Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°11 | Cultures militaires, culture du militaire

Jean-Marc de Giuli

Des cultures stratégiques

Le sens commun ne s’embarrasse point d’études et d’analyses fouillées. S’agissant des armées et des soldats, il n’est pas en manque d’idées reçues qui traduisent souvent une vision simpliste et caricaturale, née du mythe, de la propagande et des vicissitudes d’une histoire souvent tragique, voulue glorieuse ou héroïque, parfois refoulée car honteuse. Ainsi, pour un Français, le soldat allemand serait brutal et efficace, l’anglais cynique et tenace, l’américain soucieux de son confort et organisé, l’italien humain et peu fiable, l’asiatique hermétique et cruel, le russe courageux et fantasque, l’africain fidèle et primaire, l’espagnol fier et sanguin. Or la réalité est plus complexe, plus nuancée, faite de similitudes et de spécificités. S’il était besoin de souligner le caractère contingent et relatif de ces appréciations, on serait surpris, agacés, voire outrés, du jugement des autres sur nous-mêmes.

De manière plus savante, la culture stratégique est définie comme l’« ensemble des attitudes et croyances professées au sein d’un appareil militaire à propos de l’objectif politique de la guerre, et de la méthode stratégique et opérationnelle la plus efficace pour l’atteindre »1. La culture stratégique est aussi un concept plus large « qui se réfère aux traditions d’une nation, à ses valeurs, attitudes, modèles de comportement, habitudes, symboles, réalisations et formes particulières d’adaptation à l’environnement ainsi que de résolution des problèmes au regard de la menace ou de l’usage de la force »2. Hervé Coutau-Bégarie complète ces approches et revient à la notion d’efficacité : « L’idée très ancienne […] est que chaque peuple a sa manière particulière de faire la guerre. Des armes et des tactiques ne sont pleinement efficaces que si elles s’intègrent dans des institutions aptes à les recevoir et à les pratiquer3. »

Une analyse des cultures stratégiques et militaires peut présenter un intérêt particulier à une époque où le fait technologique se voudrait la principale référence des capacités militaires. Or, dans un récent ouvrage intitulé La Guerre au xxie siècle4, le stratégiste américano-britannique Colin S. Gray souligne combien la « dimension culturelle de la guerre a été grandement sous-estimée ». Il relaie les idées de l’historien britannique Jeremy Black selon lequel le contexte socioculturel d’un conflit est plus important que son contexte technique. Il estime que la culture est un fait acquis, appris, non inné, et qui peut donc changer mais seulement de façon lente. En cela, il introduit la notion de style qui nourrit, avec la doctrine5, la culture militaire d’un pays. « Par ce terme, et à la suite de S. R. Baran, on appelle style un ensemble de pratiques et de comportements, explicites ou implicites, particuliers à une communauté, et que l’on retrouve de manière régulière dans la solution de problèmes donnés. Le style joue ici le rôle d’un acte réflexe, alors que la doctrine apparaît comme une construction plus consciente. Ce qui caractérise alors tout art militaire, c’est la combinaison entre ces deux composants, le style et la doctrine, le réflexe et la décision consciente6. »

Ces cultures dépendent essentiellement d’une trilogie géographique, religieuse et historique. L’analyse de ces facteurs et de leur interaction devrait permettre de mieux comprendre et expliquer le pourquoi de certains comportements et de tels ou tels modes d’action, mais aussi les causes sous-jacentes ou subconscientes de nombreuses crises et conflits actuels, puis, de façon modeste, d’en entrevoir les perspectives.

Tout naturellement, la civilisation occidentale au sein de laquelle nous vivons, fruit d’un triple héritage judéo-chrétien, hellénique et romain, vient à l’esprit en premier. Mais cette évidence pose question. Sommes-nous si proches des Américains ? Si les racines et les valeurs sont communes, peut-on dire que les projets sociétaux et la façon de les promouvoir sont identiques ? Cette « occidentalité », née de la Seconde Guerre mondiale et d’une de ses conséquences, l’Alliance atlantique, semble trop politique, circonstancielle et réductrice pour être pertinente. Nous dissocierons donc un monde américain, pour ne pas dire états-unien d’un monde européen, déjà malaisé à définir simplement.

  • Le visage radicalisé de l’Occident :
    le monde américain du Nord

La culture militaire et la vision que les Américains ont des questions de défense et de sécurité, tout comme de celles relevant de l’emploi de la force, sont étroitement liées à ce qui caractérise leur société. Celle-ci repose sur une dualité, une ambivalence, originelle mais toujours actuelle, entre moralisme et matérialisme, bien traduite par la maxime « Craignez Dieu, respectez la loi, faites des affaires », qui trace les axes des ambitions américaines au travers d’une démarche mystique (la victoire du bien sur le mal), d’une démarche légaliste (la victoire du droit) et d’une démarche économique (business first). Le sentiment d’être le « peuple élu » dépositaire d’une « destinée manifeste » les amène ainsi à vouloir imposer leur modèle culturel et économique de prospérité.

Cette dualité peut expliquer le grand paradoxe d’une nation qui prône l’amour du prochain, le refus de la guerre et la lutte contre la violence, mais qui recourt systématiquement à la force brutale pour régler des conflits radicalisés sur le plan des buts, de la diabolisation de l’adversaire et de la mobilisation des moyens. Dans le même ordre d’idée, le fait que les « affaires » ne sont jamais aussi florissantes pour les États-Unis que pendant les périodes de conflit constitue le pendant de leur aversion pour la guerre.

Les États-Unis sont un continent-île qui n’a jamais été menacé à ses frontières terrestres et pour lequel la sécurité a d’abord été individuelle ou micro-collective face aux Indiens7. Ainsi, les Américains n’ont pas été historiquement habitués à vivre avec une menace « à leur porte », contrairement à l’Europe qui s’est construite sur un affrontement permanent entre ses nations. Du fait de leur insularité et de leur projet sociétal (pacte entre citoyens libres et égaux) à base religieuse, ils refusent la guerre8, ce mal momentané, auquel ils se résolvent avec fureur et qu’ils font avec rigueur pour en accélérer la conclusion. Par conséquent, paradoxalement, par refus de la violence, leur conception de la défense et de la sécurité s’est bâtie sur la puissance et l’emploi de la force.

Cette globalisation et cette radicalisation de l’approche sécuritaire (les « guerres » contre la drogue, le terrorisme…) ainsi que la militarisation sans nuances (police et armées même combat et procédés identiques) de la société américaine au nom de la protection du citoyen font que toute menace extérieure est considérée comme vitale. Elle contredit la loi divine de bonheur à laquelle tous doivent se soumettre sous peine d’être détruits. Il n’y a pas d’alternative entre le bien et le mal, comme il n’y a pas d’alternative pour les acteurs concernés qui sont soit avec les Américains, soit contre eux. Par un manichéisme moralisateur, tout acte de l’adversaire est délégitimé moralement et juridiquement, contrairement à tout comportement américain puisque celui-ci répond à une finalité morale absolue. Un raisonnement qui s’inscrit en marge du droit international, entraîne la création de juridictions d’exception pour l’adversaire et la mansuétude, voire l’absolution juridique, pour les fautes et les excès des ressortissants américains. À ce titre, ceux-ci exaltent et magnifient la force du droit dont le bras armé est constitué de forces militaires puissantes, prônant l’offensive, voire, depuis 2001, la frappe préventive, et toujours soucieuses de la protection du soldat9.

Ces dispositions font que le soldat américain a les plus grandes difficultés à comprendre et à agir au quotidien dans les crises et les conflits actuels marqués par la complexité et l’enchevêtrement des acteurs, de leurs motivations et de leurs buts. Cette difficulté est accrue lorsque l’adversaire fonde les motifs de son action sur des bases religieuses tout aussi exclusives et radicales, tel que l’islamisme le plus rigoureux, que celles qui sous-tendent les attitudes et les réflexes américains. On retrouve ainsi les fondements de l’ascension aux extrêmes décrite par Clausewitz.

Aujourd’hui, la perception d’une menace sur son sol ainsi que le goût pour la science et les solutions techniques pourraient conduire l’Amérique à une double attitude : confondre le combat et la guerre, ou la crise, et oublier, en se donnant l’assurance de gagner les batailles mais au risque de perdre les guerres ou de ne pas pouvoir résoudre les crises, que le but d’un conflit est la paix. Et elle pourrait faire payer à ses concitoyens le prix de leur sécurité par la restriction drastique de leurs libertés10.

  • Le visage diversifié mais régulé de l’Occident :
    le monde européen

L’Europe ne se caractérise pas d’emblée par une homogénéité géographique. C’est une réalité historique récente qui a commencé à être conceptualisée au xviiie siècle. Aujourd’hui encore, elle représente davantage une réalité culturelle que politique et militaire, même si ces dernières réalités constituent un objectif partagé.

Son unité culturelle est le fruit d’une lente évolution à partir des héritages gréco-romain et judéo-chrétien. Elle s’appuie sur quatre données fondamentales qui caractérisent le modèle de civilisation occidentale : l’individualisme judaïque puis évangélique et romain qui place l’individu dans sa liberté d’homme avant la collectivité11, et qui régule les rapports entre la religion et l’État ; l’idée de nation qui repose sur trois légitimités (religieuse, politique et économique) ; le capitalisme qui s’épanouit grâce à la conjugaison de la science et de la technique, de l’inventeur et de l’artisan ; et la démocratie qui s’appuie sur l’État de droit et le droit de propriété à la romaine12. Ce sens du sol marquera toutes les guerres européennes, dont le sort dépendra de la prise d’une forteresse ou d’une ville, jusqu’au rôle joué par le soldat « paysan » de la Grande Guerre, s’enterrant pour défendre sa terre contre l’envahisseur ou grignotant dans le sang quelques centaines de mètres pour le repousser.

Dans une thèse récente, Victor Davis Hanson démontre que ces fondements donnent une supériorité manifeste aux armées occidentales à condition qu’ils soient respectés, ce qui condamne toutes les expériences dictatoriales : « L’échec de ces autocrates antiques et modernes (l’empire d’Alexandre se désintégra en fiefs querelleurs avant d’être annexé par Rome ; le Reich millénaire de Hitler ne dura que treize ans) nous rappelle que la bataille décisive, la supériorité technique et une discipline inégalée ne donnent aux armées occidentales que des victoires temporaires si manquent les fondations correspondantes : liberté occidentale, individualisme, audit civique et gouvernement constitutionnel. Compte tenu de sa complexité et de ses origines, la pratique militaire occidentale est plus efficace quand elle reste dans les paramètres de sa naissance13. » Mais si cette thèse se justifie pour les conflits classiques, la question reste posée quant à sa pertinence pour les conflits asymétriques actuels, en ce qui concerne les Européens tout au moins.

La France et tous les autres pays européens partagent les mêmes objectifs de paix et de prospérité, mais la longue histoire de leurs luttes fratricides leur a enseigné mesure, pondération et relativisme quant à la résolution des conflits. Avant d’agir, ils accordent la première place à l’écoute et au dialogue afin de comprendre les motivations et les causes de ceux-ci, et préfèrent ne recourir à la force armée qu’en dernière extrémité, une fois épuisées toutes les autres solutions possibles. Ces actions militaires s’effectuent dans le respect absolu et rigoureux des lois juridiques civiles et du droit international.

En ne considérant à ce stade que cette approche fédératrice, on constate à quel point elle diffère de celle des Américains, voire en inverse parfois les propositions, qu’il s’agisse des finalités14 ou des modalités.

Des visions stratégiques différentes voire opposées

États-Unis

Europe

la vision stratégique détermine
les options politiques

la décision politique
oriente les stratégies

lutter contre l’axe du mal

créer l’axe du bien

« Une force au service du bien
dans le monde. »

la force garantit la sécurité

le droit garantit la sécurité

façonner le monde
en imposant la démocratie

tendre vers une vision
collective de la sécurité

la crise internationale se règle
par la diplomatie

la crise internationale se règle par le droit et la diplomatie

les conflits armés se traitent par la guerre et il faut choisir son camp

les conflits armés se traitent par la
diplomatie, et par la maîtrise de la violence sans entrer en conflit avec les parties en présence

ceux qui ne sont pas avec nous
sont contre nous

les divergences se règlent par le
dialogue et la coopération

la paix s’obtient par la victoire militaire

la paix s’obtient par une réconciliation politique entre les parties en présence

Pour autant, l’Europe reste une mosaïque d’identités que l’on peut relativement opposer en deux ensembles très distincts, voire opposés, le Nord et le Sud, la France tenant plus que tout autre de ses voisins de ces deux ensembles. Cette scission relève de nombreux clivages, linguistique, juridiques, religieux, économiques et politiques15. Ces ensembles opposent des cultures stratégiques « guerrières » à des stratégies « managériales », des stratégies d’émotion et de passion puis d’intégration latines à des stratégies de contrainte et de ségrégation anglo-saxonnes. Cette diversité repose aussi sur les conceptions de l’État et de la citoyenneté. Mais de ce point de vue, le clivage ne serait plus Nord-Sud mais Est-Ouest, entre les plus anciennes nations (France et Grande-Bretagne) et les plus jeunes (Allemagne et Italie)16.

Chez ces dernières, les liens de solidarité du groupe (pour les Allemands) ou de la famille et du village (pour les Italiens) priment ceux de l’État (fédéral en Allemagne, régionalisé en Italie qui ont du rôle de l’État une conception très restrictive). La nation allemande est d’abord, et surtout, une communauté linguistique et culturelle, moins une référence politique, l’armée ayant joué un rôle majeur dans la réalisation de l’unité du pays. Il n’y a pas, à vraiment parler, de nation et de patriotisme italiens, mais des susceptibilités identitaires, réminiscences de la grandeur romaine passée, l’armée y étant adulée, ignorée ou honnie. Ces deux pays ont connu une réaction « démocratique », pour l’un, au militarisme prussien et à celui de la « grande Allemagne » national-socialiste, pour l’autre, à la « nation militaire » fasciste.

Les vieilles nations que sont la France et la Grande-Bretagne se retrouvent dans leur rivalité séculaire et leur égale ambition. Elles s’opposent quant à leur rôle stratégique, prioritairement maritime, aujourd’hui atlantique, pour les Britanniques, et essentiellement continental, aujourd’hui européen, pour les Français17. Elles s’opposent aussi quant au rôle de l’État. En Grande-Bretagne, l’Habeas Corpus fait de la liberté individuelle une réalité concrète. Ainsi, l’administration18, toute puissante dans les pays latins, y exerce un rôle d’intermédiaire, et n’est pas un écran entre la société et l’État. En France, l’État impose, en Grande-Bretagne, il arbitre. Par un curieux effet miroir, autant celle-ci, royaume uni mais composé de nationalités aux fortes identités, agit avec constance et cohérence, autant celle-là république une et indivisible, est prisonnière de ses paradoxes gaulois19. La France aime la liberté et plébiscite les pouvoirs forts, déteste l’État mais le réclame sans cesse, cultive un chauvinisme cocardier ainsi qu’un antimilitarisme populaire et bourgeois, mésestime l’étranger mais recherche son alliance, alterne idéalisme et réalisme.

De ce fait, les conceptions de la sécurité et des armées de ces deux nations diffèrent profondément. Les Britanniques sont des insulaires, non menacés directement, qui se satisfont des alliances informelles et des garanties implicites, et dominent sans partage les mers. Ils se sont efforcés de prévenir une hégémonie continentale en veillant à un équilibre entre puissances. Ils auraient plutôt tendance à considérer la guerre comme une activité certes imposée et désagréable, mais aussi comme un match, avec ses règles, son début et sa fin. Le regard de la société sur les armées a longtemps été empreint de méfiance, ce qui s’est systématiquement traduit par une limitation drastique de leur format en temps de paix. Ceci explique pourquoi les Britanniques se sont rapidement appuyés sur les soldats indigènes lors de leur expansion coloniale, et pourquoi aujourd’hui la tutelle américaine est acceptée sans trop de blessures d’amour-propre apparentes.

Pour la France, terre maintes fois parcourue par la soldatesque et ravagée par les guerres, la recherche des alliances de contournement ou des manœuvres à revers20 est, en revanche, une constante. Quant à son armée, elle a donné à la royauté la force et l’autorité nécessaires pour réaliser l’unité nationale et permettre ensuite sa grandeur. Au travers de la « nation en armes » et du « citoyen soldat », elle restera le principal outil de la promotion et de l’expansion des idées révolutionnaires, dont l’Empire prendra le relais. La République la missionnera dans son œuvre colonisatrice. L’histoire tragique du xxe siècle va profondément remettre en question cette prééminence. Les hécatombes de 1914-1918, et surtout l’effondrement de 1940 lui retirent son aura et sa crédibilité, la décolonisation ébranle sa conscience collective, la dissuasion21 lui enlève son influence politique et intellectuelle. Mais nous ne sommes pas à la fin de l’histoire.

« Au cours de cette longue histoire, parfois heureuse, parfois tragique, nous avons développé une culture militaire européenne qui possède une forte identité. En particulier, au fil de ces affrontements, nous avons appris que la guerre ne doit jamais être faite sans perdre de vue la paix, qui, après la guerre, devra rapprocher les adversaires d’hier. Nous avons appris que le soldat ennemi qui prend les armes mérite notre respect. […] Nous avons peu à peu développé des valeurs militaires communes aux armées européennes, faites de courage, de dévouement au bien commun, d’abnégation, de solidarité22. »

Mais les Européens, selon Lucien Poirier, souffrent du « syndrome de Polybe »23, c’est-à-dire la tendance à copier la puissance impériale. On pourrait s’interroger sur le ramollissement possible d’une société qui chercherait à copier un modèle qui devrait son efficacité à l’excellence de ses armes davantage qu’à la qualité de ses soldats.

  • L’unité cloisonnée du monde slave

À la fois proches de l’Europe par la géographie et éloignés d’elle par la religion ainsi que par leur conception du pouvoir et de l’autorité, les Slaves représentent par leur sensibilité et leur inventivité une grande unité culturelle. Selon Alexandre Soljenitsyne, l’âme russe se résume à trois choses : « La religion orthodoxe, la vodka et le bonheur dans la souffrance. » Trois traits de caractère dominent : une tradition de despotisme plus ou moins éclairé et d’oligarchie, un fort sentiment national, et un attachement profond à la terre et à l’espace. Au cours de son histoire, le peuple russe et les Slaves dans leur ensemble ont dû leur existence à la maîtrise de l’espace qui s’est le plus souvent manifestée par des interventions militaires d’extension et de protection répondant à un complexe latent d’encerclement par des puissances potentiellement hostiles.

En ce qui concerne la culture militaire, on retiendra une approche dogmatique et mathématique des affrontements, qui a atteint son apogée pendant l’ère soviétique, l’utilisation de l’espace, des manœuvres en coups de boutoir concentrant des masses de moyens (infanterie, cavalerie, chars, artillerie) et le dédain du facteur humain. Les Slaves ont toujours accordé une grande importance à la motivation et à la cohésion des troupes, mais en considérant cet aspect comme le résultat de l’endoctrinement et de la propagande plus que comme celui de la qualité des relations internes.

  • L’unité éclatée du monde arabo-musulman24

La culture militaire des Arabes repose sur leurs atavismes ethno-géographiques, l’islam et les influences étrangères. Les pays arides ou désertiques ont généré des comportements plus nomades que sédentaires, plus consommateurs qu’investisseurs, plus opportunistes que calculateurs. Des dimensions individualistes que va renforcer l’islam. En effet, hormis la confusion d’un spirituel de révélation directe et du temporel, cette religion place le croyant seul face à Dieu. Le clergé hiérarchisé en tant que tel n’existe pas. Les prescriptions25 tout comme les demandes visent au salut individuel à travers la première et la plus importante signification du djihad, à savoir le dépassement de soi, ou le combat sur soi-même, pour atteindre la perfection. Mais l’unification des comportements tout comme leur justification ou leur compréhension sont très difficiles, car deux principes de base autorisent toutes les transgressions et adaptations : celui de justice, qui légitime toute disposition prise par un croyant avec la ferme intention de suivre la parole divine, du fait de la primauté des intentions sur les actes, et celui d’efficacité, qui autorise le mensonge et la ruse à partir du moment où cela est fait au nom de Dieu. L’application de ces principes offre ainsi un éventail de possibilités qui permet de choisir ou d’imposer à bon droit (islamique) les solutions convenant à des choix politico-religieux plus ou moins radicaux. Si l’on met à part le long intermède de l’impérialisme ottoman, la colonisation européenne va fortement influencer des pays arabes contraints à l’intégration de règles juridiques, administratives et sociales profondément antinomiques par rapport à la tradition. Les Arabes, loin de s’opposer à cette intrusion en s’appuyant sur la foi islamique, adoptèrent des réactions désordonnées et de compromis. Pour certains, la brève alliance avec l’Union soviétique se fera de manière d’autant plus aisée qu’elle confortera les habitudes de leurs dirigeants de direction sans partage, de goût du secret, de soumission absolue des subordonnés et de stricte restitution des tactiques et techniques apprises.

Pour l’islam, la violence est consubstantielle à la condition humaine qui est de lutter pour appartenir à la vraie communauté des croyants. Soumettre, convertir ou détruire les incroyants est une « juste violence » nécessaire au maintien de l’ordre de paix voulu par Dieu. La guerre devenant essentiellement une activité liée au fait religieux, il est donc à la fois aisé pour l’islam de condamner les guerres des autres civilisations et de légitimer pour lui même le fait d’y recourir. Le Coran26 donne une image ambiguë du moudjahidin, magnifié dans la charge héroïque, solitaire et sacrificielle, non suicidaire27, mais auquel le repli est autorisé pour rallier ses compagnons, car « le sacrifice apparent de la réputation de courage peut être plus méritoire que le sacrifice noble et glorieux de la vie ». Les situations défensives, ou asymétriques, sont traitées par le repli, voire l’émigration. La notion de refuge sûr, de repaire (dans des cavernes ou des grottes) est prônée. Il n’y a aucune honte à se cacher, à se séparer pour éviter les coups et resurgir là où on n’est pas attendu. À la référence tactique s’ajoute une dimension religieuse, celle de la retraite qui permet de méditer et de se ressourcer sur le plan de la foi. De la prière doit surgir moins le réconfort qu’une action de Dieu, le combattant s’en remettant en quelque sorte à celui-ci. Cette situation est souvent présentée comme la marque du fatalisme musulman. Ces derniers l’expliquent comme une astuce de Dieu pour éprouver la foi de ses fidèles en les mettant dans des situations désavantageuses et pour les amener à se surpasser.

L’islam a profondément modelé le caractère du monde arabe en lui donnant une identité mélangeant l’esprit de conquête et de soumission. Il reste une religion d’apparence unificatrice et monolithique mais source de divisions insurmontables qui pénaliseront toujours les Arabes au cours de leur histoire. Les périodes fastes et prospères ont souvent été celles au cours desquelles le pouvoir politique a exercé de fait l’autorité religieuse. Ainsi la crise actuelle peut être analysée comme une crise de gouvernance. Faute de légitimité et d’autorité, quand les pouvoirs politiques n’exercent plus leur rôle de leaders stratégiques et économiques, les islamistes se l’accaparent. Que ce soit pour « islamiser la modernité » ou pour « moderniser l’islam », seuls les islamistes s’interrogent et donnent les réponses « au et du » monde arabe, leurs réponses.

  • L’unité imposée du monde asiatique

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la perplexité des Occidentaux face à la culture asiatique : leur vision philosophique du monde et des structures sociales qui découlent d’une conception particulière du pouvoir et de l’autorité. Toutes les écoles philosophiques asiatiques récusent les paradigmes et les modèles structurants. Pour elles, le réel est en transformation perpétuelle ; il n’existe pas de notion d’être, d’identité essentielle. L’opposition, la succession ou l’interaction du yin et du yang est le moteur de ce mouvement. La pensée chinoise est guidée par la transformation du monde sous l’influence de forces non coordonnées et indépendantes. Mais cette pensée n’est ni irrationnelle ni obscure ni intuitive. Elle ne se laisse tout simplement pas saisir par la pensée occidentale de la modélisation. De ce fait, la notion de progrès ou de système politique ou économique idéal n’a pas de sens, celle de planification ou de définition des voies et des moyens pour atteindre un but est inopérante. Dans le même ordre d’idée, la dimension temporelle de l’action n’a pas davantage de sens puisqu’elle revient à attendre des opportunités non prédictibles pour les utiliser.

Ainsi le stratège chinois ne pense pas en termes de moyens et de fins, selon un plan projeté d’avance, mais plutôt en termes de conditions et de conséquences. Il cherche à exploiter le potentiel de la situation, à se laisser porter par lui et à le développer, sans rien brusquer, jusqu’à en recueillir les effets à long terme – plutôt que d’attendre des résultats immédiats. « Traverser la rivière en tâtant les pierres », disait Deng Xiaoping. Le concept de stratégie s’appuie donc sur l’identification des conditions de la victoire, sur l’analyse de la nature de l’ennemi, de manière à obtenir un avantage maximum pour un coût minimum. « Le combat ou la bataille n’occupe en conséquence qu’une place très secondaire dans un “art de la guerre” conçu d’une manière beaucoup plus globale28. »

  • Conclusion

L’histoire de l’humanité a vu et verra se côtoyer, collaborer ou s’affronter des civilisations d’émanation religieuse marquée (le monde arabe, le monde américain du Nord, dans une moindre mesure le monde slave) qui développent des civilisations de passion, d’exclusion ou de ségrégation, et des civilisations d’émanation économico-sociale ou ayant dépassé leurs origines religieuses (monde européen, monde américain central et du Sud). Ces dernières développent des civilisations de composition ou d’adaptation, voire d’émotion, plus ouvertes à la différence mais moins homogènes. On a pu voir aussi combien les civilisations continentales (mondes slave et asiatique) développent des sociétés plus fermées, pour lesquelles l’étranger est un intrus ou un adversaire potentiel, au contraire des civilisations maritimes (pays européens du Sud et Grande-Bretagne), pour lesquelles l’étranger serait plutôt un partenaire potentiel avant d’être un adversaire.

Les paradigmes de l’affrontement, de la lutte, de la guerre ont fait l’objet d’un clivage mental essentiel entraînant deux mouvements opposés, l’un visant à codifier et à réguler la violence, l’autre tendant à contourner les règles et les dispositions établies, transposition culturelle en quelque sorte du classique duel de la cuirasse et du boulet. Cette opposition a pris des formes les plus diverses, de la régulation athénienne au contournement du nucléaire, ou de la suprématie technologique conventionnelle par le terrorisme, en passant par les régulations chrétiennes et juridiques internationales. Elle est une constante de toutes les époques et de la plupart des civilisations, mais elle peut être aussi l’une des causes de ce que stratégistes et exégètes des techniques et des sciences des armes ont appelé révolution des affaires militaires. Il est toutefois assez singulier de constater à quel point le monde asiatique est insensible à cette approche. La notion de règle ou de codification lui étant étrangère, ou étant récusée, la violence a été soit légitimée soit confisquée par le pouvoir, qui la masque avec le consentement résigné de ses populations. Mais pour combien de temps encore.

Comme pour toute autre activité humaine, l’activité guerrière s’apprécie dans ses fondements, ses modalités et ses résultats, au travers des conceptions religieuses, sociales, culturelles relatives à la place et au rôle de l’individu dans la société et à la plus ou moins grande prédisposition à l’action collective qui en découle ; conceptions relatives aussi aux relations avec les autres cultures et à la plus ou moins grande prédisposition à leur acceptation ou à leur refus qu’elles entraînent. 

1 Bruno Colson, « Culture stratégique », in Thierry de Montbrial, Jean Klein, Dictionnaire de stratégie, Paris, puf, 2001.

2 Keith Krause, Culture and Security. Multilateralism, Arls Control and Security Building, Londres, Frank Cass, 1999, p. 21.

3 Hervé Coutau-Begarie, Bréviaire de stratégie, Paris, Imprimerie nationale, 2002, p. 41.

4 Colin S. Gray, La Guerre au xxie siècle, Paris, Economica, 2007.

5 La doctrine est elle-même le fruit de l’interaction de deux ensembles de données liées au monde économique et au monde politique, au travers des trois paramètres que sont le développement de l’État, les représentations des intérêts et des menaces auxquels il pourrait être exposé, et le développement matériel et social du pays.

6 Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l’art de la guerre soviétique, Monaco, Éditions du Rocher, 1996.

7 D’où cette propension à se créer des menaces le plus souvent imaginaires et propagées par le cinéma au travers des thèmes du complot intérieur, des traîtres infiltrés, ou de la multinationale mafioso terroriste à la James Bond, mais parfois prises au sérieux par des communautés sectarisées surarmées, heureusement très marginales, qui attendent l’apocalypse et se préparent à résister dans un monde réduit au chaos.

8 Tout comme ils ont longtemps refusé les alliances permanentes et prôné l’isolationnisme, les Américains n’ont accepté de prendre la direction de l’Alliance atlantique que contraints et forcés par la menace que faisait planer l’Union soviétique sur une Europe exsangue. La question s’est à nouveau posée lors de l’éclatement du pacte de Varsovie. Les opérations au Kosovo, qui auraient dû redonner un nouvel éclat à l’otan, les ont en fait convaincus que seules les opérations dont ils assureraient totalement le leadership seraient efficaces. Ce qu’ils ont fait au lendemain du 11 septembre 2001 en déclinant l’offre de leurs alliés d’appliquer les dispositions du traité de l’Alliance atlantique.

9 Le « zéro mort », transposition moderne du bilan quotidien de la guerre de Sécession et de son « tout va bien » quand on pouvait écrire OK (zero killed).

10 Cet article a été terminé avant que le nouveau président élu déclare dans son discours d’investiture : « Nous rejetons l’idée qu’il faille faire un choix entre notre sécurité et nos idéaux. »

11 Qui supplante la primauté de la collectivité chez les Grecs, pour lesquels le châtiment le plus sévère était le bannissement de la cité.

12 Ce droit établit un rapport particulier à la terre, qui appartient en totalité à un propriétaire au contraire des autres cultures.

13 Victor Davis Hanson, Carnage et culture, Paris, Flammarion, 2002.

14 En comparant les documents Stratégie nationale de sécurité (pour les États-Unis) et La Stratégie européenne de sécurité. Une Europe sûre dans un monde meilleur, Bruxelles, 12 décembre 2003.

15 Selon les travaux d’Alain Peyrefitte, La Société de confiance. Essais sur les origines du développement, Paris, Odile Jacob, 1998.

16 Et l’Espagne qui serait une vieille nation régénérée.

17 En dépit de la recherche d’un équilibre toujours précaire du fait de ressources toujours limitées.

18 Héritage romain et, traversant les siècles et les bouleversements politiques, principal levier de pouvoir de la monarchie, de l’Empire et des républiques en France.

19 L’action collective et l’esprit de cohésion ne nous sont pas un comportement spontané et naturel. « Il ne semble pas que l’esprit de discipline, le goût d’être liés, les capacités de série qui font la vigueur massive des hordes nous soient impartis largement » (Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier, Paris, Berger-Levrault, 1934 , rééd. Plon, 1973, p. 79).

20 Les Dardanelles et les Balkans en 1915-1916, la Norvège en 1940, l’alliance autrichienne, l’alliance russe.

21 La non-remise en cause interne du dogme participant de sa crédibilité externe, ses moyens échappant à l’autorité des militaires, sa mise en œuvre dépendant du Président.

22 Allocution prononcée par le général d’armée Georgelin (cema), au Centre des hautes études de la défense nationale espagnol, le 19 novembre 2007.

23 Lucien Poirier, Les Voix de la stratégie, Paris, Fayard, 1985.

24 L’amalgame « religion/ethnicisation » est un raccourci abusif, car l’islam est une religion universelle, non systématiquement assimilable aux mondes arabes, eux-mêmes non réductibles aux tribus bédouines. On le conservera cependant pour ne pas trop complexifier l’analyse.

25 Les cinq piliers de l’islam sont des obligations individuelles.

26 Qui est aussi un traité de stratégie et de tactique. Plus de vingt sourates traitent de ces sujets. La vie même du prophète est une succession d’expéditions et de raids (trente-huit). Il a assisté à vingt-sept batailles et a combattu en première ligne dans neuf d’entre elles, en étant blessé une fois, au cours de vingt et un ans de vie active.

27 En théorie, l’attentat suicide devrait être doublement condamné, car son auteur risque de tuer de bons musulmans, et arrête volontairement et définitivement le processus de l’évolution de sa substance vers un état meilleur.

28 Thierry de Montbrial, Jean Klein, op. cit.

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