N°19 | Le sport et la guerre

Walter Bruyère-Ostells

Mesurer les violences sur le champ de bataille européen au xixe siècle

Il avait fallu quatre siècles pour que les Gaulois deviennent des Gallo-Romains (475 ap. J.-C., fin de l’empire d’Occident) ; puis trois siècles pour que, par les « grandes invasions Â» et les royaumes romano-barbares des temps mĂ©rovingiens, s’impose l’Empire carolingien christianisant (800 ap. J.-C.) ; quatre siècles encore pour que se dressent les royautĂ©s fĂ©odales et les principautĂ©s franques des croisades (xie-xiiie siècle) ; trois siècles enfin pour que s’établissent les royautĂ©s temporelles soumettant leurs grands fĂ©odaux (xve siècle).

Au cours de ces longues pĂ©riodes, Ă  travers les guerres et les rĂ©voltes, s’étaient Ă©tablies des osmoses de populations hĂ©tĂ©rogènes, des transmutations de valeurs, d’institutions et de structures sociales. Les langages vernaculaires issus du latin populaire donnèrent naissance aux langues romanes qui se sĂ©pareront au viiie siècle et deviendront nationales.

Au milieu du xxe siècle, après le suicide des États-nations europĂ©ens par la Grande Guerre, manufacturière et planĂ©taire entre des masses mobilisĂ©es allant des guerres balkaniques (1909-1913) Ă  l’écrasement matĂ©riel et juridique (vacuum juris) de l’Allemagne nazie (1945), les EuropĂ©ens pouvaient se croire au xve siècle. Comme les grandes dynasties (CapĂ©tiens, Habsbourg, Tudor, Rois Catholiques, puis Hohenzollern et Romanov) avaient assemblĂ© des provinces en des ensembles politiques, l’Europe dĂ©vastĂ©e pouvait espĂ©rer, sinon rĂ©unir ses États-nations, au moins les constituer en un nouvel ensemble, une puissance quasi continentale. Certes elle Ă©tait tranchĂ©e par le rideau de fer. Mais celui-ci Ă©tait la forme contingente de la diagonale tragique de l’Europe1 la rĂ©partissant du cap Nord au Bosphore en deux nĂ©buleuses : l’occidentale latine et maritime, l’orientale slavo-orthodoxe et continentale. Encore frĂ©missante de ses haines hĂ©rĂ©ditaires, elle manquait sa dĂ©fense commune (ced2, 1954), mais affirmait se dĂ©finir par ses valeurs : la plus Ă©clatante commĂ©moration du bicentenaire de la DĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen en 1989 fut la chute du mur de Berlin.

Aujourd’hui, l’Europe va-t-elle s’organiser en un front de dĂ©fense monĂ©taire et Ă©conomique commun ? En renâclant contre les directives de Bruxelles, les pays europĂ©ens, tiraillĂ©s entre leurs restes d’autonomie et leur intĂ©gration dans une sorte de confĂ©dĂ©ration Ă  monnaie commune mal mutualisĂ©e, finissent par « sauver Â» de la faillite les pays « fautifs Â», « fraudeurs Â» sur leurs dettes. Est-ce par cette servitude immorale que l’Europe continuera de se structurer ? Ou de se nĂ©croser ? Conjuguant le nomadisme touristique de masses et celui spĂ©culatif des marchĂ©s financiers, elle Ă©tait agressĂ©e dans son nouveau centre, les tours jumelles Ă  Manhattan, et rĂ©agissait par son nouveau nomadisme militaire (les opĂ©rations extĂ©rieures, opex), destinĂ© Ă  affirmer ses valeurs dĂ©mocratiques et Ă  assurer ses standards de vie. Mais l’Europe demeurait latĂ©rale au cosmopolitisme des Lumières : se voulant, Ă  la suite de Jean Monnet, un espace gĂ©oĂ©conomique surplombant les États nationaux, elle intĂ©grait des pays insuffisamment prĂ©parĂ©s3. Elle ressemblait Ă  la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bĹ“uf de La Fontaine : « La chĂ©tive pĂ©core s’enfla si bien qu’elle creva. Â» Tout au moins l’Europe demeurait dans l’orbite des États-Unis, et subissait le choc psychologique et Ă©conomique des pays Ă©mergents.

Elle ne parvenait pas Ă  se transmuer en État semi-continental, elle s’engluait en deux phĂ©nomènes discordants : une bureaucratie Ă©dictant des normes de comportements internes uniformisantes alors que les traditions souverainistes freinaient la convergence des politiques Ă©trangères de chaque État. Une fuite en avant accĂ©lĂ©rĂ©e par l’individualisation des anciennes structures sociales (famille, partis, patries, religion) favorisait les aspirations Ă  la satisfaction immĂ©diate des instincts au-delĂ  des besoins vitaux. D’oĂą, pour les gouvernements, l’impossible tâche de concilier la progression des acquis sociaux et la compression des dettes nationales, de par la contradiction majeure entre deux revendications populaires : acheter moins cher les objets de consommation courante, ce qui entraĂ®ne la dĂ©localisation de la fabrication dans les pays Ă  bas salaires ; rĂ©duire les temps de travail (durĂ©e hebdomadaire, retraite) par la reconnaissance du « droit Ă  la paresse Â» (Paul Lafargue) et de la sociĂ©tĂ© du care, nĂ©cessaires Ă  l’humanisation de l’existence.

Dès lors se mettaient en marche deux phĂ©nomènes cumulatifs. L’extension de l’invention scientifique et de l’innovation technique dans les pays Ă©mergents. La volontĂ© des populations pauvres de s’installer dans les anciens (anciennement ?) pays riches.

La première immigration avait Ă©tĂ© militaire : troupes coloniales composĂ©es d’« indigènes Â» engagĂ©s pour « dĂ©fendre le pays Â» ou pour assurer la souverainetĂ© sur l’empire. Migration courte, mais reconnue glorieuse : « Force noire Â» au chemin des Dames (Mangin), Ă©tendard du 1er spahis marocain (Lyautey Cavalerie), drapeaux des 7e tirailleurs algĂ©riens et 4e tirailleurs tunisiens, parmi les plus dĂ©corĂ©s de l’armĂ©e française. Y eut-il ensuite nĂ©gation du prix du sang ? En 1962, de Gaulle, refusant un « Colombey-les-deux-MosquĂ©es Â», ordonna de ne pas rapatrier, ou plus exactement de ne pas « patrier Â», les harkis et leurs familles.

La deuxième migration rĂ©alise une mutation socioprofessionnelle : le combattant devient force de travail. Pour se reconstruire, la France « importe Â» des travailleurs maghrĂ©bins, l’Allemagne des travailleurs turcs, l’Angleterre dĂ©colonise mais accepte les ressortissants du Commonwealth. Sous la pression sociologique et l’invocation des droits humains (Ă©viter la solitude psychologique et sexuelle de dizaines de milliers de travailleurs), on organise le regroupement familial : l’émigration devient fĂ©minine et enfantine.

La troisième immigration, plus réduite mais idéologiquement motivée, quitte les pays musulmans souffrant de la répression ou de la pauvreté. Elle fait sortir du dar al-islam (notion géopolitique) des musulmans invoquant le droit d’asile politique, désirant s’établir dans les pays non musulmans pour continuer à y étendre la umma al-islamiyya (notion démographique).

La quatrième migration fuit le non-emploi, aspire Ă  la sociĂ©tĂ© de consommation, et fait appel au droit d’asile Ă©conomique et humanitaire. Les gĂ©nĂ©rations des primo-arrivants s’étant stabilisĂ©es, leurs descendants obtiennent des amĂ©nagements cultuels, sociaux et commerciaux (lieux de prière, nourriture halal, carrĂ©s dans les cimetières), qui leur permettent d’affirmer leur islamitĂ© rituelle. Elle s’est multipliĂ©e avec le « printemps arabe Â», poussant les « indignĂ©s Â» Ă  une transition politique sur place, mais favorisant les dĂ©parts vers l’Occident recherchĂ© comme lieu de consommation. Cette quatrième immigration tend Ă  s’accroĂ®tre et varie ses origines. MaghrĂ©bine et proche-orientale, elle est devenue subsaharienne et asiatique (sous-continent indien, Asie centrale), se ramifie entre les voies d’accès (Turquie, Grèce orientale, Sicile, prĂ©sides espagnols, Canaries) et aspire Ă  une implantation dĂ©finitive avec, sous-jacente, l’idĂ©e de reconquĂŞte, de revanche, de justice distributive, de repentance.

Dès lors, la planète subit deux projections dĂ©mographiques inversĂ©es et dĂ©nivelĂ©es. Quelques centaines de milliers de militaires et d’humanitaires, de sĂ©curitaires et de mercenaires, de techniciens et de commerciaux dans le tiers-monde en devenir, contre quelques dizaines de millions de personnes venues de pays plus ou moins en dĂ©rĂ©liction ou en Ă©mergence lente, maghrĂ©bines, moyen-orientales, turcophones et africaines en Europe occidentale, peut-ĂŞtre chinoises en SibĂ©rie, latinos et asiatiques en AmĂ©rique du Nord. « AsymĂ©trie Â» tendant, dans une longue durĂ©e, Ă  crĂ©er de nouvelles identitĂ©s, mais comblant en partie la diminution des populations et des mains-d’œuvre originaires. Mutation capitale qui entraĂ®ne des hĂ©sitations sur les politiques de contrĂ´le, d’intĂ©gration ou d’assimilation, donc sur les « dĂ©fenses Â» Ă  l’égard de ces projections et fixations de ces populations oĂą peuvent se recruter des terroristes. D’oĂą les mesures de prĂ©vention policière et les vives oppositions sur les quotas et les conditions d’admission. Et sur leurs consĂ©quences : l’immigration est-elle financièrement et culturellement enrichissante ?

Alors se rĂ©veillait un des syndromes traumatiques de la grande histoire europĂ©enne : celle des invasions barbares, des grandes invasions. D’autant plus que les arguments en faveur des migrants avaient justifiĂ© la conquĂŞte de la planète par les EuropĂ©ens christianisĂ©s.

Question de droit naturel : tout ĂŞtre humain a-t-il vocation, a-t-il le droit de s’établir en d’autres lieux qu’en sa terre d’origine ? La terre natale, le sol sacrĂ© de la patrie sont-ils permĂ©ables Ă  tous ? Comme les espèces animales, l’espèce humaine, prise en ses diverses communautĂ©s, marque ses territoires. Les argumentations se renversent. Les thĂ©ologiens-juristes espagnols du Siècle d’Or (Victoria, Suarez, Las Casas) ont plaidĂ© et obtenu la reconnaissance de l’humanitĂ© pleine et entière, le statut d’homme Ă  vocation chrĂ©tienne, aux peuples du Nouveau Monde. Mais ils ont justifiĂ© la conquĂŞte des AmĂ©riques par le jus communicationis, le droit des conquistadores Ă  parcourir, Ă  rĂ©glementer et Ă  Ă©vangĂ©liser les MĂ©soamĂ©ricains. Au nom de ses valeurs, l’onu justifie son droit de protection des peuples contre leurs dictateurs. Mais au-delĂ , les peuples malheureux ont-ils le droit de venir s’implanter dans les pays encore riches ? Une sorte de jus migrationis au profit des anciens colonisĂ©s ?

Paradoxal renversement politique : lors des guerres de dĂ©colonisation, les colonisĂ©s combattant pour leur indĂ©pendance ont refusĂ© les statuts plus Ă©galitaires que leur offraient les mĂ©tropoles coloniales. DispensĂ©es d’accorder Ă  leurs anciens sujets en progression dĂ©mographique les droits du citoyen et les avantages des acquis sociaux, celles-ci ont Ă©tĂ© en dĂ©finitive les bĂ©nĂ©ficiaires de la dĂ©colonisation.

Dès lors, devant l’afflux des rĂ©fugiĂ©s venant d’Afrique, dĂ©barquant Ă  ou se noyant devant Gibraltar ou Lampedusa, les controverses politiques s’affrontent en des concepts de combat mal dĂ©finis : seuil de tolĂ©rance/immigration ; sĂ©lection/discrimination ; stigmatisation/xĂ©nophobie/racisme ; citoyennetĂ©/identitĂ©/communautarisme ; relativisme/Ă©vangĂ©lisme… Et en des anticipations de real stratĂ©gie (faut-il accueillir, refouler, reconduire ?) qui ravivent l’angoisse europĂ©enne de la charnière des ve et vie siècles contre les « dĂ©ferlements Â».

Alors, pour le dernier des grands poètes latins, Claudien (370-404), et pour le dernier des grands gĂ©nĂ©raux romains, Stilicon (359-408), celui-lĂ  hĂ©roĂŻsant les faits d’armes de celui-ci, vainqueur d’une armĂ©e wisigothe envahissant l’Italie en 403. De la panique des Romains, Claudien donne un sombre tableau dans son De Bello Getico4 :

« De quelque cĂ´tĂ© qu’Érinnys dirige leur course vagabonde, semblables Ă  la grĂŞle dĂ©vastatrice ou Ă  la peste, les Barbares s’élancent par les routes les plus impraticables, tous les obstacles cèdent Ă  leur impĂ©tuositĂ©. […] Les Thermopyles mĂŞme qui jadis avaient arrĂŞtĂ© les Mèdes cèdent Ă  la première attaque. […]

« Mais enfin les Alpes, en châtiant les Gètes, ont vengĂ© tous les monts de la Grèce, et l’Éridan vainqueur a lavĂ© l’affront de tous ses fleuves. L’évĂ©nement nous a appris qu’un voile Ă©pais dĂ©robe Ă  nos yeux les secrets du destin ! Quand la barrière des Alpes fut escaladĂ©e, qui eĂ»t pensĂ© qu’il dĂ»t subsister une ombre de la puissance romaine ?

« Et comme si Rome eut Ă©tĂ© dĂ©jĂ  prise, voici qu’une sinistre nouvelle s’envola par-delĂ  les mers, par-delĂ  la Gaule et les PyrĂ©nĂ©es. La RenommĂ©e, portant la Peur sur ses ailes assombries et recueillant tous les fruits sur sa route, depuis Gadès jusqu’à la Bretagne, n’allait-elle pas Ă©pouvanter l’OcĂ©an, et pour la première fois faire trembler au fracas de la guerre la lointaine ThulĂ© ? […]

« Ne croyait-on pas voir dĂ©jĂ  nos tours, nos murailles solides comme l’acier tomber sans pouvoir nous protĂ©ger et nos portes garnies de fer s’ouvrir d’elles-mĂŞmes aux Gètes, sans que la profondeur des fossĂ©s et l’épaisseur de nos retranchements fussent capables d’arrĂŞter l’élan de leurs chevaux qui dĂ©voraient l’espace ? DĂ©jĂ  la population est prĂŞte Ă  s’embarquer, Ă  aller chercher un asile dans les ports de Sardaigne et Ă  confier sa vie Ă  la protection des vagues Ă©cumantes. La Sicile elle-mĂŞme, peu rassurĂ©e par l’étroit bras de mer qui la sĂ©pare de l’Italie, souhaiterait que la nature lui permĂ®t de s’écarter davantage, de laisser passer plus largement les flots ioniens en refoulant le cap PĂ©lore. Â»

Mais Stilicon harangue ses troupes :

« Je veux vous rappeler notre ancienne histoire. Le farouche Annibal renversait toutes les places fortes de l’Ausonie et le dĂ©sastre de la TrĂ©bie s’était renouvelĂ© Ă  Cannes. […] Stilicon, par cette harangue, tout Ă  la fois rĂ©prima une guerre naissante, se procura des ressources militaires et enrĂ´la comme auxiliaires les Barbares qui l’imploraient ; il fixa leur nombre au chiffre qui convenait et qui ne fut ni une charge pour l’Italie, ni un sujet de crainte pour l’empereur.

« Au bruit qui s’en rĂ©pandit, nos lĂ©gions, entraĂ®nĂ©es par l’amour de leur chef, se hâtent d’accourir de toutes parts, avec leurs enseignes. La vue de Stilicon leur rend le courage. Ă€ leur joie se mĂŞlent des sanglots et des larmes, […] les citoyens applaudirent avec des transports de joie ce prĂ©sage certain du triomphe. Stilicon leur apportait enfin le rempart de son bouclier. […]

« Ă€ mesure que l’espĂ©rance pĂ©nètre en nos âmes, elle abandonne les Gètes. Ils dressaient dĂ©jĂ  la tĂŞte jusqu’aux Ă©toiles, se promettant tout depuis qu’ils avaient franchi les Alpes. Ils pensaient n’avoir plus un obstacle Ă  renverser ; mais en face de toute cette jeunesse qui les regarde, Ă  la vue de tant de bataillons d’infanterie, de tant de cavalerie, de ces fleuves, de ces remparts qui entourent et protègent le pays, il leur semble qu’un rĂ©seau les enveloppe et la fureur s’empare d’eux. Ils se reprochent l’excès d’assurance avec lequel ils ont envahi l’Italie ; ils voient s’enfuir tout espoir de s’emparer de Rome ; et leur grande entreprise ne leur cause plus que des regrets. Â»

Claudien et Stilicon pensaient terminer leur vie sur une dernière victoire militaire. En fait, Stilicon avait achetĂ© le dĂ©part des Barbares et a Ă©tĂ© assassinĂ© en 408 sur l’ordre d’Honorius, premier empereur d’Occident. En 410, Alaric mettait Rome Ă  sac. Pour la première fois depuis Brenne et ses Gaulois (390 av. J.-C.), l’Urbs Ă©tait violĂ©e, et saint Augustin transfĂ©rait la vieille citĂ© terrestre malheureuse vers la triomphante Civitas Dei (413-427). Mais la Gaule et l’Espagne demeuraient soumises Ă  la domination vandale.

Pourtant, dans une certaine mesure, Rome avait rĂ©ussi son immigration sĂ©lective des Ă©trangers, des Barbares : Claudien Ă©tait d’origine alexandrine, Stilicon d’origine vandale, Augustin Ă©tait nĂ© en Numidie. Elle avait Ă©tĂ© une prodigieuse machine Ă  intĂ©grer, Ă  assimiler. Elle accueillait dans son panthĂ©on les dieux des peuples qu’elle avait conquis, mais les romanisait. L’édit de 212, qui accorda la citoyennetĂ© Ă  tous les habitants de l’empire, fut promulguĂ© par l’empereur Caracalla, fils du sĂ©mite « libyen Â» Septime SĂ©vère et de la Syrienne Julia Domnia. Mais Rome avait connu deux sortes de guerres internes inversĂ©es. Les guerres serviles : les esclaves rĂ©voltĂ©s voulaient la dĂ©truire (Spartacus, 73-71 av. J.-C.). Les guerres sociales (90-88 av. J.-C.) : les villes italiennes alliĂ©es (sociae) voulaient obtenir le droit de citĂ© afin de pouvoir accĂ©der Ă  la distribution des terres de l’ager publicus. La simple rĂ©sidence Ă  Rome autorisait leurs citoyens Ă  jouir de ce droit, mais les lois agraires, dont seuls les citoyens romains bĂ©nĂ©ficiaient, les en privaient. Les citĂ©s furent vaincues par Sylla, mais le SĂ©nat leur donna progressivement le droit convoitĂ©.

Rien n’est analogique en histoire : ces schĂ©mas sont-ils transposables dans nos sociĂ©tĂ©s contemporaines ? Depuis le dĂ©but de la pĂ©riode coloniale, des immigrations diversifiĂ©es se sont Ă©tablies. Mais Ă©migrer, partir, s’installer, ne plus revenir, est-ce se transmuer, se renier ? « Il ne change pas d’âme mais de cieux, celui qui va au-delĂ  des mers Â» rappelait Horace (ÉpĂ®tre XI) Ă  son ami Bullatius partant pour la Grèce. L’émigrant devenant un immigrĂ© s’occidentalise-t-il ou orientalise-t-il son nouveau milieu ?

Cet afflux dĂ©mographique a suscitĂ© deux figures sociales inĂ©dites. Le musulman nĂ©o-europĂ©en tout d’abord. La troisième gĂ©nĂ©ration de nationalitĂ© et de langue du pays qui n’est plus d’accueil mais de naissance et d’« hominisation Â» sera de mĹ“urs, de comportements, de travail europĂ©enne, mĂŞme si demeurant consciente d’une origine musulmane. Sera-t-elle seulement conservation de souvenirs par quelques rites cultuels (ramadan, voile, abstention de porc, d’alcool…) ou se rĂ©fĂ©rera-t-elle aussi aux obligations juridiques coraniques ? Problème souvent douloureux dans les unions interreligieuses, qui prend toute son ampleur dans la dĂ©termination du prĂ©nom et de la religion des enfants. En pratique, dans les anciens mariages mixtes, si l’époux Ă©tait musulman, l’épouse non-musulmane acceptait, ou Ă©tait obligĂ©e d’accepter, la religion de son mari et des prĂ©noms musulmans pour leurs enfants. Ainsi se formera une population extĂ©rieurement intĂ©grĂ©e mais Ă  mythologie spĂ©cifique. Ensuite, deuxième figure, celle de l’EuropĂ©en nĂ©o-musulman converti pour mariage (la musulmane ne peut Ă©pouser un non-musulman : la pression familiale est forte), par mode intellectuelle, par refus des anciennes institutions ecclĂ©siales chrĂ©tiennes, par recherche de spiritualitĂ© et de chaleur humaine (Ă©galement offertes par les sectes), par sĂ©duction de la simplicitĂ© dogmatique musulmane ou inquiĂ©tude sur les aspects fixistes du droit et de la morale catholiques… ou par rĂ©action contre un laĂŻcisme matĂ©rialiste et hĂ©doniste.

La dĂ©chirure interne devient grave pour les musulmans nĂ©o-europĂ©ens. Ils sont Ă©cartelĂ©s entre quatre systèmes culturels : la culture de tradition souvent familiale et non savante, mais morale et comportementale que certains veulent rĂ©dimer par un islam non de spectacle mais d’ostentation Ă  l’encontre de l’environnement gĂ©nĂ©ral (observance, aspect physique et vestimentaire, au-delĂ  des actions directes) ; la culture de la tĂ©lĂ©vision, fondĂ©e sur la publicitĂ© et le divertissement, vĂ©hiculant violence et permissivitĂ©, Ă©rotisme ; la culture de l’école, voulant combiner l’unanimisme de l’humanisme laĂŻc rĂ©publicain et l’enrichissement par la diversitĂ© ; la culture du rap contestataire dans les quartiers oscillant entre la demande de repentance, la revendication socio-Ă©conomique et l’inquiĂ©tude d’un effacement des spĂ©cificitĂ©s tandis que les actes d’incivilitĂ©, d’« ensauvagement Â», suscitent une psychose d’insĂ©curitĂ©, s’exaltent en nĂ©gations et anathèmes rĂ©ciproques.

Entre ces quatre cultures, comment peut rĂ©sister l’homo islamicus classique ? Les organisations religieuses prĂŞchent l’observance et la morale, et insistent sur la nĂ©cessaire prĂ©servation d’une identitĂ© musulmane alors que celle-ci est menacĂ©e. Au-delĂ  du phĂ©nomène actuellement croissant de l’islamisation oblique par imprĂ©gnation psychosociologique, se pose le problème inverse de la transformation du croyant fidĂ©iste en musulman culturel puis en musulman statistique adhĂ©rant aux lois de la RĂ©publique.

D’oĂą le dilemme : s’affirmer « Beur Ă  part entière Â» pour ĂŞtre « Français Ă  part entière Â», n’est-ce pas risquer de n’être qu’un « Français Ă  part Â», un « indigène de la RĂ©publique Â» dans un multiculturalisme devenant de plus en plus folklorique et agressif ? Or la citoyennetĂ© est l’inverse de la dhimminitude ou de l’indigĂ©nat. SchĂ©matiquement, dans l’histoire, les sociĂ©tĂ©s musulmanes ont acceptĂ© le maintien des « gens du Livre Â» dans leurs croyances et leurs pratiques. Cependant, le phĂ©nomène islamiste a bouleversĂ© la perception du phĂ©nomène coranique : pour ĂŞtre un « bon musulman Â», doit-on appliquer intĂ©gralement et littĂ©ralement le Coran ? Mais la « coranisation Â» ne se fait pas seulement par l’immĂ©diatetĂ© de la prĂ©sence et des mĹ“urs, de la musique et de la cuisine, mais par les transferts et les prises de contrĂ´le financiers. Les fonds souverains et les avoirs particuliers des familles titulaires ou bĂ©nĂ©ficiaires du pouvoir dans les pays pĂ©trollardiers s’investissent dans l’immobilier de prestige et les entreprises de high-tech europĂ©ens.

Pendant ce temps, les Occidentaux demeurent sous le choc du terrorisme de destruction massive : tours de Manhattan, bouddhas de Bamyan. Certes l’opposition entre musulmans des Lumières et djihadistes est sommaire. Mais les opinions europĂ©ennes oscillent : estimant que de trop nombreux musulmans ne dĂ©sirent pas s’intĂ©grer, elles craignent pour leur identitĂ©. Les controverses font rage sur cette notion floue. En 2011, en Norvège, un exaltĂ© idĂ©ologique se livre Ă  un massacre de masse : soixante-seize jeunes socialistes hostiles Ă  la « vikingnisation Â» sont assassinĂ©s.

Rome avait assimilĂ©, par son imperium et par sa langue, ses lĂ©gions et son droit, les peuples qu’elle avait soumis, les transformant en citoyens au nom de la Pax romana. Mais les poussĂ©es de populations pictes, germaniques, scandinaves, daces, parthes… Ă©taient trop vastes pour que la civilisation romaine survive : effacement des panthĂ©ons grĂ©co-romain et nordique par le martyrologue chrĂ©tien, lent remplacement de l’esclavage par le servage, articulation malaisĂ©e entre les hiĂ©rarchies Ă©piscopales et les chefferies germaniques… Ă€ travers la succession des derniers empereurs d’Occident et des premiers empereurs d’Orient naissent et se combattent les royaumes romano-barbares imbriquant des cultures, des mĹ“urs, des mentalitĂ©s, des controverses thĂ©ologiques (arianisme…), des lois (droit romain classique, Digeste de Justinien, loi Gombette burgonde, code ThĂ©odoric ostrogoth…) en des sociĂ©tĂ©s hĂ©tĂ©rogènes, tumultueuses, oĂą chacun ressentait l’étrangetĂ© de l’Autre sans pouvoir s’en Ă©loigner.

De ces chaos, de ces dĂ©chirements, de grands Ă©vĂŞques du vie siècle ont donnĂ© dans leurs Ă©crits des descriptions hallucinĂ©es : Jordanès, d’origine gothe, peut-ĂŞtre Ă©vĂŞque de Ravenne, conseiller d’un prince Alaman et son De Geterum sive Gothicum Origine et Rebus Gestis, saint GrĂ©goire de Tours et son Historia Francorum.

En 1990, l’Europe se croyait au xve siècle : elle allait changer d’échelle, se construire une nouvelle architecture politique, s’affirmer comme civilianisation… Vingt ans plus tard, elle retrouve les chaos des ve et vie siècles… « Il avait fallu quatre siècles pour que les Gaulois deviennent des Gallo-Romains. Â» Combien de siècles, aujourd’hui, pour que les populations coexistant sur le sol europĂ©en secrètent, Ă  partir de cultures disparates et de religions spĂ©cifiques, une nouvelle synthèse, une nouvelle civilisation, qui les distordra ou les dĂ©naturera ?

Pour comprendre notre temps en marche vers le xxiiie siècle,
(re)lire de toute urgence Claudien, Jordanès et GrĂ©goire de Tours… 

1 GĂ©ostratĂ©giques n° 8, juillet 2005, pp. 33-43.

2 Communauté européenne de défense.

3 « Fantasmes et puissances. L’Europe dans ses failles gĂ©o historiques Â», StratĂ©giques n° 5, 2e trim. 1991, pp. 247-287.

4 Traduction de V. Crepin, Garnier.

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