N°28 | L'ennemi

François Chauvancy

La France peut-elle avoir un ennemi ?

Jusqu’au xxe siècle, tout État avait plus ou moins naturellement un ennemi rĂ©el ou supposĂ©. Celui-ci contribuait Ă  la construction d’une identitĂ© nationale face Ă  un Autre bien visible. Les individus se mobilisaient pour leur sĂ©curitĂ© en renforçant leur lien communautaire. Il n’était pas utile de nommer cet ennemi. Il Ă©tait connu par tous, ou du moins Ă©vident, et les ouvrages de stratĂ©gie de chaque Ă©poque Ă©voquaient librement cet Autre qu’il fallait combattre, que ce soit pour une question de survie ou pour la conquĂŞte d’un territoire.

Or, depuis la fin de la guerre froide, nous constatons qu’au moins en Europe aucun ennemi physique n’est officiellement nommĂ©. Chacun aspire, individuellement ou collectivement, Ă  la paix, Ă  l’amĂ©lioration de son bien-ĂŞtre personnel, affirme ses bons sentiments. L’homme ne serait plus un prĂ©dateur ni pour lui-mĂŞme ni pour les autres. La dĂ©flation gĂ©nĂ©rale des forces armĂ©es pourrait ĂŞtre le reflet de cet Ă©tat d’esprit. En effet, pourquoi disposer d’une armĂ©e importante s’il n’y a pas d’ennemi ?

Faut-il pour autant s’abriter derrière une dimension intellectuelle de l’ennemi pour justifier d’un engagement militaire ? Le 15 aoĂ»t 2014, le prĂ©sident de la RĂ©publique a Ă©voquĂ© celui-ci comme Ă©tant le fanatisme, l’intolĂ©rance, le racisme, la barbarie. Dans cette approche abstraite, oĂą se trouve l’ennemi concret qui mobilise ? Les idĂ©es hostiles sont portĂ©es par des individus, des groupes ou des États. Une idĂ©e peut ĂŞtre combattue, mais pas Ă©radiquĂ©e. En revanche, ses promoteurs peuvent l’être parce qu’ils sont identifiables. Acteurs de violences et d’influences, ils sont responsables de la promotion de ces idĂ©es et sont la rĂ©alitĂ© physique Ă  combattre. Les rĂ©actions possibles font craindre aux politiques de dĂ©signer un ĂŞtre, un groupe humain, un État comme « ennemi Â». Ces rĂ©actions instrumentalisent le droit international, les droits de l’homme et s’appuient sur les habituels reproches d’intolĂ©rance et de stigmatisation qui finissent par inhiber tout dĂ©cideur, au moins politique sinon militaire. Ainsi, l’hypocrisie et le manque de courage dominent les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes. Et favorisent l’ennemi potentiel d’aujourd’hui et l’agresseur possible de demain.

Pourtant, la multitude des conflits aux formes les plus diverses montre que l’homme reste toujours aussi dangereux pour le dĂ©veloppement de nos sociĂ©tĂ©s dès qu’il n’est ni encadrĂ© dans son comportement, ni neutralisĂ© s’il dĂ©passe les lignes communĂ©ment acceptĂ©es comme infranchissables par la sociĂ©tĂ© humaine. La judiciarisation d’un comportement dĂ©viant ne peut ĂŞtre efficace que si les États disposent des capacitĂ©s rendant les lois crĂ©dibles dans leur application. Ă€ quoi peut servir une loi si elle n’est ni applicable ni respectĂ©e par laxisme ou par manque de courage ? De fait, l’ennemi physique jamais dĂ©noncĂ© ou jamais nommĂ© existe malgrĂ© le refus de le voir. Nous devons donc nous rĂ©approprier la notion d’ennemi, nommer celui-ci sans ambiguĂŻtĂ© afin de savoir comment le combattre et bien comprendre de qui nous sommes l’ennemi.

  • L’ennemi existe-t-il ?

L’ennemi existe. La difficulté tient dans la définition des critères qui lui donnent une représentation et une consistance compréhensibles aussi bien par les décideurs que par les citoyens. Cette prise de conscience a pour objet de permettre aux forces de sécurité, qu’elles soient militaires ou policières, de le combattre tout en faisant comprendre cette guerre, non déclarée le plus souvent, au citoyen-contribuable qui a délégué ce pouvoir. L’ennemi réel est un élément clé de la stratégie générale militaire, comme nous l’enseigne notre histoire. Il doit être nommé afin de permettre à la société civile et à ses forces armées d’anticiper sa stratégie, de protéger la communauté nationale et le territoire français, et de l’intégrer enfin dans la notion de guerre que nos États redécouvrent avec l’État islamique aujourd’hui.

La perception de l’Autre reste une relation ancienne de l’humanitĂ©. Hier, on se battait pour dĂ©fendre sa communautĂ©, conquĂ©rir des terres ou des richesses, mais aussi pour combattre les hĂ©rĂ©sies, permettre l’expansion d’une religion conquĂ©rante. Du xiiie siècle jusqu’à la proclamation de l’Entente cordiale en 1905, l’Anglais fut l’ennemi puis il fut un alliĂ©, pas obligatoirement un ami, mĂŞme aujourd’hui. Plus brièvement, la France s’opposa aux empires espagnol puis austro-hongrois, allemand enfin. Quel que soit le conflit, son existence a amenĂ© la France Ă  rĂ©agir, Ă  se remettre en question, Ă  se rĂ©former et aussi Ă  avoir des ambitions.

Au xxe siècle, l’ennemi hĂ©rĂ©ditaire Ă©tatique a Ă©voluĂ© vers l’ennemi idĂ©ologique, capable de mobiliser les peuples pour s’affronter, transfrontalier, menaçant la survie du pays dans ses valeurs et plus seulement dans son organisation territoriale. Ignorant les frontières des États, mais rassemblant dans une mĂŞme lutte individus et groupes, son objectif est toujours de briser politiquement et socialement la sociĂ©tĂ© visĂ©e. Après la destruction du fascisme, les dĂ©mocraties occidentales ont mis Ă  terre le communisme sans combat direct, laissant la place Ă  une certaine naĂŻvetĂ© dans l’attente des « dividendes de la paix Â» Ă©voquĂ©s en 1990. Cette vision utopique a altĂ©rĂ© la perception collective de la sĂ©curitĂ©.

Une guerre est-elle nĂ©cessaire pour avoir un ennemi ? Certainement pas. Mais si la guerre a changĂ© de forme, elle donne toujours une place Ă  l’ennemi. L’exemple du conflit ukrainien est Ă  ce titre intĂ©ressant, avec des soldats non identifiables, non violents en CrimĂ©e, jusqu’à l’infiltration de troupes rĂ©gulières russes et les premiers prisonniers – ceux-ci sont-ils des prisonniers de guerre et des ennemis pour autant ? « Ennemi conventionnel Â», « rebelle Â», « insurgĂ© Â», « adversaire irrĂ©gulier Â», « djihadiste Â», « sĂ©paratiste Â», « ennemi de la France Â» en Afghanistan1, « terroriste Â» au Mali pour le gouvernement français en 2014, mais « groupes armĂ©s djihadistes Â» (gad) pour les militaires français Ă  compter de leur engagement sur le terrain, puis « groupes armĂ©s terroristes Â» (gat) pour le chef d’état-major des armĂ©es en aoĂ»t 20142 : la multiplicitĂ© des dĂ©nominations peut ĂŞtre particulièrement perturbante et influe sur la sortie de crise.

Peut-on aussi ignorer le concept d’ennemi intĂ©rieur qui a Ă©tĂ© rappelĂ© Ă  plusieurs reprises en 2013 par un ancien ministre de l’IntĂ©rieur3 devenu Premier ministre ? Celui qui menace les institutions par le non-respect des lois, par leur contournement et l’usage d’une violence armĂ©e n’est-il pas un ennemi intĂ©rieur ? De fait, le continuum sĂ©curitĂ© intĂ©rieure/sĂ©curitĂ© extĂ©rieure a conduit Ă  son existence potentielle. Cela pose la question de la subversion qui se dĂ©finit comme une « action ayant pour but d’affaiblir la force militaire, la puissance Ă©conomique ou la volontĂ© politique d’un pays en minant le moral, la loyautĂ© de ses citoyens ou la confiance qu’on peut leur accorder Â»4.

Certes, la nation française, comme beaucoup d’autres, n’est pas homogène ethniquement ou religieusement. Dès lors qu’elle touche à une de ses diasporas ou à une communauté spécifique religieuse par exemple, la guerre extérieure a une influence sur l’état d’esprit de la nation. Autant la guerre en Afghanistan puis les événements en Afrique subsaharienne n’ont que peu touché les Français, et ce malgré d’importantes minorités africaines, autant les guerres au Moyen-Orient influent fortement sur la nation.

Le constat est que les Livres blancs qui se sont succĂ©dĂ© depuis la Seconde Guerre mondiale (1972, 1994, 2008 et 2013) font peu de place Ă  un ennemi physiquement et publiquement nommĂ©. Celui de 2013 comme celui de 1994 soulignent que la France « ne se connaĂ®t pas aujourd’hui d’ennemi Ă©tatique dĂ©clarĂ© Â», sans toutefois exclure la possibilitĂ© d’une agression militaire. L’ennemi ne serait-il pas prĂ©sent ? Bien qualifier celui que l’on va combattre est pourtant une nĂ©cessitĂ© politique et militaire.

Se préparer à faire face à un ennemi doit être apprécié en fonction de sa capacité de nuisance. Le nommer et lui attribuer des caractéristiques contribuent à une meilleure compréhension de ce qu’il est. En revanche, se tromper sur ses caractéristiques peut être une source d’indécision et d’erreurs dans les modes d’action utilisés pour le combattre.

Enfin, le soldat doit savoir qui il combat, d’autant qu’il voit cet ennemi dissimulĂ© et que, parfois, l’action de celui-ci peut instiller le doute au sein de la communautĂ© militaire, voire des nations. En Irak5, ce tĂ©moignage de 2003 d’un soldat amĂ©ricain parmi tant d’autres est rĂ©vĂ©lateur. JuchĂ© sur la tourelle, le mitrailleur, un garçon de dix-neuf ans, scrute les alentours : « Les rebelles, ou les ennemis, je ne sais pas comment les appeler… Â» Or un ennemi doit ĂŞtre dĂ©crit, perçu, imaginĂ©. Cela aide le soldat Ă  adapter son comportement, et Ă  ne pas se sentir en contradiction entre ses sentiments, ses actes et les règles d’engagement que lui aurait dĂ©finies le commandement militaire.

  • Se rĂ©approprier la notion d’ennemi

Comme l’écrivait Hubert VĂ©drine, « les Occidentaux sont en train de perdre le monopole de la conduite des affaires du monde, de la dĂ©finition des problèmes et de leur hiĂ©rarchisation, et des mots qu’on emploie pour les traiter Â»6. Les EuropĂ©ens « n’ont plus guère, Ă  part de louables intentions, de pensĂ©e spĂ©cifique sur le monde, ni d’analyse des risques, des menaces Â». Le refus de voir l’ennemi au profit d’un simple adversaire en est un signe. L’exemple de l’État islamique est Ă  cet Ă©gard flagrant et le rĂ©veil est redoutable au point que nommer l’ennemi a Ă©tĂ© une approche nouvelle et positive du gouvernement français, certes avec retard, en utilisant l’expression de Daech au lieu d’État islamique. Ă€ l’usage, la mobilisation obtenue par ce terme sera intĂ©ressante Ă  Ă©tudier en fonction des cibles. En effet, Daech sera-t-il aussi signifiant et donc mobilisant pour notre opinion publique que pour l’ennemi djihadiste ?

MalgrĂ© l’expression publique des politiques de dĂ©fense, notamment Ă  travers les Livres blancs qui devraient le nommer, l’ennemi n’est donc pas qualifiĂ© comme tel. Les rĂ©fĂ©rences aux risques et aux menaces sont devenues la norme. Cette absence n’est pas rĂ©cente. Le Livre blanc de 1994 n’emploie jamais le terme « ennemi Â» : il privilĂ©gie celui d’« adversaire Â», utilisĂ© cinq fois, Ă©voque cinquante-six fois les « risques Â» et vingt-cinq fois les « menaces Â». Celui de 2008 parle lui aussi d’« adversaire Â» (treize fois), tout en se rĂ©fĂ©rant cent vingt-deux fois aux « menaces Â» et cent quatre-vingts fois aux « risques Â». Il est cependant intĂ©ressant de noter que le terme « ennemi Â» est en revanche utilisĂ© dans les dĂ©bats du tome trois qui l’accompagnent : le politique a choisi de ne pas avoir d’ennemi, mais les autoritĂ©s qualifiĂ©es ou morales n’ont pas eu cette restriction. Ce choix politique rend cependant toute mobilisation et tout engagement bien difficiles. Il entretient un flou qui empĂŞche toute distinction entre le bien et le mal, la loyautĂ© et Ă©ventuellement la trahison.

De mĂŞme, dans le corpus doctrinal militaire, aucun concept d’emploi des forces ne retient un quelconque ennemi. Celui de 1997 n’emploie ni « ennemi Â» ni « adversaire Â», mais vingt-quatre fois « menace Â» et quatre fois « risque Â». Celui de 2010 utilise trente-sept fois « adversaire Â» et une fois « ennemi Â». Seule l’émergence d’un islam plus radical est soulignĂ©e, comme en 1994. Et celui du 12 septembre 2013 exclut toute rĂ©fĂ©rence Ă  un agresseur particulier. Reste un adversaire aux formes multiples et aux modes d’action variĂ©s. Le terrorisme lui-mĂŞme est un acteur pratiquement inexistant. Bien qu’évoquĂ© dans le Livre blanc de 2013, le radicalisme d’un adversaire potentiel, ce qui peut donc indiquer sa stratĂ©gie sinon sa tactique et orienter notre action militaire, est totalement ignorĂ©. La doctrine interarmĂ©es d’emploi des forces de 20117 redonne heureusement sa place Ă  l’ennemi et ce document n’a pas Ă©tĂ© rĂ©Ă©crit depuis. Le terme d’ennemi n’est pas totalement banni du corpus doctrinal militaire. Il y est dĂ©fini comme « partie aux intentions dĂ©libĂ©rĂ©ment hostiles qui, manifestant une volontĂ© et une capacitĂ© de nuire, est combattue, si nĂ©cessaire, par l’emploi de la force Â»8.

Proposons cependant cette dĂ©finition certes plus longue mais plus prĂ©cise : « Un ennemi est celui qui, État, groupe ou individu, franchit un seuil d’hostilitĂ© constituĂ© d’acte(s) volontaire(s) violent(s) dans les champs matĂ©riels ou immatĂ©riels, exprimant par lĂ  une volontĂ© de nuire Ă  nos intĂ©rĂŞts vitaux, stratĂ©giques ou de puissance. Incluant selon les circonstances les critères de subversion et de dĂ©stabilisation, le seuil d’hostilitĂ© est constituĂ© d’un ou plusieurs critères relatifs Ă  une agression rĂ©elle ou potentielle, qu’elle soit terroriste, conventionnelle ou non, avec le critère dĂ©terminant de l’irrĂ©versibilitĂ© de la capacitĂ© de nuisance9. Â» Ainsi, l’ennemi rĂ©el existe lorsqu’il a franchi par son comportement et ses actes un seuil d’hostilitĂ© Ă  notre Ă©gard. Son appartenance Ă  un État n’est plus un critère. Encore faut-il que les volontĂ©s potentiellement ennemies soient averties de ce seuil d’hostilitĂ© et de l’ensemble des critères le construisant.

Une dernière difficultĂ© apparaĂ®t : oĂą s’arrĂŞte la notion d’ennemi ? Ce dernier n’est plus seulement l’adversaire en armes et en uniforme ; c’est aussi le civil armĂ© qui ne porte pas d’uniforme. Le ressortissant de la nation adverse peut-il ĂŞtre absous du qualificatif malgrĂ© sa contribution Ă  l’effort de guerre ? Autre sujet qui pourrait bien remettre en cause des conventions de Genève et un droit international peu adaptĂ©s Ă  l’ennemi au xxie siècle.

  • De l’ennemi au terroriste

Nommer l’ennemi ne signifie pas faire preuve d’intolĂ©rance, de racisme ou de xĂ©nophobie. Cela ne signifie pas discriminer, stigmatiser ou mĂ©priser. C’est au contraire la prise de conscience rĂ©aliste des risques et des menaces pesant ou pouvant peser sur la survie de notre pays. En ce sens, cette identitĂ© donne une rĂ©alitĂ© Ă  la menace. Elle permet la sensibilisation de la nation et sa prĂ©paration, car la perception de l’ennemi doit ĂŞtre partagĂ©e par le plus grand nombre. Elle doit ĂŞtre assumĂ©e par le pouvoir politique quelle que soit la tendance du gouvernement en place. Dissimuler l’ennemi derrière le terme de « terroriste Â» est une approche biaisĂ©e et dangereuse.

Ce glissement peut ĂŞtre datĂ© de 2005, avec la publication du Livre blanc du gouvernement sur la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure face au terrorisme par le ministre de l’IntĂ©rieur de l’époque10. PrĂ©sident de la RĂ©publique, il en a fait le cĹ“ur d’une stratĂ©gie sĂ©curitaire, sinon policière, aussi bien Ă  l’extĂ©rieur des frontières nationales qu’à l’intĂ©rieur, crĂ©ant ce continuum entre la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure et la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure. La rĂ©ponse du ministère de la DĂ©fense sera la publication de La DĂ©fense contre le terrorisme, une prioritĂ© du ministère de la DĂ©fense11. Il est intĂ©ressant de constater que, dans le premier document, l’ennemi est qualifiĂ© de tel par le ministère de l’IntĂ©rieur. Il est clairement nommĂ© : l’islam radical et le djihadisme. Le second document, lui, n’emploie pas plus le terme d’ennemi que celui de « djihadisme Â». Or les armĂ©es n’ont-elles pas pour vocation de se battre contre un ennemi ? On peut s’interroger sur la capacitĂ© de rĂ©flexion des forces armĂ©es incapables d’identifier un ennemi.

Dans la continuité de cette orientation sécuritaire, il a été de bon ton de qualifier de terroriste tout acteur de violence armée contre un État. En 2014, les séparatistes prorusses en Ukraine sont ainsi nommés par les autorités ukrainiennes. Tout comme les forces de l’État islamique au Levant qui, certes, commettent des actes terroristes et des exactions en toute impunité, mais mènent surtout des actions de combat qui accompagnent toutes les insurrections. Les djihadistes français impliqués en Syrie, sans que la preuve ne soit apportée d’un quelconque méfait terroriste, sont ainsi condamnés au nom de lois antiterroristes.

Cette dĂ©rive sĂ©mantique pose la question de la criminalisation d’un combattant. Ă€ quel moment un acte de guerre doit-il ĂŞtre interprĂ©tĂ© comme un acte terroriste ? Une attaque ied au Mali est-elle un acte terroriste ? Le terrorisme est un mode d’action et non un projet politique. En revanche, au service d’un projet politique et dans une logique de guerre asymĂ©trique, il vise Ă  dĂ©truire, entretient l’insĂ©curitĂ© et la haine. Il n’en fait pas mystère. Il contribue Ă  la prise du pouvoir par l’effondrement des autoritĂ©s lĂ©gales ou en imposant une nĂ©gociation pour partager le pouvoir.

L’ennemi réel, et non le terroriste, devrait être au cœur de tout Livre blanc. Pour soutenir la légitimité de l’action, une démocratie doit être en mesure de nommer clairement l’agresseur potentiel ou réel afin d’orienter les choix stratégiques et accompagner ceux-ci en les expliquant, sinon en persuadant de leur justesse. L’ennemi est essentiellement humain par sa représentation physique de l’Autre servant une autre cause. Cependant, il est aussi le symbole d’idées, de systèmes politiques, religieux, ethniques en confrontation avec les nôtres. À ce titre, l’Homme reste la cible de la stratégie d’action d’un État.

  • Avons-nous un ennemi aujourd’hui ?

De qui sommes-nous l’ennemi aujourd’hui ? Avons-nous un ennemi ? Comment le combattre ? Questions fondamentales pour la communautĂ© militaire si ce n’est pour la communautĂ© nationale. Il apparaĂ®t que, pour la France et bien d’autres États, l’ennemi est le djihadiste. Or, quelles que soient sa nature ou ses objectifs politiques, celui-ci ne peut exister ou rayonner sans dĂ©finir sa lutte Ă  partir de la « matĂ©rialisation d’un adversaire Â», ce que lui procurent l’Occident et la France en particulier. Chez les djihadistes, la personnalisation du « mal Â» Ă  combattre n’est pas qu’une simple figure de style visant Ă  dĂ©signer une cible, mais bien le cĹ“ur d’une stratĂ©gie destinĂ©e Ă  la fois Ă  mobiliser et Ă  lĂ©gitimer leur combat.

La figure de l’ennemi a souvent oscillé pour le djihadiste entre la dénonciation des autorités locales et la désignation de l’ingérence étrangère. Elle représente une identité, un facteur d’agrégation des ressentiments sinon une réaction d’immunité identitaire12, finalement, en cas de succès, la validation du choix opérationnel de l’acte terroriste. Ainsi est-il intéressant d’observer à quel point les conflits dans le monde arabe ont été mobilisateurs pour la cause djihadiste, voire régénérateurs d’un cycle de violence islamiste que l’on pensait en voie d’essoufflement. Les flux croissants de combattants musulmans étrangers en Syrie ou en Irak, qu’ils proviennent du monde arabo-musulman ou de l’Occident, ont confirmé la capacité mobilisatrice du message djihadiste qui paraissait pourtant désuet jusqu’à l’échec des printemps arabes.

Or nos Livres blancs ont non seulement effacĂ© l’ennemi mais aussi celui qui apparaĂ®t comme notre ennemi rĂ©el d’aujourd’hui, le djihadiste. Autant le secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral Ă  la dĂ©fense et Ă  la sĂ©curitĂ© nationale (sgdns) Ă©voquait cette menace dans son rapport prĂ©parant le Livre blanc de 2013, autant celui-ci a Ă©vacuĂ© totalement cette menace13. Dans cent soixante pages, nulle trace des termes « djihadiste Â», « djihadisme Â», « islam Â» ou « musulman Â» ; ils laissent la place Ă  « radicalisation Â» ou « auto-radicalisation Â», chacun seulement une fois. L’avis des armĂ©es et de la communautĂ© de dĂ©fense, dès lors qu’elles ont une rĂ©flexion sur l’ennemi, doit ĂŞtre pris en considĂ©ration pour dĂ©signer celui-ci avec rĂ©alisme. « L’Occident, et la France en particulier, restent une cible privilĂ©giĂ©e Â»14 et la responsabilitĂ© politique est majeure dans sa prise en compte. Alors que l’extrĂ©misme religieux a Ă©tĂ© identifiĂ© comme une menace depuis le Livre blanc de 1994, les pouvoirs lĂ©gislatif et exĂ©cutif ne se sont inquiĂ©tĂ©s du phĂ©nomène que depuis peu, sans doute par la force des choses : rapport du SĂ©nat sur le renforcement de la lutte contre l’apologie du terrorisme sur Internet (4 juin 2014), proposition de loi sur la dĂ©chĂ©ance de la nationalitĂ© française pour le combattant français djihadiste (11 juin 2014), demande de la commission des lois de l’AssemblĂ©e nationale pour la crĂ©ation d’une commission d’enquĂŞte sur l’organisation et les moyens de la lutte contre les rĂ©seaux djihadistes en France et en Europe (4 juin 2014), vote des lois antiterroristes du 18 septembre 2014 contre le recrutement djihadiste et, surtout, l’accès aux théâtres d’opĂ©rations. Il faut toutefois souligner qu’à l’origine ces combattants se rendaient en Syrie sans que cela ne soit considĂ©rĂ© comme une menace. Ils combattaient le rĂ©gime de Bachar al Assad... On ne peut que s’étonner de cet Ă©veil tardif et du manque de rĂ©action exprimĂ©e face Ă  cette menace absente lors de la rĂ©daction du Livre blanc de 2013.

Enfin, il ne faut pas se tromper dans la représentation de l’ennemi. Loin de toute idéologie, une démocratie doit être capable de nommer clairement ce qui menace son fonctionnement, sinon à terme sa survie. Ne pas nommer l’ennemi réel, c’est refuser de le combattre. Le nommer, c’est assurer sa liberté d’action15 dans la gestion globale d’une guerre annoncée depuis 1994 et qui empire.

Ă€ titre d’exemple, rĂ©flĂ©chissons comme l’ennemi en se rĂ©fĂ©rant au territoire national. Illustrons simplement ses objectifs politiques et militaires par quelques principes16 de Sun Tzu qui pourraient le guider dans les effets attendus : « Soumettre l’ennemi sans combattre est ce qu’il y a de mieux Â», ou dĂ©stabiliser les institutions en faisant Ă©voluer les lĂ©gislations nationales Ă©ventuellement contre les intĂ©rĂŞts de celles-ci ; « une armĂ©e victorieuse l’est avant mĂŞme de chercher le combat Â», ou remettre en cause l’existence d’une armĂ©e forte n’ayant plus d’ennemi affichĂ© pour se battre ; « il faut laisser une brèche dans l’encerclement de l’ennemi. Il ne faut pas Ă©craser un ennemi rĂ©duit aux abois Â», ou laisser croire que les règles dĂ©mocratiques en cas de victoire seront appliquĂ©es et laisseront la place Ă  la rĂ©conciliation ; « connais ton ennemi et connais-toi toi-mĂŞme, ainsi la victoire ne sera pas incomplète Â», ou bien connaĂ®tre les sociĂ©tĂ©s cibles en vivant Ă  leur contact, acquĂ©rir leur savoir technologique, appliquer les règles dĂ©mocratiques de ces sociĂ©tĂ©s et les utiliser Ă  leur dĂ©savantage. L’ennemi non nommĂ© est donc en position de force.

Une démocratie occidentale ne peut se contenter de lutter contre le djihadisme sans combattre l’idéologie qui en est le fondement17. Aujourd’hui, l’islamisme radical s’appuie sur un islam apparemment mal compris par ses plus ardents prosélytes, mais dont les déviances sont peu dénoncées par la communauté musulmane modérée. Il appuie sa guerre sainte sur les techniques de la guérilla, du terrorisme, sinon de la subversion, qui sont les modes d’action traditionnels des mouvements idéologiques. Il pratique avec aisance l’art de la propagande en appui de sa guerre idéologique. Il a en effet parfaitement compris que l’information mondialisée était sa meilleure arme contre l’Occident et qu’il pouvait mobiliser les diasporas notamment au nom de la discrimination supposée envers l’islam.

Outre une stratĂ©gie d’action, cette longue guerre impose donc un « contre-discours Â». Or les sociĂ©tĂ©s occidentales, dans leur conception très tolĂ©rante de la dĂ©mocratie, affaiblies dans leurs convictions, de moins en moins homogènes, semblent dĂ©semparĂ©es face Ă  la rĂ©ponse Ă  apporter Ă  une menace multiforme qui ne connaĂ®t pas les frontières et qui est convaincue de la justesse de sa cause. La tolĂ©rance ne signifie pas abandonner ses propres principes ou valeurs. Un discours cohĂ©rent doit ĂŞtre construit, accompagnant les faits, en accord avec les valeurs dĂ©fendues, soutenu par un argumentaire contrant l’idĂ©ologie de l’ennemi tout en assurant la cohĂ©rence intĂ©rieure et extĂ©rieure. Ă€ moins de cĂ©der au renoncement et donc Ă  la dĂ©faite dans la guerre contre le djihadisme, la solution militaire, indispensable dans ce type de conflit, doit ĂŞtre totalement incluse dans une approche globale de la rĂ©solution de la crise.

Pour conclure, notre démocratie a un ennemi et cela n’est pas antinomique avec nos principes. Il est djihadiste, il est fanatique et il méprise nos valeurs. Il nous faut donc construire un rapport de force qui lui indique clairement le risque majeur qu’il prend en nous étant hostile. Encore faut-il que notre détermination soit au rendez-vous. Par exemple, aucun discours, en août de chaque année, du président de la République aux ambassadeurs, que ce soit Nicolas Sarkozy ou François Hollande, ne se réfère au djihadisme ou à l’islam radical. Seul existe le groupe terroriste qui justifierait toute stratégie et toute action. Ce refus de nommer est grave et confirme cette confusion des esprits sur l’ennemi que nous devons combattre. La communauté musulmane aurait pu être rassurée, évitant ainsi tout amalgame, tout en rappelant que la République est une et indivisible. Chaque citoyen est concerné par l’avenir de la communauté nationale.

Il est aussi possible de s’inquiĂ©ter de l’approche des dĂ©cideurs militaires. Suite aux tentatives de dĂ©livrance des otages en Mauritanie du 22 juillet 2010, l’ancien chef d’état-major des armĂ©es, l’amiral Édouard Guillaud, dĂ©clarait le 6 octobre 2010 devant la commission de la dĂ©fense de l’AssemblĂ©e nationale : « Nous devons prendre garde de ne pas fournir Ă  aqmi l’ennemi dont il a besoin pour exister et prospĂ©rer. Â» Si les militaires ne veulent plus d’ennemi, cela impose une rĂ©flexion approfondie sur le rĂ´le du soldat. Pourtant, qui mieux que lui peut comprendre et combattre l’ennemi ?

1 DĂ©claration de Bernard Kouchner sur la situation en Afghanistan, Le Monde, 16 dĂ©cembre 2009.

2 Interview publiĂ©e dans La Nouvelle RĂ©publique, 30 aoĂ»t 2014.

3 LibĂ©ration du 15 fĂ©vrier 2013 suite Ă  l’affaire MĂ©rah ; Le Nouvel Observateur du 12 octobre 2013, discours de clĂ´ture du congrès du syndicat Alliance police nationale Ă  Marseille ; Le Figaro du 16 octobre 2013, audition devant le SĂ©nat.

4 Définition de l’otan.

5 « Le bourbier irakien. (2/6) Avec le 1-1 Cav Â», Le Monde, 12 novembre 2003.

6 Le Monde, 25 juin 2006.

7 Doctrine interarmĂ©es d’emploi des forces, 12 juillet 2011.

8 Glossaire interarmĂ©es de terminologie militaire, 3 janvier 2012.

9 François Chauvancy, « Conceptualiser son ennemi Â», Les Carnets du cesat, octobre 2006, cesat.terre.defense.gouv.fr/

10 La Documentation française, 18 mai 2005, p. 140.

11 Avril 2006, p. 48.

12 RĂ©gis Debray, « De la cohĂ©sion Ă  l’arrogance, les forces et faiblesses du monde de l’Ouest Â», Le Monde, 18 juillet 2014.

13 SecrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral Ă  la dĂ©fense et Ă  la sĂ©curitĂ© nationale, La France face aux Ă©volutions du contexte international et stratĂ©gique, 3 avril 2012.

14 Ibid.

15 François Chauvancy, « Les principes de la guerre encore et toujours Â», Revue dĂ©fense nationale, mars 2006.

16 Ces principes se retrouvent sous une forme ou une autre dans les écrits de la plupart des théoriciens de la guerre.

17 François Chauvancy, « Afghanistan : combattre l’idĂ©ologie islamiste Â», Le Casoar, octobre 2009.

Quel ennemi sommes-nous ?... | H. Esquerre
J.-C. Martin | DĂ©finir l’ennemi en rĂ©volution...