Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°27 | L'honneur

Jean-Luc Cotard

Éditorial

L’honneur ! Encore un mot énorme comme les membres du comité de rédaction de la revue Inflexions aiment en manier. Quand vous êtes face à lui, vous le tournez dans tous les sens, les idées vous viennent à foison, vos complices du comité vous aident. Pourtant, comment parler de l’honneur, introduire cette idée, ce concept, cette valeur quand vous vous sentez vous-même tout petit par rapport à lui ?

Une des premières fois où j’ai entendu parler véritablement longuement de l’honneur, c’était à Saint-Cyr. En septembre 1982, quelques jours après l’arrivée du « misérable troupeau » de jeunes intégrants dont je faisais partie, juste avant de rejoindre le camp de toile où nous allions apprendre les rudiments de notre futur métier, une moitié de ce qui allait devenir la promotion « Général de Monsabert » a été réunie, un matin, tôt, sur un terrain de sport à proximité de ses bâtiments « vie ». Là, réunis en quatre paquets de section ordonnés et formés en « U », encadrés par quatre anciens de la promotion précédente et nos capitaines, nous avons été présentés à notre commandant de compagnie. C’était un homme très grand, assez maigre et légèrement voûté, probablement en raison du poids de sa pipe, toujours en bouche. Son treillis semblait flotter et former une jupette tant le ceinturon de toile était serré à la taille. Sa voix était grave et solennelle. Sur ce terrain de bitume rouge, au pied de sapins dont nous ne pouvions que deviner la silhouette tant la brume était pesante, nous avons eu droit à notre première leçon d’éthique saint-cyrienne.

L’allocution du « grand C »1 portait sur trois mots : « Gloire, Honneur, Saint-Cyr. » Il voulait nous parler de l’esprit de ce qui était désormais notre école. Les vieux bâtiments de Saint-Cyr avaient été détruits en 1944 par les bombardements alliés ; seuls demeuraient debout quelques pans de murs et, dans la cour, les restes du monument aux morts sur lesquels étaient gravés trois mots, « Gloire, Honneur, Saint-Cyr », reliquat de la phrase de dédicace « À la gloire des élèves de Saint-Cyr tombés au champ d’honneur. » Trois mots, trois parties, une belle dissertation… dont je ne me souviens de rien, si ce n’est la flamme, le lyrisme, l’émotion du tribun, si ce n’est la disparition de la brume au fur et à mesure que le discours avançait comme si les trois mots analysés les uns après les autres éclaircissaient notre carrière naissante. Rien si ce n’est la hâte d’arriver au bout de ce laïus que l’on était obligé d’écouter debout et immobiles, alors que je bouillais d’apprendre mon métier dans ses aspects pratiques…

Honneur, quel beau mot. Je frémis à ton nom !

Un peu plus tard, ma section de vingt-trois élèves officiers (vingt-deux Français et un Voltaïque qui allait devenir notre Burkinabé2) a été réveillée par nos anciens d’encadrement. L’un d’entre nous avait menti à l’un d’entre eux. Tous nous avons dû copier cinquante fois une phrase du règlement de discipline générale : « Tromper ou tenter de tromper la confiance de son chef est une grave faute contre l’honneur. »

Honneur, quand je t’entends, j’entends le mot confiance.

Le 30 juillet 1991, j’étais devant une centaine d’hommes, ma famille. Le colonel C, commandant le 6e génie, après avoir remercié le capitaine S, mon prédécesseur, pour le travail accompli, tendait vers moi son bras. « Vous reconnaîtrez désormais comme votre chef le capitaine Cotard, ici présent, et vous lui obéirez en tout ce qu’il vous commandera pour le bien du service, l’exécution des règlements militaires, l’observation des lois et le succès des armes de la France. »

Honneur, quand j’entends ton nom prononcé, je sens le poids de la responsabilité sur mes épaules, la responsabilité de décider, la responsabilité d’entraîner… Vers où ? Vers quoi ? Comment ?

En Bosnie, un peu plus d’un an après, un de mes caporaux-chefs sera blessé par l’explosion d’une mine sous le godet de son engin qui dégageait la neige de la route devant un convoi humanitaire. Au printemps 1993, un de mes lieutenants entrera dans la poche de Zepa avec une unité ukrainienne, le bataillon auquel nous appartenions accueillera et protègera dans une enceinte à côté de la sienne des familles croates fuyant les milices musulmanes. À la même période, au milieu des combats, deux sous-officiers viendront avec les interprètes se jeter à mes pieds pour me supplier, en larmes, d’aller chercher de l’autre côté de la rivière Bosna deux familles croates menacées par les milices musulmanes. Un lieutenant, envoyé en patrouille, me décrira à la radio la situation délicate dans laquelle il se trouvait. Je ne pouvais rien faire… Inquiétude. Avais-je le droit de l’envoyer dans de telles conditions ? Il revint. Tous ces moments ont provoqué réflexion, recherche de conseils, évaluation des enjeux pour les hommes, le bataillon et sa mission, l’image de mon pays dont je portais les armes et les couleurs. J’ai décidé, essayé d’anticiper. J’ai réfléchi avant d’écrire les ordres, de les signer et d’en donner une copie aux exécutants. Et pourtant face à l’imprévu…

Honneur, où es-tu ? Gloire, où te caches-tu ? Saint-Cyr, qu’enseignes-tu ?

Ces quelques lignes sont des réminiscences qui me sont venues à l’esprit lorsqu’Emmanuelle Rioux, notre rédactrice en chef, nous a envoyé fin août 2013 le mail suivant :

« Ne serait-il pas pertinent de publier dans la revue quelque chose sur Hélie de Saint-Marc [à l’occasion de sa mort] ? » Les réponses sont tombées rapidement :

  • « Personnellement, j’estime qu’Inflexions se déconsidérerait aux yeux de la grande majorité des anciens d’Algérie […] en évoquant la mémoire d’un officier qui prit le risque d’entraîner son régiment dans un complot contre la République » ;
  • « Je suis totalement d’accord avec vous sur ce point. Il est cependant peut-être intéressant de se demander comment et pourquoi la jeune génération d’officiers français l’a pris en “modèle”. »
  • « Je ne suis personnellement pas favorable à cette démarche. Nous n’avons jamais travaillé avec lui contrairement à Pierre Schoendoerffer. Son parcours est très intéressant à évoquer. Son questionnement encore plus, mais pourquoi le mettre en exergue lui qui a manqué de discernement, lui qui a engagé un régiment dont il n’avait le commandement que par intérim, lui qui a mêlé des soldats étrangers à un problème politique interne, même si c’est le politique qui avait demandé à l’armée de mener les opérations. Je ne comprends pas, et ne veux absolument pas comprendre, l’engouement de la hiérarchie pour cet homme, même s’il a payé sa dette à la justice. Il sera peut-être intéressant dans un numéro à venir, mais en dehors de toute actualité, de débattre de ce sujet. Je ne comprendrais pas que nous fassions un article d’actualité alors que le propre de la revue est de prendre du recul. »
  • « Je ne pensais pas du tout à faire une apologie quelconque d’Hélie de Saint-Marc, mais je trouve que les questions que pose son parcours peuvent être intéressantes pour la revue. Le sujet me semble important pour les militaires : beaucoup, à travers lui, me semble-t-il, se sont délestés du poids des guerres coloniales et du gaullisme, et ont renouvelé leur définition de l’honneur. Mais je me trompe peut-être. »

Voilà : le mot « honneur » est lancé !

  • « Je pense que le sujet mérite d’être traité à froid. Ce cas est exemplaire car il tire de son expérience des leçons qui méritent véritablement d’être étudiées. Mais il faut savoir le regarder avec recul, presque comme un objet et non comme un sujet à magnifier, et c’est justement ce qui est intéressant. Il a incarné le héros tragique, celui qui se trompe mais qui reste exemplaire aux yeux de certains, mais je partage l’idée […] qu’il faut réfléchir là-dessus sans la pression de l’actualité ni les passions des sentiments, mais avec l’analyse qui est la marque de fabrique de la revue. »
  • « La revue Inflexions doit-elle évoquer la figure d’Hélie Denoix de Saint-Marc à l’occasion de sa disparition ? Comme nous l’a enseigné Aristote, la vertu a deux contraires, l’un par défaut, l’autre par excès. Être vertueux, pour ceux qui contribuent à l’animation de cette revue, c’est être fidèle à ses objectifs et à son esprit, par l’exercice d’une libre réflexion sur l’usage de la force armée et la pratique de l’étrange métier des armes, en tant que révélateurs de la complexité, voire du tragique, de la condition humaine. Dès lors, pour le sujet qui nous interpelle, nous devons, selon moi, éviter deux écueils. Par défaut, n’en pas parler : il est vrai que, lors de sa disparition, nous n’avons pas parlé de Bigeard, pourtant archétype du guerrier des tumultueuses années 1940-1960. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que l’on se soit posé la question. Par excès, l’évoquer sur le mode hagiographique (je pense au précédent, en tout bien tout honneur, de Pierre Schoendoerffer et du professeur Jean-Paul Charnay, dont il faut observer qu’ils avaient l’un et l’autre un lien avec la revue, ce qui justifiait ce choix). En revanche, alors même que nous avons glosé à longueur de [numéros], précisément sur la complexité et, souvent, le tragique de la condition du soldat, pouvons-nous faire comme si pouvait être anodine la disparition de l’une des figures, sinon la figure, qui les a vécus, incarnés et exprimés à un degré sans égal au cours du dernier demi-siècle ? […] Il est vrai que l’aura sans nuance dont bénéficie l’homme dans nos écoles et dans la hiérarchie a quelque chose de dérangeant. Tout comme la récente remise, dans la cour d’honneur des Invalides, du grand cordon de la Légion d’honneur par le président de la République en personne. Il y a de quoi brouiller bien des repères, notamment pour les générations nouvelles. Compte tenu de tout cela, je crois que la revue, si elle n’a pas à réagir ex abrupto, serait dans sa vocation et s’honorerait, quelles qu’en soient les difficultés, à aborder ces sujets difficiles mais essentiels dans une publication à venir. »
  • « Je suis pleinement de l’avis [précédent]. S’il me paraît peu opportun de réagir à sa disparition en utilisant Inflexions comme vecteur, je pense qu’il sera utile d’utiliser la richesse du personnage à l’occasion d’un prochain numéro, en profitant d’un thème porteur, l’honneur par exemple. »
  • « Le destin d’Hélie de Saint-Marc est particulier, il me semble qu’il pose une double question, celle d’une blessure irrémédiable (avoir abandonné jadis les populations locales alliées et donc les avoir livrées à une mort certaine) qui entraîne un pacte moral intérieur (ne plus jamais refaire cela) et celle de l’imaginaire verrouillé de l’action à venir, verrouillé sur le premier récit, comme si les conditions étaient les mêmes et que l’histoire n’avançait pas : cette dernière question est cruciale, car elle touche le point d’articulation entre le vœu d’être fidèle à sa propre éthique et la manière de penser et de mettre en œuvre cette fidélité. Faut-il refaire à l’identique ce que l’on aurait voulu [ou] dû faire lors de la guerre d’avant ? Comment penser la situation présente en dehors des grandes homologies ? La question à se poser à la fin de la guerre d’Algérie aurait dû être la suivante : est-ce que vouloir sauver les harkis impliquait forcément de rentrer dans le camp des généraux français putschistes ? […] J’ai l’impression que Denoix fut obnubilé par son propre traumatisme. Il a cru pouvoir corriger le passé en le réécrivant au présent et a oublié de penser les conditions historiques de son choix d’illégalité... Pour ma part, la défense des droits humains s’appuie sur la prise en compte des faits et sur la tentative de les analyser plus que sur des condamnations et des jugements a priori. Je n’ai donc rien contre une réflexion problématisée sur le destin et les choix d’un parcours particulier, tragique, dans notre revue infléchie vers le “pouvoir dire, oser dire”... »
  • « Après réflexion, je pense que vous avez raison. Mais alors il faut aller au-devant des arguments qui fâchent comme cette Grand-Croix qui reste en travers de la gorge de ceux qui voient avant tout le putschiste. Même si l’homme a été habité par un certain sens de la grandeur, il y a des choix qui, au tribunal de l’histoire, méritent un jugement sans indulgence. Mais Inflexions est justement le lieu de cette liberté. »
  • « Je persiste et signe : la disparition d’Hélie de Saint-Marc ne saurait, de mon point de vue, faire l’objet d’une notice nécrologique dans Inflexions. Je ne suis en revanche nullement insensible à la position défendue par Emmanuelle, […] et […]. Prenons du recul et, dans quelques mois, consacrons un numéro d’Inflexions à un sujet tel que l’honneur, dans lequel le cas hsm pourrait être évoqué. Je n’ai pas eu l’heur d’entendre ou de lire Hélie de Saint-Marc depuis 1961. J’ignore donc tout des valeurs et des convictions qu’il a pu invoquer pour expliquer et défendre son acte. Je doute cependant fort, comme semble le croire […], que sa principale préoccupation ait été de sauver des vies, à commencer par celles des harkis. Je crois au contraire que c’est une certaine conception de l’honneur qui a pu conduire cet officier au passé exemplaire à franchir le Rubicon et à choisir une voie qui, pour moi, dans ces circonstances particulières, n’était pas celle de l’honneur. Alors, ouvrons le débat, mais lorsque nous pourrons traiter le sujet avec le recul qui fait toute la valeur de notre publication. Soyons toutefois conscients que le débat risque d’être chaud... »

Cet échange de mails permet de comprendre comment vit et réagit la rédaction d’Inflexions, comment les sujets sont choisis. La lecture de ces réactions permet déjà d’ouvrir le débat sur l’honneur, d’esquisser quelques réponses que ce vingt-septième numéro de la revue propose.

Pour autant, cet éditorial ne pourrait être publié pour autant sans un questionnement autonome. « Gloire, Honneur, Saint-Cyr » revenaient sans cesse aux oreilles de l’auteur de ces quelques lignes. Naturellement, il est allé lire la vie de celui que l’institution militaire avait donné comme exemple à sa propre promotion. Le général de Monsabert est de ces hommes qui a permis la percée de la défense allemande en Italie, ouvert aux Alliés la route de Rome ; il a pris la ville de Sienne en faisant manœuvrer sa 3e division d’infanterie algérienne (3e dia) de telle sorte qu’aucun combat, qu’aucune destruction par l’artillerie n’y ait lieu. Ce général réussit à prendre simultanément Toulon et Marseille en août 1944, à franchir le Rhin sous le feu de l’ennemi au printemps suivant et, par une autre manœuvre audacieuse, prendre Stuttgart. Beau résumé de carrière. Bel exemple. Pourtant, on oublie de dire que ce jeune général de 1941, investi du commandement d’une brigade à ancrage territorial autour de Blida, avait participé, avec le général Mast, son supérieur et camarade de promotion de Saint-Cyr, aux préparations clandestines qui ont permis aux Alliés de débarquer à proximité d’Alger en novembre 1942. On oublie qu’il avait été déchu de sa citoyenneté française par le régime de Vichy alors qu’il était, comme beaucoup d’officiers de l’armée d’Afrique, plutôt maréchaliste. Peu de militaires parlent aujourd’hui de cette nuit du 7 au 8 novembre qui aurait pu tourner à la catastrophe pour les Alliés si le plan de défense de l’Afrique du Nord avait été totalement appliqué. Peu d’historiens abordent cette journée charnière, ses préparatifs, ses échecs (notamment au Maroc et à Oran). Dans son ouvrage intitulé Trois Siècles d’obéissance militaire, le maréchal Juin passe pudiquement sur les événements dont il a été un des acteurs. Monsabert a-t-il commis une faute contre l’honneur, lui qui avait prêté serment à Pétain ? Se mettre à la place des acteurs, essayer de comprendre leurs réactions, invite à l’humilité. Partir des trois mots « Gloire, Honneur, Saint-Cyr » et arriver au mot humilité : quelle ironie !

Le général Mast, dans son livre3 sur ces journées difficiles de novembre 1942, revient sur le déroulement de sa rébellion et, dans le premier chapitre, sur les justifications de celle-ci. Pour lui, les militaires ont pour « mission de faire observer les lois de la république et de sauvegarder l’indépendance et l’honneur de la patrie ». Il rappelle une phrase de Blaise de Montluc, « Sur mon honneur, mon roi ne peut rien », en expliquant au lecteur que cet état d’esprit, cet honneur, lui avait valu des cas de conscience alors même qu’il n’était qu’un jeune lieutenant à la Légion étrangère au Tonkin en février 1914. Il énumère les critères d’une rébellion « justifiée » et cite au nombre de ceux-ci celui des « chances raisonnables de succès ». Cela conduit à penser qu’il y a une analyse mathématique de la situation, un calcul. L’honneur éventuel d’une « rébellion justifiée » serait-il une valeur, une émotion calculée ? L’honneur peut-il se satisfaire du calcul ?

Cet exemple du 8 novembre 1942 permet aussi de s’interroger sur les rapports entre l’honneur et la révolte ? L’honneur n’est-il pas aussi le résultat de petits devoirs cumulés à de petits services, de l’habitude de l’obéissance dans l’obscurité du quotidien ? Que penser du choix de l’amiral commandant la flotte de Toulon demandant à ses commandants d’unités de se saborder à l’arrivée des Allemands ? Il n’a semble-t-il pas fait de calcul. Il a obéi. A-t-il pour autant préservé son honneur ?

« Gloire, Honneur, Saint-Cyr » : ces trois mots repères, ces trois mots donnés en drapeau à de jeunes saint-cyriens peuvent-ils servir de seule grille d’analyse pour affronter des situations complexes ? Certainement pas. Ce n’est pas faire injure au « grand C » que de le dire. Ils sont les bases d’une réflexion. Comment se constitue le sentiment de l’honneur ? L’honneur est-il une valeur personnelle ou collective ? À quel moment cet honneur peut-il être mis en application ou, comme le disait Véronique Nahoum-Grappe au cours d’une réunion du comité, « où vais-je faire flamber le petit drapeau de l’honneur » ? Si mon lieutenant, en Bosnie, avait été blessé ou tué, si j’avais cédé à mes sous-officiers, mon honneur aurait-il été en cause ? Celui du colonel qui a ordonné la patrouille tombée dans l’embuscade d’Uzbeen en Afghanistan, en 2008, est-il en cause ?

Qu’est-ce qui fait basculer de l’honneur dans le déshonneur ou vice versa ? Si Denoix de Saint-Marc n’avait pas été sollicité par Challe, si Monsabert n’avait pas été sollicité par Mast qui croyait agir au nom de Giraud en pensant que ce dernier obéissait à Pétain, le pas vers la désobéissance et la rébellion aurait-il été franchi ? Sans vouloir faire une uchronie, l’étude du moment décisif laisse interrogateur. Qu’est-ce qui fait prendre la décision d’entrer en rébellion ? Qui fait quitter la discipline ? Qui fait surgir l’honneur ? Celui-ci est-il une justification postérieure ou un argument préalable ? Si celui qui franchit le pas peut se tromper, peut-il perdre alors son honneur en cas d’erreur ? Comment perd-on son honneur ? Comment peut-on le retrouver ? Mon camarade de promotion Éric Burgaud a-t-il retrouvé son honneur, que beaucoup disaient perdu, lorsque devant le tribunal le faisant comparaître pour le meurtre de l’Ivoirien Firmin Mahé dans un blindé, il s’est retourné vers ses anciens subordonnés, comme lui dans le prétoire, et a déclaré : « Je n’ai pas toujours fait preuve de dignité dans cette affaire, notamment au début. [...] En trois jours, avec l’enquête de commandement, l’instruction et la suspension de mon commandement, j’ai vu s’effondrer ma carrière d’officier. L’homme était père de famille. [...] J’ai eu peur pour cette autre partie de ma vie. Oui, j’ai eu peur de partir en prison. Aujourd’hui, devant mes subordonnés, je veux affirmer que l’homme et l’officier ne font de nouveau plus qu’un. J’assume les ordres que j’ai donnés, j’assume le fait que j’ai donné un ordre illégal, je reconnais et j’assume d’avoir été lâche en n’ayant pas su traduire l’ordre du général Poncet, de n’avoir pas su le traduire en ordre clair » ? Personnellement, je le pense. L’honneur aurait-il à voir avec la dignité ? Dans quelles conditions ma dignité est-elle atteinte ? La dignité et l’honneur seraient-ils donc fonction de la conjoncture ? Auraient-ils à voir avec la cohérence et la pensée, le discours et les actes ? Existe-t-il un seuil de renoncement à partir duquel accepter plus revient à faillir à l’honneur ? « Gloire, Honneur, Saint-Cyr », je ne m’attendais pas à vous trouver aux Assises.

Tous les exemples que nous venons d’utiliser montrent des officiers et leurs dilemmes. Qu’est-ce que l’honneur du soldat ? À cette question, un membre du comité a affirmé de façon brutale que « l’honneur du soldat [était] d’accepter l’indignité du politique ». L’honneur serait-il alors la compensation, la réaction face à une indignité ? À l’heure où ces lignes sont écrites, un général à la retraite, sur les ondes d’une radio dite autrefois périphérique, commente l’actualité budgétaire du ministère de la Défense et la menace officieuse de démission des chefs d’état-major de chacune des armées en cas de nouvelles coupes de crédits en s’écriant : « C’est l’honneur des chefs militaires de savoir dire non ! » Jusqu’où va l’honneur ? Serait-il quelque chose de tellement intellectuel qu’il serait réservé à une élite ? Ne vaudrait-il que pour les grandes choses, comme l’intérêt supérieur de la nation ou la mort. Indéniablement non. Mais on voit bien l’écueil qui se profile.

Que signifie pour un chef de détachement, quel que soit son niveau, de faillir à l’honneur ? Où est l’honneur du médecin, celui de l’ouvrier, du laboureur ? Que signifie le fait de sortir un drapeau blanc ? Peut-on aller discuter avec un adversaire ou un ennemi avec un drapeau blanc en respectant les Conventions de Genève ? Est-ce un symbole de couardise ? Peut-on réduire le fait de le brandir à l’existence ou non d’ordres, ou au contraire peut-il correspondre à la volonté de se donner du temps pour mieux analyser la situation avant de prendre une décision qui engage ? Qui décide de ce qui est honorable ou pas ? L’individu ? La collectivité ? Le chef ? Personnellement, je ne pense pas que mon ancien élève qui est allé au-devant des Serbes à Sarajevo avec un « drapeau blanc » ait failli à l’honneur. Mais je n’en ai pas la certitude, seulement une conviction parce que je le connais, parce que je n’en ai pas parlé avec lui. Qu’il soit d’ailleurs assuré que je ne serai jamais son procureur dans cette affaire.

Tout ceci revient à se demander si la mise en avant de l’honneur est un critère qui facilite la prise de décision ou un facteur qui réduit la liberté de pensée. Ne conduit-il pas, en quelque sorte, à une forme de manipulation ? L’honneur ne serait-il pas d’autant plus facile à mettre en exergue qu’on a réussi à accorder ses croyances personnelles, celles de sa collectivité proche (famille, unité, entreprise) et celles de l’opinion ?

L’étude de « l’honneur » fait indéniablement aborder la notion du discernement, donc de la formation, de la culture. L’honneur est une notion qui peut toucher chacun d’entre nous, civil ou militaire. Parler d’honneur, où que ce soit, sur un terrain de sport de bitume rouge ou dans cette revue, c’est s’obliger à réfléchir, c’est se préparer à décider pour soi, pour les siens, pour les autres.

Indéniablement, le mot honneur est couplé avec les mots courage, cohérence, confiance, dignité, responsabilité, légalité, légitimité, exemplarité. Sa mise en avant suppose une réflexion, une formation, un discernement nécessaire à la prise de décision. Il caracole facilement à côté du mot liberté parce qu’il nécessite un choix. On comprend alors pourquoi les drapeaux et étendards français le portent brodés dans leurs plis, sans que ces broderies disent pour autant ce qu’il faut faire concrètement quand la bataille fait rage, quand l’esprit est en ébullition et doit décider, vite, toujours trop vite.

Tout cela apparaîtra-t-il ainsi au lecteur de ce numéro d’Inflexions ? Il n’est pas sûr qu’il y trouve toutes les réponses à ses propres questions. Ce sujet n’est pas facile. Mais après tout, l’exhaustivité n’est pas l’objectif de la revue. Le comité de rédaction aurait cependant voulu aborder, aux côtés des articles qui figurent au sommaire, des épisodes de l’histoire contemporaine militaire en ex-Yougoslavie, par exemple, ou ailleurs en Afrique. Le vingtième anniversaire de l’opération Turquoise a d’ailleurs provoqué de longues discussions en son sein. La difficulté est alors de trouver des témoignages sans raviver des plaies pour pouvoir comprendre sans blesser, sans attenter à l’honneur de ceux qui répondent aux sollicitations.

« Gloire, Honneur, Saint-Cyr », trente-deux ans après le petit matin blême et brumeux de la lande bretonne qui voit une compagnie de ce bataillon devenu promotion « Général de Monsabert » écouter son premier cours d’éthique, l’auteur de ces lignes s’interroge toujours sur chacun des mots gravés sur les ruines d’un monument aux morts, sur leur relation entre eux, sur leur symbolique, sur leur conséquence sur l’esprit et la carrière des officiers que nous sommes ou avons été. Il est très fier de ce parrain de promotion original et vainqueur. Pourtant, il n’est pas certain que ce numéro d’Inflexions l’aide à clore son questionnement personnel. Je suis certain que le « grand C » n’en attendait pas tant.

Honneur : le mot est énorme. Le commenter en un numéro ! Comme l’auteur de ces lignes, le comité est conscient des difficultés de l’exercice. Et attend avec impatience les réactions.

1 « Grand C ». Son nom de famille, très court, commence par un C, nous l’appelions effectivement en utilisant son nom de famille précédé de l’adjectif grand.

2 La Haute-Volta est devenue Burkina Faso en 1983.

3 Général d’armée Mast, Histoire d’une rébellion, 8-XI-1942, Paris, Le Cercle du nouveau livre d’histoire, 1969.