Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°41 | L'allié

Jérôme Pellistrandi

Trahir

Notre histoire militaire est marquée depuis le Moyen Âge par la figure du héros. Cette référence s’inscrit dans la tradition chevaleresque, qui confère hier au chevalier, aujourd’hui à l’officier, chef militaire, une dimension quasi sacramentelle, où celui-ci doit accomplir la mission au péril de sa vie. Plutôt le sacrifice que le déshonneur ! Et de fait, l’éducation dispensée à nos officiers – par la naissance jusqu’à la Révolution française, puis par la sélection et la formation depuis l’Empire – leur inculque ce savoir-être où la loyauté et le courage sont les piliers centraux de l’identité militaire.

Cette recherche de la gloire des armes avec les honneurs a ainsi profondément structuré nos armées mais aussi l’exécutif politique jusqu’à la chute du Second Empire en 1870. Le chef de l’État, roi ou empereur, était d’abord le chef des armées, dont l’autorité était affermie par la victoire sur les champs de bataille. Et lorsque le souverain était vaincu, comme ce fut le cas pour Napoléon III, c’était la nation qui était à terre. L’instauration de la IIIe République entraîna un bouleversement radical dans la relation entre le commandement et le pouvoir politique avec un défusionnement complet et l’affirmation définitive de l’autorité politique sur le militaire. Hormis Mac Mahon puis de Gaulle, les chefs de l’État ont toujours appartenu à l’élite de la bourgeoisie. Ce processus a d’ailleurs été plus ou moins similaire au Royaume-Uni, où le Premier ministre conduit les guerres, comme Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale ou Margaret Thatcher aux Malouines en 1981, les chefs militaires leur étant subordonnés. Le politique décide, le militaire exécute. Aux États-Unis, où l’exécutif a toujours contrôlé le militaire, les généraux devenus présidents, Ulysses S. Grant ou Dwight D. Eisenhower, ont exercé leur mandat en évitant toute ingérence des militaires.

Or cette relation verticale a souvent été mise à mal dans notre histoire contemporaine, en particulier lorsque, face à des événements dramatiques, il y a eu divergence entre les deux autorités, avec le sentiment d’une trahison de l’une par l’autre. Trahir, c’est en effet renier des valeurs censées être communes. C’est rejeter l’autre, au risque de tout perdre, comme Judas, figure biblique du traître. Pour un militaire, la trahison est la plus grande des infamies, car elle remet en cause toutes les valeurs qu’il est censé incarner et défendre. Elle est d’ailleurs généralement durement sanctionnée, soit sous forme judiciaire, soit ultérieurement dans la mémoire collective, au risque d’ailleurs de polémiques où l’idéologie n’est jamais loin.

Notre histoire est, hélas, jalonnée de trahisons ou d’abandons : Jeanne d’Arc est capturée par les Bourguignons puis vendue sans scrupule aux Anglais et son martyre va constituer l’un des piliers de notre histoire nationale ; en 1870, Bazaine, repu d’honneurs, capitule sans combattre et livre la place de Metz, entraînant la défaite de la France impériale face à la Prusse et dont les conséquences vont enflammer le xxe siècle.

Cette notion de trahison devient complexe quand les conséquences entrent dans le champ politique. Ce fut le cas durant la Seconde Guerre mondiale avec à la fois des trahisons individuelles et des abandons collectifs. Deux exemples étaieront cette réflexion : Mers el-Kébir, où la manœuvre politique voulue par Churchill a été vécue comme une trahison par la France, puis novembre 1942, où l’invasion de la zone dite libre est une violation des conventions d’armistice et où l’obéissance aveugle de la majorité des officiers de l’armée d’armistice aboutit à un fiasco. Enfin, moins dramatique mais fondatrice, la crise de Suez où l’absence de soutien de la part des États-Unis impose un abandon mais, à terme, oblige la France à reconsidérer son autonomie stratégique et à s’en donner les moyens.

  • Mers el-Kébir ou la déchirure irrémédiable

L’effondrement militaire résultant de la percée allemande dans les Ardennes le 10 mai 1940 provoque la chute de la IIIe République et un chaos pour toute la nation, accentué par l’exode massif de ses populations fuyant l’avancée allemande. La signature de l’armistice le 22 juin dans la clairière de Rethondes, sous l’autorité du maréchal Pétain appelé par le président Albert Lebrun à la tête du gouvernement depuis le 16 juin, est accueillie avec soulagement par une France en état de sidération, qui s’en remet au prestige du dernier maréchal vivant, héros de la Grande Guerre. La marine, sous l’autorité de l’amiral Darlan, a alors le sentiment de ne pas avoir failli et, malgré des pertes, notamment à Dunkerque pour évacuer les troupes franco-britanniques, sa capacité de combat reste quasiment intacte avec des unités de premier rang, très modernes et stationnées principalement à Toulon, à Alexandrie et à Mers el-Kébir. Dans la confusion de la défaite, rares sont ceux qui ont entendu l’appel lancé depuis Londres par le général de Gaulle le 18 juin, et l’attentisme est plutôt la règle en ce début d’été, alors même qu’une partie du territoire est occupée par les troupes allemandes et que la priorité est d’essayer de remettre un peu d’ordre dans un pays profondément traumatisé et dont une partie de la population n’a pas encore regagné ses foyers.

À l’inverse, Londres, sous l’autorité du Premier ministre Winston Churchill, n’a aucune intention de négocier avec Berlin. La guerre doit continuer, même si ce début d’été est plutôt calme militairement, les Allemands étant à la fois surpris par leur succès stratégique rapide et persuadés que le Royaume-Uni chercherait un accommodement diplomatique. Il n’en est rien et la première inquiétude des Britanniques porte dès lors sur la flotte française qui, si elle passait sous le contrôle des nazis, offrirait un rapport de force très favorable à l’Allemagne – il ne faut pas oublier que la puissance navale reste la référence pour Londres, l’outil aérien étant alors encore secondaire.

L’opération Catapult est montée dans la précipitation ; elle cible Mers el-Kébir et Alexandrie. Dans le port égyptien, la Force x, aux ordres de l’amiral Godfroy, voisine avec une escadre britannique commandée par l’amiral Cunningham. Le hasard ou le destin faisant que les deux amiraux sont beaux-frères, un compromis permet la neutralisation de la Force en respectant les règles de commandement et l’honneur des officiers français. À Mers el-Kébir, en revanche, l’ultimatum aboutit à un affrontement violent faisant mille deux cent quatre-vingt-quinze morts, dont neuf cent quatre-vingt-dix-sept à bord du cuirassé Bretagne. Au-delà du bilan humain, le résultat politique est désastreux, du moins du côté français, en particulier pour la marine, dont les officiers cultivaient déjà une certaine anglophobie. Celle-ci fut alors exacerbée et favorisa chez de nombreux militaires une bascule idéologique vers les autorités de Vichy pour couper les ponts avec Londres et entamer une politique de collaboration avec les Allemands. Le ressentiment payé au prix du sang fut profond et durable, et ses conséquences se firent encore sentir bien après la fin de la guerre, tant la blessure de Mers el-Kébir restait vivace et avait été vécue comme une trahison par les alliés de la veille.

  • La fin de la zone libre

Les conditions de l’armistice du 22 juin 1940 prévoyaient une occupation partielle du territoire métropolitain en attendant la conclusion d’un traité de paix qui n’arrivera pas. Le gouvernement s’est alors installé à Vichy de façon temporaire, espérant revenir rapidement à Paris. Autour du Maréchal se met en place une administration dominée par les militaires et par une nouvelle classe dirigeante très technocratique, qui s’illusionne totalement sur la perception du régime et de la France par Hitler. Pour celui-ci, c’est l’ennemi héréditaire qui a été abattu et il n’est pas question de lui accorder une place privilégiée dans la nouvelle Europe nazie. Ce décalage est évident dès l’entrevue de Montoire, le 24 octobre 1940, où la France est en état de vassalité même si les honneurs militaires qui lui sont rendus flattent l’orgueil personnel de Pétain. La dégradation de la situation internationale intervient en 1941 avec, en juin, l’opération Barbarossa contre l’Union soviétique puis, le 7 décembre, Pearl Harbor qui entraîne l’entrée en guerre des États-Unis et la mobilisation de tout son appareil industriel, comme l’avait prophétisé le général de Gaulle.

En 1942, les victoires allemandes s’enchaînent, mais peu à peu les Alliés inversent la vapeur, et entament une longue et âpre reconquête. Pendant ce temps-là, le régime de Vichy s’efforce par tous les moyens de consolider son emprise sur une nation traumatisée et divisée, où la Résistance commence à harceler les occupants et bénéficie d’un soutien croissant de l’opinion publique. Sous l’impulsion du général Weygand, l’armée d’Afrique du Nord, globalement hostile aux Allemands, monte en puissance tout en camouflant une partie de ses effectifs. En métropole, l’armée d’armistice est, quant à elle, partagée entre plusieurs courants, celui qui considère l’Allemagne comme étant toujours l’ennemie et qui espère un retour de la France dans la guerre aux côtés des Alliés, et celui qui a fait le choix de la collaboration, à l’exemple du général Bridoux. Il faut cependant souligner que le corps des officiers de l’armée d’armistice reste profondément légaliste et maréchaliste, au risque d’un aveuglement total vis-à-vis des nazis.

En septembre 1942, les Alliés décident de débarquer en Afrique du Nord, enjeu majeur pour ouvrir le front de l’ouest. L’un des points-clés pour la réussite de l’opération est l’attitude de l’armée d’Afrique et donc de son commandement. Le 8 novembre, l’opération Torch débute avec trois débarquements au Maroc, à Oran et à Alger. Dans une grande confusion et au prix de violents combats, Darlan et Juin acceptent, au bout de trois jours de combats et de tergiversations, de se rallier aux Alliés et donc de faire basculer l’empire.

La riposte allemande est très rapide, alors même que Darlan, à Alger, oppose encore une résistance réelle aux troupes américaines. L’opération Anton est déclenchée dès le 10 novembre et vise à s’emparer de la zone libre, théoriquement sous le contrôle du gouvernement de Vichy. Ce plan était prêt depuis décembre 1940, preuve que Berlin ne se sentait pas contraint par les conventions d’armistice. Des mouvements de troupes allemandes sont détectés en zone occupée dès le 8 et l’armée d’armistice se met alors en position d’alerte pour un déploiement dans des zones de dispersion permettant de résister. Or ce dispositif, piloté par le général Verneau, chef d’état-major, n’est pas mis en œuvre, laissant les unités allemandes pénétrer vers le sud. Seul le général de Lattre, à Montpellier, ordonne à ses troupes de résister. En vain. Il est rapidement arrêté, condamné puis transféré à Riom avant sa spectaculaire évasion et son ralliement à la France libre. L’armée d’armistice se laisse désarmer, avant de recevoir le 26 novembre l’ordre imposé par Hitler de se démobiliser. Les unités sont alors dispersées et les étendards cachés. L’honneur paraît sauf, malgré toutes les trahisons et avanies.

C’est l’argument employé par l’amiral de Laborde après le sabordage de la flotte à Toulon le 27, alors même que les délais étaient suffisants pour appareiller. Techniquement, celle-ci aurait pu rallier Alger comme le lui demandait Darlan depuis le 11 novembre. Dans un conflit devenu mondial, les inimitiés personnelles – Laborde déteste Darlan –, une conception obtuse de l’honneur et le serment de fidélité au Maréchal ont été désastreux sur le plan militaire tout en discréditant un peu plus le régime de Vichy. Les trahisons ont été nombreuses tant internes au sein des différentes factions de Vichy qu’externes avec le non-respect par les Allemands des conventions d’armistice. L’aveuglement des militaires français n’en a été que plus dramatique, laissant le champ libre à une occupation encore plus dure où la barbarie nazie a pu se déchaîner contre la Résistance et en déportant les Juifs.

  • Suez ou l’illusion du passé

À peine dix ans après la guerre, la France et le Royaume-Uni pensent être encore de grandes puissances capables d’imposer leur volonté dans ce qu’elles estiment être leur sphère d’influence. D’autant plus que dans le contexte de la guerre froide, les deux capitales estiment bénéficier de l’appui permanent de Washington. Un sentiment renforcé par le fait que sur le continent européen divisé par le rideau de fer, la République fédérale d’Allemagne (rfa) ne pèse encore ni sur le plan économique ni sur le plan militaire – la Bundeswehr est encore en phase de création. Certes, la France a perdu l’Indochine et le Royaume-Uni a su habilement brader l’empire des Indes, mais les deux États considèrent faire partie du quadriumvirat qui dirige le monde.

L’épisode de la crise de Suez, à l’automne 1956, illustre cette illusion avec une trahison politique qui, cette fois-ci, a été profitable à terme. En décidant de nationaliser la compagnie du Canal de Suez, Nasser, arrivé au pouvoir en 1952, sait qu’il s’attaque directement aux intérêts britanniques et qu’il y aura une réaction militaire. L’opération franco-britannique visant à récupérer le canal est organisée en coordination avec Israël. Mais d’emblée, les objectifs politiques de Londres et de Paris sont différents, et l’organisation du commandement marginalise les Français. Si, avec une véritable défaite pour les troupes égyptiennes, le débarquement est un succès tactique, la réaction internationale est brutale et sans appel, avec une mise en garde de l’Union soviétique s’appuyant sur la menace nucléaire. Les États-Unis, plutôt réservés jusqu’alors, imposent le retrait des forces franco-britanniques avec des restrictions immédiates d’emploi sur le matériel français d’origine américaine et une attaque contre la livre sterling. Dès lors, le repli est inéluctable et la victoire militaire se traduit par une défaite géopolitique pour Londres et Paris, dont les conséquences vont être distinctes, voire opposées, pour les deux alliés. Londres décide de s’aligner sur Washington et considère que l’Atlantisme, avec une relation privilégiée, sera désormais structurant pour la politique étrangère britannique. À l’inverse, Paris, qui est englué dans le conflit algérien, conclut en un besoin d’Europe – ce sera le Traité de Rome en 1957 – et en la nécessité de l’autonomie stratégique avec l’accélération du programme nucléaire militaire, dont le général de Gaulle bénéficiera pleinement en arrivant au pouvoir en 1958. Ainsi, si la crise de Suez s’achève le 7 novembre, le gouvernement de Guy Mollet valide dès la mi-novembre le choix du projet du Mirage iv proposé par Dassault pour le projet de futur bombardier nucléaire. Le prototype effectuera son premier vol le 17 juin 1959 et les forces aériennes stratégiques prennent l’alerte en 1964, alors que la première explosion nucléaire (Gerboise bleue) a eu lieu le 13 février 1960.

L’affaire de Suez était mal engagée dès le début pour de nombreuses raisons : divergence des objectifs politiques au sein de la coalition, mauvaise évaluation des soutiens internationaux, non préparation politique… L’absence, voire le retournement du soutien américain, a conduit Londres et Paris au fiasco. Toutefois, les gouvernements de Guy Mollet et de ses successeurs, en prenant conscience du déclassement stratégique de la France et en décidant d’accélérer le nucléaire militaire, ont préparé l’avenir. Le général de Gaulle, en donnant la priorité à la dissuasion nucléaire à l’issue de la guerre d’Algérie, eut l’obsession de la souveraineté nationale et de l’indépendance stratégique, dotant la France des moyens lui garantissant cette autonomie. Une autonomie qui avait été perdue en 1940 puis engloutie en 1942, mal évaluée en 1956, car de trop nombreux officiers avaient préféré une conception aveugle de l’honneur et une obéissance servile, ignorant que les rapports de force existent en politique et oubliant que la guerre est d’abord une action politique.

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