voie à un delirium paranoïaque élaborant nombre de scénarios sur les vulnérabilités et une recherche sans fin des capacités pour y faire face. « Nous savons qu’il y a des choses que nous ne savons pas. Mais il y a aussi des inconnues inconnues, c’est-à-dire des choses inconnues que nous ne savons pas que nous ne savons pas »18 dira Rumsfeld pour justifier ce qui peut paraître comme une fuite en avant capacitaire. Mais étant donné le bouleversement de l’horizon stratégique post-guerre froide, il faut, selon lui, être réaliste et prêt à toutes les éventualités, même les plus étonnantes : « Le défi dans ce nouveau siècle est difficile, défendre notre nation contre l’inconnu, l’incertain, l’invisible et l’inattendu. Cela peut sembler a priori une mission impossible. Mais pour l’accomplir, nous devons mettre de côté les vieux modes de pensée et de planification confortables […] afin que nous puissions préparer nos forces pour dissuader et vaincre les adversaires qui n’ont pas encore apparu pour nous défier19. »

Comme le soulignera Anthony Cordesman, mieux vaut en effet, par réalisme, étant donné le taux d’échec de la futurologie, anticiper toutes les possibilités en passant de la politique de défense fondée sur la menace au modèle capacitaire, de threat-based à la capabilities based policy, en vertu du « principe de précaution ». En fait, il lâche le véritable enjeu quelques lignes plus loin. « La capabilities based policy, malgré son coût, est nécessaire si les États-Unis veulent garder leur rôle de grande puissance20. » Newt Gingrich, président de la Chambre des représentants de 1995 à 1999, sera plus explicite encore : « On n’a pas besoin d’un tel budget de la défense pour protéger les États-Unis, on a besoin d’un tel budget de la défense pour mener le monde. » Dans sa traduction plus technique, cette domination globale sera affirmée par la politique du full spectrum dominance, une dominance totale, dans tous les domaines, l’espace, la mer, la terre, l’air, et l’information21.

Le capability based assessment masque à peine une ambition de domination mondiale sous un habillage de réalisme et de précaution concernant un avenir incertain et difficile à prévoir. Et par une ironie de l’histoire, les États-Unis, qui hier dénonçaient l’Union soviétique comme empire aspirant à la domination mondiale (le fameux complot international communiste), défendent aujourd’hui un droit d’intervention militaire à l’échelle de l’univers.

  • Puissance et accumulation

Comme Chalmers Johnson, on pourrait dire que, bien que les États-Unis n’aient jamais été un empire colonial – à l’exception de la conquête du continent nord-américain –, leur réseau de bases militaires enclavées en territoire étranger sous souveraineté américaine représente bel et bien un empire d’une nouvelle espèce, un « empire de bases » à l’échelle du globe22.

Cette expansion, qui ne semble dictée que par la seule logique d’une accumulation de puissance pour la puissance, doit être comprise comme la dimension nécessaire d’une économie politique des États-Unis qui produit et reproduit, sur un mode toujours plus élargi, ordre et désordre. On pourrait résumer l’histoire de l’Empire américain en trois phases ; d’abord continentale, ensuite off-shore (Caraïbes et Philippines) et, finalement, après sa victoire en 1945 contre les puissances de l’Axe, un empire informel d’États-clients et un empire de bases.

La stratégie nationale des États-Unis ne peut être comprise que comme la résultante de considérations contradictoires externes et internes, car ce pays est le gardien tout à la fois d’un système capitaliste mondial et de ses intérêts propres qui répondent à leur tour à des contradictions internes à la société. Hannah Arendt, s’appuyant sur Hobbes, éclaire ce lien indissoluble entre puissance et accumulation dans une société capitaliste : « L’insistance de Hobbes à faire du pouvoir le moteur de toutes choses humaines […] découlait de la proposition théoriquement irréfutable selon laquelle une accumulation indéfinie de biens doit s’appuyer sur une accumulation indéfinie de pouvoir. Le processus illimité d’accumulation du capital a besoin de la structure politique d’« un Pouvoir illimité », si illimité qu’il peut protéger la propriété croissante en augmentant sans cesse sa puissance23. »

Thomas Friedman, éditorialiste néolibéral influent du New York Times, exprimait déjà en 1999, sous la présidence de Bill Clinton, les dessous armés de cette globalisation marchande à l’échelle du monde : « La main invisible du marché ne peut opérer sans le poing caché – McDonald ne peut pas prospérer sans McDonnell, le constructeur du F-15. Et le poing caché qui assure la sécurité du monde pour la Silicon Valley s’appelle l’armée des États-Unis, l’us Air Force, l’us Navy et son corps des Marines24. » Le doux commerce de Montesquieu cher aux néolibéraux vole en éclat. « Le commerce guérit des préjugés destructeurs. […] Partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. […] L’effet naturel du commerce est de porter à la paix25. »

L’ancien colonel américain Ralph Peters, penseur stratégique écouté dans les classes dirigeantes, ne s’embarrassera guère de périphrase pour expliciter ce lien entre économie et violence : « Le rôle de facto des forces armées américaines sera de maintenir le monde comme un lieu sûr pour notre économie et un espace ouvert à nos assauts culturels. Pour parvenir à ces fins, nous ferons un nombre considérable de massacres. Nous sommes en train de construire un système militaire fondé sur l’information pour exécuter ces tueries26. »

  • La nation indispensable ?

Pour Madeleine Albright, secrétaire d’État de Bill Clinton, l’exceptionnalisme américain légitime le recours à la force : « Si nous devons employer la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique. Nous sommes la nation indispensable. Tête haute, nous voyons plus loin », déclara-t-elle sur nbc tv le 19 février 1998 pour justifier les tirs de missiles sur l’Irak.

Depuis l’effondrement de l’Empire soviétique, le monde bipolaire bien policé – sauf sur les marges – de la dissuasion nucléaire s’efface au profit d’un monde unipolaire menacé de balkanisation, d’« États faillis » (failed states), d’États voyous et de réseaux terroristes. Que ce soit pour des réalistes comme Zbigniew Brzezinski ou pour des néoconservateurs tels Robert Kagan, il échoit désormais aux États-Unis de garantir la stabilité et la sécurité du monde. L’exceptionnalisme américain et sa capacité militaire lui donnent ce privilège et cette obligation morale : « La puissance de l’Amérique, qui lui sert à affirmer d’une façon dominante la souveraineté de la nation, est aujourd’hui l’ultime garant de la stabilité internationale. […] Il n’y a donc aucune autre option réaliste à l’hégémonie américaine et à son rôle comme composante indispensable de la sécurité mondiale27. »

Le choix devient simple : hégémonie américaine ou chaos. Et, se démarquant peu de la rhétorique wilsonienne musclée des néoconservateurs de l’administration Bush, Brzezinski attribue lui aussi une légitimité morale à cette domination militaire sur le monde. « Investie d’un rôle unique dans la sécurité internationale, dotée d’une extraordinaire omniprésence mondiale, l’Amérique est en droit de bénéficier d’un niveau de sécurité supérieur à celui de tous les autres pays. Les forces dont elle dispose doivent pouvoir être déployées partout dans le monde28. »

Rendons hommage cependant à l’honnêteté de Brzezinski qui reconnaît que l’Amérique est aussi une force déstabilisatrice, car son action dans le monde transforme les sociétés et sape leur souveraineté. C’est une « société qui transforme le monde, révolutionnaire même dans son impact subversif sur les relations internationales fondées sur la souveraineté des nations »29. L’activisme et l’interventionnisme militaire des États-Unis deviennent pour lui d’autant plus nécessaires que ceux-ci doivent tenir le rôle de pivot de la stabilité mondiale. La contradiction est patente. Nous ne sommes pas loin du pompier-pyromane qui plaide l’indulgence parce qu’il éteint les incendies qu’il a provoqués.

  • Gardien de la liberté ou guerrier de l’empire ?

« Je suis le gardien [tuteur] de la liberté et de la manière de vivre américaine » (« I am a guardian of freedom and the American way of life »). Ces mots, qui concluent le credo du soldat américain (2003), contiennent toutes les ambiguïtés du projet, son messianisme universel et son particularisme. Le soldat américain est-il l’ange gardien de la liberté dans le monde, ou seulement de celle de l’Amérique, ou les deux à la fois ? Cela pose une nouvelle question. Est-il appelé à défendre un American way of life à portée universelle ou, au contraire, exclusive, qui présuppose le maintien d’une domination militaire à l’échelle mondiale ?

L’emploi du mot guardian (« gardien ») dans ce credo introduit une nuance importante sur l’universalité dans l’exercice de cette liberté. En effet, ce terme a deux significations en anglais, celui de gardien, mais aussi, dans un sens plus juridique, celui de tuteur qui a la charge d’un enfant orphelin ou d’une personne incapable de gérer ses affaires. Le guerrier-soldat américain serait-il alors le tuteur d’un monde incapable de gérer ses affaires ? En privilégiant le mot de tuteur sur celui de défenseur, le credo pose une dichotomie inégalitaire entre l’Amérique et le reste du monde. Si on retourne aux origines de la nation américaine, cette inégalité proclamée fut d’abord morale et politique, avant d’être économique et militaire. En effet, être le tuteur de la liberté renvoie à cette conception de la divine élection de l’Amérique comme nouvelle Jérusalem, qu’il faut à la fois protéger et étendre au reste du monde. Cette double finalité, défendre la valeur universelle de la liberté et défendre le particularisme de l’American way of life, remonte aux origines mêmes de la nation américaine. Et défendre l’American way of life, c’est défendre l’économie politique qui la sous-tend, à l’échelle du monde : « Étant donné la nature globale de nos intérêts et obligations, les États-Unis doivent maintenir leur présence extérieure et leur capacité rapide de projection de leurs forces dans le monde entier pour assurer leur full spectrum dominance [c’est-à-dire une domination totale terre, air, mer et espace]30. » Le président élu Barack Obama, lors d’une présentation solennelle à la presse de son cabinet le 3 décembre 2008, dira la même chose : « Pour garantir la prospérité chez nous et la paix à l’étranger, nous partageons tous cette conviction que nous devons conserver la plus puissante armée sur la planète. »

Cette mission du soldat-guerrier projetable à l’échelle du monde, au nom de la liberté et de la défense de l’American way of life, ne fait que reproduire cette tension jamais résolue entre valeurs démocratiques et défense de l’empire, entre mission universelle et intérêts particuliers, une mission présente dès les origines de la nation américaine, et que l’on retrouve dans cette déclaration étonnante de l’un des militaires les plus médaillés de l’histoire des États-Unis, le général Smedley Butler, ancien chef du Marine Corps, en 1933 : « J’ai fait en sorte de rendre Mexico plus sûr pour les intérêts pétroliers américains en 1914. J’ai rendu Haïti et Cuba plus sûrs pour les gars de la National City Bank afin qu’ils puissent collecter leurs fonds. J’ai violé une demi-douzaine de républiques d’Amérique centrale pour le bénéfice de Wall Street. En Chine, j’ai assuré que la Standard Oil puisse vaquer à ses occupations, exploiter ses gisements sans être molestée. […] Pendant ces années, j’avais ce qu’on pourrait appeler un sacré racket. Je pense que j’aurais pu donner quelques conseils à Al Capone. Il n’opérait tout au plus son racket que dans trois districts. Moi, sur trois continents. […] Il n’y a que deux choses pour lesquelles il faut se battre. L’une est la défense de nos foyers et l’autre la défense de notre Déclaration des droits de l’homme. La guerre pour toute autre raison est tout simplement un racket. »

Cette contre-analogie du général Butler à la maison assiégée de Rumsfeld que l’on ne peut protéger qu’en partant à la conquête du monde est dans la lignée d’une autre tradition américaine exprimée par le président John Quincy Adams dans un discours fameux de 1821 : « L’Amérique ne s’aventure pas à l’étranger en quête de monstres à détruire. Elle souhaite la liberté et l’indépendance de tous ; elle n’est le champion que de la sienne propre. Elle recommandera la cause générale par le caractère soutenu de sa voix et la douce sympathie de son exemple. Elle sait bien que si jamais elle se rangeait, ne serait-ce qu’une fois, sous d’autres bannières que la sienne, fussent-elles celles de l’indépendance d’autres peuples, elle s’impliquerait sans pouvoir s’en extraire dans toutes les guerres d’intérêt et d’intrigue, d’avarice individuelle, d’envie et d’ambition, qui adopteraient les couleurs et usurperaient l’étendard de la liberté. Elle pourrait devenir le dictateur du monde. Elle ne serait plus maîtresse de son propre esprit. »

C’est sur ces deux analogies, ces deux visions du monde, celle de Rumsfeld et celle de Butler/Adams, que les États-Unis doivent choisir, pour eux-mêmes et pour nous, entre une architecture du monde comme « forteresse assiégée » qui ne génère que son contraire, de l’insécurité, et une « maison commune » impliquant des relations pacifiées par une politique de bon voisinage de peuples souverains.

Sans préjuger des changements qu’apportera l’administration du président Obama, Rumsfeld, bien qu’aujourd’hui décrié, touche du doigt avec son analogie une réalité de la culture stratégique américaine qui exprime toujours, à mon avis, le point de vue fondamental des États-Unis. Peuple élu d’une destinée manifeste, puissance insulaire projetant ses forces à l’extérieur du continent pour assurer sa sécurité et la défense de ses intérêts.

Les Américains pourront-ils s’émanciper un jour de cet autisme arrogant qu’exprimait un membre du cabinet de Bush au journaliste Ron Suskind dans le New York Times du 17 octobre 2005 (« Nous sommes un empire maintenant, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité »), considérant le monde entier comme une page blanche, sans épaisseur, sans histoire, sans autres acteurs qu’eux-mêmes et soumis à leur volontarisme bienveillant et innocent ?

Il y a une longue tradition historique américaine qui identifie sa sécurité à la domination. Mais sa volonté de domination globale est un fantasme qui a échoué. Le moment unipolaire, nourri par le rêve de la fin de l’histoire (Fukuyama) et les promesses démiurgiques de l’omnipuissance technico-militaire (rma), est terminé. Face à une crise financière sans précédent depuis 1929 et à une armée atteignant le point de rupture des effectifs sur deux théâtres d’opérations, peut-être trois (Irak, Afghanistan, Pakistan), la question « du beurre ou des canons » leur dictera par la force des choses leur rapport au monde. Les États-Unis demeureront cependant une grande puissance et leur tentation impériale continuera probablement. À l’instar des autres puissances coloniales du xxe siècle (France, Royaume-Uni, Portugal, Pays-Bas…), nous pouvons espérer que le choix entre république ou empire se fera en faveur de la première. 

1 Cette notion, désuète et datée, a été remise au goût du jour par Samuel Huntington dans son ouvrage The Clash of Civilizations, 1996, trad. Française Odile Jacob, 1997.

2 A. I. Johnston, Cultural realism : International Security, vol. 19, n°.4, 1995, p. 46.

3 Remarks as Prepared for Secretary of Defense Donald Rumsfeld, Washington DC, National Defense University, 31 janvier 2002.

4 Peter Berger, Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality, New York, Anchor Books, 1967, p. 93.

5 L’individu atomisé de la société libérale américaine sera perspicacement décrit dès le xixe siècle par Tocqueville : « Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie » (De la démocratie en Amérique, T. II, IVe partie, chapitre VI).

6 Élias Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966, p. 11.

7 National Defense Strategy, mars 2005.

8 « Par cela seul que nous imaginons qu’une chose a quelque chose de semblable à un objet qui a coutume d’affecter l’esprit de joie ou de tristesse, bien que ce en quoi la chose est semblable à l’objet ne soit pas la cause efficiente
de ces sentiments, nous aimerons cependant cette chose ou l’aurons en haine » (Spinoza, L’Éthique, IIIe partie, proposition XVI).

9 Alain Joxe, Le Débat stratégique, mars 2008.

10 « Actuellement, la lutte se déroule en Irak et en Afghanistan, mais nous serons dans la nécessité de défendre avec succès notre nation autour du globe pendant des années dans ce qui sera une guerre longue », préface du Quadrennial Defense Review Report, 6 février 2006.

11 United States Army White Paper, Concepts for the Objective Force, us Army, novembre 2002.

12 « Rebuilding America’s Defenses, Strategy, Forces and Resources for a New Century », A Report of The Project for the New American Century, septembre 2000.

13 Ibid.

14 Frederick Jackson Turner, The Significance of the Frontier, New York, Dover, 1994.

15 « Rebuilding America’s Defenses Strategy », op. cit.

16 « The Way Ahead »h, Washington dc, us Army Strategic Communications, 11 December 2003, texte repris de général Schoomaker, major Antony Vassalo, Military Review, mars-avril 2004.

17 Cité dans Carl Kaysen, Robert S. McNamara, George W. Rathjens, « Nuclear Weapons After the Cold War », Foreign Affairs, automne 1991.

18 Department of Defense News Briefing, 12 février 2002, http://www.slate.com/id/2081042/

19 Remarks as Prepared for Secretary of Defense Donald Rumsfeld, op. cit.

20 Anthony Cordesman, « Evolving Threats in the Middle East. Their Implications for US Defense Planning », CSIS, 28 septembre 2005.

21 Joint Vision 2020, Chairman of the Joint Chiefs of Staff : Government Printing Office, juin 2000.

22 Chalmers Johnson, The Sorrows of Empire, New York, Metropolitan Books, 2003.

23 Hannah Arendt, L’Impérialisme, Paris, Fayard, 1982.

24 Thomas Friedman, « Manifesto for a Fast World », New York Times Magazine, 28 mars 1999.

25 Montesquieu, L’Esprit des lois, livre XX.

26 Colonel Ralph Peters, « Constant Conflict », Parameters, été 1997.

27 Zbigniew Brzezinski, The Choice. Global Domination or Global Leadership, New York, Basic Books, 2004.

28 Ibid.

29 Ibid.

30 Joint vision 2020, Joint Chief of Staffs, Office of Primary Responsibility. Director for Strategic Plans and Policy, J5 ; Strategy Division, Published by us Government Printing Office, Washington dc, Juin 2000.

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