Le fil Inflexions

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N°24 | L’autorité en question / Obéir-désobéir

Hervé Pierre

Crob’art ou l’art de croquer

  • Autorité et pouvoir

Autorité et pouvoir sont très souvent confondus, les deux termes étant indifféremment utilisés dans le langage courant pour décrire cette disposition particulière qui, dans toute société, permet à l’un de se faire obéir par les autres. Les deux mots désignent en réalité des concepts différents sous lesquels un constat empirique de domination est généralement à tort subsumé. À tort, car si le pouvoir institutionnel, au sens latin de potestas, peut participer de l’autorité, il ne suffit pourtant pas à la garantir. Bien au contraire, rappelle Chantal Delsol : plus l’autorité s’appuie sur la force que lui confère le pouvoir, plus elle perd paradoxalement son statut1. Sans revenir ici sur les idéaux types désormais classiquement proposés par Max Weber2, on se contentera de rappeler la vulgate enseignée dans nos écoles de formation : l’autorité est le produit d’une savante alchimie intégrant le pouvoir (« le galon »), le charisme (« la gueule ») et la compétence (résultante de la formation reçue et de l’expérience). Sauf donc à en accepter des formes dégradées (du type chef de bande, chef « autoritariste » ou guide spirituel), aucune de ces trois dimensions ne peut se suffire à elle-même pour un exercice réussi de l’autorité. Idéalement, elles doivent, avec une intensité variable selon les personnes, mutuellement s’influencer ; leur combinaison permet d’enclencher un cercle vertueux qui garantit la pérennité d’une relation particulièrement complexe à instaurer et à maintenir. Complexe – au sens étymologique de « tissage » –, car si le pouvoir se donne (sens unique), l’autorité se gagne (va-et-vient) : elle procède en effet d’un rapport qui, bien que hiérarchique, implique que le dominé accepte, avec plus ou moins de contrainte (réelle et/ou symbolique), d’obéir au dominant.

  • Majeur et mineur

L’exercice de l’autorité suppose par conséquent un retour, même limité, du dominé vers le dominant ; en filant, sans doute un peu abusivement, la métaphore textile, on pourrait conclure que le tissu n’existe finalement que parce que les fils de la chaîne, bien qu’invisibles, tiennent ceux, visibles, de la trame qui font toute la valeur du matériau. Endroit et envers d’une même structure, les deux sont aussi indissociables que le sont, dans la relation d’autorité, le plein exercice et sa sourde contestation, le premier générant nécessairement la seconde, la seconde permettant au premier d’éprouver heureusement l’effectivité de ses capacités et l’étendue de son emprise. Certes la comparaison trouve probablement ici sa limite puisqu’à la dimension spatiale (étendue/statique) caractéristique du tissu-objet se substitue une dimension temporelle (pérennité/dynamique) propre à la relation. Autre paradoxe, et pas des moindres, dans ce qui apparaît donc moins comme une structure voire un système que comme une « machine » qui produit du lien, pour reprendre la terminologie développée par Deleuze et Guattari, la « contestation », mineure, n’a jamais pour but de renverser la « domination », majeure. Bien au contraire, marginale, elle est production d’un retour d’information qui, en donnant à la relation une plasticité suffisante pour résister à l’usure du temps, permet à chaque forme d’autorité de s’adapter aux circonstances, éventuellement de se corriger. Indispensable donc, moins comme antithèse que comme complément, la contestation, pour rester « mineure », se doit pourtant d’être mesurée, contrôlée, quand elle n’est pas institutionnalisée dans de strictes limites.

  • Clinique et critique3

Les rites d’inversion, bien connus des anthropologues pour être pratiqués par nombre de sociétés, ne sont pas autre chose qu’une illustration frappante de ce processus d’institutionnalisation de la contestation. Ils ouvrent des parenthèses à l’intérieur de la vie sociale normale où les dominés jouissent ponctuellement des prérogatives des dominants. Le carnaval ou la galette des rois ou encore l’esclave romain occupant pour la journée la place du maître lors des Saturnales, en sont des exemples paradigmatiques. Certes, ces pratiques sont désormais plus l’occasion de festoyer que de revendiquer, et semblent avoir, pour nos contemporains, largement perdu de leur charge critique originelle. D’aucuns, d’ailleurs, ignorant tout des origines de leur propre culture, se plaisent à railler un peu facilement les « autres », s’étonnant, par exemple, qu’en Côte d’Ivoire, lors de certaines fêtes, « les hommes pilent le grain et les femmes se livrent à des activités masculines »4.

Sans doute est-il d’autant plus facile de critiquer ces rites qu’ils nous paraissent étrange(r)s ; n’y aurait-il pas pourtant intérêt à porter sur nous-mêmes ce même regard distancié ? Sont en effet beaucoup moins connus les modes d’inversion infrasociétaux dans notre propre communauté. Par secteur, classe ou champ, ils jouent cependant un indispensable rôle de « soupapes de sécurité » pour une machine d’autant plus sous pression que la relation d’autorité est marquée, creusant l’asymétrie des positions relatives entre dominé et dominant. Pour ne prendre qu’un exemple, mais hyperbolique parce que cumulant autorités éducative et militaire, à Saint-Cyr, deux cent quarante jours avant que la promotion ne quitte l’école, la cour d’honneur devient, pour une matinée, un turbulent lieu de kermesse et le bureau du général une basse-cour.

Pourtant, ces rites paraissent d’autant plus extraordinaires qu’ils sont excessifs, peu fréquents et extrêmement courts. Mais la transgression peut également se faire ordinaire, gagnant alors en durée ce qu’elle perd en intensité ; elle est, bien que moins une inversion qu’une simple inflexion – on pensera évidemment ici au titre choisi pour la revue qui publie ce texte, comme expression d’un autre point de vue, comme position à partir de laquelle « un individu juge selon une perspective qui lui est propre »5. Pour n’en être qu’un parmi d’autres, ce point de vue singulier n’a cependant pas vocation à remettre en cause l’orientation générale, mais lui offre, en ouvrant un autre possible, l’opportunité d’une mise à distance à la fois clinique et critique. Or, souligne Deleuze, nul mieux que l’art offre cette perspective décalée qui autorise à la fois à diagnostiquer les malaises (clinique) et à ouvrir des pistes pour trouver des remèdes (critique).

S’il est dans l’institution militaire un art mineur, décalé, un « art de rue », diraient nos contemporains, c’est bien le « crobard ». Ce dessin humoristique, qui noircit les feuilles volantes, se répand sur les blocs-notes, manuels ou cahiers de cours comme la mauvaise herbe qui envahit les jardins à la française, croque le quotidien de nos casernes, écoles et états-majors avec une propension naturelle à en souligner les travers et les (mauvaises) habitudes. Certes le chef, dont les moindres « défaillances » ou tics de langage et de comportement ne peuvent échapper à ses subordonnés, concentre bien souvent les feux de la raillerie (planche 1). Il n’est cependant pas la cible unique ; tout système, parce que toujours perçu comme dominant l’individu, demeure par construction sujet de prédilection pour la caricature, avec des « figures imposées » telle la remise en question de l’autorité éducative (planche 2) et des efforts plus particuliers sur les questions sensibles du moment (planche 3). Pourtant, et avec une constance historique étonnante (planches 4 et 5), les « crobardeurs » n’abandonnent que très rarement un sens de l’autodérision qui démontre combien le wit and humor, défendu par Shaftesbury comme une thérapie essentielle pour lutter contre « la gravité [qui] constitue l’essence même de l’imposture », participe pleinement de la respiration naturelle de tout exercice d’autorité6.

L’auteur adresse ses remerciements au conservateur du musée du Souvenir des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan ainsi qu’aux contributeurs-crobardeurs en tête desquels se distinguent, pour cet article, le colonel Jean-Michel Meunier et le lieutenant-colonel Thierry Tricand de la Goutte.

1 Chantal Delsol, L’Autorité, Paris, puf, « Que sais-je ? », 1994.

2 Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, 10/18, 2002 (1959).

3 Gilles Deleuze, Critique et Clinique, Paris, Éditions de minuit, 1999.

4 Claude-Hélène Perrot, « Be di murua : un rituel d’inversion sociale dans le royaume agni de l’Indénié », Cahiers d’études africaines, vol. 7, n° 27, 1967.

5 Gilles Deleuze, Le Pli, Paris, Éditions de minuit, 1988.

6 Shaftesbury, Characteristics of Men, Manners, Opinions, Times, 1711. En particulier la « Lettre sur l’enthousiasme », section II, pp. 124-125, traduction Crignon-De Oliveira, Paris, le Livre de poche.

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