Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°26 | Le patriotisme

Jean-Pierre Rioux

Charles Péguy, patriote de 1914

Charles Péguy est parti pour la guerre, le dimanche 2 août 1914, un parmi « l’immense troupe » de la mobilisation générale, à quanrante et un ans1. Quoi qu’on ait dit et écrit après sa mort pour héroïser en « poète national » ce « tué à l’ennemi » du samedi 5 septembre devant Villeroy, à quelques heures du sursaut sur la Marne, ce serait un contresens que de trop singulariser sa résolution : au front, pendant ses cinq dernières semaines de vie, le lieutenant de réserve du 276e ri est resté un parmi les siens, de « l’innombrable race », héritier parmi d’autres des « listes cadastrales » de la mémoire et de la foi, qui « s’enfonce avec orgueil dans cet anonymat » avec la certitude de n’y être plus jamais ni seul ni désespéré. Au matin du départ, son amie Geneviève Favre a noté : « Je l’ai vu s’éloigner soulevé d’enthousiasme et du bonheur d’être le soldat de la République de France. » Puis : « Péguy, d’une voix lente, mettant en chaque mot un accent solennel, me dit : “Grande amie, je pars soldat de la République, pour le désarmement général, pour la dernière des guerres”. » Péguy répond ainsi à l’exigence patriotique, du plus loin qu’il se souvienne, du plus fort de ses batailles civiles.

  • L’enfant de la défaite

Sa République est fille de la défaite de 1870, de la révélation que « l’esprit du mal, c’était les Prussiens ». Elle seule saura laver l’humiliation pour continuer à faire France. Le 4-Septembre après Sedan, la défense nationale relancée depuis la Loire, Paris assiégé puis ses Communards en révolte massacrés par les Versaillais, la guerre étrangère doublée de guerre civile comme en 1793 : autant d’événements matriciels, indélébiles, qui lui ont été racontés et qu’il a ressassés. Il l’a rappelé en 1905, quand, croyait-il, le danger revenait : « Les hommes de ma génération, nés immédiatement après la guerre, ont été élevés dans ce témoignage même ; nous n’avons même pas eu à le recevoir ; c’est lui qui nous a élevés, qui nous a bercés, qui nous a nourris. […] Stupeur d’avoir été battus, puisqu’il était entendu qu’on était invincible ; mais rapidement stupeur et surprise de ressentiment et, plus profondément, un ressentiment d’outrage. » Cet outrage-là a fait de lui, à la vie à la mort, un fantassin fidèle à l’armée selon Gambetta, « une armée qui comprendra tout le monde, une armée qui sera la nation elle-même debout devant l’étranger ; une armée où les droits de l’intelligence et la hiérarchie seront parfaitement respectés et, surtout, où la science des armes, ce triomphe de l’intelligence, sera appliquée à sa dernière puissance, avec tout ce que comporte d’audace, d’intelligence, d’héroïsme et de grandeur le génie même des Français. »

Dans cette vocation patriotique précoce fut décisif aussi le souvenir de son père Désiré Péguy, parti à vingt-quatre ans en 1870 avec le 37e des mobiles du Loiret, défenseur de Paris assiégé, mort le 18 novembre 1873, dix mois après la naissance de Charles, d’une maladie contractée au combat : Péguy « fils de tué » a grandi à Orléans, « ville de bataille » depuis Jeanne d’Arc, en relisant l’unique lettre du disparu. Il s’est senti redevable à ce père « moblot », soldat parmi les « soldats improvisés de tant de pauvres petites armées improvisées », qui a su avec tant d’autres rester digne de la « vieille garde impériale » de Napoléon tant ils étaient « de la même race », celle qui prenait la mort « tout de suite ».

Deux autres figures quasi paternelles ont complété son éducation patriotique au faubourg Bourgogne. Louis Boitier d’abord, le forgeron autodidacte, libre-penseur et républicain à l’antique, le premier qui lui « ait mis Hugo entre les mains », qui s’était battu lui aussi et racontait à l’enfant la campagne de l’armée de Chanzy et l’entrée des Prussiens dans Orléans. Monsieur Naudy ensuite, le directeur de l’école normale des instituteurs du Loiret qui a accueilli Charles à sept ans et l’a poussé aux « études » via l’école primaire des « hussards noirs », qui a brossé pour ce bon élève la fresque de la patrie, l’a installé enfant dans un nationalisme « sincère » et « honnête », né de la Révolution mais « foncier » puisqu’il prolongeait celui de « l’ancienne France » et préparait à laver l’outrage et sauver une fois encore « l’âme » nationale. L’élève Péguy et ses petits camarades avaient dès lors vocation à servir militairement une patrie révolutionnaire et messianique, celle qui défend le sol natal, apporte la liberté aux opprimés et prolonge de bataille en bataille « la République de nos pères ».

Cet atavisme convient fort bien, il est vrai, à l’intrépidité de son tempérament. La vie de Péguy a été pétrie de rituels et d’horaires à respecter comme à la caserne ou sur le champ de bataille. Il a toujours eu plaisir à parler des choses militaires, surtout avec ses amis antimilitaristes ou tièdes. Il a adoré les gros mots et les blagues de soudard. Bref, « quand il me parlait de la guerre, a noté son amie Mme Simone, il me faisait l’effet d’un enfant qui joue aux soldats de plomb ». De toujours, ses amis et ses biographes ont donc souligné son goût pour l’autorité et le commandement, pour la marche cadencée, l’action de commando, la planification d’état-major de chaque bataille intellectuelle et politique. Bref, Péguy a toujours couru sabre au clair dans ses écrits, ses polémiques, ses conversations comme ses amitiés. Il y avait en lui du « général Charles Napoléon Péguy », dira malicieusement Pie Duployé. Et Jacques Copeau, qui l’a souvent accompagné sur les plateaux de Chevreuse ou d’Orsay, a bien senti que sa préhension du monde était d’infanterie bien lancée : « Il surveillait, constatait, prenait en charge et, pour ainsi dire, dirigeait tout ce que la vie plaçait sous son regard et dans le rayon de sa pensée : les êtres, les idées, les événements, les paysages. Il était né chef, et chef militaire. Les arbres bien alignés de nos routes devaient lui apparaître comme des soldats à leur poste. »

Cette « destination de chacun » est essentielle à ses yeux. Et elle lui a fait sentir que l’autorité d’un chef n’est pas qu’une « autorité de commandement », celle des galonnés imbus de « militarisme à objet dogmatique », mais une « autorité de compétence », celle des bons ouvriers qui respectent les contremaîtres, des piocheurs de la vigne en bord de Loire, celle qui met chacun à son poste et dans son rôle, pour œuvrer au service du bien commun ; qui engage dans la défense nationale le travail, l’expérience et le courage intimes ; qui pousse soldats et officiers à l’accomplissement d’eux-mêmes ; qui revivifiera ainsi le rapport au peuple des nouvelles élites républicaines, les civiles comme les militaires.

  • L’âme militaire d’un dreyfusard

Mais c’est l’armée de sa République qui en a fait un biffin. Boursier sans bourse après son premier échec au concours d’entrée à l’École normale supérieure, il a bénéficié d’une disposition de la loi du 11 juillet 1872 qui permettait aux soutiens de famille et aux bacheliers de ne servir qu’une année, suivie de périodes de vingt-huit jours. Ses mois de régiment l’ont ravi, il s’est détendu, à l’aise avec « les hommes », comme protégé et rendu à lui-même sous l’anonymat de l’uniforme. Il en sort soldat de première classe puis caporal en septembre 1893, empli d’une « joie féconde » à la vue de son livret militaire. Conclusion, à jamais ? Péguy soutiendra avoir appris alors que « l’homme n’est jamais libre qu’au régiment. […] Hors des servitudes civiles ; hors des émoussements civils. Sensible au bon procédé, sensible au mauvais ; sensible au mot courtois, sensible à l’injure ; suivant jusqu’à la mort le chef ami, le chef aimé, le chef courtois, haïssant à mort le chef discourtois, le chef injurieux, tel est le Français, tel est le peuple, tels nous sommes ». Il dénoncera plus tard, il est vrai, « la servitude, l’obéissance passive, le surmenage physique » à la caserne et même « les ivrogneries de la gloire militaire » en Europe, mais il n’oubliera jamais « les grandes marches au soleil des routes ».

C’est dire que chaque année, jusqu’en 1913, « il se rend aux manœuvres comme à un rendez-vous d’amour », « il s’enfièvre à tout appareil guerrier », plein de « la joie puérile du pantalon rouge et des galons ». Là est selon lui la vraie vie, celle où l’on respire « dans son propre peuple » et l’on « se débarbouille d’encre » ; celle où la réalité militaire se révèle « comme soubassement des autres réalités ». Le voici lieutenant et maintenu à sa demande en réserve active en 1905. C’est un de ces officiers sortis du peuple grâce à l’école publique qui ne sauront ou ne voudront jamais monter à cheval, mais qui entraîneront au mieux la réserve et la territoriale, insuffleront aux hommes les plus mûrs un patriotisme défensif de résistance à l’invasion, puisque les classes d’active du contingent ne sont pas assez nombreuses. Grâce à eux, la France démographiquement affaiblie pouvait rivaliser avec le Reich allemand. Un jour de septembre 1913, il confiera à son ami Joseph Lotte : « Moi, je suis un vieux grognard. Voilà vingt ans que je suis en campagne. Je suis couvert de boue, mais je me bats bien. » Par tempérament de fils du peuple comme par fidélité familiale et par mystique républicaine, Péguy fut donc un de ceux de sa classe, celle de 1893, qui eurent le plus orgueilleusement l’âme militaire.

Ce patriote d’héritage n’est pas dissociable de ses engagements de jeune révolutionnaire dès 1894 rue d’Ulm, l’année même où le capitaine Dreyfus est condamné. Dans un article intitulé « Service militaire » publié en 1899 dans La Revue blanche, Péguy a tenu à mettre en exergue à ses engagements un internationalisme de garantie des « âmes nationales ». « Oui, écrit-il, nous attaquons toute armée en ce qu’elle est un instrument de guerre offensive, c’est-à-dire un outil de violence collective injuste ; et nous attaquons particulièrement l’armée française en ce qu’elle est un instrument de guerre offensive en Algérie, en Tunisie, en Tonkin, en Soudan et en Madagascar […] justement parce que, étant internationalistes, nous sommes encore français, parce que dans l’Internationale nous sommes vraiment la nation française ; il n’y a même que nous qui soyons bien Français : les nationalistes le sont mal. »

Dès lors, poursuit-il, refusons la dénonciation « systématique » de l’armée, affirmons qu’on peut attaquer l’institution « fermement sans haine » et que cette absence de haine est « notre nouveauté » : « Nous ferons sans relâche la guerre à la guerre ; mais à la guerre qui est haineuse, nous ne ferons pas une guerre haineuse, car alors nous ne serions pas plus avancés qu’avant. Sans haine, sans rien qui ressemble aux sentiments […] des réactionnaires, nous attaquons l’institution de toutes les armées, de toute l’armée, en ce qu’elle est, précisément, un instrument de haine internationale, en ce qu’elle devient une école de haine civile. »

Et c’est pourquoi il a récusé la « sainte Revanche » en version Paul Déroulède et Ligue des patriotes, cette « variété de l’antique talion ». Ainsi, selon lui, le vrai patriotisme ne peut-il être qu’internationaliste et les antidreyfusards nationalistes, ligueurs de l’Action française comme de la Patrie française qui suivent Maurras ou Barrès, font tort au pays en admettant l’injustice sous les armes. C’est peut-être vrai pour certaines patries, concède-t-il, mais pas pour la France, patrie privilégiée pour peuple modèle. Car la France, elle, « a su garder auprès des peuples une audience singulièrement attentive. Cette audience est la meilleure part de notre héritage. Les nationalistes ont tout fait […] pour la lui faire perdre. Les dreyfusistes ont réussi à la lui assurer plus large encore », car l’affaire Dreyfus a vocation humaine et donc universelle à répandre la vérité et la justice. Quitte pour notre bretteur à présenter un peu plus tard, en 1904, quand le dreyfusisme est décomposé et que la guerre russo-japonaise révèle la violence des temps modernes, cette bataille autour de Dreyfus comme une résurgence de la « barbarie des anciennes guerres civiles religieuses », une participation au vieux « fanatisme de rage » qui ensanglante l’humanité.

Cette position de Péguy est délicate puisque l’Internationale socialiste ne sera pas l’« Internation » à laquelle il aspire et que la question nationale, alourdie par l’oppression des minorités, tourmente alors les syndicats et les partis ouvriers, les intellectuels et les révoltés dans toute l’Europe et jusqu’en Russie, en Extrême-Orient ou en Amérique latine. Cet internationalisme singulier a-t-il fait de lui un pacifiste ? Que non ! Car Péguy a toujours pensé que l’exercice politique et moral de la revendication des Droits de l’homme poussait à la guerre extérieure et à la guerre civile plus qu’à la paix. Autrement dit, qu’il y a des guerres justes, et même morales et honorables. Et que celles-ci ne sont pas en contradiction historique avec l’aspiration au désarmement général d’un monde moderne devenu très dangereux. Secourir les opprimés, peuples ou individus, pour ensuite les aider à s’émanciper, plaide-t-il, est un devoir de résistance inscrit dans les Droits de l’homme.

Et c’est pourquoi, de 1901 à 1914, les Cahiers et leur gérant ont alerté sur les oppressions au Maghreb, au Transvaal, en Arménie, en Russie ou en Chine et, d’abord, en Europe. Et Péguy en a conclu que jamais l’idée de la paix à tout prix, de la paix par le droit ou de la paix universelle ne seraient libératrices par elles seules. En 1913, contre la trop pacifiste Ligue française des droits de l’homme et du citoyen, il le répète : « Je repense à cette formule, la paix par le droit, qui paraît si courte, si simple, si commode, si lucide. […] Quel enfantillage, aussitôt qu’on y pense. Le droit ne fait pas la paix, il fait la guerre. Et il n’est pas souvent fait par la guerre, mais il est encore moins souvent fait par la paix. Dès qu’un point de droit apparaît dans le monde, il est un point d’origine de guerre. » Décidément, son héroïne préférée, obsessionnelle, Jeannette la Lorraine, avait raison : « La guerre fait la guerre à la paix. Et la paix, naturellement, ne fait pas la guerre à la guerre. La paix laisse la paix à la guerre. La paix se tue par la guerre. Et la guerre ne se tue pas par la paix. […] Pour tuer la guerre, il faut faire la guerre. »

Conclusion, à la veille de 1914, d’un Péguy revenu sur l’entrefaite à la foi chrétienne et plein de l’évangélique : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre. » « Non seulement la justice mais la charité même est pleine de guerre. […] Tel est précisément le sort temporel. Tel est le sort de l’homme et du monde. […] Il y a dans la Déclaration des droits de l’homme […] de quoi faire la guerre à tout le monde pendant la durée de tout le monde. » Le fond de sa pensée ? « Avoir la paix, le grand mot de toutes les lâchetés civiques et intellectuelles. Tant que le présent est présent, tant que la vie est vivante, tant que la liberté est libre elle est bien embêtante, elle fait la guerre. » C’est donc au nom de la paix à venir qu’il tire l’épée, car la paix « à coups de sabre » est la seule qui dure et qui soit digne.

Dès lors, l’intérêt, la vocation et l’honneur national doivent rester le compas et la boussole d’une action internationaliste et socialiste qui aboutira à l’émancipation de tous et au désarmement général. Car « il faut une patrie à une révolution » : Péguy a persisté et signé en 1910 dans Notre jeunesse. « Notre socialisme, y dit-il, […] n’était nullement antifrançais, nullement antipatriote, nullement antinational. Il était essentiellement et rigoureusement, exactement international. […] Loin d’atténuer, loin d’effacer le peuple, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Loin d’affaiblir, ou d’atténuer, loin d’effacer la nation, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Notre thèse était au contraire, et elle est encore, que c’est au contraire la bourgeoisie, le bourgeoisisme, le capitalisme bourgeois, le sabotage capitaliste et bourgeois qui oblitèrent la nation et le peuple. » Et de poursuivre : « Ce n’était point violer, effacer les nations et les peuples, ce n’était point les fausser, les violenter, les oblitérer, les forcer, leur donner une entorse, mais au contraire, que de travailler à remplacer d’une substitution, d’un remplacement organique, moléculaire, un champ clos, une concurrence anarchique de peuples forcenés, frénétiques, par une forêt saine, par une forêt grandissante de peuples prospères, par tout un peuple de peuples florissants. […] Ce n’était point annuler les nations et les peuples. Au contraire c’était les foncer, les asseoir enfin, les faire naître, les faire et les laisser pousser. C’était les faire. »

C’est pourquoi le dreyfusard qui rêvait d’émancipation universelle, l’ancien normalien lecteur d’Homère, de Corneille et de Kant autant que de Michelet et de Bergson est installé dès 1902 dans une certaine idée de la guerre en version française, celle qui respecte la vitalité des peuples, dont il ne sortira plus : la guerre à la loyale. « Je prétends, écrit-il alors, que la paix n’est valable et que la paix n’est ferme que si la guerre précédente, après qu’elle fut devenue inévitable, a été conduite loyale. Or je connais au moins deux loyautés, et la seconde n’est pas moins indispensable que la première. La première loyauté consiste à traiter nos adversaires et nos ennemis comme des hommes, à respecter leur personne morale, à respecter dans notre conduite envers eux les obligations de la morale, à garder au plus fort du combat et dans toute l’animosité de la lutte, la propreté, la probité, la justice, la justesse, la loyauté, à rester honnête, à ne pas mentir. Cette première loyauté est surtout morale. Je la nommerais la loyauté personnelle. Je reconnais une seconde loyauté, […] qui est mentale autant que morale [et qui] consiste à traiter la guerre elle-même, après qu’elle est devenue inévitable, comme étant la guerre et non pas comme étant la paix. Tout bêtement elle consiste à faire la guerre sérieusement, dans son genre, comme on doit faire sérieusement son travail, dans son genre. Elle consiste à se battre corps pour corps. »

  • En sentinelle

Le coup de tonnerre de 1905 à Tanger l’aurait-il assez ébranlé pour qu’il consente à sortir de cette générosité de jeunesse ? Oui et non. Péguy a toujours soutenu que le débarquement de Guillaume II là-bas, le 6 juin, pour soi-disant préserver la liberté du Maroc mais surtout pour y mettre front à front les expansionnismes et les intérêts coloniaux allemands et français, avait été plus qu’un tournant diplomatique : une « révélation », un « saisissement », les prémices d’un choc de civilisation. Nous savons bien aujourd’hui que Tanger n’a été ni le premier ni le dernier « coup », et que celui d’Agadir suivra, encore au Maroc, qu’il n’a pas aggravé outre mesure l’assoupissement du patriotisme, patent après presque trente ans de paix, mais qu’il n’est pas davantage à l’origine du regain nationaliste. Il n’empêche que Péguy en a fait un événement inaugural et prémonitoire, un tocsin pour réveiller l’ardeur patriotique. Mieux : cette agression germanique, dit-il, réinstalle par vocation historique et spirituelle la France à l’avant-poste. Il a ainsi, pour une fois, croisé Clemenceau dénonçant aussitôt dans L’Aurore à la fois l’« implacable volonté de suprématie » allemande et l’intolérable atteinte au « trésor de vie française » amassé depuis la guerre de Cent Ans. Il a rejoint déjà l’élite étudiante et très parisienne des Jeunes gens d’aujourd’hui interrogée en 1913, tant il souffrait lui aussi de cette « blessure de l’orgueil national, intime, cachée, qui mit dans notre sang un ferment secret » et il aspirait comme eux au « relèvement national ». Non seulement, après trente ans de paix, la guerre pouvait devenir réalité mais l’Allemagne étant à l’avant-garde de la « barbarie », ses maléfices pouvaient ruiner l’âme du pays, car la France est devenue « une grande armée un peu épuisée », « se creusant intérieurement comme un os rongé », minée par « l’ennemi intérieur ».

Néanmoins, quoi qu’on ait pu dire après sa mort en tordant son œuvre dans le sens le plus revanchard et, sous Vichy, le moins résistant qui soit, l’urgence révélée à Tanger n’a rien désavoué chez Péguy. Mais elle a rendu plus ample, plus ardent, plus fiévreux au physique comme au moral son patriotisme d’énergie créatrice. Elle le maintiendra jusqu’à l’été 1914 dans une incandescence sans rapport avec la réelle gravité de la menace qui pourtant va le ravager, lui chrétien définitivement, homme et poète tourmenté ! Qu’importe, pense-t-il, l’exacte mesure diplomatique et politique du « coup » et de ses conséquences, puisque son clairon suffit et qu’il « ne dépend pas de nous que l’événement se déclenche ; mais il dépend de nous de faire face à l’événement. […] Il dépend de nous de faire notre devoir » !

Désormais, le fantassin est l’arme au pied. « Pour faire face, dit-il, nous n’avons ni à nous tendre ni à nous altérer ni à nous travailler particulièrement. Nous ne sommes point du gouvernement, nous sommes des petites gens de l’armée. Quand nous avons bien regardé notre feuille de route ou notre lettre de service et que nous nous sommes procuré quelques paires de chaussettes de laine, quelques bonnes paires de bonnes chaussettes de grosse laine neuves, pour ne point laisser nos pieds en morceaux au hasard des étapes, quand nous nous sommes entretenus en bon état d’entraînement et de santé, quand nous sommes restés bons marcheurs, bons coureurs, bons vivants, nous avons fait tout ce que nous avons à faire. Nous n’avons ni à rompre ni à altérer nos métiers, ni à rompre ni à altérer nos vies ordinaires. » Mais sans renoncer aux armes.

C’est pourquoi jusqu’en 1914 Péguy ne mettra plus en cause l’armée de conscription, le service militaire, le commandement et la discipline, les lois et les budgets, les stratégies et les alliances ou les tactiques offensives. L’institution militaire est restée pour lui, comme pour tant d’hommes de sa génération, l’« Arche sainte » des dix premières années de la IIIe République. Pêle-mêle, il combat encore plus fort l’antimilitarisme et d’abord celui de Gustave Hervé, il farfouille dans la question de l’Alsace-Lorraine. Il se félicite qu’on se soucie davantage du niveau intellectuel des officiers. Il fait l’éloge de son ami Psichari voué conjointement au Christ et aux armes. Il chante les progrès des matériels mais ne mesure pas la question de l’artillerie lourde et de la puissance du feu des armes plus légères, tout en rappelant les vertus de la baïonnette. Il tait les rivalités entre l’état-major et les ministres de la Guerre, et salue bien bas en 1911 l’accession supposée apaisante de Joffre à la double fonction de chef d’état-major et de généralissime. Et s’il intervient si fortement en 1913 dans le débat sur la loi portant à trois ans la durée du service militaire, c’est pour pourfendre d’abord le traître Jaurès de L’Armée nouvelle et sa « sornette des milices » : « Quand des hommes instruits viennent dire qu’il ne faut pas d’armée, qu’il faut armer le peuple, je me demande ce qui peut bien se passer dans leur tête. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, armer le peuple. […] Comme si armer le peuple n’était point précisément constituer des classes d’active, des classes de réserve et de territoriale », avec pour les commander des lieutenants Péguy.

Par ailleurs, la sentinelle perçoit que ce « demi-clair matin » de juin 1905 a débondé le monde moderne, libéré des sources inconnues, touché au participe passé ou au futur antérieur tous et chacun, peuples, nations et individus. Et que ses Cahiers de la Quinzaine sont au premier rang pour prendre en charge, « tel quel », un « devoir total » de lucidité et de prophétie qui redouble le devoir national comme aux meilleurs jours de l’affaire Dreyfus. Ce qui accroît à la fois ses craintes et ses ardeurs, note-t-il aussitôt dans Notre Patrie : « Je savais [qu’une] période nouvelle avait commencé dans l’histoire de ma propre vie, dans l’histoire de ce pays, et assurément dans l’histoire du monde. […] Au premier déclenchement, à la première intonation, tout homme entendait en lui, retrouvait, écoutait, comme familière et connue, cette résonance profonde, cette voix qui n’était pas une voix du dehors, cette voix de mémoire engloutie là et comme amoncelée on ne savait depuis quand ni pourquoi. » Dans L’Argent suite, du printemps 1913, il renouvelle donc que « celui qui défend la France est toujours celui qui défend le royaume de France » et que la République « une et indivisible » est « notre royaume de France ». Autrement dit, le Français républicain en pantalon garance descend par « mémoire amoncelée » du chevalier courtois, parce qu’à la guerre les Français sont de la « race chevaleresque », de la « lutte pour l’honneur et pour l’éternel » face à la « race de domination », de la lutte pour l’empire et pour le temporel. Et surtout parce qu’« en temps de guerre, il n’y a plus que l’État. Et c’est Vive la nation ».

Autrement dit, puisque la France est sous menace de mort, elle doit mieux que jamais assumer une double vocation que Péguy n’aura de cesse d’approfondir jusqu’en 1914 et qui ne contredit ni ne contrarie la France de 1793. Toujours dans L’Argent suite, il a résumé ainsi cette obligation : « Il ne fait aucun doute que la France a deux vocations dans le monde et que si elle est quelquefois fatiguée au temporel et même au spirituel et diminuée et quelquefois pauvre de forces, c’est qu’elle est doublement fidèle, c’est qu’elle est fidèle deux fois, c’est qu’elle a à pourvoir à deux tâches et à deux fidélités, à sa vocation de chrétienté et à sa vocation de liberté. La France n’est pas seulement la fille aînée de l’Église ; […] elle a aussi dans le laïque une sorte de vocation parallèle singulière, elle est indéniablement une sorte de patronne et de témoin (et souvent une martyre), de la liberté dans le monde. »

Affirmer si hautement cette dualité suffit à dédouaner Péguy de quelque ralliement au nationalisme alors en pleine virulence, à cette mouvance qui cultivait alors si souvent la fidélité exclusive à la terre et aux morts, l’identité close, la mise en cause ou la subversion de la République, la haine de l’« anti-France » juive ou franc-maçonne. Lui, il reste sans compromission avec les royalistes, les réactionnaires et les conservateurs, il est toujours empreint de son patriotisme-souche d’insurrection permanente, il est certain qu’il y a une continuité du destin français de Jeanne d’Arc à la République, il se dit toujours en prière pour le « peuple inventeur de croisade », et la rencontre entre le Christ et une patrie. Mais ce libertaire qui retrouve l’appétit métaphysique croit toujours, comme à ses heures socialistes et dreyfusardes, que l’avenir de l’« Internation » est lié au destin français et que la pleine humanité procèdera, un jour, du concert harmonisé du national et de l’universel. Il plaide par conséquent pour une France qui reste « à la tête du monde » pour guider la liberté des peuples. C’est sur les bords de la « Meuse endormeuse et douce à mon enfance » du pays de Jeanne, chante-t-il, que sera défendue la liberté du monde. Dès lors, scande-t-il, combattons résolument sous ce drapeau-là, non seulement pour mieux entendre « la voix de mémoire engloutie » mais pour contenir « l’inondation de la barbarie » qui menace la civilisation et que favoriserait une Pax germanica selon Guillaume II. Il s’agit de sauver l’honneur d’un pays qui a en charge « tout ce qui n’est pas du temporel ».

1905 fut ainsi pour lui un signalement tragique. Oui, le monde moderne est convulsionnaire, la guerre est inévitable, une civilisation peut mourir. C’est pourquoi les Cahiers vont examiner avec tant d’attention désormais la première révolution russe, la victoire des Japonais à Port-Arthur, le Maroc dépecé, les ravages coloniaux et les Balkans en feu, ces attestations que l’humanité perd son équilibre et dilapide ses héritages. Et l’antagonisme entre la France et l’Allemagne reste, croit-il, le point d’orgue de ce concert international si maléfique. Mais rien ne sera dénoué, rien ne pourra faire grandir la « petite fille Espérance » si la France se montre infidèle à elle-même et si chaque Français ne fait pas sa révolution intérieure en remariant sa patrie et sa jeunesse.

C’est ainsi conforté que Péguy a surmonté ses désespérances en 1911, et a suivi après 1906 sa pente religieuse et sa vocation poétique : pour assumer cette « contagion de vie intérieure » et être « mentalement, sentimentalement, essentiellement transféré dans un monde nouveau ». Il a donc su de 1905 à 1914 réchauffer, transcrire et sublimer son patriotisme d’enfance ; il l’a porté à incandescence en l’inscrivant au registre de l’épique et a ainsi, selon Daniel Halévy, « repris possession de cet immense domaine moral et lyrique dont l’avait privé un civisme étriqué par les polémiques de la crise dreyfusienne » et par le constat désespérant de la dégradation calamiteuse de la mystique en politique. Il chante dès lors « la double racination » de l’arbre de grâce et de l’arbre de nature, puisque « le surnaturel est lui-même charnel » et que « l’éternité même est dans le temporel », y compris et peut-être surtout par temps de guerre, lorsque le spirituel est obligé de « coucher dans le lit de camp du temporel » et que l’amour de la patrie ne se distingue plus du salut de tous et de chacun.

Cette ultime vision péguyste de la guerre patriotique a donc pris son envol religieux en conformité avec la vocation dont il avait déjà crédité la patrie française de jeunesse. Et la dimension républicaine de son engagement a été régénérée mais non transfigurée par le passé magnifié et la foi retrouvée. « L’homme de quarante ans » part en sachant mieux qu’à vingt ans qu’il vit un « grand dépaysement de l’Histoire ». Depuis Tanger, Péguy chrétien et poète a comme accompli par avance le lieutenant de réserve. Il sait, comme il l’a déjà écrit en secret dans Clio, « qu’il a retrouvé l’être qu’il est : un bon Français de l’espèce ordinaire, et vers Dieu un fidèle et un pécheur de la commune espérée » ; qu’il est devenu un être qui sait « que l’on n’est pas heureux » et qu’heureusement la mort viendra en pleine espérance chrétienne.

Ne concluons pas cependant que le lieutenant Péguy aimait davantage la guerre. Non, en 1910 il a fait dénoncer la maudite par la petite Hauviette dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc : « Tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la guerre, nous serons comme les enfants quand on s’amuse en bas dans les prés à faire des digues et des levées avec de la terre et avec le sable, avec la boue de la Meuse. La Meuse finit toujours par passer par-dessus. Un jour ou l’autre. La partie n’est pas égale. La guerre fait la guerre à la paix. Et la paix, naturellement, ne fait pas la guerre à la guerre. La paix laisse la paix à la guerre. La paix se tue par la guerre. Et la guerre ne se tue pas par la paix. Puisqu’elle n’est pas tuée par la paix de Dieu, par la paix de Jésus-Christ, comment se tuerait-elle par la paix des hommes ? […] Pour tuer la guerre, il faut faire la guerre. » Et pourtant il se flatte d’être resté un fantassin-type. Et pourquoi donc ? Parce que, martèle-t-il encore dans L’Argent suite, « le temporel est essentiellement militaire ». Car depuis que les légions romaines piétinent et arpentent le monde, « il n’y a rien à faire à cela. Et il n’y a rien à dire. […] Le soldat mesure la quantité de terre où un peuple ne meurt pas ». Et le christianisme lui-même a été « versé dans un moule temporel que le soldat avait préalablement établi ».

C’est pourquoi, rugit-il, il ne faut pas croire les pacifistes, les ligueurs des droits de l’homme et les modérés quand ils expliquent que la paix universelle et la réconciliation des peuples, la paix et l’amour à tout prix sont la valeur suprême qui peut l’emporter sur les droits de l’homme. Car le droit est un alliage du « moule temporel » établi par la guerre, au fil de l’épée. C’est pourquoi le patriote Péguy pensait le 2 août 1914 qu’il était juste et bon d’aller faire vaillamment la « dernière des guerres », celle de l’union sacrée pour la défense du droit. Cinq semaines plus tard, il est tué avant d’avoir pu mesurer l’écart qui se creusera désormais entre le chant du départ patriotique du 2 août 1914 et la réalité, inouïe et si ravageuse, de la Grande Guerre.

1 Ce texte reprend des éléments de Jean-Pierre Rioux, La Mort du lieutenant Péguy. 5 septembre 1914, Paris, Tallandier, 2014. On trouvera dans cet ouvrage tous les compléments utiles.

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